Truman Capote
La traversée de l'été
Truman Capote, né en 1924 à la Nouvelle Orléans et mort en 1984, est l'auteur, entre autres, de Petit déjeuner chez Tiffany (1958), De sang froid (1966) et Prières exaucées, roman inachevé et publié après sa mort, et réédité en Cahiers Rouges avec des lettres inédites.
Chapitre premier
Tu es un mystère, ma chérie ", lui dit sa mère, et Grady, la dévisageant par-dessus la table, au-delà de la corbeille de fleurs et de fougères qui en occupait le centre, sourit avec indulgence. Il ne lui déplaisait pas de penser que oui, elle était un mystère. Mais sa sœur Apple, de huit ans son aînée, mariée et fort peu encline aux énigmes, remarqua : " Grady est seulement stupide. Moi, je paierais cher pour vous accompagner. Pense un peu, maman, à cette heure, la semaine pro-chaine, tu prendras ton petit déjeuner à Paris ! George me promet sans cesse d'y aller, nous aussi... Mais ça m'étonnerait... " Puis, se tournant vers sa sœur, elle s'enquit : " Pourquoi diable veux-tu rester à New York au plus creux de l'été ? " Grady aurait préféré qu'on la laissât tranquille au lieu de la harceler de questions. Et maintenant le matin du départ était arrivé, le bateau allait lever l'ancre ; que pouvait-elle ajouter d'autre qu'elle n'eût déjà dit ? Il n'y avait plus que la vérité - une vérité qu'elle n'avait pas l'intention de révéler en entier. " Je n'ai jamais passé un été ici ", murmura-t-elle en regardant par la fenêtre. Le spec-tacle étourdissant de la circulation contrastait avec la paix de ce matin de juin sur Central Park et le soleil de début de saison, desséchant la verdure du prin-temps, perçait de ses flèches les frondai-sons bordant le Plaza où déjeunait la famille. " Oui, j'ai des goûts pervers, si vous voulez. "
Elle se dit en souriant qu'elle avait peut-être eu tort de se découvrir ainsi : sa famille n'était pas loin de la trouver perverse en effet.
Un jour, elle avait quatorze ans, un cruel soupçon l'avait incitée à croire que sa mère l'aimait sans l'estimer. D'abord, Grady pensa que c'était parce qu'elle trouvait sa seconde fille physiquement moins attirante, moins amusante et plus têtue que sa sœur aînée ; mais plus tard, quand il s'avéra (et au profond dépit d'Apple) que la cadette était infiniment plus séduisante, elle renonça à s'interroger sur les sentiments qu'elle inspirait à sa mère. La vérité ne s'imposa qu'ensuite : elle-même, depuis sa tendre enfance, sans le manifester ouvertement, n'aimait pas beaucoup sa mère. Pourtant ni l'une ni l'autre n'exprimait ouverte-ment son hostilité, dissimulée derrière une façade affectueuse. Mrs. McNeil saisit la main de sa fille et déclara : " Nous allons nous faire du mauvais sang pour toi, ma chérie. C'est inévitable. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas. Est-ce bien prudent ? Dix-sept ans, c'est encore si jeune et tu n'as jamais été tout à fait seule auparavant. "
Mr. McNeil qui, chaque fois qu'il pre-nait la parole, avait l'air de relancer une mise au poker mais qui s'y risquait rare-ment, en partie parce que sa femme n'aimait guère être interrompue, en partie parce qu'il était en général très fatigué, plongea son cigare dans sa tasse de café, ce qui fit tressaillir Apple et Mrs. McNeil, et déclara : " Et alors quoi ? A dix-huit ans, moi, j'étais déjà depuis trois ans en Californie.
- Oui mais vous, Lamont... vous êtes un homme ", remarqua son épouse.
Il se racla la gorge, cligna de l'œil à Grady et grommela : " Et après ? Vous dites vous-même que depuis quelque temps, il n'y a plus de différence entre les hommes et les femmes. "
Mrs. McNeil toussota comme si le cours de la conversation lui déplai-sait. " Il n'en reste pas moins, mon cher, que je ne me sens pas en paix à l'idée de laisser seule... "
Grady sentit un rire irrépressible mon-ter en elle, une joyeuse agitation qui semblait envahir la blancheur du ciel d'été étendu devant elle comme une toile vierge sur laquelle elle pouvait dessiner les premiers élans imparables de la liber-té. Tout en gardant un visage impassible, elle riait en constatant qu'ils en savaient si peu, les autres, qu'ils ne devinaient rien. La lumière qui étincelait sur l'argenterie semblait à la fois stimuler son excitation et lui adresser un avertis-sement : " Prudence, ma chère. " Mais ailleurs quelqu'un lui murmurait à l'oreille : " Grady, tu peux être fière. Tu es de taille à hisser ta bannière bien haut dans le vent. " Qui lui parlait ainsi, les roses ? Oui, elles parlent, les roses, elles sont la sagesse même, Grady l'avait lu quelque part.
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