Premiers chapitres
Michel-Antoine Burnier
et Michel Contat

Sartre, roman

Michel-Antoine Burnier et Michel Contat ont connu Jean-Paul Sartre au zénith de sa gloire, dans les années 1960 où il était, avec Charles de Gaulle et Brigitte Bardot, l'un des trois sujets de fierté nationale pour un pays qui en avait bien besoin.
Saint-Germain-des-Prés, à l'angle
de la place et de la rue Bonaparte


l fait sur Paris un temps de comédie musicale. À la terrasse du café Bonaparte, des jeunes gens insouciants ou graves lisent la presse et débattent de la situation politique. France-soir, Combat, L'Aurore, Libération, Le Monde, L'Humanité titrent sur le retour de De Gaulle, la guerre d'Algérie, le prochain référendum sur la constitution de la Ve République.
Debout à côté du café, une jeune fille en robe blanche légèrement décolletée attire les regards. Quelque chose de Natalie Wood, quelque chose d'Anna-Maria Pierangeli, elle est le genre de jeune femme dont n'importe quel homme tombe aussitôt amoureux. Elle parcourt rapidement L'Unità, le quotidien du parti communiste italien, en jetant de fréquents regards vers la rue Bonaparte comme si elle attendait quelqu'un.
Un étudiant se lève et s'incline :
- Excusez-moi, mademoiselle, mais la mairie de Paris m'offre trois whiskies par jour pour que je découvre la plus belle fille de Saint-Germain-des-Prés. C'est vous !
La jeune fille éclate de rire mais sans se moquer.
Un cortège de voitures passe à faible allure en klaxonnant les cinq notes de l'Algérie française, ti-ti-ti ta-ta ! Des garçons et des filles, la tête à la portière, crient : " Vive de Gaulle ! " en secouant des drapeaux tricolores et des croix celtiques au bout de bâtons.
À la terrasse, une dizaine de jeunes gens répond :
- Paix en Algérie ! À bas de Gaulle !
- Le fascisme ne passera pas !

Les voitures pilent, leurs occupants se précipitent sur les antigaullistes. Ceux-ci se défendent à coups de chaises. Le patron, les garçons s'efforcent de séparer les combattants avec l'aide de deux gardiens de la paix qui faisaient la circulation. Les cris se mêlent :
- Fascistes ! Complices du FLN ! Paix en Algérie ! Paix en Algérie ! Non ! Non ! Non ! Oui à de Gaulle ! De Gaulle au musée !

La jeune Italienne scande " Paix en Algérie ! ". L'étudiant séducteur - probablement pour lui faire plaisir - se jette dans la bagarre, qui d'ailleurs cesse. Les coups ont cédé la place aux injures. Les voitures repartent. L'étudiant revient vers la jeune fille avec un cocard.
C'est alors qu'un jeune homme arrive, une serviette fatiguée à la main. Il a dix-huit ou dix-neuf ans, un air réjoui, de beaux cheveux noirs taillés courts, une veste pied-de-poule foncée, une cravate bon marché. Surpris par le champ de bataille, il se dirige sans hésiter vers la jeune fille, l'embrasse, étonné de la trouver avec un autre.
La jeune fille s'adresse au galant à l'œil poché.
- Ça ira ?
- Volio morire, puisque vous m'abandonnez, dit l'étudiant théâtralement. Votre nom ?
- Carla.
- Carla, je ne vous oublierai jamais, mai io no lo dimenticheranno.
Le jeune homme à serviette prend Carla par la taille, l'entraîne. Dans un transistor posé sur une table on entend la voix du général de Gaulle qui appelle à voter oui au référendum.

Carla embrasse son jeune homme avec tendresse.
- Alors, Frédéric, ton Sartre ?
- L'homme est absolument remarquable !
Elle sourit.

***



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