François Buot
Tristan Tzara
L’homme qui inventa la Révolution Dada
biographie
Agrégé de lettres, spécialiste de la période surréaliste,
François Buot est l’auteur d’un Crevel (Grasset, 1991), et
avec Alexis Bernier, de L’Esprit des Seventies (Grasset,
1994), consacré à Alain Pacadis.
De Tristan Tzara, on ne sait souvent qu’une seule chose : c’est
l’homme qui inventa la Révolution Dada, cette remise en cause radicale
précédant le surréalisme, dont les impératifs furent : « balayer,
nettoyer » et qui s’étendit à l’Europe toute entière.
Une enfance roumaine
as
facile de retrouver la trace de Samuel Rosen
stock, né le 16 avril 1896 à Moinesti dans la province de
Bacau, en Roumanie. Entretenant un certain mystère sur ses années
de jeunesse, le futur Tristan Tzara a voulu se construire une
autre vie très loin de ces premiers contreforts des Carpates.
« A quel moment commence ma jeunesse, s'interroge-t-il bien
plus tard, je ne le sus jamais. Quoique j'eusse des données exactes
sur le sentiment que ce changement d'âges mineurs déterminera
en moi et que je fusse si accessible à son style coulant et délicieux.
Des lueurs myopes seulement, par instants, se creusent dans le
passé déjà lointain, avec des mélodies rudimentaires de vers et
de reptiles insignifiants embrouillés, elles continuent à nager
dans le sommeil des veines [1] . » La mémoire est défaillante et le passé très embrumé.
Tzara a déjà fait le tri pour nous. Il reste pourtant quelques
photos jaunies retrouvées dans la bibliothèque familiale.
Le jeune Samuel y est toujours très sérieux et bien habillé, comme
un gamin de cette bourgeoisie fin de siècle qui raffole des portraits
sépia. Au milieu de la campagne roumaine, il prend la pose
[2] . Ses parents Philippe et Emilie font partie de ces quelques
privilégiés qui ont réussi dans l'exploitation pétrolière.
Ils ont su habilement profiter de la timide modernisation d'un
pays encore très archaïque. Faute de capitaux, l'industrialisation
ne fait guère de progrès. L'aventure pétrolière a commencé vers
1870 avec des moyens dérisoires. Très vite, ce sont les Allemands
qui ont pris les choses en main. Ils ont l'argent, le savoir-faire
et ne dédaignent pas utiliser la main-d'œuvre locale. Philippe
Rosenstock est ainsi devenu au fil des années cadre, puis directeur
d'une société pétrolière. Mais la fièvre de l'or noir ne doit
pas faire illusion. Le reste du pays n'a pas suivi le mouvement.
Les classes dirigeantes ultraconservatrices maintiennent la population
hors du jeu politique. Le roi Carol a bien du mal à cacher le
désastre d'une économie arriérée. Il tente d'imposer son pays
dans le concert des nations, au milieu d'une Europe orientale
en proie au vertige nationaliste. C'est d'ailleurs grâce à la
guerre russo-turque de 1876 que la Roumanie a définitivement acquis
son indépendance. Encouragés par les autorités les mouvements
nationalistes se développent. Les Rosenstock font partie de cette
communauté juive forte de huit cent mille personnes qui devient
une cible toute trouvée [3] . Ils sont fréquemment montrés du doigt comme les pires représentants
du capitalisme sauvage, des ennemis dangereux pour les masses
paysannes et chrétiennes. Le code civil en vigueur conforte cette
idée largement répandue que les juifs sont des étrangers, puisqu'il
leur interdit de devenir citoyen roumain. L'exemple de la Révolution
française ne semble pas inspirer les autorités. Quand les puissances
occidentales prennent la défense des juifs roumains, on assiste
à une levée de boucliers pour dénoncer un diktat inacceptable !
Les Rosenstock se font donc discrets. D'ailleurs les origines
juives du jeune Samuel n'ont à l'évidence pas directement influencé
sa formation. Cette filiation n'en a pas moins pesé sur son attitude
face à l'antisémitisme et au nationalisme roumains. Samuel sait,
par exemple, que son grand-père qui gère une exploitation forestière
ne pourra jamais devenir propriétaire. Les juifs n'ont aucun droit
sur les terres roumaines [4] !...
Pendant les vacances scolaires, il aime retrouver la maison familiale
perdue au fond des bois. Il regarde ce grand-père entouré de son
armée de bûcherons. Une photo découverte dans les archives familiales
les montre au travail. La vie n'est pas toujours facile pour ces
hommes, mais Samuel, lui, ne manque de rien. Il évolue dans un
monde de sentiers, de ruisseaux et de soleil, une enfance champêtre
et bucolique. Les vacances finies, il retourne à Moinesti ;
un autre monde. Sur la grande place ou aux terrasses des guinguettes
on rêve de modernisme. Dans ce petit bourg de province bien tranquille,
le pétrole et les « saxons » ont entraîné une petite
révolution. La ville change et attire les convoitises.
Samuel n'est pas le seul enfant de la famille. Il doit tout partager
avec sa sœur, et c'est là sa première angoisse. « Je n'avais
qu'une sœur, précise-t-il, et la lime stridente de ma jalousie
rongeait l'enfance de mon cœur absurde et turbulent
[5] . » La « calamité » n'apparaît jamais sur
les photos de l'époque. Samuel savoure ces moments où il est le
centre du monde. Impossible de faire des concessions quand on
a une haute idée de soi-même. « J'ai devant le cadran de
mes yeux la scène où ayant perdu ma balle, je crevai froidement
celle de ma sœur. Jamais proie ne fut chargée de tant de lourde
désolation ; réduit à l'impuissance par les remontrances
que m'attira cette subite méchanceté, aggravée du fait que je
la croyais légitime, j'allai dans une remise comblée de distractions
et de débris et je gravai avec un clou sur une caisse la date
et l'objet de mon désagrément. » Dans ce pavillon familial
un peu austère, où la vie semble un rituel immuable, Samuel découvre
les premiers tourments de l'enfance... l'ennui des journées trop
longues, les bonheurs de la tendresse d'une mère qu'il adore,
les signes de la bêtise et de la méchanceté et surtout la peur
d'un père qu'il juge trop distant et trop intransigeant. Après
l'école primaire de Moinesti, il a droit aux rigueurs de la capitale
Bucarest.
Un univers qu'il voit de loin. Comme toutes les familles bourgeoises,
ses parents l'ont placé en internat à l'institut privé Schemitz-Tierin,
une grande caserne où la seule ouverture sur le monde est sans
doute ce cours sur la culture française. Quand il rentre au lycée
Saint-Sava, Samuel est déjà un bon élève. C'est là, au milieu
de ces couloirs interminables et dans ces salles de classe tristes
à mourir qu'il se passionne pour la littérature. Mais il est encore
loin d'avoir choisi sa voie. Quand il s'inscrit au certificat
de fin d'études au lycée Milhaiu-Viteazul, on le retrouve en section
scientifique. Dans son dossier scolaire, ses enseignants notent
son ouverture d'esprit et sa curiosité infatigable... Quand il
a une autorisation de sortie, Samuel en profite pour découvrir
les plaisirs de la capitale.
On imagine bien ce garçon timide et réservé flâner sur la Calea
Vitoriei, les Champs-Elysées de Bucarest. Avec distance il observe
cette faune élégante et cravatée qui fait la fortune des magasins
de luxe et des grands cafés comme le Caspa avec ses faux Louis XV
ou le Corso... Curieuse atmosphère où l'argent coule à flots dans
un décor de folies parisiennes à deux pas de quartiers lépreux
à la chaussée défoncée. « Plutôt qu'une capitale, écrira
plus tard Paul Morand, Bucarest est un lieu de rencontre. C'est
une place publique où l'on vient régler ses affaires, protester
ou quémander, frapper à la porte, hier du prince, aujourd'hui
de l'Etat. On y vide sa bourse et on s'y emplit des idées et des
mœurs de l'Occident [6] . » Il en va ainsi pour le jeune Samuel pris dans le tourbillon
de Bucarest.
Sur ses années de formation, le futur Tzara se fera le plus discret
possible. A tel point que Claude Sernet, qui se charge après sa
mort de publier et de présenter ses premiers poèmes, écrira :
« C'est à croire que le trouble-fête, le féroce trouble-
conscience qui se démenait sur la place publique eût l'ascendant
privilégié d'un mystérieux personnage sans passé [7] . » En cherchant bien, on
retrouve pourtant la trace de Samuel Rosenstock dans quelques
publications. Ce sont ces premiers textes que le futur Tzara reniera
par la suite...
Samyro
Lorsque Samuel va commencer à écrire, la littérature roumaine
est sous l'emprise du symbolisme, mouvement importé de France
par l'écrivain Alexandre Macedonski. Dès 1892, ce dernier a violemment
attaqué la tradition romantique et a présenté, dans la revue Literatorul,
les principaux écrivains français et belges du moment, de Baudelaire
à Joseph Péladan, de Mallarmé à Maeterlinck. Dans ses articles,
il rend compte du manifeste de Jean Moréas et de l'instrumentalisme
de René Ghil. Le prestige de Macedonski est alors très grand.
Emporté par la fièvre symboliste, il a créé son propre cénacle
fin de siècle pour cultiver un certain dandysme avec quelques
disciples triés sur le volet. Avec ses copains de lycée, Samuel
se rêve en ange noir du symbolisme triomphant [8] . Cultivant son « snobisme de la mélancolie » il se
réfugie dans cet univers de légendes, de donjons moyenâgeux ou
de palais orientaux. Tout de noir vêtu, il marque sa différence
en organisant son petit groupe à l'intérieur même du lycée. Mais
Samuel, comme le futur Tzara, a l'esprit pratique. Pas question
de s'en tenir à des réunions de chambrée qui ne débouchent sur
rien. Il faut créer une revue. Avec son copain Marcel Janco, qui
a la chance d'avoir des parents plutôt aisés, il imagine Simbolul.
Pour cela, il prend contact avec tous les représentants de la
nouvelle poésie roumaine. Même Macedonski donne son accord, et
dès 1912 le numéro 1 de la revue paraît. Janco finance, le
professeur de dessin Iser a donné quelques conseils de dernière
minute et Samuel, sous le pseudonyme de Samyro, assure à lui seul
toute la rédaction.
A 16 ans, Samyro vient de gagner son premier pari en distribuant
Simbolul sous le préau du lycée. On y trouve des traductions
d'Albert Samain et d'Henri de Régnier, pas toujours du meilleur
goût, mais qu'importe... « Sur la rivière de la vie »
est bien le premier poème publié par Tzara. Très inspiré du « passeur »
de Verhaeren avec ce goût prononcé pour les allégories et autres
incantations. Comme l'explique Serge Fauchereau qui est, avec
Sernet, l'un des premiers à avoir retrouvé ces textes, « il
ne faut pas accorder trop d'importance à ces imitations, elles
ne sont que les premiers tâtonnements d'une sensibilité qui n'a
pas encore trouvé son expression
[9] ». D'ailleurs, le jeune garçon qui signe Samyro
mûrit très vite et peu après répudie ses premiers textes.
Naissance de Tzara
En 1913, se produit un changement radical. Samuel en a conscience
et pour marquer la rupture avec les premiers essais littéraires
de Simbolul, il cherche un nouveau pseudonyme. Il songe
d'abord à Tristan Ruia, comme l'attestent les manuscrits de l'époque,
puis signe quelque temps Tristan, avant d'opter définitivement
en 1915 pour Tristan Tzara. Le prénom Tristan, non usité en roumain,
a du prestige auprès des symbolistes, à cause de l'opéra de Wagner ;
le nom de Tzara correspond au mot roumain terre (ou pays) mais
écrit en orthographe occidentalisée.
En fait, le jeune Tzara, dès 1913, semble s'affirmer en écrivant
des textes plus audacieux, voire plus insolents. C'en est fini
de la sagesse et de l'imitation. Certains de ses poèmes reproduits
bien plus tard ne jureront pas avec les brûlots dadaïstes. Avec
un côté certes encore très potache, le Tzara nouveau ne déteste
pas choquer le bourgeois... Il se moque de la famille et propose
de passer les vacances tout nu sur la colline « pour scandaliser
le prêtre et amuser les filles ». Dans Les Faubourgs
il évoque « l'Ouragan dévastateur de la folie » et dans
Doute insiste sur le rôle du hasard et du rêve dans la
création poétique : « J'ai sorti mon vieux rêve de sa
boîte, comme tu prends un chapeau (...) le sommeil est un jardin
entouré de doutes. On ne distingue pas la vérité du mensonge. »
Les poèmes qu'il écrit dorénavant, Tzara les reconnaîtra plus
tard comme siens puisqu'il acceptera de les voir repris dans Primele
Pœme de 1934, alors qu'il écartera les poèmes de Simbolul.
A Sasa Pana, responsable de cette édition, il écrira : « Je
ne vois pas la nécessité de voir figurer dans ce recueil les poèmes
parus dans Le Symbole, non parce que symbolistes comme
vous dites, mais — autant que je puisse m'en rappeler —
parce que franchement dépourvus d'intérêt. J'avais moins de seize
ans quand je les avais écrits. Il y aura toujours assez de croque-morts,
quand je serai crevé, pour déterrer les épluchures et les scories,
mais de là à m'associer dès maintenant à cette sorte de plaisir
de mauvais goût... Ce serait une erreur de notre part de donner
à notre plaquette un autre sens que celui d'une signification
d'ordre poétique [10] . »
Des êtres au soleil
A cette époque, Tzara subit l'influence de son ami proche, Ion
Vinea, avec qui il a partagé toute l'aventure de Symbolul
[11] . Après avoir débuté par des vers symbolistes où l'on
retrouve les traces de Samin, Vinea sacrifie tout pour une poésie
follement osée pour l'époque dans laquelle les couleurs stridentes
se proposent d'initier les esprits obtus. Le poème intitulé « Un
bâillement au crépuscule » en fournit le meilleur exemple.
Il est destiné à provoquer l'indignation en mêlant des notations
très crues, des associations mentales et des automatismes verbaux...
Il semble bien révolu le temps des savantes compositions poétiques...
« Dans ton corps j'ai planté, ma très chère, la fleur qui
éparpillera sur le cou sur les joues sur les mains des pétales
et fera bourgeonner demain tes seins — le printemps
[12] . » Dans d'autres textes, les images s'accordent
la plus entière liberté. On imagine bien les deux copains se lancer
dans des exercices poétiques incendiaires. Ils passent leurs vacances
ensemble et échangent leurs projets. C'est à Girceni, le village
évoqué par Vinea dans « Un bâillement au crépuscule »
que Tzara écrit « Viens avec moi à la campagne ». Quelques
vers y rappellent les occupations auxquelles ils consacraient
le plus clair de leur temps : Tzara note : « Sous
les noyers, où passe le vent lourd comme un jardin de tempêtes/,
Nous jouerons aux échecs/Tels deux vieux pharmaciens. »
Vinea confirme le renseignement en y ajoutant des précisions supplémentaires...
« Il faisait chaud, des sofas profonds, du café sur la table.
Tristan Tzara, tandis que tu prêtais l'oreille à l'événement/le
garde forestier sifflait son chien/et les cerfs le museau plongé
dans les eaux du lac, y buvaient des étoiles/ Mais j'écris ces
vers/en souvenir des heures consacrées aux échecs dans la forêt
où j'ai lu Nietzsche
[13] . »
Tzara garde en mémoire ces vacances comme des parenthèses ensoleillées.
Il écrira plus tard : « C'est assez curieux que les
êtres aient tracé dans ma tête de plus clairs dessins que les
autres saisons, et en appelant mon enfance, je ne vois que ce
qui se passe sous les auspices du soleil [14] . »
Ce sont aussi les premiers émois, la découverte du désir et de
la sensualité à l'ombre des parents... « Quel est le garçon
qui n'a pas senti des courants suspects ondoyer dans sa sensualité
quand, pleurant, sa mère lui serrait la figure contre son sein,
et prolongé cette sensation pour se venger de la dureté du père ?
Le frôlement de la chaleur des jupes soulève en lui d'obscures
insinuations qui se dévoilent pendant l'adolescence en soupçons
incestueux. L'attraction est intense et d'ailleurs réciproque. »
Les deux garçons regardent les filles, tombent amoureux sans jamais
oser l'avouer. C'est l'époque d'un certain désordre sentimental
avec ces amitiés particulières dans l'ombre des dortoirs et des
salles de classe. Tzara avouera plus tard... « Les eaux se
brouillèrent plusieurs fois à l'âge où séparé des miens, j'avais
besoin d'éprouver la fragilité et la tendresse des corps subtiles.
Mon meilleur ami de Collège ne fut pas le plus intelligent, mais
celui qui avait le plus beau teint, la plus agréable voix, les
plus fraîches mains. D'un pas lent, le garçon dont la sensibilité
s'habillait volontiers en jeune folle, prenait de doux élans pour
consolider son cœur bruissant, broutait la chaleur humaine, en
tâtant, en cherchant les pôles magnétiques et subtiles d'une ténébreuse
affection [15] . »
Le Club des pendus
1913 est une année bien agitée pour nos jeunes gens qui continuent
leurs expériences. Toujours avec son ami Vinea, Tzara publie dans
des revues poétiques comme Noua Revista Romana ou Chemanera.
Janco n'est jamais très loin. Lui dessine et les autres écrivent
des textes. On corrige, on déplace les vers et on discute des
nuits entières de Laforgue ou de Walt Whitman. Une photographie
de 1914 nous montre un Tzara sérieux, appliqué : costume
croisé, cravate, manchette et lorgnon
[16] ; c'est le petit jeune homme « gentil, mais
pas très amusant comme un cousin de province en visite »
que Gertrude Stein, dix ans plus tard, verra arriver chez elle,
du côté de Montparnasse. Enfin, on se passionne pour Rimbaud.
On se repasse les livres et on s'en inspire... C'est d'ailleurs
à Rimbaud que Tzara emprunte le titre de l'un de ses poèmes « Les
Sœurs de charité ». Tirant les leçons des Illuminations,
son écriture est presque automatique, et les trouvailles se multiplient
au fil de la plume. Parfois, pour se détendre, Tzara écrit quelques
chansons, façon ballade pseudo-populaire, composées en quatrains
aux vers brefs vaguement mesurés. On retrouvera tout au long de
son œuvre ce penchant pour la chanson humoristique et mélancolique.
Le symbolisme est bien loin et Tzara préfère d'autres sources
d'inspiration comme le poète allemand Christian Morgenstern dont
les Galgenlieder (Chants du gibet) ont rapidement connu
le succès ; des chansons grotesques ou sinistres que Morgenstern
avait composées pour son petit cercle d'amis qui formaient le
« Club des pendus ». Or, dans les poèmes-ballades de
Tzara, on retrouve fréquemment le thème des pendus et du suicide
[17] .
Il est probable que Tzara ait également subi l'influence d'un
personnage singulier : Urmuz
[18] . Derrière ce pseudonyme, il y a Demetru Demetrescu Buzau,
un petit-bourgeois plutôt conformiste, greffier à la cour de cassation
de Bucarest. C'est pourtant cette figure peu exaltante que les
futurs surréalistes roumains revendiqueront en chef de file car,
explique Eugène Ionesco, il créa « peut-être dès 1907 ou
1908, date à laquelle il composait les premières «pages bizarres»,
un véritable langage surréaliste ». En fait, les histoires
d'Urmuz circulaient dans les milieux littéraires de Bucarest.
Le scandale et les succès mondains n'intéressent pas Urmuz qui
veut laisser l'image d'un bon magistrat, d'un bon fils et d'un
bon célibataire... Et pourtant son œuvre, plutôt mince, une soixantaine
de pages, représente une subversion délibérée de la littérature
du début du siècle. Mais l'humour noir et l'absurde ne forment
pas l'essentiel de ses récits torturés. Comme le suggère Ionesco
l'agencement de l'ensemble permet plutôt de voir en Urmuz « une
sorte de Kafka plus mécanique et plus grotesque ». Et Ionesco,
son grand admirateur, de conclure : « En tout cas Urmuz
est bien un des précurseurs de la révolte littéraire universelle,
un des prophètes de la dislocation des formes sociales de pensée
et de langage de ce monde, qui aujourd'hui sous nos yeux se désagrège,
absurde comme les héros de notre auteur. »
Tzara et Vinea retiennent la leçon de ce grand indésirable qui
finira suicidé dans un jardin public comme Vaché ou Cravan auxquels
il fait irrésistiblement penser.
Hugo Bacher semble aussi avoir marqué le jeune Tzara. Homme à
tout faire, mi-journaliste, mi-aventurier, Bacher est un provocateur
professionnel. Il passe pour l'inventeur de la tasse à café ayant
l'anse à gauche ainsi que des pantoufles à répétition qui font
clap, clap... Bacher aime s'entourer de jeunes gens avides de
sensations fortes pour réaliser quelques « happenings ».
Tzara relativise toujours la portée de ce genre de loufoquerie
mais en tire la leçon que le scandale n'est jamais inutile pour
faire avancer les idées. Le jeune homme apprend beaucoup au contact
de cette petite avant-garde roumaine. Influençable comme on peut
l'être à 20 ans, il ne sait pas toujours faire le tri.
Hugo Ball et Fritz Glauser, qui le croiseront un peu plus tard
à Zurich, confirment qu'il accablait souvent ses auditeurs par
une avalanche de noms illustres ou inconnus qu'il brandissait
toujours comme des références essentielles ou des exemples à suivre.
Une autre vie ?
Toutes ces activités ne l'ont pas empêché de mener à bien ses
études. En septembre 1914, il reçoit son certificat de fin d'études
établi par le lycée Milhaiu-Viteazul, section sciences. Tzara
décide alors de s'inscrire à l'université de Bucarest pour y suivre
des cours de mathématiques et de philosophie. Mais ses projets
sont ailleurs. Il étouffe dans cette atmosphère un peu provinciale.
Avec Janco qui est inscrit à l'Ecole polytechnique, ils rêvent
de voyages... Mais comment faire dans une Europe en guerre. Et
puis, il y a cette famille qui, en se voulant protectrice, a fini
par se rendre détestable. Un étrange sentiment de platitude, de
médiocrité l'emporte bien souvent. Il est toujours dur d'accepter
cette vie réglée, sans fantaisie. Le jeune garçon connaît bien
ce vertige de l'ennui. Il écrira plus tard : « Mes années
exagérément déprimées me barraient la route. Leur volume était
insuffisant pour contenir les vibrations et la chaleur dont je
me sentais capable [19] . » Dans cette atmosphère confinée d'une
famille bien tranquille, comment expliquer cette envie de révolte
et de grand air ? « Jamais, écrit-il, je n'aurais osé
parler à quelqu'un de mes passions séditieuses. La brume douloureusement
comprimée dans la première force qui m'attacha à la vie fit que
je les assimile à une analogie de tristesse. Je me rappelle avec
quelle insistance l'idée de suicide m'affectait — une chanson
parasite d'arrière-boutique qui nous régit par sa répétition automatique,
mais qui un jour brûle les ailes à une chandelle et meurt
[20] . » Pas de suicide, mais une longue migraine qui
fait languir ce jeune homme trop pressé.
Il faut beaucoup de courage pour oser franchir le pas et annoncer
à ses parents aveuglés par leur petite vie que l'existence est
bien ailleurs. Tzara racontera ses derniers moments à Moinesti :
« Lambeaux de muscles, doublures déchirées saupoudrées d'odeurs
vieillottes, impuissance et indignité, sang douteux et compromis ;
ainsi paraissent aux yeux du monde les revirements de l'ordre
social, quand un de ses enfants, après avoir annulé sa vie, cherche
avec des dépenses d'inquiétude et de volonté que la famille juge
inutiles, une autre conscience que celle qui fut mise gratuitement
à sa disposition. Je passe sous silence un chapitre douloureux
d'injures, de terreur, de malédiction, de fureur, d'intrigues,
d'outrages, d'horreur, de haine. Car au dernier moment, avant
le départ, mon père sentit l'infranchissable barrière couper le
lien de nos deux vies, et devant cette rupture qu'il savait définitive,
il pleura. J'étais mort pour lui, crispant des mains acides dans
sa gorge, j'emportais une vie amère qui ne lui appartenait plus,
pour alimenter un long voyage si amèrement mendié aux bizarres
calembours du sort. L'inconnu aurifère éblouissait déjà l'incandescence
d'un rêve écervelé
[21] . »
Lui aussi, Tzara, avec sa valise a sans doute pleuré sur le chemin
qui le mène à Bucarest. Seul, il n'aurait pas osé, mais poussé
par son copain Janco qui a déjà claqué la porte pour tenter sa
chance à Zurich, Tzara se lance dans l'inconnu.
Un refuge zurichois
Sur le quai de la grande gare de Bucarest, Tzara a vraiment l'allure
d'un cousin de province en transit. Il semble perdu et tout se
bouscule dans sa tête : ses parents encore et toujours, le
rêve d'un Paris inaccessible, et cette envie de rejoindre la Suisse,
comme une oasis de liberté au milieu d'une Europe en flammes.
Nous sommes à l'automne 1915. Dans sa valise, il a un peu d'argent
pour s'installer, des livres et une poignée de poèmes. Le voyage
est long et fatigant, mais Janco l'attend à l'arrivée. Bien sûr,
il y a les promesses d'une grande ville pour apaiser son inquiétude.
L'euphorie de la découverte est de courte durée.
Passé la première impression de fraîcheur et de diversité, l'angoisse
reprend le dessus... « L'ennui m'envahit, écrit-il, avec
des mélanges douloureux de mélancolie. Les sensations de bien-être
devinrent rares et tous les plaisirs étaient catalogués :
les excursions, les cafés, les amis [22] . » Tzara veut tout plaquer
à nouveau mais Janco essaie de le retenir. « Ce fut d'abord
le désir de ne pas être seul à s'ennuyer qui fit que mon ami insista
avec une force de séduction et d'artifice singulière pour que
je restasse. Il fit jouer devant moi, dans un cadre de faits charnels,
les avantages d'une vie intellectuelle, qui, au point de détresse
où je me trouvais, me semblait encore une occupation honorable. »
Janco est déjà bien installé, et il ne manque pas de présenter
à Tzara ses nouveaux copains croisés dans les cafés et les boîtes
de nuit. Avec les premiers rayons de soleil du printemps qui arrive,
Tzara se laisse aller : « Plusieurs réunions de camarades
qui n'avaient rien que leur gaîté à m'offrir, accommodées de nos
soifs communes de légère dissolution mentale, au plaisir confus
de donner l'alarme à nos émotions subites, trouvaient dans l'alcool
l'équivalent inoffensif des stupéfiants naïvement redoutés. Mais
le soleil s'ajustait au lendemain en chaîne et faisait vite s'arrêter
la fermentation du dégoût. »
Comment résister à cette atmosphère délirante qui secoue les vieilles
habitudes de la cité alémanique ? Traditionnellement vouée
à la banque, la ville est devenue, au fil des mois, le rendez-vous
d'une jeunesse qui refuse la guerre. C'est une plaque tournante
de toutes les rébellions et un véritable eldorado pour tous ceux
qui n'ont pas l'intention de mourir sur les champs de bataille.
Dans les halls d'hôtel, aux terrasses des grands cafés du centre-ville,
on parle de paix et de révolution, on refait le monde sur les
débris de l'ordre ancien, dans les brumes les plus alcoolisées.
Zurich est une fête permanente.
La police helvétique surveille attentivement ce petit peuple de
déserteurs et de comploteurs. Comme beaucoup d'autres, Tzara est
ainsi arrêté en septembre 1919, à la terrasse du café Splendid.
Emmené au commissariat, il doit s'expliquer sur les raisons exactes
de son séjour et sur ses fréquentations. Les interrogatoires donnent
lieu à plusieurs rapports de police qui nous permettent de suivre
le jeune homme presque à la trace [23] . En arrivant, il s'est inscrit dans une école
privée, mais rapidement il choisit l'université pour y faire des
études de philosophie. Après plusieurs pensions de famille, il
prend une chambre à l'hôtel Sechef où il établit une déclaration
de séjour le 20 novembre 1916. Il ne donne aucune précision
sur ses moyens de subsistance, on peut penser qu'il dilapide ses
petites économies. Il fait surtout un réel effort, qu'il racontera
par la suite, pour s'intégrer, non sans difficulté... « J'ai
fait de fréquentes concessions à ma pudeur et donné des preuves
empressées d'indulgence en acceptant des réjouissances ornementales
et des rapports avec ces jeunes gens heureux et satisfaits. Mais
malgré mon désir d'assimilation, je restai un étranger pour eux.
A force de vivre isolé, quoique entouré du bruit vide, mais frais,
essayant de prendre part à leurs farces et cérémonies de camaraderie,
je devins peu à peu un étranger pour moi-même [24] . »
Tzara, qui se considère toujours comme un paria, n'a d'autre solution
que de se perdre lui-même pour aller au contact des autres.
Jusque dans les soirées les plus arrosées, Tzara fait souvent
triste figure. Habillé de noir, le regard sombre, il semble rappeler
à tous ces naïfs que la vie n'a rien de drôle. Il avoue :
« J'étais méfiant, incrédule, obscur, soupçonneux, taciturne. »
Il cultive d'emblée un refus du monde qui le place naturellement
du côté des dandys. Loin de tout, égaré au milieu de l'agitation
zurichoise, il échafaude déjà, tout seul, ses machines de guerre
contre la vulgarité qui l'entoure. « C'est ainsi que naquit
mon dégoût, explique-t-il, sans haine et sans système de perfectionnement
sociaux, il s'était enraciné en moi, renforcé par les refoulements
de mon enfance, il s'adapta à ma vie qu'il accompagnait parallèlement
et devint un élément poétique de révolte latente et sans appel.
Je tenais à mon dégoût avec une secrète jalousie comme à une acquisition
précieuse et passionnée, consacrée par une douleur dont je me
croyais le seul dépositaire
[25] . »
Tzara est bien un nihiliste sans calcul qui a largué les amarres
vers des rivages dont il ne sait rien. Individualiste forcené,
il sait qu'il ne peut compter que sur lui-même. Tzara en étonne
plus d'un quand il explique tranquillement qu'il veut tout détruire.
Richard Huelsenbeck qu'il croise dans les cafés zurichois se souvient...
« C'était une espèce de barbare auto-stylé qui voulait pourfendre
et brûler les choses que nous avions désignées, les buts et les
objets qu'il s'avérait nécessaire d'anéantir — toute une
série de valeurs artistiques et culturelles qui avaient perdu
substance et sens. » Tzara a d'abord un compte à régler avec
lui-même. Faire table rase du passé signifie rompre définitivement
avec cette vie provinciale déjà si lointaine. Rien ne le retient.
Et Huelsenbeck de constater qu'aucune forme d'humanisme ne semble
calmer ses ardeurs destructrices... « Il n'eut jamais à souffrir
que si la culture devait être détruite en même temps, quelque
chose d'irremplaçable, de précieux, de mystérieux, pourrait très
bien ne jamais ressurgir des ruines. Dans ses sentiments sans
inhibition (à juste titre) contre la culture, il ne ressentit
jamais la nécessité de s'incliner avec son flambeau devant le
problème ontologique de base de l'homme et de la société. Originaire
des Balkans, il ne pouvait ressentir une telle nécessité ;
il vivait et chevauchait la vie comme le chef d'une armée invisible
de Lombards indifférents aux bonnes choses qui auraient pu être
jetées avec l'eau du bain » [26] .
De temps à autre, au cours de ses virées nocturnes, il repère,
sans illusion, des incendiaires sans foi ni loi qui lui ressemblent.
« Parmi les personnes que je connaissais, explique-t-il,
j'ai vite fait une sélection conforme à mes intérêts plus spécialisés.
Ma sympathie se dirigeait vers ces imprudents pour qui les réalisations
artistiques n'étaient qu'une tentative de s'échapper, un gage
insuffisant, un emprunt d'impossible auquel on souscrit, par faiblesse
et par commodité, avec la pointe du cœur dédaignée, sans se soucier
du prix et de l'insomnie ultérieure que le geste coûte. »
Hugo Ball fait bien partie de ces aventuriers dont l'action fascine
le jeune Tzara. Le côté austère du personnage a de quoi séduire.
Ball n'a rien d'un plaisantin. C'est un agitateur hors pair. D'origine
allemande, il a été marqué par l'expressionnisme et le catholicisme
social ; au début de la guerre, il déserte et passe en Suisse.
On le retrouve donc à Zurich où il se présente volontiers comme
un révolutionnaire professionnel qui n'a pas l'intention de transiger
avec l'ordre ancien. Disciple de Bakourine, il a déjà eu quelques
problèmes avec la police allemande pour incitations à l'émeute...
Mais contrairement à beaucoup d'autres, il ne se contente pas
de beaux discours. Il souhaite créer un lieu ouvert à toutes les
dissidences. Il imagine un cabaret pour se retrouver, débattre
et danser. Avec sa femme, la danseuse Hemmy Hennings, il trouve
un local, une ancienne auberge. L'endroit n'est pas merveilleux,
mais qu'importe, il y a quand même une petite scène, un bar, et
pour la décoration on fera appel aux bonnes volontés. Ce nouveau
cabaret, il le nomme non par ironie, mais par déférence envers
une gloire consacrée : « Cabaret Voltaire ». « Lorsque
je fondai le Cabaret, raconte Ball, j'étais convaincu qu'il y
aurait en Suisse quelques jeunes gens qui voudraient, comme moi,
non seulement jouir de leur indépendance, mais aussi la prouver [27] . » Parmi ceux-là, ilpeut compter sur Marcel Janco.
Coup de folie au Cabaret
Les temps sont durs pour nos jeunes gens sans ressources. Pour
survivre, Marcel Janco chante dans les cafés et les boîtes de
nuit de Zurich. Il donne dans la chanson populaire française ou
roumaine avec son frère qui l'accompagne. Un soir, il croise Hugo
Ball. « J'ai connu la figure fantastique du directeur Ball,
raconte-t-il, un très long personnage, très asymétrique, aussi
instruit comme poète que comme penseur [28] . »
Son projet de créer un cabaret littéraire le séduit tout de suite
et comme Janco est avant tout peintre, il se propose de décorer
la vieille auberge... Emballé par le projet, il en parle immédiatement
à Tzara.
Il n'a pas besoin de faire un long discours pour convaincre son
copain un peu désœuvré. Dans leur chambre d'hôtel, ils imaginent
déjà les premières soirées et en parlent autour d'eux. Un jeune
Alsacien réfractaire, Hans Arp, croisé dans une fête les suit.
Il est peintre, sculpteur et poète à ses heures et se lance sans
réfléchir dans l'aventure du Cabaret. Le 2 février 1916,
après quelques nuits blanches, toute l'équipe rédige un premier
communiqué destiné à la presse. Fièrement, il annonce la création
d'un « Centre de divertissement artistique ». L'invitation
s'adresse à tout le monde et refuse délibérément les petites mondanités
de l'avant-garde...
Rendez-vous au Meierei, Spiegelstrasse, pour des soirées quotidiennes.
Ball mène la danse en imposant l'éclectisme pour les programmes
et ce côté totalement spontané dans l'organisation des fêtes.
Tzara suit et prend beaucoup de notes qu'il publiera par la suite.
Quand il raconte la première nuit du Cabaret, tout est un peu
décousu, comme une joyeuse pagaille... « 1916 — février.
Dans la plus obscure rue sous l'ombre des côtés architecturaux,
où l'on trouve des détectives discrets parmi les lanternes rouges
— Naissance — naissance du Cabaret Voltaire [29] . »
Sur les murs l'art nouveau, le futurisme et l'abstraction se mêlent,
et sur scène c'est de la folie pure... « Chaque soir, poursuit
Tzara, on chante, on récite — le peuple — l'art nouveau
le plus grand au peuple — (...) balalaïka, soirée russe,
soirée française — des personnages édition unique apparaissent
récitent ou se suicident, va et vient, la joie du peuple, cris ;
le mélange cosmopolite de dire et de BORDEL, le cristal et la
plus grosse femme «sous les ponts de Paris». » Très rapidement,
on se bouscule pour participer à une telle nouba. Il faut refuser
du monde à la porte, gérer un public ivre de bonheur d'être là,
en vie, au milieu d'un monde en perdition. A l'aube, il faut aussi
calmer le jeu, car la police helvétique n'est jamais loin.
Tout le monde s'y met. Un soir c'est Janco qui s'occupe du bar
pendant que Tzara règle les derniers préparatifs du « spectacle ».
On improvise en permanence et on boit beaucoup jusqu'aux premières
lueurs du jour. Sur la piste de danse c'est bientôt l'hystérie
collective, rythmée par des percussions africaines. Bien plus
tard, en 1948, Hans Arp remercie son copain Janco d'avoir fixé
à jamais sur un tableau ces moments de bonheur : « En
cachette, écrit-il, dans sa petite chambre, Janco se dévouait
à un naturalisme en zigzag. Je lui pardonne ce vice secret car
il a évoqué et fixé Le Cabaret sur la toile de l'un de ses tableaux.
Dans un local bariolé et surpeuplé se tiennent sur une estrade
quelques personnages fantastiques qui sont censés représenter
Tzara, Janco, Ball, Huelsenbeck, Madame Hennings et votre serviteur.
Nous sommes en train de mener un grand sabbat. Les gens autour
de nous crient, rient et gesticulent [30] . »
Dans son Journal, Hugo Ball raconte presque au jour le jour la
folie ambiante : 26 février : « Une ivresse
indéfinissable s'est emparée de tout le monde. Le petit cabaret
risque d'éclater et de devenir le terrain de jeu d'émotions folles. »
Le 2 mars : « Nous sommes tellement pris de vitesse
par les attentes du public que toutes nos forces créatives et
intellectuelles sont mobilisées. » Le 14 mars :
« Aussi longtemps que toute la ville ne sera pas soulevée
par le ravissement, Le Cabaret n'aura pas atteint son but » [31] . « C'était la légende
de la liberté, explique Greil Marcus dans son Histoire secrète
du XXe siècle publiée en 1989, Dada c'était l'idée que
dans un décor construit au milieu d'un espace temporairement clos
— en l'occurrence une boîte de nuit — tout pouvait être
nié. C'était l'idée que là, tout pouvait arriver, ce qui signifiait
en fin de compte que dans le monde entier, transposé artistiquement,
tout pouvait arriver aussi [32] . »
On oublie trop souvent de le dire, mais toute l'aventure dada
a commencé par une fête, avec une formidable envie de danser,
de hurler, et de ne plus dormir. Combien de fois nos jeunes gens
finiront épuisés, mais grisés sur la scène du Cabaret. Et comme
un tel tapage ne peut jamais s'arrêter, ils terminent souvent
en petit comité dans la chambre de l'un d'entre eux. Avec ce besoin
incroyable de liberté et de plaisir, ils découvrent aussi l'amour.
On trouve en effet beaucoup de jolies filles au Cabaret car l'école
du chorégraphe Rudolf von Laban est toute proche et les danseuses,
après les cours, ne manquent aucune soirée. L'une tombe sous le
charme de Tzara. Elle s'appelle Maya Chrusecz. Le jeune homme
est encore très timide et semble dépassé par les événements, mais
cela plaît beaucoup. Un copain d'Hugo Ball, Emil Szittya, le confirme :
« Sa maladresse même contribuait à créer une ambiance extraordinaire.
Il avait beaucoup de succès auprès des femmes [33] ... »
Aragon, pour son projet d'histoire littéraire destiné au collectionneur
mécène Jacques Doucet, a mené l'enquête sur les années zurichoises
de Tzara. L'ensemble est rédigé en 1923 et confirme l'atmosphère
particulièrement libre du Cabaret... « On racolait pour attirer
le client, toutes les femmes de la ville. Il y avait des danses,
des scènes de Tabarin, des farces d'atelier auxquelles la hâblerie
de Janco prêtait une grande envergure : on y voyait un singulier
et stupéfiant Tzara payant de sa personne et les premiers dadaïstes
partageant leur temps entre la danse et l'excitation à la débauche,
le permanganate de potasse d'autre part [34] . »
On sent bien chez Aragon comme un regret d'avoir raté une telle
fête... Il ajoute un peu plus loin... « Au fond, je crois
que nous regrettions un peu cette belle atmosphère de bordel d'où
Tzara dominant un orchestre insensé eût lancé au bruit des klaxons
cet évangile noir qu'il attendait comme nous. » Mais Aragon
fait aussi allusion aux moments plus difficiles... Les angoisses
du jeune homme « qui le courbent pendant une journée »,
ses maux de tête, la chambre d'hôtel qu'il trouve horrible, les
journées perdues à traîner n'importe comment, et les parties d'échecs
aux terrasses des grands cafés.
Mais la grande cité semble lui faire du bien. Il note : « La
circulation et le bruit des grandes villes sont devenus un complément
indispensable à mes défauts nerveux. Mes yeux ont besoin de cette
distraction impersonnelle, mes jambes, mes bras, mon cerveau,
ne fonctionnent que s'il y a autour d'eux un mouvement similaire.
De ce stimulant, en apparence cérébral, sont parties chez moi
les plus hardies initiatives [35] . »
« Nous voulons rendre les hommes meilleurs, écrit Tzara en
1917, qu'ils comprennent que la seule fraternité est dans un moment
d'intensité où le beau est la vie concentrée sur la hauteur d'un
fil de fer montant vers l'éclat, tremblement bleu lié à la terre
par nos regards aimants qui couvrent de neige le pic
[36] . » Ces mots sont écrits dans l'emballement de la
jeunesse. Une excitation qui transparaît bien à travers les quelques
photos prises à l'époque. Ce sont souvent des mises en scène où
l'on retrouve les habitués du Cabaret. On est assez drôles, pas
loin du chahut estudiantin, et Tzara est souvent adulé par ses
amis. Il est vrai qu'il joue un rôle essentiel dans cette activité
créatrice qui mobilise ces jeunes gens en colère.
Naissance de Dada
Si le Cabaret donne l'impression d'un grand cafouillage franchement
sympathique, le mouvement, qui semble se dessiner, part d'une
protestation radicale. Ces jeunes garçons hurlent leur défiance
vis-à-vis de l'art et des complaisances qu'il charrie. De façon
confuse, ils refusent de créer une nouvelle école d'art moderne.
Au Cabaret, c'est le grand lâchage. « Ceux qui appartiennent
à nous gardent leur liberté, précise Tzara, nous ne reconnaissons
aucune théorie. Nous en avons assez des académies cubistes et
futuristes : laboratoires d'idées formelles (...). Que chaque
homme crie, il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir.
Balayer, nettoyer [37] . »
Hans Arp va encore plus loin en précisant qu'au milieu des « abattoirs
de la guerre mondiale, nous cherchions un art élémentaire qui
devait sauver les hommes de la folie furieuse de ces temps ».
Dans ce travail de dynamitage, on trouve quelques fanatiques comme
Johanes Baader. Avec ses allures de moine-soldat, il est sans
cesse au combat. Prédicateur de rue, illuminé et sans scrupules.
Il se précipite au Cabaret pour y manier l'art de la provocation
et du scandale... Candidat aux élections, président de la Société
Anonyme du Christ, Baader distribue ses communiqués aux salles
de rédaction. Tzara regarde avec une certaine fascination ce tumulte
orchestré de main de maître. Il saura retenir la leçon.
Richard Huelsenbeck est un autre militant de l'avant-garde. Il
a fui l'Allemagne et entre en contact avec ce groupe où couve
la révolte contre toute forme de conformisme. Dans son Journal,
Ball note que ce nouvel arrivant aimerait tambouriner jusqu'à
ce que la littérature disparaisse sous terre. Tzara note le 26 février :
« Arrivée Huelsenbeck, pan ! pan ! pa ta pan !
Sans opposition au parfum initial — Grande soirée —
poème simultané trois langues, protestations, bruit, musique nègre
[38] . »
Huelsenbeck fait du bruit et accélère le rythme. Dans l'euphorie,
on invente des poèmes abstraits, de la poésie avec des mots inconnus.
Dans la salle bondée, Ball est engoncé dans un costume cubiste,
tout en carton, lit des poèmes. Hans Richter présent ce soir-là
raconte... « Il était immobile, comme une tour (il lui était
impossible de bouger dans son costume de carton) devant cette
foule de jolies filles et de petits-bourgeois sérieux qui éclataient
de rire et applaudissaient en riant, immobile comme Savonarole,
fantastique et pur. »
Un peu plus tard, tout le monde se passionne pour l'art primitif.
Marcel Janco dessine, crée des masques, Tzara écrit des « poèmes
nègres » avec quelques emprunts amusants à la langue roumaine.
Après un travail de recherche pour retrouver des textes d'origines
africaine, malgache et océanienne, il intègre ces documents aux
soirées du Cabaret. Les programmes annoncent des vers de tribus
Aranda Kinya ou Loritja... Hugo Ball est toujours aux percussions
et Maya Chrusecz accepte de danser avec des masques de Janco,
sur des textes de... Tristan.
Le mouvement est vraiment lancé. « Tous les soirs, constate
Janco, de nouveaux amis s'ajoutaient à notre groupe [39] . » L'appellation Dada est bien trouvée par hasard en
feuilletant un dictionnaire. Et qu'importent les querelles ridicules
qui éclateront plus tard pour savoir qui a vraiment la paternité
de cette trouvaille. Le Cabaret Voltaire peut fermer ses portes,
Dada continue sur sa lancée et Tzara a déjà accumulé une drôle
d'expérience.
Une partie d'échecs avec Lénine
Dans le chaudron zurichois, les bolcheviques russes sont très
actifs. Lénine, Radek et Zinoviev ont transformé la ville en quartier
général pour préparer la prise du pouvoir en Russie.
Sur le papier, le fossé paraît considérable entre la rigueur bolchevique
et la furie nihiliste de Dada. On a du mal à imaginer l'état-major
de la révolution mondiale dans le tohu-bohu du Cabaret Voltaire.
Et pourtant la rencontre Lénine-Tzara a bien eu lieu ! L'intermédiaire
est un certain Willy Müzenberg, un proche de Lénine. En fait,
un personnage aux multiples casquettes, révolutionnaire professionnel,
patron de presse, fondateur du Secours Ouvrier International,
Müzenberg est aussi très lié au milieu de l'avant-garde artistique.
Il utilise dans ses journaux les fameux photomontages d'Heartfield,
multiplie les audaces typographiques et prendra même le temps
d'organiser une grande exposition russe à Berlin en 1922 [40] .
A Zurich, il ne rate pas les soirées du Cabaret et repère tout
de suite Tzara. Un soir, il entraîne avec lui Vladimir Illitch.
Marcel Janco n'en revient pas et confirme dans son Journal la
visite... « Dans la fumée épaisse, au milieu du bruit, des
déclamations ou d'une chanson populaire, il y eut des apparitions
soudaines comme celle de l'impressionnante figure mongole de Lénine,
encadré d'un groupe
[41] . » On prête même à Karl Radek l'idée d'avoir soufflé
aux jeunes gens du Cabaret le mot Dada (voir le da da russe
qui signifie oui oui...). Hans Kleinschmidt dans sa préface aux
écrits de Huelsenbeck rapporte que Arp, Ball et Huelsenbeck ne
rencontrèrent jamais Lénine mais que Tzara raconta plus tard à
ses amis parisiens qu'il avait « échangé des idées avec lui ».
Hugo Ball apporte une précision supplémentaire dans son Journal
publié en 1927 : « D'étranges choses arrivent pendant
que nous avions notre cabaret, à Zurich, au 1 Spiegelstrasse,
vivait, de l'autre côté de la même Spiegelstrasse, au no 6
si je ne me trompe, M. Oulianov Lénine. Chaque soir il devait
entendre notre musique, nos tirades, je ne sais si c'est avec
plaisir et profit [42] . » En fait Lénine s'est installé au 14. Richter confirme
cette indication même s'il se trompe lui aussi sur l'adresse :
« Le Cabaret Voltaire avec ses représentations et son tapage
était situé au no 1 de la Spiegelstrasse. Un peu plus haut
dans la même ruelle, où avaient lieu tous les soirs des orgies
de chansons, de poèmes et de danse, au no 12 habitait Lénine.
Radek, Lénine et Sinowjew (Zinoviev) pouvaient se promener librement.
Je vis Lénine plusieurs fois à la bibliothèque et l'ai entendu
parler une fois à Berne au cours d'un meeting. Il parlait bien
l'allemand [43] . »
Georges Hugnet, qui n'est pas un témoin direct mais qui a mené
une enquête sérieuse sur la question, est prudent... « Le
Cabaret se tenait au no 1 de la Spiegelstrasse. Or Lénine
et sa femme habitaient dans la même rue. Lénine jouait des parties
d'échecs au café Terrasse, certains dadaïstes aussi. Ils s'ignoraient
cordialement
[44] . »
Bien plus tard, en 1975, Soljenitsyne, dans une reconstitution
romanesque, Lénine à Zurich, mentionne l'existence du Cabaret
« un peu plus loin, écrit-il, près de la rue de la Cathédrale
se trouve la «Laiterie» où était le Cabaret Voltaire dans lequel,
au début de février 1916, naquit le dadaïsme », et d'ajouter
ce détail concernant les dirigeants bolcheviques... « Ils
passent devant le Voltaire, un cabaret qui fait l'angle du carrefour
voisin, la bohème y a passé la nuit à chahuter
[45] . » L'écrivain Dominique Noguez dans un essai publié
en 89 veut croire à la rencontre entre le théoricien de la dictature
du prolétariat et les jeunes dada. Ecoutons Noguez qui reconstitue
la scène : « Dans le local enfumé les spectateurs debout
se pressent jusqu'au pied de la petite estrade elle-même débordante
d'une faune joyeuse. Deux projecteurs font des ombres gigantesques
aux lutins farceurs qui y mènent le grand sabbat... C'est alors
que sur le rythme impitoyablement régulier de la grosse caisse,
Tzara se met à tanguer, puis à osciller lascivement comme une
danseuse orientale. Au deuxième rang un gaillard en casquette,
dont la moustache et la petite barbe dissimulent un peu les traits
mongoloïdes, rouge d'alcool et d'excitation, et tout en frappant
dans ses mains approuve d'une voix forte les trémoussements de
la bayadère [46] ... »
Tzara lui-même est resté très discret sur cette affaire, mais
il donne quelques précisions en 1959, au micro de la BBC :
« Je peux dire que j'ai connu personnellement Lénine à Zurich
avec lequel je jouais aux échecs. Mais à ma grande honte, je dois
avouer à ce moment-là, je ne savais pas que Lénine était Lénine.
Je l'ai appris bien plus tard [47] . »
Le dompteur des acrobates
Les choix idéologiques viendront effectivement plus tard. En ce
mois de juillet 1916, le travail de décomposition de tout ce qui
flanche continue. Place à la rage, à la provocation. Le Cabaret
étant fermé, le mouvement investit une grande salle d'exposition :
Zur Waag. Tzara est plus que jamais présent. On le voit frapper sur
une grosse caisse, danser avec des gloussements d'ours, se dandiner
dans un sac un tuyau sur la tête pour un exercice appelé « noir
cacadou », il invente aussi des poèmes chimiques. Il est
partout. Dans son journal intime, il note « nous voulons
pisser en couleurs diverses », un peu plus loin « on
proteste, on crie, on casse les vitres, on se tue, on démolit,
on se bat avec la police [48] ... ».
On sent toute la fougue du jeune homme, son énergie désespérée,
sa volonté de s'affirmer comme le porte-parole incontesté de cette
entreprise iconoclaste. Hugo Ball ne l'a pas supporté et, après
quelques coups d'éclat, a fermé le Cabaret et entamé sa traversée
du désert loin de Zurich, dans le Tessin.
Hans Richter qui fut témoin de ces empoignades résume parfaitement
les enjeux du débat : « Comme Tzara était un individualiste
— et plutôt dans un certain sens un cynique — Ball était
idéaliste et comme il l'a prouvé dans sa vie un croyant qui a
des idées métaphysiques, idées qui manquaient chez Tzara. »
Même constat chez Huelsenbeck : « Au contraire de Ball,
Arp et moi-même, Tzara n'avait pas grandi à l'ombre de l'humanisme
allemand. Aucun Schiller, aucun Goethe ne lui avait jamais dit
dans sa petite ville natale que le beau, le noble, le bien devaient
ou pouvaient conduire le monde. » Et Huelsenbeck de poursuivre
en comparant Tzara à « un barbare du plus haut niveau mental
et esthétique, un génie sans scrupules ».
En cet été 1916, le jeune Tristan fonce tête baissée, sûr de lui,
il est plus que jamais « Monsieur Dada » pour reprendre
l'expression de Hans Richter. Infatigable, il démontre ses qualités
d'organisateur.
Le 9 avril 1916, il est associé à un écrivain autrichien
Walter Serner qui se charge de la mise en scène. La salle est
encore plus grande et on attend plus de quinze cents personnes.
Tzara est monsieur Loyal ou « dompteur des acrobates ».
Rires, cris, danses, bousculades, on frôle l'émeute car la salle
n'apprécie pas toujours le délire ambiant... « Victoire définitive
de Dada [49]
», note Tzara satisfait d'avoir perturbé tous les usages
et toutes les conventions. Richter précise qu'à force d'insulter
le public celui-ci a réagi violemment : « Les gens étaient
tellement enragés par toutes nos productions, spécialement celles
de Tzara et Serner, qu'il y a eu une vraie bagarre
[50] . »
Déceptions futuristes
« Mon cher confrère. Voici des poésies futuristes parmi les
plus avancées. Nous ne pouvons pas vous donner des vers libres
étant donné que le vers libre n'a plus aujourd'hui raison d'être
pour nous. Je vous envoie donc des mots en liberté, lyrisme absolu,
délivré de toute prosodie et de toute syntaxe. Je tiens absolument
à ce que le futurisme soit représenté dans votre intéressante
anthologie lyrique par des œuvres vraiment futuristes [51] . » Cette lettre est signée Marinetti.
Elle doit passablement agacer le jeune Tzara. Et pourtant c'est
bien lui qui a cherché à nouer des contacts avec les tenants de
l'avant-garde italienne. Pendant des mois, il a essayé de briser
son isolement. A Zurich, dès son arrivée, il rencontre un jeune
poète, grand admirateur de Marinetti : Albert Spaïni. Correspondant
de presse à Berlin dès 1912, ce dernier a fréquenté les intellectuels
groupés autour de Der Sturm et connaît bien Hugo Ball.
C'est lui qui renseigne le groupe de Zurich sur les performances
du mouvement futuriste.
Il apparaît bien que Tzara fait tout pour multiplier les contacts,
pour se donner une dimension internationale. Dans l'euphorie zurichoise,
si l'on parle toutes les langues, Tzara se verrait bien à la tête
d'une véritable avant-garde européenne. Il en rêve aux terrasses
des cafés et passe une partie de son temps à envoyer des courriers...
Dans un document rédigé en 1922 pour le collectionneur Jacques
Doucet, Tzara précise : « J'étais en correspondance
avec A. Savinio qui vivait à ce moment avec son frère G. De
Chirico à Ferrare. Par lui mon adresse se répandit en Italie comme
une maladie contagieuse. Je fus bombardé de lettres de toutes
les contrées d'Italie. Presque toutes commençaient avec «caro
amico», mais la plupart de mes correspondants me nommaient «carissimo
e illustrissimo poeta». Cela me décida de rompre les relations
avec ce peuple trop enthousiaste [52] . » Et de fait le projet d'un livre de
littérature nègre préparé avec le futuriste Mériano tourne court.
Dans une lettre au même Mériano, Tzara fait part de sa déception
pour une poésie qui n'a jamais réussi à surpasser « le moment
sentimental, ou l'étalage romantique et affairé dans les conjonctures
[53] ».
Tzara est rapidement fatigué par le lyrisme facile, l'esprit de
dogme qui caractérisent Marinetti et ses amis. En revanche, il
paraît fasciné par le sens du spectacle, l'enthousiasme et surtout
la confrontation directe avec le public. Il en tire des leçons
essentielles pour son propre combat.
Le dernier cri de l'avant-garde
Les revues du groupe portent trace de ces tâtonnements. Dès juin
1916, ils fêtent la sortie du premier numéro de Cabaret Voltaire.
Cette plaquette plutôt sobre d'une trentaine de pages porte la
marque d'Hugo Ball. Préparé avec les moyens du bord, l'ensemble
se présente sérieusement comme « un recueil littéraire et
artistique ». Pour la première fois on y trouve le mot dada
sans autre précision. On serait d'ailleurs bien en peine d'y lire
un seul texte théorique qui préciserait les objectifs du mouvement
en gestation. La revue est conçue comme le dernier cri de l'avant-garde
[54] .
On y trouve essentiellement des poèmes qui ont été lus au Cabaret,
ainsi qu'en témoigne « L'Amiral cherche une maison à vendre »,
un texte « simultané » de Janco, Huelsenbeck et Tzara
représenté au Cabaret le 31 mars 1916. Sur les recommandations
de Ball, on a évité tout débordement. On reste donc très loin
de l'agit-prop ultra-gauche... L'ensemble paraît bien sage et
s'inspire fortement de l'esthétique cubiste ou expressionniste.
Les futuristes sont là en force. On le devine, l'internationalisme
est bien la seule outrance revendiquée. Ce qui se retrouve d'ailleurs
au sommaire... On y croise des Français comme Apollinaire, des
Italiens avec Marinetti ou Modigliani, des Espagnols avec Picasso,
un Russe Kandinsky, des Allemands, des Roumains et même des sans-patrie...
En lisant « Dialogue entre un cocher et une alouette »
signé Huelsenbeck et Tzara, on y apprend la publication prochaine
d'une nouvelle revue spécifiquement dada. Une réplique fait dire
à l'alouette : « Parce que le premier numéro de la revue
dada paraît le 1er août 1916. Prix 1 Fr. Rédaction et
administration Spiegelstrasse 1, Zurich, elle n'a aucune
relation avec la guerre et tente une activité moderne, internationale
hi hi hi hi. »
Le petit groupe se prend au jeu de la surenchère. Le ton donné
par Hugo Ball semble bien trop timoré. Il faut frapper beaucoup
plus fort ! Avec des moyens toujours aussi dérisoires, on
rédige des textes enflammés et on les teste sur les spectateurs
au cours des chaudes soirées zurichoises. Avec ses talents d'agitateur
et son nihilisme à toute épreuve, Tzara prend la direction des
opérations. Dès le mois de juillet 1916, le Dada 1
sort des presses. L'ensemble a belle allure sous une couverture
orange vif conçue par Janco. On y retrouve toujours une partie
littéraire éclectique et internationale. Le Dada 2,
qui paraît en décembre 1916, est de la même veine. Plusieurs articles
rappellent l'intérêt que porte Dada au futurisme et plus généralement
à toutes les expressions de l'avant-garde sur le plan de la poésie,
aussi bien que sur le plan de la peinture.
Il faut attendre le numéro 3 en décembre 1918 pour voir apparaître
Dada tel qu'en lui-même. La mention « Recueil littéraire
et poétique » a bien disparu, remplacé par « Directeur :
Tristan Tzara ». Dada 3 est un brûlot anarchiste
à la typographie radicalement nouvelle. Cubisme et futurisme sont
jetés aux orties avec « le bon sens » et la « salade
bourgeoise ».
Mais le principal intérêt de ce Dada 3 est bien la
publication du « Manifeste Dada 1918 » de Tzara. Une
véritable bombe incendiaire balancée par un jeune homme au culot
incroyable. Tout y est : la violence, la provocation et le
défi. Après un bref rappel des expériences des artistes contemporains,
il définit ce qu'il entend par esprit dada en même temps qu'il
exalte le renversement des valeurs admises. Jamais la protestation
dada n'avait été jusque-là formulée avec autant de netteté et
de force. Eloge du nettoyage par le vide et de la spontanéité
artistique, le texte restera pour toujours comme un classique
de la rébellion carabinée. Mais soyons clairs, l'appel de Tzara
n'a rien de suicidaire. Le mouvement qu'il veut impulser reste
ouvert à tous les acteurs de la modernité. Il ne se contente pas
de faire le vide, il garde une certaine foi dans le futur, mais
un futur libéré de toutes les impostures partisanes et ouvert
à la véritable utopie.
Il faudrait citer intégralement ce flot d'appels vengeurs et ce
déluge de mots en liberté. Toute la jeunesse du monde peut encore
se retrouver dans ce bel incendie. Pour le plaisir voici quelques
perles dada...
« Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes
est celui de n'en avoir par principe aucun (...)
Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises à jamais incomprises.
La logique est complication. La logique est toujours fausse. Elle
a tiré les fils des notions, paroles dans leur extérieur formel,
vers des bouts, des centres illusoires (...)
Je proclame l'opposition de toutes les facultés cosmiques à cette
blennorragie d'un soleil putride sorti des usines de la pensée
philosophique, la lutte acharnée avec tous les moyens du dégoût
DADAISTE (...)
Liberté : DADA, DADA, DADA, hurlement des couleurs crispées,
entrelacement des contraires, et de toutes les contradictions
des grotesques, des inconséquences : LA VIE. »
A-t-on vraiment fait mieux dans le genre ? Combien de plagiaires
ont essayé de s'en inspirer ? Pour un coup d'essai, c'est
un coup de maître ! Et Zurich est en ébullition. Aux terrasses
des cafés on se refile le Manifeste avec un plaisir non dissimulé.
La légende de Tzara commence vraiment. Elle est parfois alimentée
par quelques trouvailles géniales, comme cette méthode pour écrire
un poème dada : « Prenez un journal. Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous
comptez donner à votre poème. Découpez l'article. Découpez ensuite
avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-le
dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l'une
après l'autre. Copiez consciencieusement dans l'ordre... »
Quel succès ! Ses copains n'hésitent pas à porter Tzara en
triomphe et les bruits les plus insensés circulent sur sa véritable
identité... Alberto Savinio, dont le nom apparaît au sommaire
de Dada 1, le reconnaît : « Plus qu'un être
de chair et d'os, Tristan Tzara est un nom, un sigle, un cri de
bataille. A tel point que le soupçon a commencé de se répandre
selon lequel Tristan Tzara est un personnage inventé, un homme
nominal, une espèce de batterie camouflée pour tromper l'ennemi
et dissimuler les patrouilles qui opèrent à son abri
[55] . »
[1] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
Les Feuilles libres no 31, mars-avril 1923.
[2] Archives Christophe Tzara.
[3] Pierre Pachet, Conversation à Jassy, Paris, Nadeau
(1997).
[4] Les Juifs en Roumanie, Paris-Louvain, Peeters
(1996).
[5] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[6] Paul Morand, Bucarest, Paris, Plon (1965).
[7] Tristan Tzara, Premiers poèmes, trad. Claude Sernet,
Paris, Seghers (1965).
[8] OV.S Crohmalniceanu, « Tristan Tzara en Roumanie »,
Revue roumaine no 221, année 1967.
[9] Serge Fauchereau, « Tristan Tzara et l'avant-garde
roumaine », Critique no 300, mai 1972. — Entretien avec
Serge Fauchereau (2002).
[10] Correspondance Tristan Tzara-Sasa Pana. Cité
par Serge Fauchereau, op. cit.
[11] Revue Aldebaran. Association des amis de Tzara,
Bucarest, 1996.
[12] Tristan Tzara, Premiers poèmes, op. cit.
[13] Cité par OV.S Crohmalniceanu, op. cit.
[14] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[15] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[16] Archives Christophe Tzara.
[17] Serge Fauchereau, « Tristan Tzara et l'avant-garde
roumaine », op. cit.
[18] Eugène Ionesco, « Les Précurseurs roumains
du surréalisme », Les Lettres nouvelles, janvier-février
1965.
[19] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[20] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[22] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[23] Marc Dachy, Tristan Tzara dompteur des acrobates
Dada, Zurich, Paris, L'Echoppe (1992).
[24] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[26] Richard Huelsenbeck, Memoirs of a Date Drummer, New York, The Viking
Press (1947). Traduction Marc Dachy.
[27] Hugo Ball, La Fuite hors du temps, Lucerne,
Stocker (1946).
[28] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada,
Paris, Skira (1989).
[29] Tristan Tzara, « Chroniqueur zurichois »,
Œuvres complètes, tome I, Paris, Flammarion.
[30] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada,
op. cit.
[31] Hugo Ball, Die Flucht aus der Zeit, Munich, Duncker et Humblot (1927).
[32] Greil Marcus, Lipstick traces. Une histoire
secrète du XXe siècle, Paris, Allia (1998).
[33] Cité par Marc Dachy, Tristan Tzara dompteur
des acrobates, op. cit.
[34] Louis Aragon, Projet d'histoire littéraire contemporaine,
1923, Paris, Mercure de France (1994).
[35] Cité par Georges Hugnet, Dictionnaire du Dadaïsme,
Paris, Jean-Claude Simoën (1976).
[36] Tristan Tzara, « Faites vos jeux »,
op. cit.
[37] Tristan Tzara, « Manifeste Dada 1918 »,
Œuvres complètes, tome I.
[38] Tristan Tzara, « Chroniques zurichoises »,
Œuvres complètes, tome I.
[39] Marcel Janco, op. cit.
[40] Marc Dachy, Tristan Tzara dompteur des acrobates,
op. cit.
[41] Marcel Janco, Collection particulière.
[42] Hugo Ball, Die Flucht aus der Zeit, op. cit.
[43] Hans Richter, Dada, art et anti-art, Bruxelles,
Ed. de la Connaissance (1965).
[44] Georges Hugnet, L'Aventure Dada, Paris, Galerie
de l'Institut (1957).
[45] Alexandre Soljenitsyne, Lénine à Zurich, Paris,
Seuil (1975).
[46] Dominique Noguez, Lénine dada, Paris, Robert
Laffont (1989).
[47] Enregistrement du 10 février 1959 (BBC).
[48] Tristan Tzara, Œuvres complètes, tome I.
[49] Tristan Tzara, « Chroniques zurichoises »,
op. cit.
[50] Philippe Sers, Sur Dada. Entretiens avec Hans
Richter, Paris, Chambon.
[51] Correspondance Tzara, Bibliothèque Doucet, Lettre
de Marinetti, juillet 1915.
[52] Correspondance Tzara, Lettre à Jacques Doucet,
Bibliothèque Doucet.
[53] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada,
op. cit.
[54] Georges Hugnet, Dictionnaire du Dadaïsme, op.
cit.
[55] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada,
op. cit.
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