Premiers chapitres
Charles Bukowski
CONTES ET NOUVELLES
Oeuvres complètes I


Charles Bukowski, " Hank " pour ses amis, est né en 1920. Il est mort à San Diego le 9 mars 1994. Tour à tour postier, magasinier, employé de bureau, Bukowski venu tard à la littérature, est aujourd'hui un écrivain culte dans son pays.
La plus jolie fille de la ville

e ses cinq sœurs, Cass était la plus jeune et la plus jolie. D'ailleurs, Cass était la plus jolie fille de la ville. Cinquante pour cent de sang indien dans les veines de ce corps étonnant, vif et sauvage comme un serpent, avec des yeux assortis. Cass était une flamme mouvante, un elfe coincé dans une forme incapable de la retenir. Longs, noirs, soyeux, ses cheveux tournoyaient comme tournoyait son corps. Tantôt déprimée, tantôt en pleine forme, avec Cass c'était tout ou rien. On la disait cinglée. On : les moroses, les moroses qui ne comprendront jamais Cass. Pour les mecs, elle n'était qu'une machine baiseuse. Cinglée ou pas, ils s'en moquaient. Cass aimait la danse, le flirt, embrasser les hommes, mais, sauf pour deux ou trois, au moment où les types allaient se la faire, Cass leur avait toujours filé entre les pattes, salut les mecs.
Ses sœurs lui reprochaient de mal utiliser sa beauté, et de ne pas se servir assez de sa tête. Pourtant, Cass était intelligente, et elle avait une âme. Elle aimait la peinture, la danse, le chant, la poterie, et quand les gens souffraient, allaient mal, Cass avait vraiment de la peine pour eux. C'est bien simple : Cass ne ressemblait à personne ; Cass n'avait pas l'esprit pratique. Ses sœurs étaient jalouses parce qu'elle séduisait leurs bonshommes, et puis elles lui en voulaient de ne pas mieux les exploiter. C'est avec les laids qu'elle se montrait la plus gentille, les soi-disant beaux mâles lui répugnaient :
" Rien dans le ventre, rien dans la tête, disait-elle. Un joli petit nez, des petites oreilles bien ourlées, et ils commencent à rouler. Tout en surface, rien à l'intérieur. " Telle qu'elle était, Cass frôlait la folie ; telle qu'elle était, on la traitait de folle.
L'alcool avait tué son père et la mère avait disparu en abandonnant ses filles. Les filles étaient allées voir un oncle, qui les mit au couvent. Là, plus encore que ses sœurs, Cass avait été malheureuse. Toutes les filles étaient jalouses de Cass, et Cass avait dû se battre avec la plupart. Elle était marquée au rasoir sur le bras gauche, en souvenir de deux bagarres. Une cicatrice lui barrait la joue mais cette cicatrice, loin de l'enlaidir, rehaussait sa beauté.
J'ai connu Cass au West End Bar quelques nuits après sa sortie du couvent. Plus jeune que ses sœurs, elle avait été relâchée la dernière. Elle est venue s'asseoir à côté de moi, sans façons. J'étais sûrement l'homme le plus laid de la ville, ça a peut-être un rapport.
Je lui ai demandé :
- Tu bois quelque chose ?
- Pourquoi pas ?
Je ne crois pas que nous ayons dit des choses extraordinaires cette nuit-là. Mais avec Cass, tout changeait. Elle m'avait choisi, c'était aussi simple que ça. Rien ne la pressait. Son verre lui a paru bon et elle en a repris d'autres. Cass avait l'air d'une gamine, mais on la servait quand même. Elle devait montrer de faux papiers au barman, je ne sais pas. Bref, à chaque fois qu'elle revenait des w.?c. et qu'elle s'asseyait à côté de moi, je me sentais très fier. Cass était la plus jolie fille de la ville et aussi une des plus jolies filles que j'ai jamais connues. Je l'ai prise par la taille et je l'ai embrassée.
- Tu me trouves jolie ?
- Oui bien sûr, mais il y a autre chose... il y a plus que ton visage...
- Tout le monde me reproche d'être jolie. Je suis vraiment jolie ?
- Jolie n'est pas le mot, c'est même presque impoli.
Cass a plongé la main dans son sac et j'ai cru qu'elle cherchait un mouchoir. Elle a ressorti une longue aiguille à chapeau. Je n'ai rien pu faire, elle s'est plongé l'aiguille dans le nez, juste au-dessus des narines. J'ai été dégoûté et horrifié.
Cass m'a regardé en riant :
- Alors, je suis toujours jolie ? J'attends ton avis, mec !
J'ai retiré l'aiguille et j'ai arrêté le sang avec mon mouchoir. Plusieurs personnes, dont le barman, avaient assisté à la scène. Le barman s'est amené :
- Dites donc, recommencez votre cirque et je vous mets dehors. On n'a pas besoin de vos comédies ici.
- Va te faire foutre, mec !
- Feriez mieux de la surveiller, m'a dit le barman.
- Ne vous en faites pas pour elle.
Cass a crié :
- C'est mon nez, et je fais ce que je veux avec !
- Non, dis-je, ça me fait mal.
- Ça te fait mal que je me plante une aiguille dans le nez ?
- Oui.
- Bon, je ne recommencerai plus. Allez, fais un sourire !
Cass m'a embrassé, avec une petite grimace sous son baiser, mon mouchoir pressé sur le nez. Le bar a fermé et nous sommes allés chez moi. Il restait de la bière, on s'est assis pour bavarder, et là, j'ai vraiment senti combien Cass était une fille gentille, ouverte. Elle se donnait sans réfléchir. Mais il suffisait d'une seconde pour qu'elle se referme, qu'elle retombe dans son incohérence sauvage. Schizo. Belle, intelligente et schizo. Un homme, le moindre accident, pouvaient la démolir pour toujours. Je me disais : pourvu que ça ne soit pas moi.
On est allés au lit, j'ai éteint la lumière et Cass m'a demandé :
- Tu as envie quand ? Tout de suite ou demain matin ?
- Demain matin.
Et j'ai tourné le dos.
Le lendemain matin, je me suis levé, j'ai préparé deux cafés et j'en ai porté un à Cass.
Elle a ri :
- Tu es le premier type que je rencontre qui débande la nuit.
- Bah, on n'a pas besoin de ça, toi et moi.
- Si, j'ai envie et tout de suite. Attends-moi, je reviens !
Cass a disparu dans la salle de bains. Elle est ressortie dans la minute, éblouissante, ses longs cheveux noirs brillaient, ses yeux brillaient, elle brillait. Cass ondulait vers moi tranquille et nue, et c'était bien. Elle s'est glissée sous les draps.
- Viens, mon amant.
Je suis venu.
Cass embrassait longuement et sans impatience. J'ai caressé sa peau, ses cheveux, puis je suis monté sur elle. C'était chaud et serré. Je lui ai fait l'amour doucement, je voulais que ça dure. Elle me regardait droit dans les yeux. J'ai demandé :
- Comment tu t'appelles ?
- Qu'est-ce que ça peut bien te faire ?
J'ai ri, et on a continué à baiser. Plus tard, elle s'est rhabillée et je l'ai ramenée au bar, mais impossible de l'oublier. Je n'avais pas de boulot et j'ai dormi jusqu'à deux heures, puis je me suis levé pour lire le journal. J'étais dans la baignoire quand Cass est arrivée avec une énorme plante, un bégonia.
- Je savais que je te trouverais dans la baignoire. Je t'ai amené de quoi cacher ton machin, petit sauvage !
Cass m'a jeté le bégonia dans la baignoire.
- Et comment savais-tu que je serais dans la baignoire ?
- Je le savais.
Presque chaque jour Cass arrivait quand j'étais dans la baignoire. Je n'avais pas d'horaire fixe mais elle se trompait rarement, toujours avec un bégonia. Ensuite on faisait l'amour.
Une ou deux fois, elle m'a téléphoné en pleine nuit pour que je vienne la sortir de taule, après une bagarre ou un verre de trop. Cass racontait :
- Les salauds, tu les laisses te payer un verre et ils se croient obligés de te mettre la main dans la culotte.
- Quand tu dis oui, tu sais ce qui t'attend.
- Je crois toujours qu'ils s'intéressent à moi, pas seulement à mon corps.
- Moi je m'intéresse à toi et à ton corps. Cela dit, la plupart des types ne doivent pas voir plus loin que tes fesses.

...

 



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