Hans-Christoph Buch
Voyage en Afrique extrême
récit
De grand-mère haïtienne,
Hans-Christoph Buch est né en 1944
à Wetzlar. Docteur es lettres, romancier
et essayiste, il enseigne dans différents
pays et est également journaliste
reporter. En France, il a collaboré entre
autres au Monde diplomatique, à
La Quinzaine littéraire et
à L'Evénement du Jeudi.
Trois de ses ouvrages, Le mariage de
Port-au-Prince, Haïti
chérie et Au château de
Kafka ont déjà
été traduits chez Grasset.
Chapitre premier
1
'entrée
des enfers ne se trouve pas dans le cratère
de l'Etna ou du Vésuve, comme le
prétendent des spécialistes
d'histoire ancienne ou des archéologues
notoirement mal informés, mais à
l'hôtel Mille Collines à Kigali, au
bord de la Grande Faille d'Afrique orientale, et
elle est gardée par un messager boiteux. Je
ne désigne pas ainsi mon homonyme Monsieur
Christophe, qui préside à la
réception avec un sourire glacial et qui
maîtrise mieux qu'aucun autre collaborateur
de la Sabena - depuis qu'il a été
pillé en avril 1994, l'hôtel
appartient à la compagnie aérienne
belge, de mauvaises langues disent même que
la Sabena a organisé le pillage afin de
prendre l'hôtel des Mille Collines sous son
contrôle, mais ce sont des rumeurs auxquelles
personne ne croit au Rwanda - qui maîtrise
mieux qu'aucun autre, donc, l'art de faire
disparaître sans laisser de traces des
réservations confirmées, avec
l'argument cousu de fil blanc que le télex
était cassé ou le fax provisoirement
bloqué. Je ne désigne pas non plus le
cuisinier flamand Joris, qui fut forcé de
regarder de tout près les miliciens hutus
tuer sa bien-aimée, et qui noie ce souvenir
dans la bière la nuit au bar ou
l'étourdit en tambourinant à grand
bruit, car Joris n'est pas seulement un excellent
chef de cuisine, c'est aussi un batteur de talent
qui possède la plus complète
collection de tambours africains que l'on puisse
trouver à l'ouest du lac Tanganyika. Non, je
veux parler du jeune homme au visage
défiguré par des cicatrices de petite
vérole, qui tire la jambe gauche en marchant
et m'a adressé la parole dans le hall de
l'hôtel, où, agité et faisant
les cent pas, j'attendais le Haut-commissaire aux
Droits de l'homme, le Canadien William Clarence,
avec lequel j'avais rendez-vous pour le
déjeuner.
Raphaël Nzeyimana est âgé
d'à peine trente ans et a
étudié la gestion d'entreprise. Son
père était un Hutu et sa mère
une Tutsi. Il ne dit rien de plus. Quand je lui
demande s'il voudrait travailler pour moi ou s'il
peut m'aider à obtenir mon
accréditation, il me répond par une
autre question : « Comment sais-tu
si je serai encore en vie demain ? »
L'accent avec lequel il prononce ces mots me laisse
stupide. Je lui demande pourquoi il tire la jambe
gauche en marchant. Est-ce une blessure de guerre
ou un accident de la circulation ?
« Non. C'est-à-dire, si. J'ai fait
une bêtise. - Quelle bêtise ? -
J'ai violé ma sur. - Qu'est-ce que tu
dis ? - C'est la vérité :
j'ai violé ma sur. A Gikorongo,
district de Butare, l'année dernière
en avril. Ils m'ont forcé à le faire.
- Qui étaient-ce, ces
" ils " ? - L'Interahamwe, la milice
hutu. Qui d'autre, sinon. - Et où est ta
sur maintenant ? - Elle est
morte. » Au même instant, je me
repens d'avoir posé cette question. J'invite
Raphaël à déjeuner avec moi
à la cafétéria - geste
désespéré, tout juste bon
à apaiser ma propre conscience. Le contraste
entre le luxueux buffet du lunch et le récit
horrible du jeune homme ne pourrait guère
être plus grand. Il entasse sur son assiette
des montagnes de riz et de nouilles et engloutit le
tout en silence, sans lever les yeux. C'est
seulement après le repas, au café,
qu'il raconte en hésitant, avec de longues
pauses, ce qui lui est arrivé. Son
père était un Hutu aisé,
entrepreneur de transport, et il possédait
un pick-up-truck avec lequel il voulait passer la
frontière du Burundi pour mettre sa famille
en sûreté. Tout était
près pour le départ, quand des
combattants de la milice Interahamwe
cernèrent la maison. Les hommes
étaient masqués. Ils tuèrent
sa sur aînée après avoir
forcé Raphaël à la violer sous
les yeux des parents, et ensuite ils
exterminèrent toute la famille ; son
petit frère fut coupé en quatre avec
une machette. Raphaël survécut au
massacre grâce à une ruse : il
feignit de connaître une cachette
secrète où était de l'argent,
sauta par la fenêtre en profitant d'un
instant d'inattention et se cassa un pied. Il se
cacha dans un trou de terre où il se nourrit
pendant une semaine avec des grains de maïs
qu'il ramassait la nuit. Raphaël est le seul
survivant de la famille, mais sa volonté de
vivre est brisée, sa
spontanéité détruite. Il a des
troubles de la concentration, souffre de maux de
tête et d'insomnie : dans ses
rêves, sa mémoire laisse remonter les
images que refoule sa conscience. Je m'efforce
vainement de le convaincre qu'il a le devoir,
puisqu'il est le seul survivant, de transmettre
à la postérité ce qui s'est
passé, mais Raphaël pense que sa vie
n'a plus aucun sens. Un peu auparavant, il a
donné à un Suédois qui
travaillait pour l'Aide au développement,
des leçons de français, pour
1 000 francs CFA, environ six marks par jour,
mais le Suédois est reparti et Raphaël
a honte de chercher du travail ou de demander
l'aumône. Il n'a plus de famille ni
d'amis ; il aimerait mieux être
mort.
Il y a un degré de misère qui vous
laisse sans voix. Pis encore : écouter
l'histoire de Raphaël déclenche chez
moi des réflexes agressifs de
défense. Je voudrais interrompre la
conversation et je me mets soudain à
soupçonner Raphaël de souffrir de
troubles mentaux - ce ne serait pas
étonnant, après ce qu'il a
vécu. Les criminels ont atteint leur but.
Ils ont rendu la vie impossible non seulement aux
victimes, mais aussi aux survivants du
génocide : le Rwanda est
traversé par une vague de suicides.
2
En vérité, mon histoire a
commencé beaucoup plus tôt, à
l'hôtel Lutétia à Paris, lui
aussi une entrée des enfers, parce qu'ici,
au temps de l'occupation allemande, se trouvait le
quartier général de la Gestapo, mais
je ne pensais pas à cela vers le milieu des
années quatre-vingt, quand, assis au bar,
j'attendais Madeleine. Je ne désigne pas
ainsi le gâteau favori de Marcel Proust, un
biscuit en forme de cuiller qui, trempé dans
de la tisane, dégage un arôme
spécial et libère le souvenir
enfermé dans le subconscient, car le
souvenir n'est qu'une forme plus subtile de
l'oubli. I forgot to remember to forgot
- mais je me suis trop écarté du
point de départ de mon histoire.
« Moi, je suis rwandaise »,
m'avait dit Madeleine au téléphone
quand elle m'invita à me rendre dans les
studios de la station de radio France-Culture, pour
présenter la traduction de mon roman, Le
mariage de Port-au-Prince :
« Moi, je suis rwandaise. »
C'était au printemps 1986, huit ans avant le
génocide dont furent victimes un million
d'hommes, en 1972 il n'y en eut
« que » cent mille et depuis
lors le nombre des victimes a été
multiplié par dix, mais je ne pensais pas
à cela, car avant même de faire la
connaissance de Madeleine, j'étais
déjà tombé amoureux du son
rauque de sa voix : « Je m'appelle
Madeleine Rurasagabiza. » Un nom
imprononçable, que je n'ai pas oublié
bien que ma mémoire soit trouée comme
une passoire : Madeleine Rurasagabiza. Elle
descendait vraisemblablement d'une famille royale
du Rwanda ou du Burundi et devait être
directement apparentée au Mwezi, car elle
n'avait pas que le nom de royal. La femme qui
m'attendait dans le studio d'enregistrement de
France-Culture, avenue du Président-Kennedy,
avait l'air d'une princesse égyptienne,
Néfertiti ou la reine Tewe en très
noble personne, une apparition majestueuse, et
celui qui la voyait devant lui ne s'étonnait
pas plus longtemps qu'dipe, alias Akhenaton,
eût pris sa propre mère pour femme.
L'inceste dynastique était, dit-on,
largement répandu parmi les nobles tutsis du
Rwanda, qui après la mort de la mère
épousaient leurs filles, ou bien les
autorités que j'ai consultées
m'ont-elles mal informé ? La peau de
Madeleine était noire, bleu-noir, sans le
reflet rougeâtre des peuples bantou, elle
était de haute taille et avait les longues
jambes de toutes les femmes tutsis et un profil
classique de pharaon. Il n'était pas
étonnant qu'elle eût fait perdre la
raison à un ethnologue spécialiste de
la noblesse féodale rwandaise -
littéralement et non seulement au sens
figuré : le professeur belge fut admis dans
la clinique psychiatrique de Liège, victime
de la magie amoureuse africaine ; là,
il mourut dans des circonstances non
élucidées ; son fils de seize
ans, qui tomba lui aussi amoureux de Madeleine, se
drogua et se donna la mort à Paris en jouant
à la roulette russe dans les toilettes de la
gare de l'Est. Ou était-ce la gare du
Nord ? Passons, car je ne savais rien de tout
cela quand Madeleine, une fois terminé
l'entretien que France-Culture diffusa dans les
pays d'Afrique francophone, vint me retrouver dans
le hall de l'hôtel Lutétia. Ses
souliers à hauts talons faisaient clic clac
sur le parquet poli comme un miroir. Elle portait
une veste en peau de léopard qui se
balançait autour de ses hanches - en ce
temps-là comme aujourd'hui, la pensée
écologique était
sous-développée en France - et
découvrit ses dents en un sourire
éblouissant qui fit se relever mon
pénis comme une sentinelle surprise endormie
à son poste. Ai-je déjà
mentionné que Madeleine, outre toutes ses
autres qualités, est aussi une excellente
critique de littérature ?
Peut-être mon français
n'était-il pas assez parfait, car les
serments d'amour que je lui chuchotai à
l'oreille une heure plus tard, après deux
douzaines d'huîtres et deux bouteilles de
champagne, étaient si brouillés et
confus que Madeleine les repoussa d'un signe de
tête hautain, exprimant fierté
blessée et mauvaise humeur. Elle agit de
même envers mes gauches, mais pas trop
timides, tentatives d'approche dans le taxi,
où j'explorai le paysage caché sous
la peau de léopard - on sait que le Rwanda
est un pays de collines chaudes et humides - pour
pénétrer sur les traces de Stanley et
Livingstone dans les brûlantes profondeurs de
l'Afrique. Au lieu de céder à mes
pressions fougueuses - ma sentinelle était
continuellement au garde-à-vous - Madeleine
me remit une liste avec des noms de politiciens,
ecclésiastiques et écrivains connus,
que je devais rencontrer lors du voyage que je
projetais de faire au Burundi, et dont je lui avais
parlé, contrairement à la
vérité, pendant que nous mangions des
huîtres. Cette liste de noms,
négligemment griffonnée au verso
d'une addition, entre-temps jaunie, à
en-tête du Lutétia, je l'ai sortie de
mon portefeuille dix ans plus tard, au Novotel de
Bujumbura, la capitale du Burundi, dans la salle du
petit déjeuner, et je l'ai
présentée au transporteur hollandais
Ronny van Houten pour qu'il me donne son
avis : ainsi suis-je revenu du temps
passé au temps présent - ou bien
est-ce l'inverse ?
3
Sur les cinq continents, les Novotel se ressemblent
comme un uf à un autre uf, mais
tandis que les chauffeurs de camions sont en Europe
de véritables prolétaires, avec des
avant-bras tatoués, une radio CB et une
fiancée dans chaque gare routière,
ces mêmes chauffeurs sont des rois en
Afrique, ils peuvent en faisant grève
renverser des gouvernements et affamer des
régions entières, et d'autant plus
quand un homme comme Ronny commande sur une flotte
de vingt camions qui transportent les vivres de
secours dans tous les pays d'Afrique orientale.
« La semaine dernière, j'ai perdu
deux de mes meilleurs collaborateurs, dit-il. Les
rebelles ont lancé une grenade dans la
cabine d'un camion, parce que le chauffeur amharien
avait l'air d'être un Rwandais - Vous parlez
des rebelles Hutus ? - Si vous ne voulez pas
vous brûler la langue, il vaut mieux ne pas
prononcer les mots de Hutus et Tutsis, chuchota
Ronny. Depuis le génocide au Rwanda, les
deux désignations sont taboues. Quand on ne
peut pas faire autrement, on parle des longs
ou des courts. Ici, au Burundi, tout le
monde sait ce que ça veut
dire. »
Ronny se pencha sur la liste que je lui
présentais et barra d'un crayon pointu une
série de noms. « La plupart de ces
canailles continuent encore leurs ravages, dit-il.
Bien peu ont eu assez de tact pour quitter le pays
après le génocide qu'ils avaient
provoqué. Un point d'exclamation
après le nom signifie : attention,
extrémiste ! En ce pays, les
modérés sont une minorité
radicale destinée à être
anéantie par les extrémistes de tous
les partis. »
Comme pour souligner ses mots, au même
instant une bombe explosa, une onde de choc balaya
la vaisselle des tables et les clients de leurs
chaises. « Je parie que ce n'était
pas une grenade, mais de la dynamite »,
dit Ronny, qui reprit le premier son sang-froid et
tapota sa veste pour l'épousseter. Le sol
était semé de débris de verre
et de porcelaine, mais hormis un serveur atteint au
front, personne n'était blessé. Nous
escaladâmes une rambarde de balcon, tordue et
que la force de la détonation avait
catapultée dans le jardin, et quand la
poussière retomba, nous vîmes que du
petit hôtel d'à côté il
ne restait qu'un tas de ruines fumantes. Par peur
des bombes éventuellement cachées, la
police envoyée sur les lieux du sinistre
refusa de pénétrer dans les ruines,
et des heures s'écoulèrent avant que
l'excavatrice d'une entreprise de construction
eût déblayé les gravats et
extrait un cadavre calciné sous le plafond
de béton effondré. On
prétendit qu'il s'agissait d'un touriste du
pays voisin, le Zaïre, tué par
l'explosion prématurée d'un engin
bricolé par lui-même. Pour quel motif
avait-il fabriqué une bombe, cela demeura
tout aussi obscur que l'identité du
présumé terroriste, dont les bagages
avaient brûlé dans l'incendie
provoqué par l'explosion avec tous les
papiers qui auraient pu renseigner sur son
mandataire. Hormis une femme de chambre atteinte de
coupures au visage, aucun employé du petit
hôtel ne fut blessé. L'explosion d'une
bombe au centre de la capitale, en plein jour, ne
semblait pas être un phénomène
inhabituel : on balaya les gravats et les
débris de verre, on apporta des chaises,
dressa des tables, et la vie quotidienne continua
son train normal, « comme si rien
n'était arrivé », disent
les romans-feuilletons.
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