Marie-Josée Brunel et Dorothée Olliéric
S'immoler à vingt ans
Marie-José Brunel est infirmière à
la Polyclinique d'Aix-en-Provence. Elle passe plusieurs mois par
an à l'hôpital d'Hérat, en Afghanistan, où
elle travaille bénévolement auprès de l'ONG
Humaniterra. Dorothée Ollieric, née en 1966, est grand
reporter au service de politique étrangère de France
2.
CHAPITRE PREMIER
Marie-José part
de l'autre côté du monde...
lle a 23 ans, ma grande. A l'aéroport, elle m'a murmuré
: " Je t'aime Maman. " Elle a toujours été
plus sensible que mes deux garçons. Je pense qu'elle s'inquiète
pour moi. Elle a du mal à accepter mes départs pour
l'Afghanistan. Ce matin, pour la première fois, ma fille
n'a pas pleuré. Enfin, je ne crois pas ; je ne me suis pas
retournée après qu'elle m'a dit je t'aime.
L'avion de la compagnie afghane Ariana commence sa descente vers
Kaboul, vers mon autre vie. Celle que je me suis choisie à
l'heure de mes 50 ans. Mars 2006 : pour la cinquième fois,
mon regard se perd sur ces cimes enneigées, ces montagnes
accrochées au ciel, ce carcan naturel qui cache la vallée
où Kaboul dort encore. Il est 6 h 30, je suis émue,
comme chaque fois.
Suis-je déchirée entre cet ailleurs et ma ville d'Aix-en-Provence
? Peut-être, car ça fait mal, quelque part du côté
du cur. Un cur qui s'emballe, soudainement, un peu trop.
J'ai deux vies : celle où j'exerce ma profession d'infirmière
à la polyclinique d'Aix et celle où je porte la blouse
blanche à l'hôpital d'Herat, en Afghanistan. Dans la
première, je suis Marie-José Brunel, 53 ans, trente
ans d'ancienneté, surnommée par mes collègues
la " tornade blanche ". Dans la deuxième, on m'appelle
Marie jan, qui se prononce Marie Jon, et qui en persan signifie
" Chère Marie ".
J'ai quitté ma maison et ma famille ce matin. Il y a une
éternité. Mes patientes me manquent ; celles pour
qui je pars, celles pour qui j'abandonne, chaque fois quelques mois,
mari et enfants, celles qui sont afghanes. Des jeunes filles, allongées
sur un misérable lit d'hôpital parce qu'elles ont voulu
mourir. Se suicider par le feu. Mes petites immolées d'Herat.
Cinquième mission comme infirmière du bout du monde.
Au minimum, je reste quelques semaines, mais en général
je passe deux mois sur place. A l'automne prochain, je partirai
pour six mois car mon ONG, Humaniterra, doit finaliser la construction
d'un centre pour les brûlés, juste à côté
de l'hôpital afghan. J'ai hâte d'y être. Hâte
de plonger de l'autre côté de ma vie.
En attendant, je pars cette fois pour quelques semaines, en compagnie
d'une journaliste, qui connaît bien l'Afghanistan, elle s'appelle
Dorothée Olliéric. Elle est à côté
de moi. Je vais lui faire découvrir l'enfer des immolées.
J'ai hésité à partir avec elle, je suis plutôt
méfiante vis-à-vis des journalistes, mais il faut
aider ces jeunes filles qui choisissent le pire des suicides. Et
je suis convaincue qu'en racontant cette histoire, nous les aiderons.
Je le fais pour elles.
C'est drôle comment va la vie. Comment je suis arrivée
là, en Afghanistan. Je n'aurais jamais dû connaître
ce pays. Pendant près d'un demi-siècle, j'ai été
casanière. J'ai adoré élever mes trois enfants.
Pour être le plus possible avec eux, pour les voir grandir
et mûrir j'ai même arrêté de travailler.
Près de dix ans. Mon mari était militaire, il était
souvent absent. Il partait, mais restait toujours en mission sur
le territoire français. Aujourd'hui, il est à la retraite
et c'est lui qui reste à la maison. Je ne lui ai pas laissé
le choix.
Pour moi, ce fut une évidence. Ma route a bifurqué
un jour du printemps 2001. Attirée par les actions bénévoles,
j'avais entendu parler d'une association humanitaire marseillaise
par une amie, Caroline, qui était membre. Je m'offris la
cotisation à Humaniterra et participai, avec enthousiasme,
aux actions locales de l'ONG. Un jour, Caroline me proposa de remplacer
son équipière qui ne pouvait plus partir au Cambodge,
pour raison de santé.
Je partis au Cambodge en novembre 2001. Ce fut ma première
mission : un choc. J'avais l'impression de tomber littéralement
dans les photos vues pendant des années, ou bien de pénétrer
par une porte dérobée, dans un film, un reportage,
un lieu, une histoire que d'ordinaire on observe de loin, un peu
détaché, un peu compatissant. Mais c'était
pire encore, pire que tout cela. Il n'y avait plus la photogénie,
juste la misère. Une misère plus misérable
que dans mes songes... Je n'étais plus spectatrice. J'étais
actrice. La transformation était diffuse, je mutais. Sans
le savoir encore.
***
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