Pascal Bruckner
Le paradoxe amoureux
Né en 1948 à Paris, Pascal Bruckner est
l'auteur de plusieurs essais chez Grasset : La tentation
de l'innocence (Prix Médicis 1995), L'Euphorie perpétuelle
ou le devoir de bonheur, (2000), Misère de la prospérité
(Prix du Meilleur livre d'économie, Prix Aujourd'hui 2002),
La tyrannie de la pénitence (2006). Collaborateur
au Nouvel Observateur. Il est également romancier.
PREMIÈRE PARTIE
Un grand rêve de rédemption
CHAPITRE I
Affranchir le cur humain
" J'ai aimé les femmes à la folie. Mais je leur ai toujours
préféré ma liberté. "
Giacomo Casanova
" Dieu que j'ai aimé ma liberté jadis avant de vous
aimer plus qu'elle. Comme elle me pèse aujourd'hui ! "
Guy de Maupassant, Fort comme la mort
n 1860, alors qu'il
est en exil dans les îles anglo-normandes, opposant à
Napoléon III, Victor Hugo associe de façon inédite
liberté de penser et liberté d'aimer : " L'une
répond au cur, l'autre à l'esprit : ce sont
deux faces de la liberté de conscience. Quel Dieu je crois,
quelle femme j'aime, nul n'a le droit de s'en informer, la loi moins
que personne . " Plus loin, protestant contre le mariage bourgeois,
un esclavage doublé d'un malheur, il écrit : "
Vous aimez un homme autre que votre mari ? Eh bien, allez à
lui. Celui que vous n'aimez pas, vous êtes sa prostituée
; celui que vous aimez, vous êtes sa femme. Dans l'union des
sexes, le cur est la loi. Aimez et pensez librement. Le reste
regarde Dieu . " Et Hugo d'exalter l'adultère, protestation
sauvage mais légitime contre le despotisme matrimonial qui
permet à la femme d'échapper au tombeau d'un hymen
non désiré .
1) L'AMOUR EST À RÉINVENTER (ARTHUR RIMBAUD)
Hugo s'inscrit ici dans la généalogie des rebelles
qui, du XVIIIe siècle jusqu'à la fin du XXe, ont tenté
d'insérer l'amour dans la grande saga de l'émancipation,
depuis les philosophes prérévolutionnaires jusqu'à
Wilhem Reich en passant par l'utopiste Charles Fourier, les anarchistes,
le surréalisme et toute la mouvance hippie du " Flower
Power ". Les Lumières crurent possible de concilier
l'amour et la vertu, le plaisir du corps et l'élévation
de l'âme : quiconque est capable d'aimer est capable de grandeur
et entraîne ses semblables sur les chemins du progrès.
Pour Rousseau, par exemple, la réciprocité et la transparence
des consciences doivent symboliser l'excellence humaine, la morale
et la communion portées à leur plus haut degré.
Et s'il réfute dans La Nouvelle Héloïse la galanterie
et les singeries de la politesse, c'est pour rendre aux mouvements
de l'affection leur innocence absolue. Ce mythe d'un amour parfait
qui " élève l'homme au-dessus de l'humanité
" (Bernardin de Saint-Pierre) trouvera dans les événements
de 1789, au moins à leurs débuts, une accélération
sans pareille.
Il s'agit alors de recommencer l'histoire sur des bases nouvelles,
dût-on pour cela " épurer jusqu'au cur même
", comme le demandera un certain Billaud-Varennes en Floréal
an III . Forcer la nature, porter le scalpel jusque dans notre code
intime, telle est l'ambition de tous les réformateurs depuis
deux siècles : régénérer l'amour et
régénérer par l'amour. Le dépouiller
des voiles qui l'enlaidissent afin de le rendre à sa vocation
première : faire du genre humain une seule famille passionnément
unie. On est là dans le registre de la promesse radieuse
dont Rousseau ne fut pas avare quand il prédisait des jours
bénis aux mères qui acceptaient d'allaiter leurs enfants
:
" J'ose promettre à ces dignes mères un attachement
solide et constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment
filiale de la part de leurs enfants, l'estime et le respect du public,
d'heureuses couches sans accident et sans suite, une santé
ferme et vigoureuse (
). Que les mères daignent nourrir
leurs enfants, les murs vont se réformer d'elles-mêmes,
les sentiments de la nature se réveiller dans tous les curs
; l'Etat va se repeupler . "
Après la condamnation de la passion par l'âge classique
- " L'amour est à lui seul plus à craindre que
tous les naufrages ", dit Fénelon dans Télémaque
- le XVIIIe siècle invente la révolution de l'intimité.
Phénomène nouveau : ce sont les liens de l'attachement
qui soudent de plus en plus les parents aux enfants. La famille
devient le laboratoire du sentiment lequel est en passe aussi de
constituer le fondement du contrat social . L'amender des scories
que les époques antérieures y ont accumulées,
c'est en faire une vertu chargée de hisser le genre humain
de la barbarie à la civilisation.
Cette volonté de recréer de fond en comble l'homme
et la société s'adjoindra, dans la deuxième
moitié du XXe siècle, les secours de la sexualité,
médication complémentaire pour les uns, remède
de substitution pour d'autres. Nous en sommes là : depuis
deux siècles la culture occidentale veut édifier "
un atelier de réparation de l'homme " (Francis Ponge)
et rendre à l'amour son vrai visage, en faire l'assise d'une
société de frères et d'amants. Nous racontons
ici les épisodes de cette folle tentative.
2) LE SALUT PAR L'ORGASME
Contre la petitesse bourgeoise et la pudibonderie romantique qui
idéalise la femme et la désérotise, une double
riposte se profile : celle de la passion unique ou du papillonnage
joyeux. D'une part, Engels prédit en 1884 (dans son livre
Les Origines de la famille, de la propriété privée
et de l'Etat) le triomphe d'une monogamie heureuse favorisée
par la révolution prolétarienne qui balaiera l'asservissement
de la femme et ses à-côtés, l'adultère
et la prostitution. De l'autre, l'anarchiste français Emile
Armand défend, avant 1914, l'idée d'une " camaraderie
amoureuse " débarrassée de l'hypocrisie et de
la jalousie et fondée sur le pluralisme sexuel .
L'espérance se fait alors jour de procéder à
une nouvelle éducation du genre humain en mariant l'hygiène,
la jouissance et l'inclination : arracher les corps à la
double tutelle de l'Eglise et du Capital, les soustraire aux sermons
cafards du prêtre, aux cadences harassantes du patron, à
la tyrannie des horloges. Il s'agit là encore de déplacer
" la frontière entre le possible et l'impossible "
(Mona Ozouf) et de rétablir la nudité dans sa candeur
adamique. La sexualité était une bête qu'il
fallait enchaîner, selon les premiers chrétiens ; c'est
désormais un animal fabuleux qu'il faut libérer. A
la base de cette aspiration qui court de certaines hérésies
religieuses jusqu'aux mouvements féministes et socialistes,
il y a cette certitude d'une bonté du désir, seule
capable d'arracher la société à ses laideurs.
C'est avec Freud, bien sûr, qui a révélé
le soubassement charnel de nos civilisations, avec Herbert Marcuse
parti enseigner aux USA mais surtout avec Wilhem Reich, médecin
dissident de la psychanalyse et du parti communiste allemand, mort
aux Etats-Unis en 1957, que ce militantisme de la reconstruction
prométhéenne va atteindre son apogée. Refusant
de distinguer entre révolution sociale et révolution
personnelle, soutenant que " la vie sexuelle n'est pas une
affaire privée ", Reich, victime du nazisme et du stalinisme,
cherchera sa vie durant le meilleur moyen d'échapper à
" la structure servile humaine ". Seule la pleine aptitude
au plaisir réconciliera les hommes avec eux-mêmes et
leur permettra de bannir ces dérivatifs infantiles que sont
la pornographie, le roman policier, les récits d'épouvante
et surtout la soumission au chef, tous liés à la peur,
c'est-à-dire à la frustration. La " civilisation
machiniste autoritaire ", le mysticisme religieux, la répression
bourgeoise édifient autour de chacun une " cuirasse
émotionnelle " qui tue la joie de vivre et rabougrit
l'homme. Puisque le soulagement des tensions dans la convulsion
érotique est la formule même du vivant (les aurores
boréales ne sont rien d'autre que des orgasmes cosmiques),
elle seule devrait mettre fin " à l'obéissance
aveugle aux Führer ", conduire à la disparition
progressive de la possessivité, du cancer, de la dictature,
de la violence.
La révolution sexuelle bien comprise n'est pas une amélioration
des troubles de la génitalité : elle engage une coupure
historique, nous fait passer en termes marxistes de la préhistoire
à l'histoire. On est avec Wilhem Reich dans un utilitarisme
biologique fondé sur une métaphysique du salut : comme
la grâce chez les calvinistes, l'orgasme est la porte étroite
du rachat. La puissance de liquidation qu'il implique constitue
la panacée censée nous prémunir de toutes les
épidémies politiques ou physiques : " Le bonheur
sexuel de la population est la meilleure garantie de la sécurité
sociale d'ensemble . " Puisque notre corps est notre seule
patrie, solidaire, comme chez les Grecs, du cosmos et des mouvements
climatiques, c'est dans le ventre des hommes et des femmes que se
joue une partie fondamentale. Il dépend de nous d'en faire
un jardin des délices ou un enfer de refoulement : car la
bioénergie qui nous traverse dans les spasmes est exactement
celle qui anime la matière vivante et le mouvement des étoiles
(W. Reich, exilé à la fin de sa vie en Amérique
où il fut persécuté par le FBI, construira
d'étranges machines pour capter les radiations " orgoniques
" dont un brise-nuage qui réussira à faire pleuvoir
dans le désert). Selon que vous jouirez ou non, la terre
basculera dans l'harmonie ou la discorde : déjà Fourier
traçait une analogie entre la copulation humaine et celle
des planètes et voyait dans la voie lactée un immense
dépôt de semence lumineuse. Si les humains redoublaient
de zèle dans leurs étreintes, ils donneraient naissance
à une multitude de galaxies qui illumineraient la planète
a giorno et résoudraient à peu de frais le problème
de l'éclairage. Sade lui-même comparera la jouissance
à l'éruption volcanique et l'apathie du libertin aux
blocs de lave refroidie après l'explosion.
Dans les années 60 qui redécouvrirent ces auteurs
(ainsi que l'inspiration de certaines sectes millénaristes),
le sexe se fera démonstratif, chargé d'un statut messianique
: ce qui parle, à travers lui, de façon confuse, c'est
ni plus ni moins que l'énigme humaine. Les turbulences d'Eros
ne peuvent être réduites à un déferlement
d'impudicité comme l'en accusèrent les bégueules,
elles correspondent à un " soulèvement de l'âme
", ainsi que le notait déjà le grand historien
Denis de Rougemont en 1961. Il s'agissait de recréer le Paradis
avec les instruments mêmes de la déchéance,
de fabriquer une nouvelle Eve, un nouvel Adam. Nos ancêtres
ont ânonné ce que nous énonçons enfin
clairement ; les meilleurs d'entre eux ont été des
précurseurs, nous entrons maintenant dans le Royaume, dans
l'état majeur de l'humanité. Les parties honteuses
de l'homme deviennent ses parties glorieuses mais aussi ses parties
guerrières. L'érection est une insurrection, le corps
en émoi bouscule les diktats de l'ordre établi, le
désir est profondément moral. Nul besoin de recouvrir
au vieux concept freudien de sublimation, les instincts sont en
eux-mêmes sublimes et embrassent l'intégralité
de la condition humaine. Puisque le mal était d'origine pulsionnelle,
on allait devenir bon en faisant l'amour. Le coït est à
la fois rébellion contre la société et accomplissement
de la nature humaine. Cette prétention des prophètes
de la libération à intervenir à la source même
de la sensibilité explique à la fois leur exaltation
et leur ton belliqueux.
L'époque raviva le soupçon, déjà éveillé
par les Lumières, selon lequel l'amour n'est que le masque
du désir, un mensonge que les hommes se racontent pour habiller
leur convoitise. " L'amour n'existe plus, avait déjà
dit Robert Musil, seuls demeurent la sexualité et la camaraderie.
" Deleuze et Guettari pointaient quant à eux "
l'ignoble désir d'être aimé ". Mis sur
le banc des accusés, le sentiment sera acquitté par
le désir à condition de renoncer à sa prééminence
et de se contenter d'un petit rôle dans le nouveau scénario
qui s'écrivait. Il fallait donc bannir l'antique formule
du " Je t'aime " et lui substituer la seule authentique
: " Je te veux. " Eloge de l'homme nu rendu à lui-même,
à son bien le plus précieux : le corps, la seule réalité
d'un matérialisme bien compris. Puisque le refoulement provoque
névroses et pathologies, la licence ne sera jamais assez
licencieuse. Aucun excès des enfants de Mai ne pouvait valoir
en laideur les hideuses restrictions de leurs parents. D'où
la tolérance de ces années-là envers toutes
les formes de l'attraction y compris l'inceste et la pédophilie,
et la certitude que les enfants ont droit eux aussi à une
sexualité, fût-ce avec des adultes. L'irénisme
de la parole puérile recouvrait des pratiques qui l'étaient
moins. C'est d'un même souffle qu'on entendait arracher l'amour
à l'enfermement domestique et remodeler la famille, l'éducation.
Quiconque trouvait du charme aux anciennes coutumes était
accusé de trahison. Aucun doute n'était permis : l'époque
avait trouvé la solution aux souffrances sentimentales et
accessoirement aux souffrances sociales.
Les années 60-70 furent une révolution sentencieuse
comme l'étaient les romans libertins du XVIIIe siècle
: les érotiques diverses, les perversions y furent transformées
en idées révolutionnaires, dirigées contre
l'ordre établi. On méconnaît trop l'ambition
quasi religieuse de cette période qui voulut à la
fois démoder la comédie pitoyable du sentiment telle
qu'elle se donne à lire de Racine à Proust et initier
une aventure à nulle autre pareille. Malraux parlait à
propos de la Commune de Paris et de Mai 68 d'un " idyllisme
enragé ", d'une volonté de réconcilier
les hommes les uns avec les autres, fût-ce au prix de la violence.
On déboucha en effet après ces journées sur
le " tout politique " et l'habitude cocasse, encore vive
aujourd'hui, de faire passer la ligne droite/gauche dans la chambre
à coucher : la position du missionnaire et la pétasse
seraient de droite, la sodomie et le Pacs de gauche ! Croyance capitale
de cette période persuadée de sa supériorité
: il n'y a pas de tragédie, il n'y a que de mauvaises constructions
sociales (le constructivisme idéologique est l'évangile
même de la pensée occidentale, perceptible aujourd'hui
dans la théorie des genres). Les années 60-70, c'est
le culte de l'angélisme d'Eros, magnifique, forcément
magnifique dès qu'il cesse d'être étouffé
par la censure, les curés, les commissaires politiques et
la bourgeoisie, c'est l'éloge de l'" économie
libidinale " (Jean-François Lyotard), des " machines
désirantes " (Deleuze, Guattari) en lesquelles chacun
cherche sa vérité. Renversement fondamental : la jouissance,
de suspecte, devient obligatoire, quiconque s'y soustrait est soupçonné
de maladie grave. Un nouveau terrorisme de l'orgasme remplace les
anciens interdits . Eros était un dieu pour les Anciens ;
pour les Modernes, il est censé faire de nous des dieux.
Avec un bémol toutefois : une lecture non tendancieuse du
marquis de Sade, enfin publié in extenso ces années-là,
aurait pu tempérer l'ardeur de nos zélotes : cet aristocrate
déchu, débauché récidiviste qui, de
l'Ancien Régime à l'Empire, aura passé vingt-sept
années de sa vie en prison, n'a cessé, au long de
ses romans, de montrer le désir émancipé inclinant
irrésistiblement vers l'arbitraire, la brutalité,
le crime de masse. Le vrai scandale de Sade, ce grand fanion noir
posé sur le drapeau des Lumières, ce n'est pas sa
lubricité furieuse, c'est son pessimisme, sa manière
torve de confirmer ce que la religion a toujours dit, à savoir
que le sexe, loin d'être neutre, conduit tout droit à
la cruauté. " Il n'est point d'homme qui ne veuille
être despote quand il bande ", dit un personnage de La
Philosophie dans le boudoir. Lui seul aura compris le " Jouir
sans entraves " comme il convient : jouir jusqu'à l'anéantissement
de l'autre. C'est avec Sade en Europe que le sexe est devenu législateur,
associant licence érotique et anarchie politique, mais dans
son cas une législation mise au service des forts pour écraser
les faibles et en disposer à leur guise jusqu'à l'extermination.
Toute à son euphorie, l'époque, à l'exception
d'un Bataille ou d'un Blanchot, n'aura produit que des lectures
sulpiciennes du divin marquis, promu délicat agenceur de
syntagmes baroques ou précurseur précieux des gentils
chevelus qui s'accouplaient dans la fumée des joints et les
vibrations des musiques planantes.
3) LES RUSES DE LA RAISON SENTIMENTALE
Nous sommes les héritiers perplexes de ces traditions à
qui nous devons tant. Sans ces pionniers, ces fous sublimes qui
ont payé leur audace de la prison, de l'asile, du bannissement,
nous n'en serions pas là. Les années 60 resteront
comme la décennie de l'expérimentation, l'invention
de nouvelles possibilités de vie, à travers la musique,
les drogues, les voyages. Si le droit d'inventaire s'impose en ce
domaine plus qu'en aucun autre, il faut en premier lieu récuser
un contresens absolu : le sentiment non seulement a survécu
à sa condamnation par les tenants d'un Eros énergumène
mais il s'est renforcé. En mai 68 le futur cardinal Lustiger,
alors abbé, se rendit à la Sorbonne, en pleine effervescence.
Rebuté par le charivari, le jeune prêtre aurait eu
ce mot : " Il n'y a rien d'évangélique dans ce
foutoir. " On peut penser au contraire, comme l'avaient vu
Maurice Clavel et ses amis, que Mai 68 fut au plus profond une insurrection
spirituelle qui réactiva le rêve d'une rédemption
du monde par la bonté et la solidarité. Clavel utilisait
la métaphore très parlante du robinet grand ouvert
qu'un doigt tente de contenir : le robinet, c'est l'esprit saint,
le doigt les forces de la réaction, les éclaboussures
les retombées miraculeuses de cet affrontement. Il ne faut
jamais prendre à la lettre les discours des acteurs d'un
événement. Mai 68 ne fut pas plus une révolution
prolétarienne qu'une révolution désirante.
De même qu'il parla le bolchevisme pour achever l'érosion
du communisme, il ne célébra le désir radieux
que pour permettre le triomphe d'un amour évangélique
tout entier incarné : approfondissement et non refoulement.
Le cur s'est fait chair pour mieux se déployer.
C'est cela la ruse de la raison amoureuse : chaque génération
ne peut endosser qu'un rôle historique limité avant
de voir ses actes et ses intentions se retourner contre elle et
lui échapper. Les pourfendeurs du mensonge sentimental ont
été malgré eux les artisans de sa restauration.
En réhabilitant la sexualité, Mai 68 a ouvert une
nouvelle carrière à l'amour intégral. Impossible
de soutenir comme Roland Barthes en 1977 que l'amour serait devenu
hors la loi par rapport au sexe ou de préciser avec un rien
de coquetterie : " Nous deux est plus obscène que le
marquis de Sade . " C'est moins l'amour qui fut dénoncé
que sa manipulation par l'ordre patriarcal pour maintenir les femmes
sous le boisseau. On a fustigé le masque, non l'idéal
d'intimité. La rhétorique libidinale, sous ses aspects
les plus excessifs, a achevé la sacralisation des affects
qui ont survécu à leur extinction programmée.
On a donc délivré l'amour comme on délivre
une princesse endormie. Mais on a délivré aussi l'individu
de la gangue des traditions, de la religion, de la famille. A dire
vrai, l'un ne pouvait aller sans l'autre : dès lors qu'on
affranchit la personne privée de la tutelle collective, dès
lors qu'on lui offre, grâce au salariat, un début d'autonomie,
elle peut enfin s'intéresser à la qualité de
ses émotions, les valoriser à sa guise. Elle peut
privilégier la loi du cur sur la loi du clan et tenir
pour nulles et non avenues les pressions de la communauté.
Ainsi commence, en partie grâce au capitalisme naissant, la
révolution sentimentale en Europe. Pour la première
fois la masse a droit aux nobles passions jusque-là réservées
aux princes et poètes. L'amour n'est libre que dans une société
d'individus libres. Mais on aboutit alors à une aporie. La
liberté peut signifier l'indépendance (n'être
asservi à aucune autorité), la disponibilité
(rester ouvert à toutes les occasions), la souveraineté
(imposer aux autres son bon plaisir), la responsabilité (assumer
les conséquences de ses actes). Or trois de ces modalités
contrarient le type de relation qu'implique la vie à deux.
Nous voici soumis aujourd'hui, hommes et femmes, à une exigence
contradictoire : aimer passionnément, si possible être
aimé de même tout en restant autonome. Etre entouré
sans être entravé avec l'espérance que le couple
manifestera assez de souplesse pour permettre cette coexistence
harmonieuse.
Je demande à l'autre de renoncer librement à sa liberté
et je m'engage à faire de même. Mais je suis un captif
retors qui veut pouvoir se reprendre à tout moment. Si la
volupté de l'amour est de ne plus s'appartenir, la volupté
du moi est de ne jamais s'abandonner. Formule tragi-comique que
le roman contemporain exploite à satiété :
celle d'hommes ou de femmes qui veulent éprouver le grand
frisson sans se perdre et redoutent d'être floués.
D'où cet effroi relationnel des couples modernes qui se cherchent,
se fuient, ce ballet d'engagements passionnels et de retraites précipitées.
" Libres ensemble ", a joliment formulé un sociologue,
François de Singly, à propos du mariage moderne :
oui à la sécurité du foyer pourvu qu'elle n'empêche
en rien l'accomplissement de chacun. Robert Musil notait déjà
au début du XXe siècle l'importance qu'avait pris
le mot de partenaire en lieu et place de mari et femme : relation
contractuelle qu'on peut dissoudre par convention mutuelle. Prégnance
du modèle économique : chacun désormais est
devenu sa petite entreprise, les affaires de cur ressortissent
des affaires tout court. D'autant que l'émancipation, surtout
pour les femmes requises de réussir dans leur vie professionnelle,
conjugale, maternelle, a multiplié le poids de contraintes
nouvelles. On calque les relations intimes sur celles du labeur
: le retour sur investissement doit être maximal. Cette gestion
libérale est ce qui donne aux histoires modernes leur âpreté.
Dosage délicat d'une réticence et d'une oblation.
Rêve d'un rapport humain qui ne déborderait jamais
: tu me plais, je te prends, tu me fatigues, je te largue. On essaye
l'autre comme un produit.
Tout amoureux parle ainsi deux langues, celle de l'attachement fatal
et celle de la libre disposition de soi. C'est la superposition
de ces deux langues qui donne aux relations actuelles leur allure
de romances nerveuses et monotones à la fois : deux mariages
sur trois se terminent par un divorce à Paris, un sur deux
en province, les familles recomposées se multiplient. Toute
liaison est vécue comme une chance et comme un étouffoir
qui nous vole à nous-mêmes. S'exposer tout en se préservant
: telle est la demande contemporaine. La culture des plaisirs est
devenue hantise de l'addiction. Une sexualité hypo-active
est une maladie, une sexualité hyperactive en est une autre.
De la cigarette à l'ordinateur, tout est occasion de dénoncer
une dépendance pathologique. Schizophrénie d'une époque
qui prêche à la fois la jouissance et la méfiance
et qui pense le lien avec autrui sur le modèle de la toxicomanie.
Au lieu de s'émanciper tous ensemble, comme dans les années
60, on cherche d'abord à s'affranchir les uns des autres.
4) DES INJONCTIONS CONTRADICTOIRES
Dilemme de l'individu : il voudrait n'être qu'au fondement
de lui-même mais quête avec angoisse l'approbation de
ses proches. Il voudrait pouvoir dire comme l'ex-yippie Jerry Rubin
: " Je dois m'aimer assez pour n'avoir pas besoin des autres
pour être heureux. " Formule improbable et qui rappelle
cette autre de l'économiste français Léon Walras
: " Etre libre, c'est se sentir quitte de tous les autres.
" Le solipsisme ne fonctionne pas ou avec de multiples ratés.
L'affirmation qu'on n'a besoin de personne va de pair avec le constat
désolé que personne n'a besoin de nous, l'orgueil
de l'autosuffisance avec l'angoisse d'être seul, l'aspiration
à se distinguer avec l'imitation frénétique
des autres. Tel est le tourment du misanthrope : pratiquer la séduction
par l'invective, mendier les suffrages des hommes tout en les méprisant,
cacher son envie démesurée de compagnie sous les apparences
de l'éloignement. Il se doit d'être dans le monde pour
le vomir et si le monde lui tourne le dos, il lit dans cette froideur
la justesse de son diagnostic et vaticine sur la méchanceté
de la foule.
Nous sommes libres, en démocratie du moins, d'aimer qui nous
voulons, d'embrasser la sexualité de notre choix mais vient
un moment où il faut prendre le risque de l'autre qui va
bouleverser nos attentes, nous affranchir du triste tête-à-tête
avec nous-mêmes. L'indépendance n'est pas le dernier
mot de l'homme, voilà ce que nous dit l'amour qui place une
foi aveugle en l'autre : de là que le pire des malheurs sur
terre soit la disparition des quelques personnes qui nous sont chères
et sans lesquelles la vie n'a plus ni sens ni saveur. Mais l'amour
n'est pas le dernier mot de la destinée humaine s'il signifie
ennui et malheur, voilà ce que nous dit l'individualisme.
Nous ne cessons de nous débattre entre ces deux injonctions,
de confondre la liberté du choix amoureux, immense progrès,
avec le choix de la liberté individuelle. Dans un cas, on
développe une solidarité conjugale qui surpasse le
moi insulaire de chacun des conjoints ; dans l'autre on fait passer
l'ego avant le nous, au risque de juxtaposer deux solitudes. S'il
y a un rêve moderne (vieux comme le monde mais aujourd'hui
massivement partagé), il tient tout entier dans cette double
aspiration : jouir de la symbiose avec l'autre tout en restant maître
de sa vie.
A quoi s'ajoute la volonté de ne rien perdre des amitiés
de l'enfance et de l'adolescence comme le prouvent les séries
américaines Friends ou Sex and the City, communautés
d'ami(e)s qui préfèrent une multitude de liens affectueux
à l'unicité d'un lien amoureux. Persistance de la
bande jusque dans l'âge adulte, refus de voir la vie professionnelle
la briser au sortir du lycée ou de l'université. On
veut maintenir soudés ces petits groupes qui restent dépositaires
d'une mémoire de solidarité et de frasques, réfuter
l'opposition entre le meilleur ami et l'épouse légitime
ou vice versa. L'amour est une aventure dont nous ne voulons pas
nous priver à condition qu'elle ne nous prive d'aucune autre
aventure. Bref, tels de grands enfants, nous voulons tout et le
contraire de tout : rester relié sans être attaché
à quiconque, ce que favorise la technologie. Le téléphone
est ainsi l'époux des célibataires qui leur permet
d'être avec tous sans avoir à côtoyer personne.
Les moyens de rompre la solitude, le Net, les portables sont d'abord
un moyen de la confirmer puisqu'ils la rendent tolérable.
Prenez l'expression célèbre : " Mon corps m'appartient.
" Pas de phrase plus juste de la part des femmes dépossédées
depuis toujours de la libre disposition d'elles-mêmes par
l'ordre dominant et qui souhaitent décider de leurs options
amoureuses ou maternelles. Mais si mon corps n'appartient qu'à
moi, si nul n'en veut, à quoi bon ce titre de propriété
? Au malheur d'être traité comme un objet sexuel, corvéable
à merci, correspond l'autre malheur de n'être jamais
attendu ni désiré. Nous commençons par affirmer
une pleine et farouche souveraineté sur nous-mêmes
qui finit par nous peser si nul ne vient nous solliciter. Nous voici
absurdement mis en demeure pour préserver la liberté
de perdre l'amour ou pour garder l'amour de renoncer à notre
liberté.
5) LE VIEUX MONDE N'EST PAS MORT
La libération des murs a donc favorisé l'affranchissement
des femmes, les corps circulent plus facilement sous réserve
d'être " désirables ", l'information sexuelle
est diffusée dès les petites classes avec les mises
en garde nécessaires sur les maladies transmissibles. Le
mariage est majoritairement d'amour sauf exception choquante dans
les quartiers encore soumis aux traditions patriarcales, possibilité
est offerte à chacun de nous, homme ou femme, de prolonger
ou de recommencer sa vie amoureuse jusque tard dans l'existence,
les minorités sont reconnues dans leurs droits et s'affichent
sans honte, au moins dans les centres urbains. L'honnêteté
oblige à dire pourtant que le vieux monde n'a pas dit son
dernier mot : l'émancipation n'a pas rendu moins problématique
la vie érotique de nos contemporains qui s'est dégradée
en anxiété, en commerce pornographique, en thérapie,
l'amour reste un village enchanté d'où sont exclus
les vieux, les moches, les difformes, les désargentés,
la crise de l'identité masculine n'a que peu ébranlé
le pouvoir du premier sexe, la tyrannie des apparences et de la
jeunesse persiste plus que jamais, les fatalités biologiques
continuent à peser, rendant la maternité difficile
pour les femmes après 40 ans alors que les hommes peuvent
féconder jusqu'au dernier jour. On a beau tourner et retourner,
la " pêche au mari " persiste en ce XXIe siècle
comme au XIXe, l'homogamie (le fait de se marier entre personnes
d'un même groupe) reste prépondérante, l'argent
continue à faire sa loi en contrebande dans les rapports
intimes, près de 90 % des femmes souhaiteraient, paraît-il,
épouser ou vivre avec des hommes plus âgés,
plus diplômés, plus riches , les personnes économiquement
faibles ne sont pas des bons partis. Plus que jamais le pouvoir
et la fortune érotisent, le conte de fées reste tout
proche du compte bancaire : on aime surtout dans sa classe sociale
et son milieu et si possible dans un milieu supérieur. Bref
la volonté de réforme en matière d'amour se
heurte à la vieille pâte humaine et tant pis pour ceux
qui voulaient en faire l'agent d'une avancée spirituelle.
Aimer, que nous le voulions ou non, c'est replonger dans un humus
ancien et magique, ressusciter peurs infantiles, espoirs démesurés,
servitude et cruauté mêlées . Sans cette permanence,
comment pourrions-nous lire encore La Princesse de Clèves,
Les Liaisons dangereuses, Les Souffrances du jeune Werther, Les
Hauts de Hurlevent, La Cousine Bette, Madame Bovary, Belle du Seigneur
ou A la recherche du temps perdu ? Pour comprendre le monde actuel,
on peut invoquer Sade, Fourier, Reich, Marcuse ; il faut inclure
aussi Marx et Balzac qui célébraient dans le sexe,
le pouvoir et l'argent la sainte trinité de la bourgeoisie
et rendre son dû à Schopenhauer décrivant le
sentiment comme une ruse de la Nature pour travailler à la
perpétuation de l'espèce (on peut à l'inverse
soutenir que l'espèce est une ruse de l'amour pour se superposer
aux mécanismes aveugles de la reproduction). Ce que nous
retrouvons, après un demi-siècle de discours flamboyants,
c'est la continuité des lois génétiques, sociales,
politiques, formidable démenti à notre présomption
individuelle. Le sentiment piétine et oppose obstinément
sa dramaturgie, son ancienneté à toutes les prophéties.
Stupeur des Modernes : l'amour n'est pas toujours aimable, il ne
coïncide pas avec la justice ou l'égalité, il
est une passion féodale, antidémocratique ! En lui
accordant son autonomie, on a sorti le Djinn de la bouteille mais
le breuvage est à la fois suave et amer.
Qu'avons-nous gagné au final à cette libération
? Le droit d'être seul ! Et ce n'est pas une mince avancée
si l'on considère que l'Eglise a longtemps condamné
l'autarcie (se suffire à soi-même, n'avoir besoin de
personne) comme une preuve d'orgueil et que le XIXe siècle
vouait le célibat, avec son parfum d'onanisme et de gêne
matérielle, à l'opprobre. Quatorze millions de "
solos " en France, cent soixante-dix dans l'Union européenne,
ce n'est plus un accident, c'est un bouleversement. Le célibat
ne veut plus dire solitaire ou sans enfants et l'on y a souvent
une vie relationnelle plus riche qu'en couple. Reste qu'il s'agit
d'une conquête négative, du simple fait de n'être
pas dirigé ou commandé par un autre.
6) LES DEUX HYPOCRISIES
Si l'amour passion appartient, avec des inflexions diverses, à
toutes les civilisations, de la poésie mystique arabo-andalouse
à la grande littérature perse, chinoise, japonaise,
indienne, ce qui est proprement occidental, c'est la volonté
depuis Le Banquet de Platon jusqu'à nos modernes libérateurs
sans oublier Les Evangiles d'assigner à nos émois
une finalité politique ou spirituelle. L'absence de signification
de l'amour désespère la plupart des penseurs et philosophes
: il faut donc absolument lui en trouver une qui s'appellera la
contemplation des Idées chez Platon, l'avènement du
Royaume pour les chrétiens, la révolution accomplie
chez les marxistes. Voyez L'Emile de Jean-Jacques Rousseau : un
homme seul, par la puissance de son écriture, non seulement
réinvente la pédagogie mais décrète
souverainement ce que doit être la vie matrimoniale de son
héros, la meilleure femme qui lui convient, la parfaite union
des sexes, le dosage délicat de la pudeur et de l'abandon,
de la soumission et de l'égalité . Voilà qui
est typique du volontarisme européen : au lieu de partir
d'une observation de l'amour pour en décrire les évolutions,
on en produit une théorie pour l'appliquer ensuite et se
désoler que le réel s'y adapte si mal. On parle trop
de l'amour tel qu'il devrait être et pas assez tel qu'il est.
Il existe un abîme entre nos pratiques et nos discours, entre
la contrainte de l'euphorie proclamée et le constat du déchirement
vécu. Le stéréotype dominant m'intime la réussite
mais l'inflation de livres, de recettes sur le bonheur conjugal
laisse à penser que la chose n'est pas moins difficile à
vivre que jadis. Nous nous fixons des canons impossibles à
atteindre. Là encore Rousseau a ouvert la voie : l'auteur
de L'Emile, grand traité d'éducation pour son époque
et " art de former les hommes ", s'empressa de ne pas
suivre les principes qu'il édictait pour les autres et abandonna,
paraît-il, ses cinq enfants, attitude usuelle à une
époque où la mortalité infantile était
élevée. Faites ce que je dis, ne dites pas ce que
je fais : divorce courant depuis les Lumières entre la vie
vécue et la vie voulue . Notre époque se dupe elle-même
sous les auspices de la clairvoyance et notre rhétorique
fonctionne comme compensation d'une absence. L'hypocrisie classique
traduisait le fossé entre les murs et la respectabilité
; la contemporaine le hiatus entre l'idéal affiché
et la réalité éprouvée. De là
ce pharisaïsme, ces équivoques cocasses qui font l'ordinaire
de nos murs (et que reflètent par exemple les comédies
de Woody Allen) : nous courons derrière une image magnifiée
de nous-mêmes, avides de corriger nos égarements pour
nous hisser au niveau de nos ambitions prométhéennes.
Mais le cur reste désespérément indocile
aux injonctions de ses tuteurs. Délivrer, émanciper,
nous ne connaissons que ces mots. La vie consiste aussi à
glorifier et l'admiration est souvent plus belle que la critique.
Nous voici partagés entre la tentation de réformer
l'amour et celle de le célébrer dans toutes ses dimensions,
sa merveilleuse ambivalence.
QU'EST-CE QU'UN EX ?
Freud dit quelque part qu'on est toujours au moins six quand on
fait l'amour puisqu'à chaque partenaire il faut ajouter les
ombres du père et de la mère de chacun. On est foule
dans les couples contemporains car l'on doit compter aussi avec
les ex de l'un et de l'autre. Cette liste ressemble parfois au palmarès
de Don Juan, alignement de noms prestigieux qu'on égrène
avec gourmandise, qu'on brandit comme décorations à
la manière de ces courtisanes célèbres qui
ont collectionné princes, milliardaires, têtes couronnées.
Mais elle incarne aussi nos ratages antérieurs : inventaire
des espérances déçues, curriculum vitae de
nos faillites. Rien de pire à cet égard que les gueules
cassées de l'amour qui viennent pleurnicher dans vos bras
sur les déboires endurés avec un tiers. L'ex possède
le statut ambigu du revenant : un mort qui n'est pas tout à
fait enterré, une cellule dormante qui peut éveiller
un retour de flamme (de là que tant de femmes dissimulent
quelques amants sous le tapis par peur d'avoir l'air trop légères
aux yeux du mari actuel).
Il y a une consolation de savoir que nous ne sommes pas les premiers,
que l'être aimé jouit d'une certaine expérience.
L'adoration dont nous sommes l'objet ne vient pas de l'ignorance
mais d'une comparaison raisonnable. Mais nous risquons toujours,
surtout l'âge venant, de figurer à titre de numéro
dans une longue procession d'êtres qui nous ont précédé,
famille virtuelle où les absents sont parfois légion.
Je deviendrai à mon tour celui qui sera livré en pâture
au suivant, dont on détaillera les manies, les travers, je
serai rangé dans un compartiment, étiqueté
: affaire classée. Rêve naïf de l'amant : effacer
les devanciers, les reléguer au statut de brouillons dont
il serait lui la version accomplie. Mais l'amour ne répond
pas à la notion de progrès, le dernier ne récapitule
pas les autres : il est des romances de jeunesse qui semblaient
des sommets de perfection dans le bonheur et la plénitude
sensorielle, après quoi il n'y eut que rabâchage, médiocrité.
Les ex peuvent nous doucher par des révélations malséantes,
nous suggérer par exemple que l'être aimé est
avec nous dans la reproduction pure et simple : mêmes formules,
mêmes attentions, mêmes audaces. Nous venons remplir
une case qui nous préexistait. Pire encore : apprendre qu'il
ou elle a pratiqué avant nous de sublimes dépravations
qui nous sont refusées. L'ex a l'il goguenard de celui
qui connaît la musique et semble nous dire : tu échoueras
comme moi mais essaye toujours. On voudrait tant lui prouver qu'il
s'est trompé sur la personne, qu'il n'a pas su la voir, la
chérir comme elle le mérite. Puisque nous vivons aujourd'hui
en majorité une polygamie successive (ou une monogamie sérielle),
notre existence amoureuse répond au principe de l'addition.
Il y a eu Jean, et puis Paul et puis Serge ou Aline et Diane et
Rachel et l'on peut ainsi aligner tous les saints du calendrier.
Certains ont accumulé tant d'aventures au cours d'une existence
qu'ils pourraient en tirer des statistiques.
Au final, nous éprouvons pour cette cohorte d'hommes et de
femmes que nous avons chéris, brûlés, blessés,
mal aimés une reconnaissance insondable : ils nous ont faits
ce que nous sommes et un peu de leur substance demeure jusqu'à
la fin dans notre chair.
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