Premiers chapitres
Pascal Bruckner
Le paradoxe amoureux

Né en 1948 à Paris, Pascal Bruckner est l'auteur de plusieurs essais chez Grasset : La tentation de l'innocence (Prix Médicis 1995), L'Euphorie perpétuelle ou le devoir de bonheur, (2000), Misère de la prospérité (Prix du Meilleur livre d'économie, Prix Aujourd'hui 2002), La tyrannie de la pénitence (2006). Collaborateur au Nouvel Observateur. Il est également romancier.

PREMIÈRE PARTIE
Un grand rêve de rédemption

CHAPITRE I
Affranchir le cœur humain

" J'ai aimé les femmes à la folie. Mais je leur ai toujours préféré ma liberté. "
Giacomo Casanova

" Dieu que j'ai aimé ma liberté jadis avant de vous aimer plus qu'elle. Comme elle me pèse aujourd'hui ! "
Guy de Maupassant, Fort comme la mort

n 1860, alors qu'il est en exil dans les îles anglo-normandes, opposant à Napoléon III, Victor Hugo associe de façon inédite liberté de penser et liberté d'aimer : " L'une répond au cœur, l'autre à l'esprit : ce sont deux faces de la liberté de conscience. Quel Dieu je crois, quelle femme j'aime, nul n'a le droit de s'en informer, la loi moins que personne . " Plus loin, protestant contre le mariage bourgeois, un esclavage doublé d'un malheur, il écrit : " Vous aimez un homme autre que votre mari ? Eh bien, allez à lui. Celui que vous n'aimez pas, vous êtes sa prostituée ; celui que vous aimez, vous êtes sa femme. Dans l'union des sexes, le cœur est la loi. Aimez et pensez librement. Le reste regarde Dieu . " Et Hugo d'exalter l'adultère, protestation sauvage mais légitime contre le despotisme matrimonial qui permet à la femme d'échapper au tombeau d'un hymen non désiré .

1) L'AMOUR EST À RÉINVENTER (ARTHUR RIMBAUD)

Hugo s'inscrit ici dans la généalogie des rebelles qui, du XVIIIe siècle jusqu'à la fin du XXe, ont tenté d'insérer l'amour dans la grande saga de l'émancipation, depuis les philosophes prérévolutionnaires jusqu'à Wilhem Reich en passant par l'utopiste Charles Fourier, les anarchistes, le surréalisme et toute la mouvance hippie du " Flower Power ". Les Lumières crurent possible de concilier l'amour et la vertu, le plaisir du corps et l'élévation de l'âme : quiconque est capable d'aimer est capable de grandeur et entraîne ses semblables sur les chemins du progrès. Pour Rousseau, par exemple, la réciprocité et la transparence des consciences doivent symboliser l'excellence humaine, la morale et la communion portées à leur plus haut degré. Et s'il réfute dans La Nouvelle Héloïse la galanterie et les singeries de la politesse, c'est pour rendre aux mouvements de l'affection leur innocence absolue. Ce mythe d'un amour parfait qui " élève l'homme au-dessus de l'humanité " (Bernardin de Saint-Pierre) trouvera dans les événements de 1789, au moins à leurs débuts, une accélération sans pareille.
Il s'agit alors de recommencer l'histoire sur des bases nouvelles, dût-on pour cela " épurer jusqu'au cœur même ", comme le demandera un certain Billaud-Varennes en Floréal an III . Forcer la nature, porter le scalpel jusque dans notre code intime, telle est l'ambition de tous les réformateurs depuis deux siècles : régénérer l'amour et régénérer par l'amour. Le dépouiller des voiles qui l'enlaidissent afin de le rendre à sa vocation première : faire du genre humain une seule famille passionnément unie. On est là dans le registre de la promesse radieuse dont Rousseau ne fut pas avare quand il prédisait des jours bénis aux mères qui acceptaient d'allaiter leurs enfants :

" J'ose promettre à ces dignes mères un attachement solide et constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfants, l'estime et le respect du public, d'heureuses couches sans accident et sans suite, une santé ferme et vigoureuse (…). Que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs ; l'Etat va se repeupler . "

Après la condamnation de la passion par l'âge classique - " L'amour est à lui seul plus à craindre que tous les naufrages ", dit Fénelon dans Télémaque - le XVIIIe siècle invente la révolution de l'intimité. Phénomène nouveau : ce sont les liens de l'attachement qui soudent de plus en plus les parents aux enfants. La famille devient le laboratoire du sentiment lequel est en passe aussi de constituer le fondement du contrat social . L'amender des scories que les époques antérieures y ont accumulées, c'est en faire une vertu chargée de hisser le genre humain de la barbarie à la civilisation.
Cette volonté de recréer de fond en comble l'homme et la société s'adjoindra, dans la deuxième moitié du XXe siècle, les secours de la sexualité, médication complémentaire pour les uns, remède de substitution pour d'autres. Nous en sommes là : depuis deux siècles la culture occidentale veut édifier " un atelier de réparation de l'homme " (Francis Ponge) et rendre à l'amour son vrai visage, en faire l'assise d'une société de frères et d'amants. Nous racontons ici les épisodes de cette folle tentative.


2) LE SALUT PAR L'ORGASME

Contre la petitesse bourgeoise et la pudibonderie romantique qui idéalise la femme et la désérotise, une double riposte se profile : celle de la passion unique ou du papillonnage joyeux. D'une part, Engels prédit en 1884 (dans son livre Les Origines de la famille, de la propriété privée et de l'Etat) le triomphe d'une monogamie heureuse favorisée par la révolution prolétarienne qui balaiera l'asservissement de la femme et ses à-côtés, l'adultère et la prostitution. De l'autre, l'anarchiste français Emile Armand défend, avant 1914, l'idée d'une " camaraderie amoureuse " débarrassée de l'hypocrisie et de la jalousie et fondée sur le pluralisme sexuel .

L'espérance se fait alors jour de procéder à une nouvelle éducation du genre humain en mariant l'hygiène, la jouissance et l'inclination : arracher les corps à la double tutelle de l'Eglise et du Capital, les soustraire aux sermons cafards du prêtre, aux cadences harassantes du patron, à la tyrannie des horloges. Il s'agit là encore de déplacer " la frontière entre le possible et l'impossible " (Mona Ozouf) et de rétablir la nudité dans sa candeur adamique. La sexualité était une bête qu'il fallait enchaîner, selon les premiers chrétiens ; c'est désormais un animal fabuleux qu'il faut libérer. A la base de cette aspiration qui court de certaines hérésies religieuses jusqu'aux mouvements féministes et socialistes, il y a cette certitude d'une bonté du désir, seule capable d'arracher la société à ses laideurs. C'est avec Freud, bien sûr, qui a révélé le soubassement charnel de nos civilisations, avec Herbert Marcuse parti enseigner aux USA mais surtout avec Wilhem Reich, médecin dissident de la psychanalyse et du parti communiste allemand, mort aux Etats-Unis en 1957, que ce militantisme de la reconstruction prométhéenne va atteindre son apogée. Refusant de distinguer entre révolution sociale et révolution personnelle, soutenant que " la vie sexuelle n'est pas une affaire privée ", Reich, victime du nazisme et du stalinisme, cherchera sa vie durant le meilleur moyen d'échapper à " la structure servile humaine ". Seule la pleine aptitude au plaisir réconciliera les hommes avec eux-mêmes et leur permettra de bannir ces dérivatifs infantiles que sont la pornographie, le roman policier, les récits d'épouvante et surtout la soumission au chef, tous liés à la peur, c'est-à-dire à la frustration. La " civilisation machiniste autoritaire ", le mysticisme religieux, la répression bourgeoise édifient autour de chacun une " cuirasse émotionnelle " qui tue la joie de vivre et rabougrit l'homme. Puisque le soulagement des tensions dans la convulsion érotique est la formule même du vivant (les aurores boréales ne sont rien d'autre que des orgasmes cosmiques), elle seule devrait mettre fin " à l'obéissance aveugle aux Führer ", conduire à la disparition progressive de la possessivité, du cancer, de la dictature, de la violence.
La révolution sexuelle bien comprise n'est pas une amélioration des troubles de la génitalité : elle engage une coupure historique, nous fait passer en termes marxistes de la préhistoire à l'histoire. On est avec Wilhem Reich dans un utilitarisme biologique fondé sur une métaphysique du salut : comme la grâce chez les calvinistes, l'orgasme est la porte étroite du rachat. La puissance de liquidation qu'il implique constitue la panacée censée nous prémunir de toutes les épidémies politiques ou physiques : " Le bonheur sexuel de la population est la meilleure garantie de la sécurité sociale d'ensemble . " Puisque notre corps est notre seule patrie, solidaire, comme chez les Grecs, du cosmos et des mouvements climatiques, c'est dans le ventre des hommes et des femmes que se joue une partie fondamentale. Il dépend de nous d'en faire un jardin des délices ou un enfer de refoulement : car la bioénergie qui nous traverse dans les spasmes est exactement celle qui anime la matière vivante et le mouvement des étoiles (W. Reich, exilé à la fin de sa vie en Amérique où il fut persécuté par le FBI, construira d'étranges machines pour capter les radiations " orgoniques " dont un brise-nuage qui réussira à faire pleuvoir dans le désert). Selon que vous jouirez ou non, la terre basculera dans l'harmonie ou la discorde : déjà Fourier traçait une analogie entre la copulation humaine et celle des planètes et voyait dans la voie lactée un immense dépôt de semence lumineuse. Si les humains redoublaient de zèle dans leurs étreintes, ils donneraient naissance à une multitude de galaxies qui illumineraient la planète a giorno et résoudraient à peu de frais le problème de l'éclairage. Sade lui-même comparera la jouissance à l'éruption volcanique et l'apathie du libertin aux blocs de lave refroidie après l'explosion.
Dans les années 60 qui redécouvrirent ces auteurs (ainsi que l'inspiration de certaines sectes millénaristes), le sexe se fera démonstratif, chargé d'un statut messianique : ce qui parle, à travers lui, de façon confuse, c'est ni plus ni moins que l'énigme humaine. Les turbulences d'Eros ne peuvent être réduites à un déferlement d'impudicité comme l'en accusèrent les bégueules, elles correspondent à un " soulèvement de l'âme ", ainsi que le notait déjà le grand historien Denis de Rougemont en 1961. Il s'agissait de recréer le Paradis avec les instruments mêmes de la déchéance, de fabriquer une nouvelle Eve, un nouvel Adam. Nos ancêtres ont ânonné ce que nous énonçons enfin clairement ; les meilleurs d'entre eux ont été des précurseurs, nous entrons maintenant dans le Royaume, dans l'état majeur de l'humanité. Les parties honteuses de l'homme deviennent ses parties glorieuses mais aussi ses parties guerrières. L'érection est une insurrection, le corps en émoi bouscule les diktats de l'ordre établi, le désir est profondément moral. Nul besoin de recouvrir au vieux concept freudien de sublimation, les instincts sont en eux-mêmes sublimes et embrassent l'intégralité de la condition humaine. Puisque le mal était d'origine pulsionnelle, on allait devenir bon en faisant l'amour. Le coït est à la fois rébellion contre la société et accomplissement de la nature humaine. Cette prétention des prophètes de la libération à intervenir à la source même de la sensibilité explique à la fois leur exaltation et leur ton belliqueux.
L'époque raviva le soupçon, déjà éveillé par les Lumières, selon lequel l'amour n'est que le masque du désir, un mensonge que les hommes se racontent pour habiller leur convoitise. " L'amour n'existe plus, avait déjà dit Robert Musil, seuls demeurent la sexualité et la camaraderie. " Deleuze et Guettari pointaient quant à eux " l'ignoble désir d'être aimé ". Mis sur le banc des accusés, le sentiment sera acquitté par le désir à condition de renoncer à sa prééminence et de se contenter d'un petit rôle dans le nouveau scénario qui s'écrivait. Il fallait donc bannir l'antique formule du " Je t'aime " et lui substituer la seule authentique : " Je te veux. " Eloge de l'homme nu rendu à lui-même, à son bien le plus précieux : le corps, la seule réalité d'un matérialisme bien compris. Puisque le refoulement provoque névroses et pathologies, la licence ne sera jamais assez licencieuse. Aucun excès des enfants de Mai ne pouvait valoir en laideur les hideuses restrictions de leurs parents. D'où la tolérance de ces années-là envers toutes les formes de l'attraction y compris l'inceste et la pédophilie, et la certitude que les enfants ont droit eux aussi à une sexualité, fût-ce avec des adultes. L'irénisme de la parole puérile recouvrait des pratiques qui l'étaient moins. C'est d'un même souffle qu'on entendait arracher l'amour à l'enfermement domestique et remodeler la famille, l'éducation. Quiconque trouvait du charme aux anciennes coutumes était accusé de trahison. Aucun doute n'était permis : l'époque avait trouvé la solution aux souffrances sentimentales et accessoirement aux souffrances sociales.
Les années 60-70 furent une révolution sentencieuse comme l'étaient les romans libertins du XVIIIe siècle : les érotiques diverses, les perversions y furent transformées en idées révolutionnaires, dirigées contre l'ordre établi. On méconnaît trop l'ambition quasi religieuse de cette période qui voulut à la fois démoder la comédie pitoyable du sentiment telle qu'elle se donne à lire de Racine à Proust et initier une aventure à nulle autre pareille. Malraux parlait à propos de la Commune de Paris et de Mai 68 d'un " idyllisme enragé ", d'une volonté de réconcilier les hommes les uns avec les autres, fût-ce au prix de la violence. On déboucha en effet après ces journées sur le " tout politique " et l'habitude cocasse, encore vive aujourd'hui, de faire passer la ligne droite/gauche dans la chambre à coucher : la position du missionnaire et la pétasse seraient de droite, la sodomie et le Pacs de gauche ! Croyance capitale de cette période persuadée de sa supériorité : il n'y a pas de tragédie, il n'y a que de mauvaises constructions sociales (le constructivisme idéologique est l'évangile même de la pensée occidentale, perceptible aujourd'hui dans la théorie des genres). Les années 60-70, c'est le culte de l'angélisme d'Eros, magnifique, forcément magnifique dès qu'il cesse d'être étouffé par la censure, les curés, les commissaires politiques et la bourgeoisie, c'est l'éloge de l'" économie libidinale " (Jean-François Lyotard), des " machines désirantes " (Deleuze, Guattari) en lesquelles chacun cherche sa vérité. Renversement fondamental : la jouissance, de suspecte, devient obligatoire, quiconque s'y soustrait est soupçonné de maladie grave. Un nouveau terrorisme de l'orgasme remplace les anciens interdits . Eros était un dieu pour les Anciens ; pour les Modernes, il est censé faire de nous des dieux.
Avec un bémol toutefois : une lecture non tendancieuse du marquis de Sade, enfin publié in extenso ces années-là, aurait pu tempérer l'ardeur de nos zélotes : cet aristocrate déchu, débauché récidiviste qui, de l'Ancien Régime à l'Empire, aura passé vingt-sept années de sa vie en prison, n'a cessé, au long de ses romans, de montrer le désir émancipé inclinant irrésistiblement vers l'arbitraire, la brutalité, le crime de masse. Le vrai scandale de Sade, ce grand fanion noir posé sur le drapeau des Lumières, ce n'est pas sa lubricité furieuse, c'est son pessimisme, sa manière torve de confirmer ce que la religion a toujours dit, à savoir que le sexe, loin d'être neutre, conduit tout droit à la cruauté. " Il n'est point d'homme qui ne veuille être despote quand il bande ", dit un personnage de La Philosophie dans le boudoir. Lui seul aura compris le " Jouir sans entraves " comme il convient : jouir jusqu'à l'anéantissement de l'autre. C'est avec Sade en Europe que le sexe est devenu législateur, associant licence érotique et anarchie politique, mais dans son cas une législation mise au service des forts pour écraser les faibles et en disposer à leur guise jusqu'à l'extermination. Toute à son euphorie, l'époque, à l'exception d'un Bataille ou d'un Blanchot, n'aura produit que des lectures sulpiciennes du divin marquis, promu délicat agenceur de syntagmes baroques ou précurseur précieux des gentils chevelus qui s'accouplaient dans la fumée des joints et les vibrations des musiques planantes.

3) LES RUSES DE LA RAISON SENTIMENTALE

Nous sommes les héritiers perplexes de ces traditions à qui nous devons tant. Sans ces pionniers, ces fous sublimes qui ont payé leur audace de la prison, de l'asile, du bannissement, nous n'en serions pas là. Les années 60 resteront comme la décennie de l'expérimentation, l'invention de nouvelles possibilités de vie, à travers la musique, les drogues, les voyages. Si le droit d'inventaire s'impose en ce domaine plus qu'en aucun autre, il faut en premier lieu récuser un contresens absolu : le sentiment non seulement a survécu à sa condamnation par les tenants d'un Eros énergumène mais il s'est renforcé. En mai 68 le futur cardinal Lustiger, alors abbé, se rendit à la Sorbonne, en pleine effervescence. Rebuté par le charivari, le jeune prêtre aurait eu ce mot : " Il n'y a rien d'évangélique dans ce foutoir. " On peut penser au contraire, comme l'avaient vu Maurice Clavel et ses amis, que Mai 68 fut au plus profond une insurrection spirituelle qui réactiva le rêve d'une rédemption du monde par la bonté et la solidarité. Clavel utilisait la métaphore très parlante du robinet grand ouvert qu'un doigt tente de contenir : le robinet, c'est l'esprit saint, le doigt les forces de la réaction, les éclaboussures les retombées miraculeuses de cet affrontement. Il ne faut jamais prendre à la lettre les discours des acteurs d'un événement. Mai 68 ne fut pas plus une révolution prolétarienne qu'une révolution désirante. De même qu'il parla le bolchevisme pour achever l'érosion du communisme, il ne célébra le désir radieux que pour permettre le triomphe d'un amour évangélique tout entier incarné : approfondissement et non refoulement. Le cœur s'est fait chair pour mieux se déployer.
C'est cela la ruse de la raison amoureuse : chaque génération ne peut endosser qu'un rôle historique limité avant de voir ses actes et ses intentions se retourner contre elle et lui échapper. Les pourfendeurs du mensonge sentimental ont été malgré eux les artisans de sa restauration. En réhabilitant la sexualité, Mai 68 a ouvert une nouvelle carrière à l'amour intégral. Impossible de soutenir comme Roland Barthes en 1977 que l'amour serait devenu hors la loi par rapport au sexe ou de préciser avec un rien de coquetterie : " Nous deux est plus obscène que le marquis de Sade . " C'est moins l'amour qui fut dénoncé que sa manipulation par l'ordre patriarcal pour maintenir les femmes sous le boisseau. On a fustigé le masque, non l'idéal d'intimité. La rhétorique libidinale, sous ses aspects les plus excessifs, a achevé la sacralisation des affects qui ont survécu à leur extinction programmée.
On a donc délivré l'amour comme on délivre une princesse endormie. Mais on a délivré aussi l'individu de la gangue des traditions, de la religion, de la famille. A dire vrai, l'un ne pouvait aller sans l'autre : dès lors qu'on affranchit la personne privée de la tutelle collective, dès lors qu'on lui offre, grâce au salariat, un début d'autonomie, elle peut enfin s'intéresser à la qualité de ses émotions, les valoriser à sa guise. Elle peut privilégier la loi du cœur sur la loi du clan et tenir pour nulles et non avenues les pressions de la communauté. Ainsi commence, en partie grâce au capitalisme naissant, la révolution sentimentale en Europe. Pour la première fois la masse a droit aux nobles passions jusque-là réservées aux princes et poètes. L'amour n'est libre que dans une société d'individus libres. Mais on aboutit alors à une aporie. La liberté peut signifier l'indépendance (n'être asservi à aucune autorité), la disponibilité (rester ouvert à toutes les occasions), la souveraineté (imposer aux autres son bon plaisir), la responsabilité (assumer les conséquences de ses actes). Or trois de ces modalités contrarient le type de relation qu'implique la vie à deux. Nous voici soumis aujourd'hui, hommes et femmes, à une exigence contradictoire : aimer passionnément, si possible être aimé de même tout en restant autonome. Etre entouré sans être entravé avec l'espérance que le couple manifestera assez de souplesse pour permettre cette coexistence harmonieuse.
Je demande à l'autre de renoncer librement à sa liberté et je m'engage à faire de même. Mais je suis un captif retors qui veut pouvoir se reprendre à tout moment. Si la volupté de l'amour est de ne plus s'appartenir, la volupté du moi est de ne jamais s'abandonner. Formule tragi-comique que le roman contemporain exploite à satiété : celle d'hommes ou de femmes qui veulent éprouver le grand frisson sans se perdre et redoutent d'être floués. D'où cet effroi relationnel des couples modernes qui se cherchent, se fuient, ce ballet d'engagements passionnels et de retraites précipitées. " Libres ensemble ", a joliment formulé un sociologue, François de Singly, à propos du mariage moderne : oui à la sécurité du foyer pourvu qu'elle n'empêche en rien l'accomplissement de chacun. Robert Musil notait déjà au début du XXe siècle l'importance qu'avait pris le mot de partenaire en lieu et place de mari et femme : relation contractuelle qu'on peut dissoudre par convention mutuelle. Prégnance du modèle économique : chacun désormais est devenu sa petite entreprise, les affaires de cœur ressortissent des affaires tout court. D'autant que l'émancipation, surtout pour les femmes requises de réussir dans leur vie professionnelle, conjugale, maternelle, a multiplié le poids de contraintes nouvelles. On calque les relations intimes sur celles du labeur : le retour sur investissement doit être maximal. Cette gestion libérale est ce qui donne aux histoires modernes leur âpreté. Dosage délicat d'une réticence et d'une oblation. Rêve d'un rapport humain qui ne déborderait jamais : tu me plais, je te prends, tu me fatigues, je te largue. On essaye l'autre comme un produit.
Tout amoureux parle ainsi deux langues, celle de l'attachement fatal et celle de la libre disposition de soi. C'est la superposition de ces deux langues qui donne aux relations actuelles leur allure de romances nerveuses et monotones à la fois : deux mariages sur trois se terminent par un divorce à Paris, un sur deux en province, les familles recomposées se multiplient. Toute liaison est vécue comme une chance et comme un étouffoir qui nous vole à nous-mêmes. S'exposer tout en se préservant : telle est la demande contemporaine. La culture des plaisirs est devenue hantise de l'addiction. Une sexualité hypo-active est une maladie, une sexualité hyperactive en est une autre. De la cigarette à l'ordinateur, tout est occasion de dénoncer une dépendance pathologique. Schizophrénie d'une époque qui prêche à la fois la jouissance et la méfiance et qui pense le lien avec autrui sur le modèle de la toxicomanie. Au lieu de s'émanciper tous ensemble, comme dans les années 60, on cherche d'abord à s'affranchir les uns des autres.

4) DES INJONCTIONS CONTRADICTOIRES

Dilemme de l'individu : il voudrait n'être qu'au fondement de lui-même mais quête avec angoisse l'approbation de ses proches. Il voudrait pouvoir dire comme l'ex-yippie Jerry Rubin : " Je dois m'aimer assez pour n'avoir pas besoin des autres pour être heureux. " Formule improbable et qui rappelle cette autre de l'économiste français Léon Walras : " Etre libre, c'est se sentir quitte de tous les autres. " Le solipsisme ne fonctionne pas ou avec de multiples ratés. L'affirmation qu'on n'a besoin de personne va de pair avec le constat désolé que personne n'a besoin de nous, l'orgueil de l'autosuffisance avec l'angoisse d'être seul, l'aspiration à se distinguer avec l'imitation frénétique des autres. Tel est le tourment du misanthrope : pratiquer la séduction par l'invective, mendier les suffrages des hommes tout en les méprisant, cacher son envie démesurée de compagnie sous les apparences de l'éloignement. Il se doit d'être dans le monde pour le vomir et si le monde lui tourne le dos, il lit dans cette froideur la justesse de son diagnostic et vaticine sur la méchanceté de la foule.
Nous sommes libres, en démocratie du moins, d'aimer qui nous voulons, d'embrasser la sexualité de notre choix mais vient un moment où il faut prendre le risque de l'autre qui va bouleverser nos attentes, nous affranchir du triste tête-à-tête avec nous-mêmes. L'indépendance n'est pas le dernier mot de l'homme, voilà ce que nous dit l'amour qui place une foi aveugle en l'autre : de là que le pire des malheurs sur terre soit la disparition des quelques personnes qui nous sont chères et sans lesquelles la vie n'a plus ni sens ni saveur. Mais l'amour n'est pas le dernier mot de la destinée humaine s'il signifie ennui et malheur, voilà ce que nous dit l'individualisme. Nous ne cessons de nous débattre entre ces deux injonctions, de confondre la liberté du choix amoureux, immense progrès, avec le choix de la liberté individuelle. Dans un cas, on développe une solidarité conjugale qui surpasse le moi insulaire de chacun des conjoints ; dans l'autre on fait passer l'ego avant le nous, au risque de juxtaposer deux solitudes. S'il y a un rêve moderne (vieux comme le monde mais aujourd'hui massivement partagé), il tient tout entier dans cette double aspiration : jouir de la symbiose avec l'autre tout en restant maître de sa vie.
A quoi s'ajoute la volonté de ne rien perdre des amitiés de l'enfance et de l'adolescence comme le prouvent les séries américaines Friends ou Sex and the City, communautés d'ami(e)s qui préfèrent une multitude de liens affectueux à l'unicité d'un lien amoureux. Persistance de la bande jusque dans l'âge adulte, refus de voir la vie professionnelle la briser au sortir du lycée ou de l'université. On veut maintenir soudés ces petits groupes qui restent dépositaires d'une mémoire de solidarité et de frasques, réfuter l'opposition entre le meilleur ami et l'épouse légitime ou vice versa. L'amour est une aventure dont nous ne voulons pas nous priver à condition qu'elle ne nous prive d'aucune autre aventure. Bref, tels de grands enfants, nous voulons tout et le contraire de tout : rester relié sans être attaché à quiconque, ce que favorise la technologie. Le téléphone est ainsi l'époux des célibataires qui leur permet d'être avec tous sans avoir à côtoyer personne. Les moyens de rompre la solitude, le Net, les portables sont d'abord un moyen de la confirmer puisqu'ils la rendent tolérable.
Prenez l'expression célèbre : " Mon corps m'appartient. " Pas de phrase plus juste de la part des femmes dépossédées depuis toujours de la libre disposition d'elles-mêmes par l'ordre dominant et qui souhaitent décider de leurs options amoureuses ou maternelles. Mais si mon corps n'appartient qu'à moi, si nul n'en veut, à quoi bon ce titre de propriété ? Au malheur d'être traité comme un objet sexuel, corvéable à merci, correspond l'autre malheur de n'être jamais attendu ni désiré. Nous commençons par affirmer une pleine et farouche souveraineté sur nous-mêmes qui finit par nous peser si nul ne vient nous solliciter. Nous voici absurdement mis en demeure pour préserver la liberté de perdre l'amour ou pour garder l'amour de renoncer à notre liberté.

5) LE VIEUX MONDE N'EST PAS MORT

La libération des mœurs a donc favorisé l'affranchissement des femmes, les corps circulent plus facilement sous réserve d'être " désirables ", l'information sexuelle est diffusée dès les petites classes avec les mises en garde nécessaires sur les maladies transmissibles. Le mariage est majoritairement d'amour sauf exception choquante dans les quartiers encore soumis aux traditions patriarcales, possibilité est offerte à chacun de nous, homme ou femme, de prolonger ou de recommencer sa vie amoureuse jusque tard dans l'existence, les minorités sont reconnues dans leurs droits et s'affichent sans honte, au moins dans les centres urbains. L'honnêteté oblige à dire pourtant que le vieux monde n'a pas dit son dernier mot : l'émancipation n'a pas rendu moins problématique la vie érotique de nos contemporains qui s'est dégradée en anxiété, en commerce pornographique, en thérapie, l'amour reste un village enchanté d'où sont exclus les vieux, les moches, les difformes, les désargentés, la crise de l'identité masculine n'a que peu ébranlé le pouvoir du premier sexe, la tyrannie des apparences et de la jeunesse persiste plus que jamais, les fatalités biologiques continuent à peser, rendant la maternité difficile pour les femmes après 40 ans alors que les hommes peuvent féconder jusqu'au dernier jour. On a beau tourner et retourner, la " pêche au mari " persiste en ce XXIe siècle comme au XIXe, l'homogamie (le fait de se marier entre personnes d'un même groupe) reste prépondérante, l'argent continue à faire sa loi en contrebande dans les rapports intimes, près de 90 % des femmes souhaiteraient, paraît-il, épouser ou vivre avec des hommes plus âgés, plus diplômés, plus riches , les personnes économiquement faibles ne sont pas des bons partis. Plus que jamais le pouvoir et la fortune érotisent, le conte de fées reste tout proche du compte bancaire : on aime surtout dans sa classe sociale et son milieu et si possible dans un milieu supérieur. Bref la volonté de réforme en matière d'amour se heurte à la vieille pâte humaine et tant pis pour ceux qui voulaient en faire l'agent d'une avancée spirituelle. Aimer, que nous le voulions ou non, c'est replonger dans un humus ancien et magique, ressusciter peurs infantiles, espoirs démesurés, servitude et cruauté mêlées . Sans cette permanence, comment pourrions-nous lire encore La Princesse de Clèves, Les Liaisons dangereuses, Les Souffrances du jeune Werther, Les Hauts de Hurlevent, La Cousine Bette, Madame Bovary, Belle du Seigneur ou A la recherche du temps perdu ? Pour comprendre le monde actuel, on peut invoquer Sade, Fourier, Reich, Marcuse ; il faut inclure aussi Marx et Balzac qui célébraient dans le sexe, le pouvoir et l'argent la sainte trinité de la bourgeoisie et rendre son dû à Schopenhauer décrivant le sentiment comme une ruse de la Nature pour travailler à la perpétuation de l'espèce (on peut à l'inverse soutenir que l'espèce est une ruse de l'amour pour se superposer aux mécanismes aveugles de la reproduction). Ce que nous retrouvons, après un demi-siècle de discours flamboyants, c'est la continuité des lois génétiques, sociales, politiques, formidable démenti à notre présomption individuelle. Le sentiment piétine et oppose obstinément sa dramaturgie, son ancienneté à toutes les prophéties. Stupeur des Modernes : l'amour n'est pas toujours aimable, il ne coïncide pas avec la justice ou l'égalité, il est une passion féodale, antidémocratique ! En lui accordant son autonomie, on a sorti le Djinn de la bouteille mais le breuvage est à la fois suave et amer.
Qu'avons-nous gagné au final à cette libération ? Le droit d'être seul ! Et ce n'est pas une mince avancée si l'on considère que l'Eglise a longtemps condamné l'autarcie (se suffire à soi-même, n'avoir besoin de personne) comme une preuve d'orgueil et que le XIXe siècle vouait le célibat, avec son parfum d'onanisme et de gêne matérielle, à l'opprobre. Quatorze millions de " solos " en France, cent soixante-dix dans l'Union européenne, ce n'est plus un accident, c'est un bouleversement. Le célibat ne veut plus dire solitaire ou sans enfants et l'on y a souvent une vie relationnelle plus riche qu'en couple. Reste qu'il s'agit d'une conquête négative, du simple fait de n'être pas dirigé ou commandé par un autre.

6) LES DEUX HYPOCRISIES

Si l'amour passion appartient, avec des inflexions diverses, à toutes les civilisations, de la poésie mystique arabo-andalouse à la grande littérature perse, chinoise, japonaise, indienne, ce qui est proprement occidental, c'est la volonté depuis Le Banquet de Platon jusqu'à nos modernes libérateurs sans oublier Les Evangiles d'assigner à nos émois une finalité politique ou spirituelle. L'absence de signification de l'amour désespère la plupart des penseurs et philosophes : il faut donc absolument lui en trouver une qui s'appellera la contemplation des Idées chez Platon, l'avènement du Royaume pour les chrétiens, la révolution accomplie chez les marxistes. Voyez L'Emile de Jean-Jacques Rousseau : un homme seul, par la puissance de son écriture, non seulement réinvente la pédagogie mais décrète souverainement ce que doit être la vie matrimoniale de son héros, la meilleure femme qui lui convient, la parfaite union des sexes, le dosage délicat de la pudeur et de l'abandon, de la soumission et de l'égalité . Voilà qui est typique du volontarisme européen : au lieu de partir d'une observation de l'amour pour en décrire les évolutions, on en produit une théorie pour l'appliquer ensuite et se désoler que le réel s'y adapte si mal. On parle trop de l'amour tel qu'il devrait être et pas assez tel qu'il est.
Il existe un abîme entre nos pratiques et nos discours, entre la contrainte de l'euphorie proclamée et le constat du déchirement vécu. Le stéréotype dominant m'intime la réussite mais l'inflation de livres, de recettes sur le bonheur conjugal laisse à penser que la chose n'est pas moins difficile à vivre que jadis. Nous nous fixons des canons impossibles à atteindre. Là encore Rousseau a ouvert la voie : l'auteur de L'Emile, grand traité d'éducation pour son époque et " art de former les hommes ", s'empressa de ne pas suivre les principes qu'il édictait pour les autres et abandonna, paraît-il, ses cinq enfants, attitude usuelle à une époque où la mortalité infantile était élevée. Faites ce que je dis, ne dites pas ce que je fais : divorce courant depuis les Lumières entre la vie vécue et la vie voulue . Notre époque se dupe elle-même sous les auspices de la clairvoyance et notre rhétorique fonctionne comme compensation d'une absence. L'hypocrisie classique traduisait le fossé entre les mœurs et la respectabilité ; la contemporaine le hiatus entre l'idéal affiché et la réalité éprouvée. De là ce pharisaïsme, ces équivoques cocasses qui font l'ordinaire de nos mœurs (et que reflètent par exemple les comédies de Woody Allen) : nous courons derrière une image magnifiée de nous-mêmes, avides de corriger nos égarements pour nous hisser au niveau de nos ambitions prométhéennes.
Mais le cœur reste désespérément indocile aux injonctions de ses tuteurs. Délivrer, émanciper, nous ne connaissons que ces mots. La vie consiste aussi à glorifier et l'admiration est souvent plus belle que la critique. Nous voici partagés entre la tentation de réformer l'amour et celle de le célébrer dans toutes ses dimensions, sa merveilleuse ambivalence.

QU'EST-CE QU'UN EX ?

Freud dit quelque part qu'on est toujours au moins six quand on fait l'amour puisqu'à chaque partenaire il faut ajouter les ombres du père et de la mère de chacun. On est foule dans les couples contemporains car l'on doit compter aussi avec les ex de l'un et de l'autre. Cette liste ressemble parfois au palmarès de Don Juan, alignement de noms prestigieux qu'on égrène avec gourmandise, qu'on brandit comme décorations à la manière de ces courtisanes célèbres qui ont collectionné princes, milliardaires, têtes couronnées. Mais elle incarne aussi nos ratages antérieurs : inventaire des espérances déçues, curriculum vitae de nos faillites. Rien de pire à cet égard que les gueules cassées de l'amour qui viennent pleurnicher dans vos bras sur les déboires endurés avec un tiers. L'ex possède le statut ambigu du revenant : un mort qui n'est pas tout à fait enterré, une cellule dormante qui peut éveiller un retour de flamme (de là que tant de femmes dissimulent quelques amants sous le tapis par peur d'avoir l'air trop légères aux yeux du mari actuel).
Il y a une consolation de savoir que nous ne sommes pas les premiers, que l'être aimé jouit d'une certaine expérience. L'adoration dont nous sommes l'objet ne vient pas de l'ignorance mais d'une comparaison raisonnable. Mais nous risquons toujours, surtout l'âge venant, de figurer à titre de numéro dans une longue procession d'êtres qui nous ont précédé, famille virtuelle où les absents sont parfois légion. Je deviendrai à mon tour celui qui sera livré en pâture au suivant, dont on détaillera les manies, les travers, je serai rangé dans un compartiment, étiqueté : affaire classée. Rêve naïf de l'amant : effacer les devanciers, les reléguer au statut de brouillons dont il serait lui la version accomplie. Mais l'amour ne répond pas à la notion de progrès, le dernier ne récapitule pas les autres : il est des romances de jeunesse qui semblaient des sommets de perfection dans le bonheur et la plénitude sensorielle, après quoi il n'y eut que rabâchage, médiocrité.
Les ex peuvent nous doucher par des révélations malséantes, nous suggérer par exemple que l'être aimé est avec nous dans la reproduction pure et simple : mêmes formules, mêmes attentions, mêmes audaces. Nous venons remplir une case qui nous préexistait. Pire encore : apprendre qu'il ou elle a pratiqué avant nous de sublimes dépravations qui nous sont refusées. L'ex a l'œil goguenard de celui qui connaît la musique et semble nous dire : tu échoueras comme moi mais essaye toujours. On voudrait tant lui prouver qu'il s'est trompé sur la personne, qu'il n'a pas su la voir, la chérir comme elle le mérite. Puisque nous vivons aujourd'hui en majorité une polygamie successive (ou une monogamie sérielle), notre existence amoureuse répond au principe de l'addition. Il y a eu Jean, et puis Paul et puis Serge ou Aline et Diane et Rachel et l'on peut ainsi aligner tous les saints du calendrier. Certains ont accumulé tant d'aventures au cours d'une existence qu'ils pourraient en tirer des statistiques.
Au final, nous éprouvons pour cette cohorte d'hommes et de femmes que nous avons chéris, brûlés, blessés, mal aimés une reconnaissance insondable : ils nous ont faits ce que nous sommes et un peu de leur substance demeure jusqu'à la fin dans notre chair.



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18