Premiers chapitres
Pascal Bruckner
Misère de la prospérité

La religion marchande et ses ennemis
Essai

Né en 1948, romancier et essayiste, Pascal Bruckner est, entre autres, l’auteur de La tentation de l’innocence (Prix Médicis de l’essai 1995) et Les Voleurs de Beauté (prix Renaudot 1997). Il a publié récemment chez Grasset L’Euphorie perpétuelle (2000).  

PREMIÈRE PARTIE
L'ennemi utile
Chapitre I

ES COCUS DU PARADIS  " Imaginons un génie géant apparu il y a quelques dizaines d'années dans le ciel des Etats-Unis pour placer le pays devant une alternative redoutable : "Soit vous conservez votre situation économique actuelle et continuez à fonctionner de la même façon... soit j'ai une affaire à vous proposer ! Au début du siècle prochain, quelques-uns d'entre vous seront extraordinairement riches, la majorité verra son pouvoir d'achat augmenter et l'économie gonflera. Mais ce n'est pas tout. (Gloussements du génie.) L'autre partie de l'affaire que je vous propose est celle-ci : la sécurité de l'emploi disparaîtra, vos revenus seront moins prévisibles, il y aura davantage de disparités (...) et votre société se fragmentera. Vous travaillerez beaucoup plus et vous aurez de moins en moins de temps pour le reste (...) A vous de choisir !" "

Robert Reich, Futur parfait.

 " Les capitalistes ne croient pas du tout au capitalisme. Ils croient au socialisme pour les riches. Ils veulent être sûrs que le gouvernement prend soin d'eux seuls et que les autres ne s'en rendent pas compte. "

Michael Moore.


Au lendemain de la chute du Mur paraissait dans l'International Herald Tribune un dessin extraordinaire : deux banquiers vêtus d'un épais manteau apostrophaient un mendiant vautré dans la neige et s'écriaient : " Nous avons gagné ". Singulier raccourci du malentendu qui a marqué ces années. Après 1989 en effet, le capitalisme s'est présenté aux yeux de l'humanité sous les traits du vainqueur radieux. Conjointement avec les Droits de l'homme, il allait enfin, en l'absence d'adversaires crédibles, répandre partout ses bienfaits, élever la planète à un niveau de civilisation inégalé. L'Europe et l'Amérique, toutes à la célébration de leur exploit, s'enfonçaient alors dans un assoupissement préjudiciable, à peine troublé par la guerre du Golfe et le conflit en ex-Yougoslavie.

Il fallut vite déchanter : non seulement l'économie de marché n'a pas tenu ses promesses, laissant au bord de la route des centaines de millions d'hommes, mais elle apparaît comme une simple machine à produire des biens sans autre finalité que plus de biens encore. Quand le capitalisme échoue, il nous révolte par les détresses qu'il entraîne ou maintient ; quand il réussit, il nous hérisse par une profusion de laideur et de pacotille. Entassement de marchandises superflues comme si le consumérisme effréné était devenu l'idéal ultime de la civilisation occidentale. Avec pour corollaire des individus centrés sur eux-mêmes, faiblement concernés par le monde et ne voyant dans la politique qu'une annexe de la gestion des entreprises France, Allemagne, Italie, Espagne. Double mouvement : on en veut à la prospérité de n'être que la prospérité, c'est-à-dire triviale ; on lui en veut de ne pas s'étendre à tous. Non seulement les fruits du progrès ne sont pas équitablement répartis mais ils sont empoisonnés, nocifs en termes de gaspillage et de pollution. Près de treize ans après la ruine du soviétisme et puisqu'une certaine forme de chantage au monstre totalitaire n'est plus possible, le capitalisme fait l'objet d'une profonde ambivalence : il est le seul oxygène que nous respirions désormais, mais ses performances, ses reculs sont scrutés avec plus d'inquiétude que jadis. Nous le subissons autant que nous y consentons sans pour autant adhérer aux fables dont il enveloppe sa marche en avant.

LES DAMNÉS DE L'ABONDANCE

Jamais en effet les disparités n'ont été aussi fortes sur un fond d'enrichissement spectaculaire. On connaît les chiffres dans leur redoutable monotonie (même si certains peuvent les contester) : malgré une forte croissance des pays en développement, 20 % des 6 milliards d'habitants sur terre subsistent avec moins d'un dollar par jour et un enfant sur quatre souffre de malnutrition dans le Sud. Si les avancées techniques ont permis de vaincre les famines, de juguler les principales maladies, d'allonger la durée de vie, si " la pauvreté a davantage reculé dans le monde durant les cinquante dernières années du XXe siècle qu'au cours des 500 voire des 5 000 années précédentes ", il n'en reste pas moins que le revenu moyen en Afrique par habitant a dramatiquement chuté depuis les années 60. D'après la Banque Mondiale, 600 millions d'individus sont sans domicile fixe et si rien ne change d'ici à 2010, plus de 1,4 milliard d'habitants vivront sans accès à l'eau potable et au tout-à-l'égout. Enfin, en 1998 les 350 personnes les plus fortunées de la planète représentaient un patrimoine supérieur au revenu annuel cumulé de près de la moitié de la population du globe.

Les mêmes disproportions se constatent dans les pays développés : en 1969, Raymond Aron, reprenant et nuançant une prédiction de l'économiste américain d'origine autrichienne Joseph Schumpeter, estimait qu'en un demi-siècle, la croissance éliminerait d'elle-même la pauvreté des 20 ou 30 % de la population située au bas de l'échelle sociale. Or, si depuis le début des années 90, le PIB a augmenté de plus de 20 % dans une contrée comme la Grande-Bretagne, le nombre des pauvres relatifs (c'est-à-dire par rapport au niveau de vie) y aurait augmenté d'un million dans le même temps. A la fin des années 80, l'ouvrier américain avait perdu le bénéfice de trente années de prospérité : " Le pouvoir d'achat de son salaire était revenu au niveau qui était le sien au tout début des années 60 " (Daniel Cohen). Et en 1998, les 2,7 millions d'Américains les plus fortunés possèdent autant que les 100 millions les plus pauvres. Quant aux perspectives de rattrapage, elles seraient quasiment nulles : sur Internet, des jeux permettent de calculer le nombre de siècles que devrait vivre un smicard pour atteindre un an de salaire des plus gros. Il y a quelques années, le gourou du management Peter Drucker estimait que l'écart tolérable des rémunérations devait se situer dans une échelle maximale de 1 à 20. Elle oscillerait plutôt de nos jours de 1 à 150 dans certaines entreprises, au risque, comme le disent les auteurs chrétiens, de rompre le sens de la communauté humaine et de voir le marché se détacher de sa base sociologique, les classes moyennes, qui redoutent de part et d'autre de l'Atlantique leur paupérisation et envisagent avec terreur le spectre de la dégringolade.

On le sait, la prépondérance nouvelle des marchés financiers, la révolution technologique, le passage d'un capitalisme managérial à un capitalisme patrimonial où les actionnaires font la loi au détriment des salariés, expliquent en grande partie la situation. D'où la stagnation des revenus du travail, la déconnexion entre la croissance et le rythme des valeurs boursières, le grippage de la mobilité sociale, la fin du contrat noué après 1945 et qui assurait à chacun la garantie de l'emploi autant que la protection de la puissance publique. Comme si tous les acquis postérieurs à la Seconde Guerre Mondiale avaient été gommés au profit d'une société plus froide, hostile aux faibles et souriante aux nantis. Comme s'il fallait tout recommencer, réinitier une nouvelle lutte pour la vie et la dignité. Retour à la case départ, aux balbutiements du mouvement syndical et ouvrier, mais sans les illusions qui portaient alors militants et agitateurs. Retour d'un capitalisme dur, impitoyable aux inutiles, multipliant les emplois sous-qualifiés et peu rémunérés, système d'autant plus brutal qu'il n'est plus traversé par la perspective d'un au-delà meilleur. Entre riches et pauvres, les différences de revenus, comme au XIXe siècle, retrouvent peu à peu l'épaisseur de différences quasi métaphysiques comme si une théologie implacable sauvait les uns et rejetait les autres... Alors que la modernité en principe n'enferme personne dans sa condition d'origine et décrète nulles et non avenues les frontières de classe, de sexe, de race, de naissance, le mur de l'argent recrée inévitablement des barrières de caste. Rigueur, modération pour les salariés, tolérance et allégement d'impôts pour les privilégiés : c'est sur ce programme promettant une réduction fiscale de 1 350 milliards de dollars sur 10 ans, dont environ 40 % profiteraient au 1 % des Américains les plus fortunés, qu'a été élu le candidat républicain George W. Bush à la Maison-Blanche en novembre 2000, après huit ans d'administration démocrate.

L'ARISTOCRATIE DE LA RENTE

Pitié pour les nababs : ces derniers s'imposent comme les nouveaux rois de notre temps, se moquant des lois ordinaires, jouissant d'un pouvoir et d'un prestige démesurés, s'accommodant de tous les régimes pourvu qu'ils y vivent à leur guise. Qu'ils ressortent du showbiz, du sport ou de la finance, ils forment une élite transnationale qui parle le nouvel espéranto planétaire, le wallish, l'anglais de Wall Street, et habite le royaume envoûtant de l'opulence et du divertissement de luxe. Une aisance privée inconcevable voisine avec un dénuement affligeant ou des services publics déplorables comme dans certains pays anglo-saxons. Et tout cela au nom du vieux principe utilitariste du plus grand bonheur pour le plus grand nombre, " chacun comptant (en principe) de manière égale " (Jeremy Bentham). La théorie des miettes fait que des parcelles du pactole tombent de la table des plus huppés et contribuent sans conteste à l'amélioration indirecte du sort des plus démunis. Mais le fossé entre les uns et les autres s'agrandit. Le problème n'est pas économique, il est politique puisque la répartition des revenus dépend toujours de la répartition du pouvoir (John K. Galbraith).

Quant à la transparence toute relative des hauts revenus, présentée en France comme un progrès démocratique, alors qu'elle est de règle aux Etats-Unis où l'on est fier de dire publiquement ce que l'on " pèse ", elle a aussi pour résultat d'écraser les petits sous le poids des honoraires faramineux de leurs dirigeants. Là où jadis un reste de scrupules poussait les dominants, surtout dans les pays de culture catholique, à la discrétion, voire à la tartufferie, c'est désormais le règne de l'ostentation. Nul besoin de se cacher, le peuple doit intérioriser l'écart qui le sépare des dieux de ce monde dont les gages ne sont pas toujours liés aux compétences ou aux performances. (En réalité, ce qui retient notre patronat de divulguer ses gains, c'est moins la pudeur que la crainte de paraître ridicule vis-à-vis de ses homologues anglo-saxons mieux payés.) En dépit des beaux principes du gouvernement d'entreprise qui place les élus sous le contrôle des actionnaires, la monarchie des PDG a le cuir résistant et continue à pratiquer l'omerta. Partout le " capitalisme de copinage " exerce ses ravages, en Europe et au Japon, mais aussi en Amérique à travers le lobbying ou l'échange de services mutuels entre un particulier fortuné et un politicien influent qui se trouve admis peu à peu dans le réseau des possédants et finit par ne plus voir le monde qu'à travers leurs yeux et leurs soucis. Il s'en faut donc de beaucoup que les plus méritants touchent les émoluments les plus élevés : " Si les marchés imposaient vraiment une discipline, les personnes qui travaillent dur ne seraient pas pauvres et les spéculateurs en général ne seraient pas riches " (James K. Galbraith). L'argent ne va pas au mérite mais à la puissance et au désir ; quiconque capte les désirs capte aussi les ressources. Adam Smith estimait qu'un travail ingrat ou dangereux devait être mieux payé, et l'utopiste français Charles Fourier que l'échelle des rémuérations devait être inversement proportionnelle à l'intérêt du labeur : très haute si ce dernier est pénible, très basse s'il est passionnant. A l'évidence nous n'avons pas suivi leurs conseils. Apprendre qu'un PDG touche 500 fois le salaire moyen de ses employés ou qu'un autre est rétribué l'équivalent du salaire de 15 000 ouvriers mexicains (comme s'en est indigné John Sweeney, président de l'AFL CIO, au printemps 2001 à propos de Jack Welch, ex-patron de General Electric), c'est comprendre qu'on a quitté depuis longtemps une simple logique entrepreneuriale pour entrer dans un rapport de type féodal. Plus que jamais se vérifie l'axiome sadien selon lequel être riche, c'est d'abord se réjouir de ce que les autres n'ont pas, s'enchanter de ce que tant d'hommes soient privés de ce que l'on possède. C'est moins accumuler pour soi que soustraire à autrui. L'argent, c'est entendu, sert à acheter de la distance sociale mais pour mieux la marquer : il reste relié à ce dont il s'éloigne, il faut le spectacle repoussant de la piétaille pour se régaler de ne pas en faire partie. Nul besoin d'être grand clerc pour comprendre que les classes dominantes trahissent les règles qu'elles affichent, usent et abusent des protections pour conserver leurs rentes : les critiquer, c'est d'abord les rappeler à la norme du marché, au credo libéral qu'elles piétinent allègrement. De là un malaise général face à un système qui ne cesse de violer ses propres lois, parle concurrence et produit des monopoles, chante la transparence et tolère des paradis fiscaux quand il ne les encourage pas dans le commerce entre Etats.

Et alors, objectera-t-on ? Qu'importe que le fossé augmente pourvu que les plus pauvres voient leurs revenus s'accroître ? Il faut retourner la question : pourquoi l'enrichissement général devrait-il toujours se traduire par un surplus d'inégalités ? Car depuis les Trente Glorieuses qui avaient donné à tous l'espoir d'une ascension rapide, c'est la tolérance aux disparités qui a baissé. La comparaison incessante des nations, des peuples et des catégories fait que tout se sait immédiatement et ne se supporte plus. Les dénivellations sont ressenties plus cruellement. A quoi bon jouer le jeu si nous n'y trouvons pas notre intérêt ? Ce qui a été accompli rend plus odieux encore ce qui a été perdu aujourd'hui ou ce qui reste à faire demain. Sans possibilité de promotion, pas de démocratie ni de paix sociale. Si la petite bourgeoisie craint sa prolétarisation et la moyenne son déclassement, alors c'est tout le contrat social qui est brisé. Encore une fois, les défavorisés actuels le sont moins qu'il y a un siècle ou que leurs équivalents dans certains pays du Sud. Cela ne les console en rien : c'est vers le haut qu'ils regardent, vers les catégories les plus aisées. A partir d'un certain point, la pauvreté équivaut à la servitude, même si les taux de revenus nous semblent raisonnables : c'est qu'elle est un rapport social, elle est symbolique avant d'être statistique. La mesurer uniquement en termes de PNB, c'est commettre un contresens. Le dénuement est d'abord privation de libertés parce qu'il est " privation de capacités " (Amartya Sen). Il se traduit par l'humiliation, la difficulté ou l'empêchement de se soigner, d'éduquer ses enfants, de se projeter dans l'avenir, la gêne de se montrer en public, la condamnation à une certaine forme d'anonymat, d'obscurité. Et cette indigence relative par rapport au passé ou à d'autres situations géographiques peut être ressentie comme absolue par ceux qui en pâtissent. Enfin, en admettant que les riches méritent leur fortune e que leur arrogance soit due à leur génie particulier, peut-on en déduire que les pauvres méritent leur disette ? Et qu'à moins de 1 500 euros par mois, il n'est que des inaptes, des archaïques, des incapables ?


L'ENFERMEMENT A` L'AIR LIBRE

Partout dans notre Occident radieux revient le spectre de la pénurie inscrite au cœur d'une profusion inouïe, partout s'enracine chez les jeunes générations l'idée qu'on ne travaille plus pour gagner sa vie mais assurer sa survie, sans aucune des garanties que l'Etat-providence offrait jusqu'au milieu des années 80. Comment être loyal à son entreprise quand on peut être débarqué du jour au lendemain par le caprice des actionnaires ; quand on accomplit pour des sommes dérisoires des tâches pénibles qui peuvent en précéder d'autres moins gratifiantes encore ? C'est tout l'univers du travail qui est affecté d'un certain nombre de mutations : non seulement la stabilité de l'emploi n'existe plus mais la polyvalence informatique a produit un nouveau stakhanovisme qui chasse les temps morts, comprime les tâches sur une même personne et place les employés sous tension. De là, comme le notent tous les observateurs, l'usure très rapide des cadres et des dirigeants pour qui rien n'est acquis : toute somnolence sur le mol oreiller de la routine leur est fatale (" on ne fait pas de vieux os sur les marchés " J.-M. Messier), la concurrence soumet tous les acteurs à des horaires exténuants, à des reconversions mentales acrobatiques. Alors que l'ancienneté devient souvent un handicap et que dans certains secteurs de pointe, le temps de compétence d'une personne ne dépasse guère, paraît-il, celui d'un top-model ou d'un athlète professionnel, seuls en réchappent ceux qui sont prêts à tout sacrifier – et d'abord leur vie privée. Comment s'étonner dans ces conditions que de plus en plus de gens en Europe (mais pas aux Etats-Unis) soient séduits par le projet d'une réduction du temps de travail au profit d'autres modes d'épanouissement ? Même si le bureau, l'atelier, l'usine restent des lieux de vie commune, ce qui s'atténue, c'est le concept d'une carrière correspondant au niveau des dilômes, c'est aussi la vision classique du labeur comme patiente maturation et transformation de soi, coopération harmonieuse avec le temps pour devenir le meilleur dans une discipline. A la place prédomine l'idée de la besogne comme marchandise jetable, petits boulots que l'on accepte ou que l'on quitte sans états d'âme comme si l'emploi était devenu une part annexe de l'existence et la main-d'œuvre une simple variable d'ajustement. De là ce paradoxe : tandis que les classes laborieuses aspirent de plus en plus au temps libre, les hautes sphères se tuent à la tâche et brandissent le surmenage comme signe de puissance. En ce début du XXIe siècle, les masses adopteraient peu à peu le mépris aristocratique du travail alors que les élites embrasseraient avec délectation l'esclavage laborieux jadis réservé à la plèbe. Avec ce risque évident : en se réappropriant le travail, les maîtres se réapproprient aussi les destinées de la nation et finiront par entretenir tous les autres, réduits à l'état de serfs divertis.

Si l'on ajoute à cela l'ébriété boursière qui rebondit à chaque " dégraissage " et régule les humeurs au rythme du Nasdaq ou du Nikkei – si bien qu'on ne dit plus : Comment vas-tu ? mais Comment va la Bourse ? – on comprend que prédomine un sentiment d'insécurité générale. C'est peut-être cela qu'on baptise du terme imprécis de " mondialisation ", tarte à la crème du débat contemporain : le sentiment d'être soumis à une loi d'airain qui pèse sur tous sans être pour autant clairement formulée. Peu importe qu'il s'agisse là en grande partie d'une mythologie – la mondialisation, nous disent les historiens, était déjà très forte, voire plus forte à la veille de la Première Guerre mondiale – : même fausse, une perception partagée par des dizaines de millions de personnes devient vraie. Prédomine alors l'impression d'être dépossédé de son destin, d'être en butte à des puissances considérables, réelles ou fantasmées, qui nous contraignent sans que nous puissions leur échapper. La contraction du temps et de l'espace induite par les nouvelles technologies entraîne l'abolition des distances qui nous protégeaient des lointains, l'impossibilité de répondre aux agressions du dehors. La mondialisation, c'est d'abord un changement d'échelle, d'intensité, de célérité. Elle traduit ce moment historique où la terre prend conscience de ses limites et les hommes de leur interdépendance écrasante. L'univers cesse d'être l'espace commun de leurs échanges pour devenir le lieu de leurs tourments réciproques : pareils à des guêpes enfermées dans une bouteille et qui n'ont d'autre solution pour survivre que de se piquer. Puisque tout communique et que rien ne sépare les peuples les uns des autres, sinon quelques heures d'avion ou de train, nous sommes privés de l'éloignement nécessaire à toute relation. Intolérable proximité du village global, là même où il faudrait rétablir des écarts, des intervalles pour que chacun retrouve sa place. Nul désormais n'est à l'bri. Les lieux les plus sûrs, les plus retirés sont déjà contaminés. La menace peut frapper partout, à tout instant, sous forme de catastrophe écologique, nucléaire, chimique, terroriste. Nous en savons assez sur les autres pour nous méfier d'eux ou les ridiculiser, pas assez pour les aimer ou nous sentir solidaires de leurs épreuves. L'ouverture promise par la modernité – la possibilité merveilleuse de sortir du local, de la famille, du pays natal – se résout en un nouvel enfermement. Non pas élargissement de l'horizon mais appréhension de l'horizon comme clôture. Nous voici condamnés en quelque sorte à partager le globe avec six milliards de nos congénères.

La mondialisation, c'est d'abord la mondialisation du doute quant à ses bienfaits : elle entraîne un mimétisme flou qui se propage avec la rapidité de l'éclair et colporte les bonnes comme les mauvaises nouvelles. Et si le mieux-être profite d'abord aux favorisés, le ressac frappe tous les pays sans distinction. Nous voici submergés sous des réquisitions abstraites : se moderniser, se libéraliser, s'arracher aux habitudes, à la routine pour être les mieux placés dans la course. Autant d'ordres que la " mondialisation " nous impose au prix de grandes souffrances. S'il fallait la caractériser d'un mot nous dirions : similitude de condition sans communauté de destin. Quand on sait qu'à peine 10 % de la population du globe produit et consomme 70 % des biens et services ; qu'en l'an 2000, 65 % des êtres humains n'avaient pas le téléphone, 40 % pas l'électricité, sans parler du fossé informatique – un internaute pour 2 000 personnes en Afrique subsaharienne, un pour trois aux Etats-Unis – on comprend que dans mondialisation, il y a un mot de trop, c'est " monde ", alors qu'elle laisse en déshérence des pans entiers de la planète. D'où le caractère fluide de la nouvelle contestation dont le vague fait aussi la richesse : il est clair que le but de ce mouvement, en dépit des apparences, est moins de combattre la mondialisation que de la réaliser. Jouer des mêmes armes qu'elle pour l'emmener ailleurs, l'achever, loin de cette caricature d'universel qu'elle reste pour l'instant, et accomplir enfin cette unification du genre humain que s'étaient proposée les Lumières.


UN FATALISME ENJOUÉ

Une occasion historique formidable a été perdue lors de la chute du Mur, alors que notre capacité de rendre cette planète un peu meilleure et plus humaine était à notre portée. Toutes les barrières politiques, militaires ayant été levées, le champ des possibles paraissait immense. Mais nos sociétés, ivres de leur suprématie, ont sombré dans une mortelle fatuité, oubliant, comme certains d'entre nous l'avaient dit à l'époque, que la chute du communisme n'était pas la victoire de la démocratie mais la défaite de l'un de ses adversaires.

Prévaut depuis l'idée d'un formidable marché de dupes : l'éden proclamé a tout d'un purgatoire, les merveilleux lendemains ont tourné à la dépression post-totalitaire. Le credo libéral si séduisant : ne pas appauvrir les riches mais enrichir les pauvres, connaît quelques ratés. Nous avons été floués : comme si la fortune, implacable divinité, exigeait son lot de sacrifiés. D'autant qu'il s'agit toujours en économie de " victimes propres ", objets de mécanismes abstraits, anonymes, pour lesquels nul n'est responsable.

Sur ce tableau d'ensemble, la nouvelle économie (dont on a enterré un peu vite la fécondité) est venue poser au tournant du siècle la touche supplémentaire de l'idylle : s'appuyant sur la république des actionnaires (12 % des ménages en France, 70 % en Amérique), elle a privilégié l'autonomie et la convivialité. Elle entendait incarner, avant le krach, le stade ultime de la libre entreprise ; initier, grâce au Net, une croissance indéfinie, un cycle vertueux débarrassé de tout risque de crise. Elle se voulait fun, sympa, divertissante, inaugurer une sorte de funky business qui aurait réconcilié le travail, le jeu et le rythme. Nouvelles entreprises " cool " où le sourire et l'humour font partie des arguments de vente : tu seras peu payé mais tu auras le droit de tutoyer ton patron, de venir travailler en skate-board ou en jeans. Cette euphorie qui s'est inversée depuis en dépression avait tout d'un ultimatum : suivez-nous ou disparaissez. Terrorisme de l'inéluctable : l'Histoire a tranché, il faut s'en accommoder. Une nouvelle ligne de partage oppose les archaïques aux novateurs, les branchés aux ringards, les connectés aux déconnectés. Les prolétaires de demain seront bien sûr hors-ligne, hors de la terre promise du cyberespace.

Car la nouvelle économie, dont l'originalité se situe dans la conception des biens plutôt que dans leur fabrication (Daniel Cohen), se contente, comme l'ancienne, de redistribuer autrement gagnants et perdants : si elle donne à la " caste électronique " et à des gens très jeunes la possibilité d'accéder au statut de " millionnaires minute " (à l'été 2001, plus de 80 000 auraient déjà disparu dans l'effondrement des valeurs Internet), si elle relance l'innovation, elle laisse derrière elle, comme à chaque changement du capitalisme, son lot de sacrifiés pour qui l'avenir a forcément le visage du malheur. Elle a surtout prouvé qu'elle était avant tout un acte de foi et mis en évidence le caractère irrationnel de la " science " économique. Le plus inquiétant dans cette situation, c'est peut-être le désarroi des experts : ils ont beau aller chercher auprès de la morale, de la politique, de la philosophie de beaux principes pour nous faire admettre la validité du bouleversement actuel, ils manifestent un singulier mélange d'ignorance et de suffisance. Inaptes à comprendre la conjoncture, ballottés, tout comme de vulgaires pékins, par les yoyos boursiers, ils savent tout, ne prévoient rien, se trompent souvent et paient rarement les pots cassés. Leurs aimables divagations n'auraient aucune importance si elles n'étaient assénées avec le sérieux et l'autorité d'un Panzer. Comme si l'économie mondiale était un bolide fou fonçant à l'aveuglette dans le brouillard avec la bénédiction de grands prêtres multipliant vœux pieux et formules propitiatoires. (Certains courtiers de Wall Street s'attachent les services de prétresses vaudoues afin de " nettoyer leurs sites des forces maléfiques ".) De là le pathos contemporain qui est celui d'un fatalisme enjoué : il faut accepter l'ordre supérieur du marché, ne rien faire pour l'entraver. Lui seul sait ce qui est bon pour nous-mêmes, même si au premier abord cela paraît désagréable : des maux qu'il procure sortira toujours un bien. Telle est la sainte loi des Ecritures!

Nos sociétés n'ont plus l'excuse des régimes communistes pour justifier leurs manquements ou leurs imperfections. C'est désormais à l'aune de leur idéal qu'il faut les confronter. Or, comparé à ses principes, notre monde reste indigne. Tout l'enjeu des années à venir est là : si le capitalisme détruit les conditions de notre adhésion à sa logique, s'il entre en conflit avec ses propres valeurs nous promettant un bien-être, une liberté qui ne viennent pas, il perd la classe qui l'épaule et l'a porté au pouvoir. Et s'il perd la bourgeoisie, la classe majoritaire aujourd'hui en Occident, il se perd lui-même et met en péril tout l'édifice démocratique. Les oscillations pendulaires du jugement économique, passant de la félicité hystérique à l'accablement, ne feront rien pour le rendre plus populaire. Ce qui s'éteint lentement depuis 1989, c'est la brève histoire d'amour que les Européens et surtout les Français avaient nouée avec le capitalisme à travers les performances des Trente Glorieuses (et que Mitterrand avait concrétisée en réconciliant la gauche avec l'entreprise à partir de 1983). S'il reste le seul système en piste, il s'en faut de beaucoup qu'on l'admire. On s'en accommode mais on ne l'aime pas, quels que soient les efforts des uns et des autres pour rendre la potion moins amère. On ne le déteste pas non plus, on s'y résout, sans illusions, et c'est sur ce dégrisement que devraient s'appuyer les nouvelles radicalités plutôt que de rejouer l'improbable scénographie du Grand Soir.



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