Pascal Bruckner
Misère de la prospérité
La religion marchande et ses ennemis
Essai
Né en 1948, romancier et essayiste, Pascal Bruckner
est, entre autres, l’auteur de La tentation de l’innocence
(Prix Médicis de l’essai 1995) et Les Voleurs de Beauté
(prix Renaudot 1997). Il a publié récemment chez Grasset
L’Euphorie perpétuelle
(2000).
PREMIÈRE PARTIE
L'ennemi utile
Chapitre I
ES
COCUS DU PARADIS " Imaginons un génie géant
apparu il y a quelques dizaines d'années dans le ciel des
Etats-Unis pour placer le pays devant une alternative redoutable :
"Soit vous conservez votre situation économique actuelle
et continuez à fonctionner de la même façon...
soit j'ai une affaire à vous proposer ! Au début
du siècle prochain, quelques-uns d'entre vous seront extraordinairement
riches, la majorité verra son pouvoir d'achat augmenter et
l'économie gonflera. Mais ce n'est pas tout. (Gloussements
du génie.) L'autre partie de l'affaire que je vous propose
est celle-ci : la sécurité de l'emploi disparaîtra,
vos revenus seront moins prévisibles, il y aura davantage
de disparités (...) et votre société se fragmentera.
Vous travaillerez beaucoup plus et vous aurez de moins en moins
de temps pour le reste (...) A vous de choisir !" "
Robert Reich, Futur parfait.
" Les capitalistes
ne croient pas du tout au capitalisme. Ils croient au socialisme
pour les riches. Ils veulent être sûrs que le gouvernement
prend soin d'eux seuls et que les autres ne s'en rendent pas compte. "
Michael Moore.
Au lendemain de la chute
du Mur paraissait dans l'International Herald Tribune un
dessin extraordinaire : deux banquiers vêtus d'un épais
manteau apostrophaient un mendiant vautré dans la neige et
s'écriaient : " Nous avons gagné ".
Singulier raccourci du malentendu qui a marqué ces années.
Après 1989 en effet, le capitalisme s'est présenté
aux yeux de l'humanité sous les traits du vainqueur radieux.
Conjointement avec les Droits de l'homme, il allait enfin, en l'absence
d'adversaires crédibles, répandre partout ses bienfaits,
élever la planète à un niveau de civilisation
inégalé. L'Europe et l'Amérique, toutes à
la célébration de leur exploit, s'enfonçaient
alors dans un assoupissement préjudiciable, à peine
troublé par la guerre du Golfe et le conflit en ex-Yougoslavie.
Il fallut vite déchanter :
non seulement l'économie de marché n'a pas tenu ses
promesses, laissant au bord de la route des centaines de millions
d'hommes, mais elle apparaît comme une simple machine à
produire des biens sans autre finalité que plus de biens
encore. Quand le capitalisme échoue, il nous révolte
par les détresses qu'il entraîne ou maintient ;
quand il réussit, il nous hérisse par une profusion
de laideur et de pacotille. Entassement de marchandises superflues
comme si le consumérisme effréné était
devenu l'idéal ultime de la civilisation occidentale. Avec
pour corollaire des individus centrés sur eux-mêmes,
faiblement concernés par le monde et ne voyant dans la politique
qu'une annexe de la gestion des entreprises France, Allemagne, Italie,
Espagne. Double mouvement : on en veut à la prospérité
de n'être que la prospérité, c'est-à-dire
triviale ; on lui en veut de ne pas s'étendre à
tous. Non seulement les fruits du progrès ne sont pas équitablement
répartis mais ils sont empoisonnés, nocifs en termes
de gaspillage et de pollution. Près de treize ans après
la ruine du soviétisme et puisqu'une certaine forme de chantage
au monstre totalitaire n'est plus possible, le capitalisme fait
l'objet d'une profonde ambivalence : il est le seul oxygène
que nous respirions désormais, mais ses performances, ses
reculs sont scrutés avec plus d'inquiétude que jadis.
Nous le subissons autant que nous y consentons sans pour autant
adhérer aux fables dont il enveloppe sa marche en avant.
LES DAMNÉS DE L'ABONDANCE
Jamais en effet les disparités
n'ont été aussi fortes sur un fond d'enrichissement
spectaculaire. On connaît les chiffres dans leur redoutable
monotonie (même si certains peuvent les contester) :
malgré une forte croissance des pays en développement,
20 % des 6 milliards d'habitants sur terre subsistent
avec moins d'un dollar par jour et un enfant sur quatre souffre
de malnutrition dans le Sud. Si les avancées techniques ont
permis de vaincre les famines, de juguler les principales maladies,
d'allonger la durée de vie, si " la pauvreté
a davantage reculé dans le monde durant les cinquante dernières
années du XXe siècle qu'au cours des
500 voire des 5 000 années précédentes ",
il n'en reste pas moins que le revenu moyen en Afrique par habitant
a dramatiquement chuté depuis les années 60. D'après
la Banque Mondiale, 600 millions d'individus sont sans domicile
fixe et si rien ne change d'ici à 2010, plus de 1,4 milliard
d'habitants vivront sans accès à l'eau potable et
au tout-à-l'égout. Enfin, en 1998 les 350 personnes
les plus fortunées de la planète représentaient
un patrimoine supérieur au revenu annuel cumulé de
près de la moitié de la population du globe.
Les mêmes disproportions
se constatent dans les pays développés : en 1969,
Raymond Aron, reprenant et nuançant une prédiction
de l'économiste américain d'origine autrichienne Joseph
Schumpeter, estimait qu'en un demi-siècle, la croissance
éliminerait d'elle-même la pauvreté des 20 ou
30 % de la population située au bas de l'échelle
sociale. Or, si depuis le début des années 90,
le PIB a augmenté de plus de 20 % dans une contrée
comme la Grande-Bretagne, le nombre des pauvres relatifs (c'est-à-dire
par rapport au niveau de vie) y aurait augmenté d'un million
dans le même temps. A la fin des années 80, l'ouvrier
américain avait perdu le bénéfice de trente
années de prospérité : " Le
pouvoir d'achat de son salaire était revenu au niveau qui
était le sien au tout début des années 60 "
(Daniel Cohen). Et en 1998, les 2,7 millions d'Américains
les plus fortunés possèdent autant que les 100 millions
les plus pauvres. Quant aux perspectives de rattrapage, elles seraient
quasiment nulles : sur Internet, des jeux permettent de calculer
le nombre de siècles que devrait vivre un smicard pour atteindre
un an de salaire des plus gros. Il y a quelques années, le
gourou du management Peter Drucker estimait que l'écart tolérable
des rémunérations devait se situer dans une échelle
maximale de 1 à 20. Elle oscillerait plutôt de
nos jours de 1 à 150 dans certaines entreprises, au risque,
comme le disent les auteurs chrétiens, de rompre le sens
de la communauté humaine et de voir le marché se détacher
de sa base sociologique, les classes moyennes, qui redoutent de
part et d'autre de l'Atlantique leur paupérisation et envisagent
avec terreur le spectre de la dégringolade.
On le sait, la prépondérance
nouvelle des marchés financiers, la révolution technologique,
le passage d'un capitalisme managérial à un capitalisme
patrimonial où les actionnaires font la loi au détriment
des salariés, expliquent en grande partie la situation. D'où
la stagnation des revenus du travail, la déconnexion entre
la croissance et le rythme des valeurs boursières, le grippage
de la mobilité sociale, la fin du contrat noué après
1945 et qui assurait à chacun la garantie de l'emploi autant
que la protection de la puissance publique. Comme si tous les acquis
postérieurs à la Seconde Guerre Mondiale avaient été
gommés au profit d'une société plus froide,
hostile aux faibles et souriante aux nantis. Comme s'il fallait
tout recommencer, réinitier une nouvelle lutte pour la vie
et la dignité. Retour à la case départ, aux
balbutiements du mouvement syndical et ouvrier, mais sans les illusions
qui portaient alors militants et agitateurs. Retour d'un capitalisme
dur, impitoyable aux inutiles, multipliant les emplois sous-qualifiés
et peu rémunérés, système d'autant plus
brutal qu'il n'est plus traversé par la perspective d'un
au-delà meilleur. Entre riches et pauvres, les différences
de revenus, comme au XIXe siècle, retrouvent
peu à peu l'épaisseur de différences quasi
métaphysiques comme si une théologie implacable sauvait
les uns et rejetait les autres... Alors que la modernité
en principe n'enferme personne dans sa condition d'origine et décrète
nulles et non avenues les frontières de classe, de sexe,
de race, de naissance, le mur de l'argent recrée inévitablement
des barrières de caste. Rigueur, modération pour les
salariés, tolérance et allégement d'impôts
pour les privilégiés : c'est sur ce programme
promettant une réduction fiscale de 1 350 milliards
de dollars sur 10 ans, dont environ 40 % profiteraient
au 1 % des Américains les plus fortunés, qu'a
été élu le candidat républicain George
W. Bush à la Maison-Blanche en novembre 2000, après
huit ans d'administration démocrate.
L'ARISTOCRATIE DE LA RENTE
Pitié pour les
nababs : ces derniers s'imposent comme les nouveaux rois de
notre temps, se moquant des lois ordinaires, jouissant d'un pouvoir
et d'un prestige démesurés, s'accommodant de tous
les régimes pourvu qu'ils y vivent à leur guise. Qu'ils
ressortent du showbiz, du sport ou de la finance, ils forment une
élite transnationale qui parle le nouvel espéranto
planétaire, le wallish, l'anglais de Wall Street,
et habite le royaume envoûtant de l'opulence et du divertissement
de luxe. Une aisance privée inconcevable voisine avec un
dénuement affligeant ou des services publics déplorables
comme dans certains pays anglo-saxons. Et tout cela au nom du vieux
principe utilitariste du plus grand bonheur pour le plus grand nombre,
" chacun comptant (en principe) de manière égale "
(Jeremy Bentham). La théorie des miettes fait que des parcelles
du pactole tombent de la table des plus huppés et contribuent
sans conteste à l'amélioration indirecte du sort des
plus démunis. Mais le fossé entre les uns et les autres
s'agrandit. Le problème n'est pas économique, il est
politique puisque la répartition des revenus dépend
toujours de la répartition du pouvoir (John K. Galbraith).
Quant à la transparence
toute relative des hauts revenus, présentée en France
comme un progrès démocratique, alors qu'elle est de
règle aux Etats-Unis où l'on est fier de dire publiquement
ce que l'on " pèse ", elle a aussi pour
résultat d'écraser les petits sous le poids des honoraires
faramineux de leurs dirigeants. Là où jadis un reste
de scrupules poussait les dominants, surtout dans les pays de culture
catholique, à la discrétion, voire à la tartufferie,
c'est désormais le règne de l'ostentation. Nul besoin
de se cacher, le peuple doit intérioriser l'écart
qui le sépare des dieux de ce monde dont les gages ne sont
pas toujours liés aux compétences ou aux performances.
(En réalité, ce qui retient notre patronat de divulguer
ses gains, c'est moins la pudeur que la crainte de paraître
ridicule vis-à-vis de ses homologues anglo-saxons mieux payés.)
En dépit des beaux principes du gouvernement d'entreprise
qui place les élus sous le contrôle des actionnaires,
la monarchie des PDG a le cuir résistant et continue à
pratiquer l'omerta. Partout le " capitalisme de copinage "
exerce ses ravages, en Europe et au Japon, mais aussi en Amérique
à travers le lobbying ou l'échange de services mutuels
entre un particulier fortuné et un politicien influent qui
se trouve admis peu à peu dans le réseau des possédants
et finit par ne plus voir le monde qu'à travers leurs yeux
et leurs soucis. Il s'en faut donc de beaucoup que les plus méritants
touchent les émoluments les plus élevés :
" Si les marchés imposaient vraiment une discipline,
les personnes qui travaillent dur ne seraient pas pauvres et les
spéculateurs en général ne seraient pas riches "
(James K. Galbraith). L'argent ne va pas au mérite mais
à la puissance et au désir ; quiconque capte
les désirs capte aussi les ressources. Adam Smith estimait
qu'un travail ingrat ou dangereux devait être mieux payé,
et l'utopiste français Charles Fourier que l'échelle
des rémuérations devait être inversement proportionnelle
à l'intérêt du labeur : très haute
si ce dernier est pénible, très basse s'il est passionnant.
A l'évidence nous n'avons pas suivi leurs conseils. Apprendre
qu'un PDG touche 500 fois le salaire moyen de ses employés
ou qu'un autre est rétribué l'équivalent du
salaire de 15 000 ouvriers mexicains (comme s'en est indigné
John Sweeney, président de l'AFL CIO, au printemps 2001 à
propos de Jack Welch, ex-patron de General Electric), c'est comprendre
qu'on a quitté depuis longtemps une simple logique entrepreneuriale
pour entrer dans un rapport de type féodal. Plus que jamais
se vérifie l'axiome sadien selon lequel être riche,
c'est d'abord se réjouir de ce que les autres n'ont pas,
s'enchanter de ce que tant d'hommes soient privés de ce que
l'on possède. C'est moins accumuler pour soi que soustraire
à autrui. L'argent, c'est entendu, sert à acheter
de la distance sociale mais pour mieux la marquer : il reste
relié à ce dont il s'éloigne, il faut le spectacle
repoussant de la piétaille pour se régaler de ne pas
en faire partie. Nul besoin d'être grand clerc pour comprendre
que les classes dominantes trahissent les règles qu'elles
affichent, usent et abusent des protections pour conserver leurs
rentes : les critiquer, c'est d'abord les rappeler à
la norme du marché, au credo libéral qu'elles piétinent
allègrement. De là un malaise général
face à un système qui ne cesse de violer ses propres
lois, parle concurrence et produit des monopoles, chante la transparence
et tolère des paradis fiscaux quand il ne les encourage pas
dans le commerce entre Etats.
Et alors, objectera-t-on ?
Qu'importe que le fossé augmente pourvu que les plus pauvres
voient leurs revenus s'accroître ? Il faut retourner
la question : pourquoi l'enrichissement général
devrait-il toujours se traduire par un surplus d'inégalités ?
Car depuis les Trente Glorieuses qui avaient donné à
tous l'espoir d'une ascension rapide, c'est la tolérance
aux disparités qui a baissé. La comparaison incessante
des nations, des peuples et des catégories fait que tout
se sait immédiatement et ne se supporte plus. Les dénivellations
sont ressenties plus cruellement. A quoi bon jouer le jeu si
nous n'y trouvons pas notre intérêt ? Ce qui
a été accompli rend plus odieux encore ce qui a été
perdu aujourd'hui ou ce qui reste à faire demain. Sans possibilité
de promotion, pas de démocratie ni de paix sociale. Si la
petite bourgeoisie craint sa prolétarisation et la moyenne
son déclassement, alors c'est tout le contrat social qui
est brisé. Encore une fois, les défavorisés
actuels le sont moins qu'il y a un siècle ou que leurs équivalents
dans certains pays du Sud. Cela ne les console en rien : c'est
vers le haut qu'ils regardent, vers les catégories les plus
aisées. A partir d'un certain point, la pauvreté équivaut
à la servitude, même si les taux de revenus nous semblent
raisonnables : c'est qu'elle est un rapport social, elle est
symbolique avant d'être statistique. La mesurer uniquement
en termes de PNB, c'est commettre un contresens. Le dénuement
est d'abord privation de libertés parce qu'il est " privation
de capacités " (Amartya Sen). Il se traduit par
l'humiliation, la difficulté ou l'empêchement de se
soigner, d'éduquer ses enfants, de se projeter dans l'avenir,
la gêne de se montrer en public, la condamnation à
une certaine forme d'anonymat, d'obscurité. Et cette indigence
relative par rapport au passé ou à d'autres situations
géographiques peut être ressentie comme absolue par
ceux qui en pâtissent. Enfin, en admettant que les riches
méritent leur fortune e que leur arrogance soit due à
leur génie particulier, peut-on en déduire que les
pauvres méritent leur disette ? Et qu'à moins
de 1 500 euros par mois, il n'est que des inaptes, des
archaïques, des incapables ?
L'ENFERMEMENT A` L'AIR LIBRE
Partout dans notre Occident
radieux revient le spectre de la pénurie inscrite au cœur
d'une profusion inouïe, partout s'enracine chez les jeunes
générations l'idée qu'on ne travaille plus
pour gagner sa vie mais assurer sa survie, sans aucune des garanties
que l'Etat-providence offrait jusqu'au milieu des années
80. Comment être loyal à son entreprise quand on peut
être débarqué du jour au lendemain par le caprice
des actionnaires ; quand on accomplit pour des sommes dérisoires
des tâches pénibles qui peuvent en précéder
d'autres moins gratifiantes encore ? C'est tout l'univers du
travail qui est affecté d'un certain nombre de mutations :
non seulement la stabilité de l'emploi n'existe plus mais
la polyvalence informatique a produit un nouveau stakhanovisme qui
chasse les temps morts, comprime les tâches sur une même
personne et place les employés sous tension. De là,
comme le notent tous les observateurs, l'usure très rapide
des cadres et des dirigeants pour qui rien n'est acquis : toute
somnolence sur le mol oreiller de la routine leur est fatale (" on
ne fait pas de vieux os sur les marchés " J.-M. Messier),
la concurrence soumet tous les acteurs à des horaires exténuants,
à des reconversions mentales acrobatiques. Alors que l'ancienneté
devient souvent un handicap et que dans certains secteurs de pointe,
le temps de compétence d'une personne ne dépasse guère,
paraît-il, celui d'un top-model ou d'un athlète professionnel,
seuls en réchappent ceux qui sont prêts à tout
sacrifier – et d'abord leur vie privée. Comment s'étonner
dans ces conditions que de plus en plus de gens en Europe (mais
pas aux Etats-Unis) soient séduits par le projet d'une réduction
du temps de travail au profit d'autres modes d'épanouissement ?
Même si le bureau, l'atelier, l'usine restent des lieux de
vie commune, ce qui s'atténue, c'est le concept d'une carrière
correspondant au niveau des dilômes, c'est aussi la vision
classique du labeur comme patiente maturation et transformation
de soi, coopération harmonieuse avec le temps pour devenir
le meilleur dans une discipline. A la place prédomine l'idée
de la besogne comme marchandise jetable, petits boulots que l'on
accepte ou que l'on quitte sans états d'âme comme si
l'emploi était devenu une part annexe de l'existence et la
main-d'œuvre une simple variable d'ajustement. De là ce paradoxe :
tandis que les classes laborieuses aspirent de plus en plus au temps
libre, les hautes sphères se tuent à la tâche
et brandissent le surmenage comme signe de puissance. En ce début
du XXIe siècle, les masses adopteraient peu
à peu le mépris aristocratique du travail alors que
les élites embrasseraient avec délectation l'esclavage
laborieux jadis réservé à la plèbe.
Avec ce risque évident : en se réappropriant
le travail, les maîtres se réapproprient aussi les
destinées de la nation et finiront par entretenir tous les
autres, réduits à l'état de serfs divertis.
Si l'on ajoute à
cela l'ébriété boursière qui rebondit
à chaque " dégraissage " et régule
les humeurs au rythme du Nasdaq ou du Nikkei – si bien qu'on
ne dit plus : Comment vas-tu ? mais Comment va la Bourse ? –
on comprend que prédomine un sentiment d'insécurité
générale. C'est peut-être cela qu'on baptise
du terme imprécis de " mondialisation ",
tarte à la crème du débat contemporain :
le sentiment d'être soumis à une loi d'airain qui pèse
sur tous sans être pour autant clairement formulée.
Peu importe qu'il s'agisse là en grande partie d'une mythologie
– la mondialisation, nous disent les historiens, était
déjà très forte, voire plus forte à
la veille de la Première Guerre mondiale – : même
fausse, une perception partagée par des dizaines de millions
de personnes devient vraie. Prédomine alors l'impression
d'être dépossédé de son destin, d'être
en butte à des puissances considérables, réelles
ou fantasmées, qui nous contraignent sans que nous puissions
leur échapper. La contraction du temps et de l'espace induite
par les nouvelles technologies entraîne l'abolition des
distances qui nous protégeaient des lointains, l'impossibilité
de répondre aux agressions du dehors. La mondialisation,
c'est d'abord un changement d'échelle, d'intensité,
de célérité. Elle traduit ce moment historique
où la terre prend conscience de ses limites et les hommes
de leur interdépendance écrasante. L'univers cesse
d'être l'espace commun de leurs échanges pour devenir
le lieu de leurs tourments réciproques : pareils à
des guêpes enfermées dans une bouteille et qui n'ont
d'autre solution pour survivre que de se piquer. Puisque tout communique
et que rien ne sépare les peuples les uns des autres, sinon
quelques heures d'avion ou de train, nous sommes privés de
l'éloignement nécessaire à toute relation.
Intolérable proximité du village global, là
même où il faudrait rétablir des écarts,
des intervalles pour que chacun retrouve sa place. Nul désormais
n'est à l'bri. Les lieux les plus sûrs, les plus retirés
sont déjà contaminés. La menace peut frapper
partout, à tout instant, sous forme de catastrophe écologique,
nucléaire, chimique, terroriste. Nous en savons assez sur
les autres pour nous méfier d'eux ou les ridiculiser, pas
assez pour les aimer ou nous sentir solidaires de leurs épreuves.
L'ouverture promise par la modernité – la possibilité
merveilleuse de sortir du local, de la famille, du pays natal –
se résout en un nouvel enfermement. Non pas élargissement
de l'horizon mais appréhension de l'horizon comme clôture.
Nous voici condamnés en quelque sorte à partager le
globe avec six milliards de nos congénères.
La mondialisation,
c'est d'abord la mondialisation du doute quant à ses bienfaits :
elle entraîne un mimétisme flou qui se propage avec
la rapidité de l'éclair et colporte les bonnes comme
les mauvaises nouvelles. Et si le mieux-être profite d'abord
aux favorisés, le ressac frappe tous les pays sans distinction.
Nous voici submergés sous des réquisitions abstraites :
se moderniser, se libéraliser, s'arracher aux habitudes,
à la routine pour être les mieux placés dans
la course. Autant d'ordres que la " mondialisation "
nous impose au prix de grandes souffrances. S'il fallait la caractériser
d'un mot nous dirions : similitude de condition sans communauté
de destin. Quand on sait qu'à peine 10 % de la population
du globe produit et consomme 70 % des biens et services ;
qu'en l'an 2000, 65 % des êtres humains n'avaient pas
le téléphone, 40 % pas l'électricité,
sans parler du fossé informatique – un internaute pour
2 000 personnes en Afrique subsaharienne, un pour trois
aux Etats-Unis – on comprend que dans mondialisation, il y
a un mot de trop, c'est " monde ", alors qu'elle
laisse en déshérence des pans entiers de la planète.
D'où le caractère fluide de la nouvelle contestation
dont le vague fait aussi la richesse : il est clair que le
but de ce mouvement, en dépit des apparences, est moins de
combattre la mondialisation que de la réaliser. Jouer des
mêmes armes qu'elle pour l'emmener ailleurs, l'achever, loin
de cette caricature d'universel qu'elle reste pour l'instant, et
accomplir enfin cette unification du genre humain que s'étaient
proposée les Lumières.
UN FATALISME ENJOUÉ
Une occasion historique
formidable a été perdue lors de la chute du Mur, alors
que notre capacité de rendre cette planète un peu
meilleure et plus humaine était à notre portée.
Toutes les barrières politiques, militaires ayant été
levées, le champ des possibles paraissait immense. Mais nos
sociétés, ivres de leur suprématie, ont sombré
dans une mortelle fatuité, oubliant, comme certains d'entre
nous l'avaient dit à l'époque, que la chute du communisme
n'était pas la victoire de la démocratie mais la défaite
de l'un de ses adversaires.
Prévaut depuis
l'idée d'un formidable marché de dupes : l'éden
proclamé a tout d'un purgatoire, les merveilleux lendemains
ont tourné à la dépression post-totalitaire.
Le credo libéral si séduisant : ne pas appauvrir
les riches mais enrichir les pauvres, connaît quelques ratés.
Nous avons été floués : comme si
la fortune, implacable divinité, exigeait son lot de sacrifiés.
D'autant qu'il s'agit toujours en économie de " victimes
propres ", objets de mécanismes abstraits, anonymes,
pour lesquels nul n'est responsable.
Sur ce tableau d'ensemble,
la nouvelle économie (dont on a enterré un peu vite
la fécondité) est venue poser au tournant du siècle
la touche supplémentaire de l'idylle : s'appuyant sur
la république des actionnaires (12 % des ménages
en France, 70 % en Amérique), elle a privilégié
l'autonomie et la convivialité. Elle entendait incarner,
avant le krach, le stade ultime de la libre entreprise ; initier,
grâce au Net, une croissance indéfinie, un cycle vertueux
débarrassé de tout risque de crise. Elle se voulait
fun, sympa, divertissante, inaugurer une sorte de funky business
qui aurait réconcilié le travail, le jeu et le rythme.
Nouvelles entreprises " cool " où le
sourire et l'humour font partie des arguments de vente : tu
seras peu payé mais tu auras le droit de tutoyer ton patron,
de venir travailler en skate-board ou en jeans. Cette euphorie qui
s'est inversée depuis en dépression avait tout d'un
ultimatum : suivez-nous ou disparaissez. Terrorisme de l'inéluctable :
l'Histoire a tranché, il faut s'en accommoder. Une nouvelle
ligne de partage oppose les archaïques aux novateurs, les branchés
aux ringards, les connectés aux déconnectés.
Les prolétaires de demain seront bien sûr hors-ligne,
hors de la terre promise du cyberespace.
Car la nouvelle économie,
dont l'originalité se situe dans la conception des biens
plutôt que dans leur fabrication (Daniel Cohen), se contente,
comme l'ancienne, de redistribuer autrement gagnants et perdants :
si elle donne à la " caste électronique "
et à des gens très jeunes la possibilité d'accéder
au statut de " millionnaires minute " (à
l'été 2001, plus de 80 000 auraient déjà
disparu dans l'effondrement des valeurs Internet), si elle relance
l'innovation, elle laisse derrière elle, comme à chaque
changement du capitalisme, son lot de sacrifiés pour qui
l'avenir a forcément le visage du malheur. Elle a surtout
prouvé qu'elle était avant tout un acte de foi et
mis en évidence le caractère irrationnel de la " science "
économique. Le plus inquiétant dans cette situation,
c'est peut-être le désarroi des experts : ils
ont beau aller chercher auprès de la morale, de la politique,
de la philosophie de beaux principes pour nous faire admettre la
validité du bouleversement actuel, ils manifestent un singulier
mélange d'ignorance et de suffisance. Inaptes à comprendre
la conjoncture, ballottés, tout comme de vulgaires pékins,
par les yoyos boursiers, ils savent tout, ne prévoient rien,
se trompent souvent et paient rarement les pots cassés. Leurs
aimables divagations n'auraient aucune importance si elles n'étaient
assénées avec le sérieux et l'autorité
d'un Panzer. Comme si l'économie mondiale était un
bolide fou fonçant à l'aveuglette dans le brouillard
avec la bénédiction de grands prêtres multipliant
vœux pieux et formules propitiatoires. (Certains courtiers de Wall
Street s'attachent les services de prétresses vaudoues afin
de " nettoyer leurs sites des forces maléfiques ".)
De là le pathos contemporain qui est celui d'un fatalisme
enjoué : il faut accepter l'ordre supérieur
du marché, ne rien faire pour l'entraver. Lui seul sait ce
qui est bon pour nous-mêmes, même si au premier abord
cela paraît désagréable : des maux qu'il
procure sortira toujours un bien. Telle est la sainte loi des Ecritures!
Nos sociétés
n'ont plus l'excuse des régimes communistes pour justifier
leurs manquements ou leurs imperfections. C'est désormais
à l'aune de leur idéal qu'il faut les confronter.
Or, comparé à ses principes, notre monde reste indigne.
Tout l'enjeu des années à venir est là :
si le capitalisme détruit les conditions de notre adhésion
à sa logique, s'il entre en conflit avec ses propres valeurs
nous promettant un bien-être, une liberté qui ne viennent
pas, il perd la classe qui l'épaule et l'a porté au
pouvoir. Et s'il perd la bourgeoisie, la classe majoritaire aujourd'hui
en Occident, il se perd lui-même et met en péril tout
l'édifice démocratique. Les oscillations pendulaires
du jugement économique, passant de la félicité
hystérique à l'accablement, ne feront rien pour le
rendre plus populaire. Ce qui s'éteint lentement depuis 1989,
c'est la brève histoire d'amour que les Européens
et surtout les Français avaient nouée avec le capitalisme
à travers les performances des Trente Glorieuses (et que
Mitterrand avait concrétisée en réconciliant
la gauche avec l'entreprise à partir de 1983). S'il reste
le seul système en piste, il s'en faut de beaucoup qu'on
l'admire. On s'en accommode mais on ne l'aime pas, quels que soient
les efforts des uns et des autres pour rendre la potion moins amère.
On ne le déteste pas non plus, on s'y résout, sans
illusions, et c'est sur ce dégrisement que devraient s'appuyer
les nouvelles radicalités plutôt que de rejouer l'improbable
scénographie du Grand Soir.
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