Premiers chapitres

PASCAL BRUCKNER
L'EUPHORIE PERPETUELLE
Essai sur le devoir de bonheur
essai
Né en 1948, romancier et essayiste, Pascal Bruckner est l'auteur, entre autres, de La Tentation de l'innocence (Prix Médicis de l'essai en 1995) et Les Voleurs de beauté (Prix Renaudot en 1997). Il a publié récemment chez Grasset, un conte : Les Ogres anonymes (1998).

Chapitre I
LA VIE COMME SONGE ET MENSONGE

" Ce monde n'est qu'un pont. Traverse-le mais n'y construis pas ta demeure. "
Henn. Apocryphes, 35.
" Heureux les affligés car ils seront consolés. "
Les Béatitudes.

 

 UN CHRÉTIEN EST UN HOMME DE L'AUTRE MONDE (Bossuet)

n procédait au xve siècle en France et en Italie à des autodafés collectifs où sur " des bûchers de plaisir " les hommes et les femmes de leur plein gré et en signe de renoncement aux vanités venaient jeter aux flammes cartes à jouer, livres, bijoux, perruques, parfums 1. C'est qu'en cette fin du Moyen Age, taraudée par une forte passion de la vie, le doute n'était pas permis : il n'est de plénitude qu'en Dieu et hors de Dieu que tromperie et dissimulation. Il fallait donc à tout instant rappeller aux mortels l'insignifiance des plaisirs humains en comparaison de ceux qui les attendent auprès de Notre-Seigneur.
Contrairement au célèbre aphorisme de Saint-Just, le bonheur n'a jamais été une idée neuve en Europe et dès les origines, fidèle à son héritage grec, le christianisme en a reconnu l'aspiration. Simplement il l'a mis hors de portée de l'homme, au Paradis terrestre ou dans les cieux (le xviiie siècle se contentera de le rapatrier ici-bas). Nous nous souvenons tous d'avoir été heureux avant la chute, dit saint Augustin ; et il n'est de bonheur que dans la réminiscence parce qu'au fond de la mémoire, c'est la source vivante de Dieu que nous retrouvons. Et Pascal dissertant sur nos vains moyens d'accéder au bien suprême : " Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide ? "
Cette trinité temporelle chrétienne sera reprise ensuite par tous les auteurs croyants ou agnostiques : le bonheur est de jadis ou de demain, dans la nostalgie ou l'espérance, jamais d'aujourd'hui. S'il est légitime de tendre vers cet état ce serait folie que de vouloir l'accomplir en ce monde. Créature déchue, l'homme doit d'abord racheter la faute d'exister, travailler à son salut. Et le salut est d'autant plus angoissant qu'il se gagne en une seule fois, comme l'avait noté Georges Dumézil : pour le chrétien, pas de seconde chance au contraire de l'hindou ou du bouddhiste livrés au cycle des réincarnations jusqu'à ce qu'ils gagnent la délivrance. C'est dans l'intervalle étroit de ma résidence sur terre que se joue le pari de l'éternité et cette perspective donne à l'accident temporel que je représente l'allure d'un véritable défi. Il est typique de la chrétienté qu'elle ait dramatisé à l'excès cette existence en la plaçant sous l'alternative de l'Enfer et du Paradis. La vie du croyant est un procès qui se tient tout entier devant le Juge divin. " Tout le mal que font les méchants est enregistré et ils ne le savent pas ", disent les Psaumes. Nos écarts, nos mérites s'inscrivent heure après heure dans le grand livre des comptes avec solde débiteur ou créditeur. Même si les pécheurs, les femmes infidèles, les hommes corrompus " se couvrent de toutes les ombres de la nuit, ils seront découverts et jugés " (Bossuet). Terrible disproportion : une petite erreur humaine peut entraîner un châtiment éternel mais à l'inverse tous les maux dont nous souffrons peuvent trouver leur récompense au-delà si toutefois nous avons mené une existence agréable à Dieu. Reçu ou recalé : le Paradis a toute la structure de l'institution scolaire.
Car la logique du salut, si elle postule une relative liberté du croyant qui peut se perfectionner ou succomber aux passions mondaines, est loin de constituer une voie rectiligne. Elle est de l'ordre du clair-obscur et le plus sincère des fidèles vit sa foi comme une pérégrination dans un labyrinthe. Parce qu'il est à la fois tout proche et infiniment loin, Dieu est un chemin à parcourir, semé d'embûches et de chausse-trappes. " Dieu n'est bien connu que quand il est connu comme inconnu ", disait saint Thomas. Il nous faut donc séjourner ici-bas selon les lois d'un autre monde et cette terre qui nous éblouit de ses mille sortilèges est à la fois l'ennemie et l'alliée du salut. C'est pourquoi si cette vie ne peut usurper la dignité qui seule appartient à Dieu, elle n'en possède pas moins un caractère sacré, elle est un passage obligé, la première étape de la vie éternelle. Le temps pour le chrétien n'est pas une assurance prise sur l'au-delà mais une tension faite d'angoisses, de doutes, de déchirements. L'espérance de la rédemption ne se distingue donc pas d'une inquiétude fondamentale. " On n'entend rien aux ouvrages de Dieu si on ne prend pas pour principe qu'il a voulu aveugler les uns, éclairer les autres. (…) Il y a toujours assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés et assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables " (Pascal). Et lorsque Luther substitue au salut par les œuvres le salut par la foi - Dieu seul décide souverainement si nous serons sauvés ou damnés quoi que nous fassions ou voulions - il maintient pour les élus un élément d'incertitude. Ceux-ci ne sont jamais sûrs d'avoir été choisis même s'ils attestent leur ferveur par des actes pieux. Quelle que soit sa conduite le pécheur ne peut jamais racheter sa dette envers Dieu, seulement compter sur son infinie miséricorde. En d'autres termes, le salut est une porte étroite alors que la route qui mène à la perdition est " large et spacieuse 1 " (Matthieu 7, 13).
Au regard de cette exigence terrible, gagner l'éternité ou sombrer dans le péché, que pèsent les petits bonheurs de la vie ? Rien ! Ils ne sont pas seulement éphémères et trompeurs - " Le monde, pauvre en effets, est toujours magnifique en promesses " (Bossuet) -, ils nous détournent du droit chemin, nous jettent dans une déplorable servitude à l'égard des biens de cette terre. " Toute opulence qui n'est pas mon Dieu m'est disette ", écrivait magnifiquement saint Augustin. Double anathème jeté sur les plaisirs : ils sont risibles en regard de la béatitude qui nous attend au ciel et ils donnent l'image d'une permanence, d'une fermeté qui n'appartient qu'à l'ordre divin. Ils représentent le mauvais infini de la concupiscence, image inversée du bonheur céleste. L'erreur des hommes en l'occurrence, c'est de tenir un non-être pour un être. Car les joies mondaines sont pulvérisées par la perspective terrible de la mort, laquelle, dit encore Bossuet, " offusque tout de son ombre 1 ". C'est elle qui fait de la santé un sursis, de la gloire une chimère, des voluptés une infamie et de la vie un songe doublé d'un mensonge. La mort ne vient pas de loin mais du plus intime, elle s'insinue dans l'air que nous respirons, dans la nourriture que nous ingérons, dans les remèdes avec lesquels nous tentons de nous en protéger. Et Pascal : " La mort qui nous menace à chaque instant doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être ou anéanti ou malheureux. " Disqualifier toute l'existence sous la lumière du tombeau, c'est souligner que nous sommes dès le jour de notre naissance plongés dans un engourdissement dont l'agonie nous tirera. La vie est un sommeil dont il faut s'éveiller : cette métaphore issue de l'Antiquité et omniprésente dans la pensée chrétienne fait de la mort une échéance fatale à tous les sens du terme. Car il y a trois morts en quelque sorte : la disparition physique proprement dite ; la mort dans la vie pour ceux qui vivent en état de péché, c'est-à-dire de désunion d'avec Dieu, de deuil spirituel (on représente dans certaines églises bretonnes l'Enfer comme un lieu froid, glacé, le lieu de la séparation) ; enfin la mort comme libération et passage pour les justes. Elle n'est pas un gouffre mais une porte qui nous conduit au Royaume et rend l'âme " capable de jouir d'une infinité de contentements qui ne se trouvent point en cette vie 1 ". Il est absurde de craindre notre anéantissement puisqu'en nous affranchissant du corps et de ses égarements, il constitue le début d'une aventure inouïe, celle du Jugement dernier et de la Résurrection dans l'éternité.
Tel est donc le calcul chrétien : opposer à la peur bien naturelle de la souffrance et du décès la peur plus grande encore de la perdition. Et promettre une récompense aux misères de ce bas monde par une rétribution dans l'au-delà, seule manière de mettre fin au scandale de la prospérité du méchant et de l'infortune du juste. Placements et déplacements sur un bien ou un mal immatériel - le Paradis ou l'Enfer - pour mieux jeter un voile pudique sur les épreuves bien réelles d'aujourd'hui. Renoncer aux faux prestiges du monde, c'est être en droit d'espérer une gratification démesurée au ciel. Calcul subtil qui habille la résignation d'un vêtement de lumière : puisque " nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon ", j'abandonne des jouissances concrètes, immédiates pour une hypothétique volupté future. A quoi bon grappiller quelques instants de joie sur cette terre au risque de griller pour toujours chez Satan ? Le grand crime, tous les hommes d'Eglise y insistent, ce n'est pas d'être tentés par les fruits du monde, c'est d'y être attachés, c'est de connaître un tel esclavage à leur égard qu'on en oublie le lien fondamental avec Dieu. Si nous ne voulons pas déchoir, c'est " à l'affaire de l'éternité que doivent céder tous les emplois " (Bossuet) puisqu'il " n'y a de bien en cette vie que dans l'espérance d'une autre " (Pascal). Dans tous les cas le pathos du salut doit l'emporter sur le souci du bonheur.
Une telle démarche, heureusement, n'a pas toujours été placée sous le signe d'un " ou bien, ou bien " intransigeant. C'est la fonction des sacrements, surtout celui de la pénitence, que de soulager le fidèle d'une terrible tension et de lui permettre d'alterner la faute, le repentir, l'absolution dans un va-et-vient qui scandalisa Calvin mais aussi Freud 1. Ce fut surtout le génie de l'Eglise que d'inventer sous la pression populaire et en réponse aux millénarismes la notion de Purgatoire au xiie siècle, grande salle d'attente, tiers-lieu entre l'Enfer et le Paradis qui autorise ceux dont la vie fut médiocre, ni tout à fait bonne ni tout à fait mauvaise, à éponger leurs arriérés envers le Très-Haut. Cette classe de rattrapage posthume donnait aussi aux vivants le moyen d'agir sur les défunts et de dialoguer avec eux grâce à leurs prières. Le Purgatoire n'a pas seulement atténué le terrible chantage auquel se livrait l'Eglise auprès des croyants en les soumettant à la tenaille de la libération ou de la damnation (il faut se souvenir que l'Enfer dans sa version terrifiante et incandescente est une invention de la Renaissance et non du Moyen Age 1). Il a aussi instauré tout un système de " mitigation des peines 2 ", il a introduit dans la foi la notion de marchandage avec tous les excès que l'on connaît et qui provoquèrent la fureur des réformés, indignés de voir Rome se livrer à des trafics d'indulgences, c'est-à-dire une institution humaine tirer des acomptes sur l'éternité, forcer en quelque sorte la main à Dieu 3. Grâce à lui le séjour terrestre s'adoucit, devient plus aimable. L'idée de l'irréversible s'éloigne ; une faute limitée dans le temps cesse d'entraîner une déchéance infinie. En modifiant " la géographie de l'au-delà ", le Purgatoire laisse ouverte une porte sur l'avenir, évite le découragement, " refroidit " l'histoire humaine. Grâce à ce tranquillisant psychologique, le pécheur ne sent plus les flammes de l'Enfer le talonner dès qu'il transgresse un interdit. L'expiation reste possible et le salut perd ce qu'il avait d'inhumain dans le dogme. La Réforme elle-même malgré son intransigeance doctrinale jouera comme une réhabilitation paradoxale de la vie terrestre par sa volonté d'incarner ici-bas les valeurs de l'autre monde. Luther demandait de fuir l'oisiveté et d'agir pour plaire à Dieu au motif qu'" un homme bon et juste fait de bonnes œuvres 1 " et confirme ainsi ses chances d'être sauvé.
De la même façon, il s'est développé au xviie et au xviiie siècle tout un christianisme accommodant qui n'a pas voulu choisir la terre contre le ciel mais les coupler l'un à l'autre. Loin d'être incompatibles, ils se succèdent et Malebranche, refusant les termes du pari pascalien, montrera le bonheur comme un mouvement ascensionnel qui va des plaisirs mondains aux jouissances célestes où l'âme voyage sans heurt jusqu'à l'illumination finale. Là où d'autres soulignaient une césure, il rétablit une continuité et dans une vision très moderne de la foi décrit l'homme porté par un même élan vers l'éternité et la quête des biens temporels. Désormais la Nature et la Grâce collaborent harmonieusement aux destinées humaines : un chrétien peut être un honnête homme, allier " la politesse à la piété 1 ", se consacrer à ses tâches quotidiennes sans perdre de vue la perspective du rachat. L'immortalité se démocratise, devient accessible au plus grand nombre. Le christianisme reste donc la doctrine d'une dévaluation relative et raisonnée du monde : en considérant cette vie comme un lieu de perdition et de salvation, il en fait l'obstacle et la condition de la délivrance et l'élève par là au statut de souverain bien ; il nous affranchit du corps mais le rétablit dans ses droits grâce à l'incarnation. Bref il affirme l'autonomie humaine au moment même où il la subordonne à la transcendance divine. Dans tous les cas, il demande au croyant, ballotté entre " les périls de la jouissance " et le refus de " l'enchanteresse et dangereuse douceur de la vie " (saint Augustin), d'assumer le sensible sans l'idolâtrer, sans ériger les choses du monde en absolus.

SUR LA FORMULE : ÇA VA ?

Comment allez-vous ? Les hommes dans l'histoire ne se sont pas toujours salués de cette façon : ils invoquaient sur eux la protection divine et l'on ne s'inclinait pas devant un manant comme devant un chevalier. Pour que la formule " ça va ? " apparaisse, il faut quitter la relation féodale et entrer dans l'ère démocratique qui suppose un minimum d'égalité entre des individus séparés, soumis aux oscillations de leurs humeurs. Une légende veut que cette expression, en français du moins, soit d'origine médicale : comment allez-vous à la selle ? Vestige d'un temps qui voyait dans la régularité intestinale un signe de bonne santé.
Cette formalité lapidaire, standardisée répond au principe d'économie et constitue le lien social minimal dans une société de masse soucieuse de réunir des gens de tous horizons. Mais elle est parfois moins de routine que d'intimation : on veut contraindre la personne rencontrée à se situer, on veut la pétrifier, la soumettre d'un mot à un examen approfondi. Où en es-tu ? Que deviens-tu ? Discrète sommation qui ordonne à chacun de s'exposer dans la vérité de son être. Car il y a intérêt que ça aille même si l'on ne sait pas où ça va dans un monde qui fait du mouvement une valeur canonique. En quoi le " ça va " machinal qui ne demande pas de réponse est plus humain que le " ça va ? " plein de sollicitude de celui qui veut vous mettre à nu, vous acculer à un bilan moral. C'est que le fait d'être désormais ne va plus de soi et nécessite une consultation permanente de son baromètre intime. Est-ce que je vais si bien après tout, est-ce que je n'enjolive pas ? De là que beaucoup éludent et coupent court, supposant à l'autre assez de délicatesse pour déchiffrer dans leur " ça va " un discret abattement. Terrible à cet égard cette locution du renoncement : " on fait aller " comme si l'on était réduit à laisser les jours et les heures circuler sans y prendre part. Mais pourquoi faudrait-il que ça aille après tout ? Tenus journellement de nous justifier, il arrive souvent que nous relevions d'une autre logique. Tellement opaques à nous-mêmes que la réponse n'a plus de sens même à titre de formalité.
" Tu as l'air en pleine forme aujourd'hui. " Tombant sur nous à la façon d'une coulée de miel, ce compliment a valeur de consécration : dans le face-à-face des radieux et des grincheux, je suis du bon côté. Me voici, par la magie d'une phrase, placé au sommet d'une hiérarchie subtile et toujours mouvante. Mais le lendemain un autre verdict tombe, impitoyable : " Comme tu as mauvaise mine. " Ce constat me fusille à bout portant, m'arrache à la position splendide où je me croyais installé pour toujours. J'ai démérité de la caste des magnifiques, je suis un paria qui doit raser les murs, cacher son teint brouillé à tous.
En définitive " comment ça va ? " est la question la plus futile et la plus profonde. Il faudrait pour y rétorquer avec exactitude procéder à un inventaire scrupuleux de son psychisme, à de minutieuses pesées. Qu'importe : il faut dire oui par politesse, civilité et passer à autre chose ou ruminer la question une vie entière et réserver sa réponse pour après.

LA SOUFFRANCE BIEN-AIMÉE

Qu'est-ce que le malheur pour le christianisme ? La rançon de la Chute, le passif que nous devons acquitter en raison du péché originel. A cet égard, les Eglises ont chargé la barque : non seulement elles fustigent l'ici-bas mais elles font de l'existence la réparation d'une faute qui nous souille tous dès la naissance parce qu'elle a contaminé l'innombrable descendance d'Adam et Eve. Tous coupables a priori même le fœtus dans le ventre de sa mère ; d'où l'urgence de baptiser les nouveau-nés. Mais de cette misère liée à notre imperfection, il serait irresponsable de désespérer. C'est par amour que le Seigneur a donné son fils unique afin qu'il délivre l'humanité du mal. Que l'emblème de cette religion soit un crucifié sur sa potence signifie que celle-ci a inscrit la mort de Dieu au cœur de son rituel. Jésus en agonisant devient " propriétaire de la mort " (Paul Valéry) et convertit celle-ci en joie. Deuil et résurrection : le fils de Dieu sur sa croix affirme le tragique de la condition humaine et la dépasse vers l'ordre surhumain de l'espérance et de l'amour. Sa passion permet ainsi à chaque malheureux de la revivre à son niveau et de participer à un événement fondateur plus vaste que lui. Même avili, il doit se charger de sa propre croix et trouver en Jésus un guide et un ami qui l'aide. A cette condition sa souffrance deviendra non une ennemie mortelle mais une alliée dotée d'un pouvoir de purification, de " renouvellement d'énergie spirituelle " (Jean-Paul II). Elle possède, comme l'a dit le philosophe Max Scheler, cette capacité unique de séparer l'authentique du futile, l'inférieur du supérieur, d'arracher l'homme à la confusion des sens, à la gangue grossière du corps pour diriger ses yeux vers les richesses essentielles 1.
Il ne suffit donc pas de subir la souffrance, il faut l'aimer, faire d'elle le levier d'une véritable transformation. Elle est cet échec qui mène à la victoire et comme le disait Luther c'est en damnant le pécheur que Dieu assure son salut. " Tout homme devient la route de l'Eglise spécialement quand la souffrance entre dans sa vie 1. " En quoi le christianisme récuse et l'héroïsme aristocratique et la morale stoïcienne qui commande d'encaisser deuils et maladies sans gémir et invite même le sage à subir la torture avec le sourire. Pascal fustigeait l'orgueil d'Epictète face au malheur où il voyait une affirmation insolente de la liberté humaine, inconsciente de son dénuement. Impossible comme les Anciens de se dérober au mal, de le contourner par toutes sortes de stratagèmes ou de s'exclamer de façon sacrilège tels les épicuriens : " La mort n'existe pas pour nous. " Il faut avouer son calvaire, crier son ignominie et du fond de cet avilissement remonter jusqu'à Dieu. " La souffrance sauve l'existence, disait Simone Weil, elle n'est jamais assez forte, assez grande. " Parce qu'elle nous ouvre les portes de la connaissance et de la sagesse, " elle est d'autant meilleure qu'elle est plus injuste 2 ".
D'où l'inévitable algophilie des christianismes protestant, orthodoxe ou catholique, ce souci très réel des malheureux qui va de pair avec une gourmandise pour le malheur. " Le Christ a enseigné à faire du bien par la souffrance et à faire du bien à celui qui souffre 3. " D'où ce besoin compulsif de faire main basse sur le malheur des autres comme si le sien ne suffisait pas (ainsi cette tentative du clergé polonais de transformer Auschwitz en un Golgotha moderne ou ce racolage des âmes auquel, à en croire certains journalistes, se livrait Mère Teresa dans ses mouroirs à Calcutta, quels que soient par ailleurs ses très grands mérites). Sans oublier ce goût prononcé pour le martyre, les corps démembrés, l'obsession du cadavre, de la charogne, de la pourriture dans un certain art chrétien, l'accent mis sur la nature excrémentielle du corps, et enfin l'esthétique du supplice et du sang chez les mystiques. Peu de religions ont insisté comme celle-ci sur l'ordure humaine, ont manifesté un tel " sadisme de la piété 1 ".
Même si l'Eglise catholique depuis Pie XII se montre plus compréhensive à l'égard de ceux qui endurent, pour elle c'est la souffrance qui constitue la norme et la santé une quasi-anomalie. Témoin cette réflexion de Jean-Paul II : " Lorsque le corps est profondément atteint par la maladie, réduit à l'incapacité, lorsque la personne humaine se trouve presque dans l'impossibilité de vivre et d'agir, la maturité intérieure et la grandeur spirituelle deviennent d'autant plus évidentes et elles constituent une leçon émouvante pour les personnes qui jouissent d'une santé normale 2 ". Il faut aimer l'homme mais d'abord l'humilier, le rabaisser. La souffrance, en nous rapprochant de Dieu, est l'occasion d'un progrès, elle perd ce qu'il y a de pire en elle : la gratuité. " A la question de Job : pourquoi la souffrance ? pourquoi moi ?, je n'obtiens de réponse, dit toujours Jean-Paul II, qu'en souffrant avec le Christ, qu'en acceptant l'appel qu'il me lance du haut de la croix : suis-moi 1. " Alors seulement dans ma misère je peux trouver la paix intérieure, la joie spirituelle. Le monde chrétien est peut-être cruel à nos yeux mais c'est un monde saturé de sens (comme le bouddhisme qui fait de la douleur le résultat des fautes commises dans les vies antérieures - selon la formule consacrée ce sont les flèches que nous avons tirées qui reviennent sur nous. Conception barbare mais éminemment consolatrice). Avec la religion la souffrance devient un mystère que nous ne déchiffrons qu'en souffrant. Etrange mystère par ailleurs grâce à quoi tout s'explique 2. Et les théologiens développeront des trésors de casuistique et de subtilité pour légitimer l'existence du mal sans porter atteinte à la bonté de Dieu.
On comprend alors l'importance de l'agonie ostentatoire à l'âge classique (et jusqu'au milieu du xxe siècle dans les campagnes). Il allait de soi jadis, quand l'habitat était commun, qu'un homme ne pouvait mourir qu'en public face au regard des autres et non pas seul comme aujourd'hui à l'hôpital. A travers l'épreuve ultime, le croyant trouvait l'occasion de solder ses comptes avec ses proches, de méditer sur ses péchés, de se détacher des liens terrestres avant d'embarquer pour l'invisible. " Il n'est pas honteux à l'homme de succomber sous la douleur, dit Pascal, il lui est honteux de succomber sous le plaisir. " L'agonie est capitale : elle permet au fidèle d'acquitter un dernier tribut envers ce bas monde, de quitter son corps, à travers la douleur, un peu comme un navire dont on trancherait une à une les amarres. Les râles, les affres doivent témoigner d'une vie tout entière tendue vers la dévotion et la charité.
Ainsi Bossuet fustige-t-il les tièdes dont la foi se réveille au seuil du trépas par l'expression d'un repentir tardif ; mais il multiplie les éloges sur la petite Henriette Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, qui, à 14 ans, sur le point de trépasser, appelle les prêtres plutôt que les médecins, embrasse le crucifix, réclame les sacrements et s'écrie : " O mon Dieu, n'ai-je pas toujours mis en vous ma confiance ? " " La merveille de la mort, écrit alors le prédicateur citant saint Antoine, c'est que, pour le chrétien, elle ne finit pas la vie, elle ne finit que ses péchés et les périls où il est exposé. Avec nos jours, Dieu abrège nos tentations, c'est-à-dire toutes les occasions de perdre la vraie vie, la vie éternelle alors que le monde n'est rien d'autre que notre exil commun 1. " Et l'on ne s'étonnera pas de lire sous la plume de Jean-Paul II évoquant l'euthanasie et les derniers instants un éloge " de la personne qui accepte volontairement de souffrir en renonçant à des interventions anti-douleur pour garder toute sa lucidité et si elle est croyante pour participer à la Passion du Seigneur " même si, et la nuance est de taille, un tel comportement héroïque " ne peut être considéré comme un devoir pour tous 1 ". L'Eglise de Rome, on le sait, accepte les soins palliatifs à condition qu'ils ne privent pas le mourant de la conscience de soi.
Il faut croire qu'un tel dispositif de justification de la souffrance était bien peu convaincant puisqu'il est apparu peu à peu, au cours des temps, comme le bréviaire de la résignation et de l'obscurantisme (y compris aux croyants qui sur ce point ont épousé les valeurs laïques). La découverte des alcaloïdes, l'usage des anesthésiques, la purification de l'aspirine et de la morphine ont balayé les affabulations des prêtres sur la douleur comme nécessaire punition divine. A dire vrai, le christianisme a suscité de lui-même la protestation qui devait le fragiliser. Une fois posée la notion de béatitude - fût-elle localisée au ciel - il a déclenché une dynamique qui devait se retourner contre lui. (Et les Béatitudes elles-mêmes dans les Evangiles, liées aux malédictions, ne sont pas une promesse d'apaisement mais de justice. C'est un appel au renversement du monde, une chance laissée à ceux qui tombent, aux déchus : les puissants seront jetés à terre, les misérables élevés au premier rang 2.)
Savoir qu'un tel état nous attend après la mort rend les hommes impatients d'en connaître quelques prémices ici-bas. Une puissante espérance en une vie meilleure se fait jour qui puise son énergie dans le texte même des Ecritures. On voudrait hâter la fin des temps quand le Messie reviendra et que l'accumulation des malheurs se renversera en joyeuse Apocalypse, on compte les années, les siècles qui nous séparent de ce terme et les calculs enflamment les esprits. A cet égard l'hérétique ou le millénariste ne sont rien d'autre que des lecteurs pressés qui prennent les mots de la Bible au pied de la lettre et croient en leur sens littéral. Ils s'appuient sur l'inflexibilité de Jésus pour contester les formes pétrifiées de l'institution ecclésiale. Le thème du bonheur vient du christianisme mais c'est contre lui qu'il s'épanouira. Comme l'avait noté Hegel le tout premier, cette religion contient en elle tous les germes de son dépassement et de la sortie du religieux. Son principal défaut pour les hommes de la Renaissance et des Lumières, par ailleurs tous croyants, fut d'envelopper le malheur dans les voiles de l'éloquence, " cette éloquence de la croix " qui promet la résurrection afin de détourner les pieux du devoir d'améliorer la condition terrestre. D'autant que le culte de la douleur et du sacrifice, comme Nietzsche le montrera à propos des Anciens, n'élève pas l'homme mais l'enfonce dans l'endurcissement, l'amertume. Dès lors, selon la formule célèbre de Karl Marx, " abolir la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel ". La dureté catholique ou protestante s'exerçait désespérément contre la nature humaine et ses joies. Avec les Lumières, le plaisir et le bien-être seront enfin réhabilités et la souffrance écartée comme un archaïsme. On pourrait croire une page de l'histoire tournée. C'est là au contraire que commencent les difficultés.

1. Johan Huizinga, L'Automne du Moyen Age, Petite Bibliothèque Payot, 1975, p. 15.
1. Cité par Jean-Paul II, Le Sens chrétien de la souffrance, Pierre Tequi, 1984, p. 68.
1. Bossuet, Sermons et oraisons funèbres, Seuil, préface de Michel Crépu, pp. 140-141.1. René Descartes, Correspondance avec la princesse Palatine sur " La Vie heureuse " de Sénèque, Arlea, 1989, pp. 188-189.
1. Dans la préface aux Frères Karamazov, Freud, évoquant le moraliste chez Dostoïevski qui use et abuse du repentir, écrit ceci : " Il nous fait penser aux barbares des invasions qui tuaient puis faisaient pénitence, la pénitence devenant du coup une technique qui permettait le meurtre " (Folio, Gallimard, p. 9).
1. Comme le rappelle Jean Delumeau, La Peur en Occident, Fayard, 1978, chapitre VII sur le satanisme.
2. Jacques Le Goff, La Naissance du Purgatoire, Folio-Histoire, Gallimard, 1981.
3. Dès le xiie siècle, le système de la pénitence tarifée se multiplie en France et se traduit par des dons en argent, des prières ou des messes. On achète ces dernières à l'unité comme autant de viatiques pour l'au-delà. Avec le développement de la piété indulgencière fleurissent les transactions mercantiles les plus échevelées : en pèlerinant, en donnant aux ordres hospitaliers, en récitant des psaumes, on espère gagner des remises de peine, des années de Purgatoire. " Tel sanctuaire, par exemple, moyennant une confession, des dons et des prières, promet d'acquérir 7 ans et 7 quarantaines, tel autre 40 fois 40 ans. Un guide pèlerin en Terre sainte nous apprend qu'une visite systématique à l'ensemble des lieux saints rapporte si l'on peut dire 43 fois 7 ans et 7 quarantaines " (in Jacques Chiffoleau, " Crise de la croyance ", Histoire de la France religieuse, Seuil, 1988, tome II, pp. 138 et 142). Rappelons que l'Eglise catholique continue à pratiquer, mais gratuitement, les indulgences au grand dam des protestants. La bulle papale de l'an 2000 accorde aux pénitents qui se seront abstenus pendant un an de boire et de fumer des indulgences plénières réversibles aux morts du Purgatoire…
1. In Les Grands Ecrits réformateurs, Garnier-Flammarion, préface de Pierre Chaunu, p. 222.
1. Cité in Robert Mauzy, op. cit., pp. 17 et 18 ainsi que p. 181.
1. Max Scheler, Le Sens de la souffrance, Aubier, 1921, pp. 65 sqq.
1. Jean-Paul II, op. cit., p. 4.
2. Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, Plon, 1988.
3. Jean-Paul II, op. cit., p. 91.
1. Jacques Chiffoleau, op. cit., p. 135.
2. Op. cit., p. 73.
1. Ibid., p. 76.
2. A ce propos Marcel Conche dit très bien dans Orientation philosophique, PUF, 1990, p. 56 : " Par un mécanisme curieux, grâce à l'absence de réponse, on a réponse à tout. " La notion de mystère employée à tort et à travers devient un pur sophisme pour justifier l'injustifiable, en l'occurrence la souffrance des enfants.
1. Bossuet, op. cit., pp. 178-179.
1. Evangelium Vitae, Cerf-Flammarion, 1995, pp. 103-104.
2. " Bienheureux vous qui êtes pauvres car le royaume de Dieu est à vous. (…) Mais malheur à vous les riches car vous tenez votre consolation, malheur à vous qui riez maintenant car vous serez dans le deuil et les larmes, etc. " (Luc, 6, 20-26 et Matthieu, 5-7).



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