PASCAL
BRUCKNER
L'EUPHORIE PERPETUELLE
Essai sur le devoir de
bonheur
essai
Né en 1948, romancier et
essayiste, Pascal Bruckner est l'auteur, entre
autres, de La Tentation de l'innocence
(Prix Médicis de l'essai en 1995) et
Les Voleurs de beauté (Prix
Renaudot en 1997). Il a publié
récemment chez Grasset, un conte : Les
Ogres anonymes (1998).
Chapitre I
LA VIE COMME SONGE ET MENSONGE
" Ce monde n'est qu'un pont.
Traverse-le mais n'y construis pas ta demeure.
"
Henn. Apocryphes, 35.
" Heureux les affligés car ils seront
consolés. "
Les Béatitudes.
UN CHRÉTIEN EST UN HOMME DE L'AUTRE
MONDE (Bossuet)
n
procédait au xve siècle en France et
en Italie à des autodafés collectifs
où sur " des bûchers de plaisir " les
hommes et les femmes de leur plein gré et en
signe de renoncement aux vanités venaient
jeter aux flammes cartes à jouer, livres,
bijoux, perruques, parfums 1. C'est qu'en cette fin
du Moyen Age, taraudée par une forte passion
de la vie, le doute n'était pas permis : il
n'est de plénitude qu'en Dieu et hors de
Dieu que tromperie et dissimulation. Il fallait
donc à tout instant rappeller aux mortels
l'insignifiance des plaisirs humains en comparaison
de ceux qui les attendent auprès de
Notre-Seigneur.
Contrairement au célèbre aphorisme de
Saint-Just, le bonheur n'a jamais été
une idée neuve en Europe et dès les
origines, fidèle à son
héritage grec, le christianisme en a reconnu
l'aspiration. Simplement il l'a mis hors de
portée de l'homme, au Paradis terrestre ou
dans les cieux (le xviiie siècle se
contentera de le rapatrier ici-bas). Nous nous
souvenons tous d'avoir été heureux
avant la chute, dit saint Augustin ; et il n'est de
bonheur que dans la réminiscence parce qu'au
fond de la mémoire, c'est la source vivante
de Dieu que nous retrouvons. Et Pascal dissertant
sur nos vains moyens d'accéder au bien
suprême : " Qu'est-ce donc que nous crie
cette avidité et cette impuissance sinon
qu'il y a eu autrefois dans l'homme un
véritable bonheur dont il ne lui reste
maintenant que la marque et la trace toute vide ?
"
Cette trinité temporelle chrétienne
sera reprise ensuite par tous les auteurs croyants
ou agnostiques : le bonheur est de jadis ou de
demain, dans la nostalgie ou l'espérance,
jamais d'aujourd'hui. S'il est légitime de
tendre vers cet état ce serait folie que de
vouloir l'accomplir en ce monde. Créature
déchue, l'homme doit d'abord racheter la
faute d'exister, travailler à son salut. Et
le salut est d'autant plus angoissant qu'il se
gagne en une seule fois, comme l'avait noté
Georges Dumézil : pour le chrétien,
pas de seconde chance au contraire de l'hindou ou
du bouddhiste livrés au cycle des
réincarnations jusqu'à ce qu'ils
gagnent la délivrance. C'est dans
l'intervalle étroit de ma résidence
sur terre que se joue le pari de
l'éternité et cette perspective donne
à l'accident temporel que je
représente l'allure d'un véritable
défi. Il est typique de la
chrétienté qu'elle ait
dramatisé à l'excès cette
existence en la plaçant sous l'alternative
de l'Enfer et du Paradis. La vie du croyant est un
procès qui se tient tout entier devant le
Juge divin. " Tout le mal que font les
méchants est enregistré et ils ne le
savent pas ", disent les Psaumes. Nos
écarts, nos mérites s'inscrivent
heure après heure dans le grand livre des
comptes avec solde débiteur ou
créditeur. Même si les
pécheurs, les femmes infidèles, les
hommes corrompus " se couvrent de toutes les ombres
de la nuit, ils seront découverts et
jugés " (Bossuet). Terrible disproportion :
une petite erreur humaine peut entraîner un
châtiment éternel mais à
l'inverse tous les maux dont nous souffrons peuvent
trouver leur récompense au-delà si
toutefois nous avons mené une existence
agréable à Dieu. Reçu ou
recalé : le Paradis a toute la structure de
l'institution scolaire.
Car la logique du salut, si elle postule une
relative liberté du croyant qui peut se
perfectionner ou succomber aux passions mondaines,
est loin de constituer une voie rectiligne. Elle
est de l'ordre du clair-obscur et le plus
sincère des fidèles vit sa foi comme
une pérégrination dans un labyrinthe.
Parce qu'il est à la fois tout proche et
infiniment loin, Dieu est un chemin à
parcourir, semé d'embûches et de
chausse-trappes. " Dieu n'est bien connu que quand
il est connu comme inconnu ", disait saint Thomas.
Il nous faut donc séjourner ici-bas selon
les lois d'un autre monde et cette terre qui nous
éblouit de ses mille sortilèges est
à la fois l'ennemie et l'alliée du
salut. C'est pourquoi si cette vie ne peut usurper
la dignité qui seule appartient à
Dieu, elle n'en possède pas moins un
caractère sacré, elle est un passage
obligé, la première étape de
la vie éternelle. Le temps pour le
chrétien n'est pas une assurance prise sur
l'au-delà mais une tension faite
d'angoisses, de doutes, de déchirements.
L'espérance de la rédemption ne se
distingue donc pas d'une inquiétude
fondamentale. " On n'entend rien aux ouvrages de
Dieu si on ne prend pas pour principe qu'il a voulu
aveugler les uns, éclairer les autres.
(
) Il y a toujours assez d'obscurité
pour aveugler les réprouvés et assez
de clarté pour les condamner et les rendre
inexcusables " (Pascal). Et lorsque Luther
substitue au salut par les uvres le salut par
la foi - Dieu seul décide souverainement si
nous serons sauvés ou damnés quoi que
nous fassions ou voulions - il maintient pour les
élus un élément d'incertitude.
Ceux-ci ne sont jamais sûrs d'avoir
été choisis même s'ils
attestent leur ferveur par des actes pieux. Quelle
que soit sa conduite le pécheur ne peut
jamais racheter sa dette envers Dieu, seulement
compter sur son infinie miséricorde. En
d'autres termes, le salut est une porte
étroite alors que la route qui mène
à la perdition est " large et spacieuse 1 "
(Matthieu 7, 13).
Au regard de cette exigence terrible, gagner
l'éternité ou sombrer dans le
péché, que pèsent les petits
bonheurs de la vie ? Rien ! Ils ne sont pas
seulement éphémères et
trompeurs - " Le monde, pauvre en effets, est
toujours magnifique en promesses " (Bossuet) -, ils
nous détournent du droit chemin, nous
jettent dans une déplorable servitude
à l'égard des biens de cette terre. "
Toute opulence qui n'est pas mon Dieu m'est disette
", écrivait magnifiquement saint Augustin.
Double anathème jeté sur les plaisirs
: ils sont risibles en regard de la
béatitude qui nous attend au ciel et ils
donnent l'image d'une permanence, d'une
fermeté qui n'appartient qu'à l'ordre
divin. Ils représentent le mauvais infini de
la concupiscence, image inversée du bonheur
céleste. L'erreur des hommes en
l'occurrence, c'est de tenir un non-être pour
un être. Car les joies mondaines sont
pulvérisées par la perspective
terrible de la mort, laquelle, dit encore Bossuet,
" offusque tout de son ombre 1 ". C'est elle qui
fait de la santé un sursis, de la gloire une
chimère, des voluptés une infamie et
de la vie un songe doublé d'un mensonge. La
mort ne vient pas de loin mais du plus intime, elle
s'insinue dans l'air que nous respirons, dans la
nourriture que nous ingérons, dans les
remèdes avec lesquels nous tentons de nous
en protéger. Et Pascal : " La mort qui nous
menace à chaque instant doit infailliblement
nous mettre dans peu d'années dans
l'horrible nécessité d'être ou
anéanti ou malheureux. " Disqualifier toute
l'existence sous la lumière du tombeau,
c'est souligner que nous sommes dès le jour
de notre naissance plongés dans un
engourdissement dont l'agonie nous tirera. La vie
est un sommeil dont il faut s'éveiller :
cette métaphore issue de l'Antiquité
et omniprésente dans la pensée
chrétienne fait de la mort une
échéance fatale à tous les
sens du terme. Car il y a trois morts en quelque
sorte : la disparition physique proprement dite ;
la mort dans la vie pour ceux qui vivent en
état de péché,
c'est-à-dire de désunion d'avec Dieu,
de deuil spirituel (on représente dans
certaines églises bretonnes l'Enfer comme un
lieu froid, glacé, le lieu de la
séparation) ; enfin la mort comme
libération et passage pour les justes. Elle
n'est pas un gouffre mais une porte qui nous
conduit au Royaume et rend l'âme " capable de
jouir d'une infinité de contentements qui ne
se trouvent point en cette vie 1 ". Il est absurde
de craindre notre anéantissement puisqu'en
nous affranchissant du corps et de ses
égarements, il constitue le début
d'une aventure inouïe, celle du Jugement
dernier et de la Résurrection dans
l'éternité.
Tel est donc le calcul chrétien : opposer
à la peur bien naturelle de la souffrance et
du décès la peur plus grande encore
de la perdition. Et promettre une récompense
aux misères de ce bas monde par une
rétribution dans l'au-delà, seule
manière de mettre fin au scandale de la
prospérité du méchant et de
l'infortune du juste. Placements et
déplacements sur un bien ou un mal
immatériel - le Paradis ou l'Enfer - pour
mieux jeter un voile pudique sur les
épreuves bien réelles d'aujourd'hui.
Renoncer aux faux prestiges du monde, c'est
être en droit d'espérer une
gratification démesurée au ciel.
Calcul subtil qui habille la résignation
d'un vêtement de lumière : puisque "
nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et
Mammon ", j'abandonne des jouissances
concrètes, immédiates pour une
hypothétique volupté future. A quoi
bon grappiller quelques instants de joie sur cette
terre au risque de griller pour toujours chez Satan
? Le grand crime, tous les hommes d'Eglise y
insistent, ce n'est pas d'être tentés
par les fruits du monde, c'est d'y être
attachés, c'est de connaître un tel
esclavage à leur égard qu'on en
oublie le lien fondamental avec Dieu. Si nous ne
voulons pas déchoir, c'est " à
l'affaire de l'éternité que doivent
céder tous les emplois " (Bossuet) puisqu'il
" n'y a de bien en cette vie que dans
l'espérance d'une autre " (Pascal). Dans
tous les cas le pathos du salut doit l'emporter sur
le souci du bonheur.
Une telle démarche, heureusement, n'a pas
toujours été placée sous le
signe d'un " ou bien, ou bien " intransigeant.
C'est la fonction des sacrements, surtout celui de
la pénitence, que de soulager le
fidèle d'une terrible tension et de lui
permettre d'alterner la faute, le repentir,
l'absolution dans un va-et-vient qui scandalisa
Calvin mais aussi Freud 1. Ce fut surtout le
génie de l'Eglise que d'inventer sous la
pression populaire et en réponse aux
millénarismes la notion de Purgatoire au
xiie siècle, grande salle d'attente,
tiers-lieu entre l'Enfer et le Paradis qui autorise
ceux dont la vie fut médiocre, ni tout
à fait bonne ni tout à fait mauvaise,
à éponger leurs
arriérés envers le Très-Haut.
Cette classe de rattrapage posthume donnait aussi
aux vivants le moyen d'agir sur les défunts
et de dialoguer avec eux grâce à leurs
prières. Le Purgatoire n'a pas seulement
atténué le terrible chantage auquel
se livrait l'Eglise auprès des croyants en
les soumettant à la tenaille de la
libération ou de la damnation (il faut se
souvenir que l'Enfer dans sa version terrifiante et
incandescente est une invention de la Renaissance
et non du Moyen Age 1). Il a aussi instauré
tout un système de " mitigation des peines 2
", il a introduit dans la foi la notion de
marchandage avec tous les excès que l'on
connaît et qui provoquèrent la fureur
des réformés, indignés de voir
Rome se livrer à des trafics d'indulgences,
c'est-à-dire une institution humaine tirer
des acomptes sur l'éternité, forcer
en quelque sorte la main à Dieu 3.
Grâce à lui le séjour terrestre
s'adoucit, devient plus aimable. L'idée de
l'irréversible s'éloigne ; une faute
limitée dans le temps cesse
d'entraîner une déchéance
infinie. En modifiant " la géographie de
l'au-delà ", le Purgatoire laisse ouverte
une porte sur l'avenir, évite le
découragement, " refroidit " l'histoire
humaine. Grâce à ce tranquillisant
psychologique, le pécheur ne sent plus les
flammes de l'Enfer le talonner dès qu'il
transgresse un interdit. L'expiation reste possible
et le salut perd ce qu'il avait d'inhumain dans le
dogme. La Réforme elle-même
malgré son intransigeance doctrinale jouera
comme une réhabilitation paradoxale de la
vie terrestre par sa volonté d'incarner
ici-bas les valeurs de l'autre monde. Luther
demandait de fuir l'oisiveté et d'agir pour
plaire à Dieu au motif qu'" un homme bon et
juste fait de bonnes uvres 1 " et confirme
ainsi ses chances d'être sauvé.
De la même façon, il s'est
développé au xviie et au xviiie
siècle tout un christianisme accommodant qui
n'a pas voulu choisir la terre contre le ciel mais
les coupler l'un à l'autre. Loin
d'être incompatibles, ils se succèdent
et Malebranche, refusant les termes du pari
pascalien, montrera le bonheur comme un mouvement
ascensionnel qui va des plaisirs mondains aux
jouissances célestes où l'âme
voyage sans heurt jusqu'à l'illumination
finale. Là où d'autres soulignaient
une césure, il rétablit une
continuité et dans une vision très
moderne de la foi décrit l'homme
porté par un même élan vers
l'éternité et la quête des
biens temporels. Désormais la Nature et la
Grâce collaborent harmonieusement aux
destinées humaines : un chrétien peut
être un honnête homme, allier " la
politesse à la piété 1 ", se
consacrer à ses tâches quotidiennes
sans perdre de vue la perspective du rachat.
L'immortalité se démocratise, devient
accessible au plus grand nombre. Le christianisme
reste donc la doctrine d'une dévaluation
relative et raisonnée du monde : en
considérant cette vie comme un lieu de
perdition et de salvation, il en fait l'obstacle et
la condition de la délivrance et
l'élève par là au statut de
souverain bien ; il nous affranchit du corps mais
le rétablit dans ses droits grâce
à l'incarnation. Bref il affirme l'autonomie
humaine au moment même où il la
subordonne à la transcendance divine. Dans
tous les cas, il demande au croyant,
ballotté entre " les périls de la
jouissance " et le refus de " l'enchanteresse et
dangereuse douceur de la vie " (saint Augustin),
d'assumer le sensible sans l'idolâtrer, sans
ériger les choses du monde en absolus.
|
SUR LA FORMULE : ÇA VA ?
Comment allez-vous ? Les hommes dans
l'histoire ne se sont pas toujours
salués de cette façon : ils
invoquaient sur eux la protection divine
et l'on ne s'inclinait pas devant un
manant comme devant un chevalier. Pour que
la formule " ça va ? " apparaisse,
il faut quitter la relation féodale
et entrer dans l'ère
démocratique qui suppose un minimum
d'égalité entre des
individus séparés, soumis
aux oscillations de leurs humeurs. Une
légende veut que cette expression,
en français du moins, soit
d'origine médicale : comment
allez-vous à la selle ? Vestige
d'un temps qui voyait dans la
régularité intestinale un
signe de bonne santé.
Cette formalité lapidaire,
standardisée répond au
principe d'économie et constitue le
lien social minimal dans une
société de masse soucieuse
de réunir des gens de tous
horizons. Mais elle est parfois moins de
routine que d'intimation : on veut
contraindre la personne rencontrée
à se situer, on veut la
pétrifier, la soumettre d'un mot
à un examen approfondi. Où
en es-tu ? Que deviens-tu ?
Discrète sommation qui ordonne
à chacun de s'exposer dans la
vérité de son être.
Car il y a intérêt que
ça aille même si l'on ne sait
pas où ça va dans un monde
qui fait du mouvement une valeur
canonique. En quoi le " ça va "
machinal qui ne demande pas de
réponse est plus humain que le "
ça va ? " plein de sollicitude de
celui qui veut vous mettre à nu,
vous acculer à un bilan moral.
C'est que le fait d'être
désormais ne va plus de soi et
nécessite une consultation
permanente de son baromètre intime.
Est-ce que je vais si bien après
tout, est-ce que je n'enjolive pas ? De
là que beaucoup éludent et
coupent court, supposant à l'autre
assez de délicatesse pour
déchiffrer dans leur " ça va
" un discret abattement. Terrible à
cet égard cette locution du
renoncement : " on fait aller " comme si
l'on était réduit à
laisser les jours et les heures circuler
sans y prendre part. Mais pourquoi
faudrait-il que ça aille
après tout ? Tenus journellement de
nous justifier, il arrive souvent que nous
relevions d'une autre logique. Tellement
opaques à nous-mêmes que la
réponse n'a plus de sens même
à titre de formalité.
" Tu as l'air en pleine forme aujourd'hui.
" Tombant sur nous à la
façon d'une coulée de miel,
ce compliment a valeur de
consécration : dans le
face-à-face des radieux et des
grincheux, je suis du bon
côté. Me voici, par la magie
d'une phrase, placé au sommet d'une
hiérarchie subtile et toujours
mouvante. Mais le lendemain un autre
verdict tombe, impitoyable : " Comme tu as
mauvaise mine. " Ce constat me fusille
à bout portant, m'arrache à
la position splendide où je me
croyais installé pour toujours.
J'ai démérité de la
caste des magnifiques, je suis un paria
qui doit raser les murs, cacher son teint
brouillé à tous.
En définitive " comment ça
va ? " est la question la plus futile et
la plus profonde. Il faudrait pour y
rétorquer avec exactitude
procéder à un inventaire
scrupuleux de son psychisme, à de
minutieuses pesées. Qu'importe : il
faut dire oui par politesse,
civilité et passer à autre
chose ou ruminer la question une vie
entière et réserver sa
réponse pour après.
|
LA SOUFFRANCE BIEN-AIMÉE
Qu'est-ce que le malheur pour le christianisme ?
La rançon de la Chute, le passif que nous
devons acquitter en raison du péché
originel. A cet égard, les Eglises ont
chargé la barque : non seulement elles
fustigent l'ici-bas mais elles font de l'existence
la réparation d'une faute qui nous souille
tous dès la naissance parce qu'elle a
contaminé l'innombrable descendance d'Adam
et Eve. Tous coupables a priori même le
ftus dans le ventre de sa mère ;
d'où l'urgence de baptiser les
nouveau-nés. Mais de cette misère
liée à notre imperfection, il serait
irresponsable de désespérer. C'est
par amour que le Seigneur a donné son fils
unique afin qu'il délivre l'humanité
du mal. Que l'emblème de cette religion soit
un crucifié sur sa potence signifie que
celle-ci a inscrit la mort de Dieu au cur de
son rituel. Jésus en agonisant devient "
propriétaire de la mort " (Paul
Valéry) et convertit celle-ci en joie. Deuil
et résurrection : le fils de Dieu sur sa
croix affirme le tragique de la condition humaine
et la dépasse vers l'ordre surhumain de
l'espérance et de l'amour. Sa passion permet
ainsi à chaque malheureux de la revivre
à son niveau et de participer à un
événement fondateur plus vaste que
lui. Même avili, il doit se charger de sa
propre croix et trouver en Jésus un guide et
un ami qui l'aide. A cette condition sa souffrance
deviendra non une ennemie mortelle mais une
alliée dotée d'un pouvoir de
purification, de " renouvellement d'énergie
spirituelle " (Jean-Paul II). Elle possède,
comme l'a dit le philosophe Max Scheler, cette
capacité unique de séparer
l'authentique du futile, l'inférieur du
supérieur, d'arracher l'homme à la
confusion des sens, à la gangue
grossière du corps pour diriger ses yeux
vers les richesses essentielles 1.
Il ne suffit donc pas de subir la souffrance, il
faut l'aimer, faire d'elle le levier d'une
véritable transformation. Elle est cet
échec qui mène à la victoire
et comme le disait Luther c'est en damnant le
pécheur que Dieu assure son salut. " Tout
homme devient la route de l'Eglise
spécialement quand la souffrance entre dans
sa vie 1. " En quoi le christianisme récuse
et l'héroïsme aristocratique et la
morale stoïcienne qui commande d'encaisser
deuils et maladies sans gémir et invite
même le sage à subir la torture avec
le sourire. Pascal fustigeait l'orgueil
d'Epictète face au malheur où il
voyait une affirmation insolente de la
liberté humaine, inconsciente de son
dénuement. Impossible comme les Anciens de
se dérober au mal, de le contourner par
toutes sortes de stratagèmes ou de
s'exclamer de façon sacrilège tels
les épicuriens : " La mort n'existe pas pour
nous. " Il faut avouer son calvaire, crier son
ignominie et du fond de cet avilissement remonter
jusqu'à Dieu. " La souffrance sauve
l'existence, disait Simone Weil, elle n'est jamais
assez forte, assez grande. " Parce qu'elle nous
ouvre les portes de la connaissance et de la
sagesse, " elle est d'autant meilleure qu'elle est
plus injuste 2 ".
D'où l'inévitable algophilie des
christianismes protestant, orthodoxe ou catholique,
ce souci très réel des malheureux qui
va de pair avec une gourmandise pour le malheur. "
Le Christ a enseigné à faire du bien
par la souffrance et à faire du bien
à celui qui souffre 3. " D'où ce
besoin compulsif de faire main basse sur le malheur
des autres comme si le sien ne suffisait pas (ainsi
cette tentative du clergé polonais de
transformer Auschwitz en un Golgotha moderne ou ce
racolage des âmes auquel, à en croire
certains journalistes, se livrait Mère
Teresa dans ses mouroirs à Calcutta, quels
que soient par ailleurs ses très grands
mérites). Sans oublier ce goût
prononcé pour le martyre, les corps
démembrés, l'obsession du cadavre, de
la charogne, de la pourriture dans un certain art
chrétien, l'accent mis sur la nature
excrémentielle du corps, et enfin
l'esthétique du supplice et du sang chez les
mystiques. Peu de religions ont insisté
comme celle-ci sur l'ordure humaine, ont
manifesté un tel " sadisme de la
piété 1 ".
Même si l'Eglise catholique depuis Pie XII se
montre plus compréhensive à
l'égard de ceux qui endurent, pour elle
c'est la souffrance qui constitue la norme et la
santé une quasi-anomalie. Témoin
cette réflexion de Jean-Paul II : " Lorsque
le corps est profondément atteint par la
maladie, réduit à
l'incapacité, lorsque la personne humaine se
trouve presque dans l'impossibilité de vivre
et d'agir, la maturité intérieure et
la grandeur spirituelle deviennent d'autant plus
évidentes et elles constituent une
leçon émouvante pour les personnes
qui jouissent d'une santé normale 2 ". Il
faut aimer l'homme mais d'abord l'humilier, le
rabaisser. La souffrance, en nous rapprochant de
Dieu, est l'occasion d'un progrès, elle perd
ce qu'il y a de pire en elle : la gratuité.
" A la question de Job : pourquoi la souffrance ?
pourquoi moi ?, je n'obtiens de réponse, dit
toujours Jean-Paul II, qu'en souffrant avec le
Christ, qu'en acceptant l'appel qu'il me lance du
haut de la croix : suis-moi 1. " Alors seulement
dans ma misère je peux trouver la paix
intérieure, la joie spirituelle. Le monde
chrétien est peut-être cruel à
nos yeux mais c'est un monde saturé de sens
(comme le bouddhisme qui fait de la douleur le
résultat des fautes commises dans les vies
antérieures - selon la formule
consacrée ce sont les flèches que
nous avons tirées qui reviennent sur nous.
Conception barbare mais éminemment
consolatrice). Avec la religion la souffrance
devient un mystère que nous ne
déchiffrons qu'en souffrant. Etrange
mystère par ailleurs grâce à
quoi tout s'explique 2. Et les théologiens
développeront des trésors de
casuistique et de subtilité pour
légitimer l'existence du mal sans porter
atteinte à la bonté de Dieu.
On comprend alors l'importance de l'agonie
ostentatoire à l'âge classique (et
jusqu'au milieu du xxe siècle dans les
campagnes). Il allait de soi jadis, quand l'habitat
était commun, qu'un homme ne pouvait mourir
qu'en public face au regard des autres et non pas
seul comme aujourd'hui à l'hôpital. A
travers l'épreuve ultime, le croyant
trouvait l'occasion de solder ses comptes avec ses
proches, de méditer sur ses
péchés, de se détacher des
liens terrestres avant d'embarquer pour
l'invisible. " Il n'est pas honteux à
l'homme de succomber sous la douleur, dit Pascal,
il lui est honteux de succomber sous le plaisir. "
L'agonie est capitale : elle permet au
fidèle d'acquitter un dernier tribut envers
ce bas monde, de quitter son corps, à
travers la douleur, un peu comme un navire dont on
trancherait une à une les amarres. Les
râles, les affres doivent témoigner
d'une vie tout entière tendue vers la
dévotion et la charité.
Ainsi Bossuet fustige-t-il les tièdes dont
la foi se réveille au seuil du trépas
par l'expression d'un repentir tardif ; mais il
multiplie les éloges sur la petite Henriette
Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, qui,
à 14 ans, sur le point de trépasser,
appelle les prêtres plutôt que les
médecins, embrasse le crucifix,
réclame les sacrements et s'écrie : "
O mon Dieu, n'ai-je pas toujours mis en vous ma
confiance ? " " La merveille de la mort,
écrit alors le prédicateur citant
saint Antoine, c'est que, pour le chrétien,
elle ne finit pas la vie, elle ne finit que ses
péchés et les périls où
il est exposé. Avec nos jours, Dieu
abrège nos tentations, c'est-à-dire
toutes les occasions de perdre la vraie vie, la vie
éternelle alors que le monde n'est rien
d'autre que notre exil commun 1. " Et l'on ne
s'étonnera pas de lire sous la plume de
Jean-Paul II évoquant l'euthanasie et les
derniers instants un éloge " de la personne
qui accepte volontairement de souffrir en
renonçant à des interventions
anti-douleur pour garder toute sa lucidité
et si elle est croyante pour participer à la
Passion du Seigneur " même si, et la nuance
est de taille, un tel comportement
héroïque " ne peut être
considéré comme un devoir pour tous 1
". L'Eglise de Rome, on le sait, accepte les soins
palliatifs à condition qu'ils ne privent pas
le mourant de la conscience de soi.
Il faut croire qu'un tel dispositif de
justification de la souffrance était bien
peu convaincant puisqu'il est apparu peu à
peu, au cours des temps, comme le bréviaire
de la résignation et de l'obscurantisme (y
compris aux croyants qui sur ce point ont
épousé les valeurs laïques). La
découverte des alcaloïdes, l'usage des
anesthésiques, la purification de l'aspirine
et de la morphine ont balayé les
affabulations des prêtres sur la douleur
comme nécessaire punition divine. A dire
vrai, le christianisme a suscité de
lui-même la protestation qui devait le
fragiliser. Une fois posée la notion de
béatitude - fût-elle localisée
au ciel - il a déclenché une
dynamique qui devait se retourner contre lui. (Et
les Béatitudes elles-mêmes dans les
Evangiles, liées aux malédictions, ne
sont pas une promesse d'apaisement mais de justice.
C'est un appel au renversement du monde, une chance
laissée à ceux qui tombent, aux
déchus : les puissants seront jetés
à terre, les misérables
élevés au premier rang 2.)
Savoir qu'un tel état nous attend
après la mort rend les hommes impatients
d'en connaître quelques prémices
ici-bas. Une puissante espérance en une vie
meilleure se fait jour qui puise son énergie
dans le texte même des Ecritures. On voudrait
hâter la fin des temps quand le Messie
reviendra et que l'accumulation des malheurs se
renversera en joyeuse Apocalypse, on compte les
années, les siècles qui nous
séparent de ce terme et les calculs
enflamment les esprits. A cet égard
l'hérétique ou le millénariste
ne sont rien d'autre que des lecteurs
pressés qui prennent les mots de la Bible au
pied de la lettre et croient en leur sens
littéral. Ils s'appuient sur
l'inflexibilité de Jésus pour
contester les formes pétrifiées de
l'institution ecclésiale. Le thème du
bonheur vient du christianisme mais c'est contre
lui qu'il s'épanouira. Comme l'avait
noté Hegel le tout premier, cette religion
contient en elle tous les germes de son
dépassement et de la sortie du religieux.
Son principal défaut pour les hommes de la
Renaissance et des Lumières, par ailleurs
tous croyants, fut d'envelopper le malheur dans les
voiles de l'éloquence, " cette
éloquence de la croix " qui promet la
résurrection afin de détourner les
pieux du devoir d'améliorer la condition
terrestre. D'autant que le culte de la douleur et
du sacrifice, comme Nietzsche le montrera à
propos des Anciens, n'élève pas
l'homme mais l'enfonce dans l'endurcissement,
l'amertume. Dès lors, selon la formule
célèbre de Karl Marx, " abolir la
religion en tant que bonheur illusoire du peuple,
c'est exiger son bonheur réel ". La
dureté catholique ou protestante
s'exerçait
désespérément contre la nature
humaine et ses joies. Avec les Lumières, le
plaisir et le bien-être seront enfin
réhabilités et la souffrance
écartée comme un archaïsme. On
pourrait croire une page de l'histoire
tournée. C'est là au contraire que
commencent les difficultés.
1. Johan Huizinga, L'Automne du Moyen Age,
Petite Bibliothèque Payot, 1975, p. 15.
1. Cité par Jean-Paul II, Le Sens
chrétien de la souffrance, Pierre Tequi,
1984, p. 68.
1. Bossuet, Sermons et oraisons funèbres,
Seuil, préface de Michel Crépu, pp.
140-141.1. René Descartes, Correspondance
avec la princesse Palatine sur " La Vie heureuse "
de Sénèque, Arlea, 1989, pp.
188-189.
1. Dans la préface aux Frères
Karamazov, Freud, évoquant le moraliste chez
Dostoïevski qui use et abuse du repentir,
écrit ceci : " Il nous fait penser aux
barbares des invasions qui tuaient puis faisaient
pénitence, la pénitence devenant du
coup une technique qui permettait le meurtre "
(Folio, Gallimard, p. 9).
1. Comme le rappelle Jean Delumeau, La Peur en
Occident, Fayard, 1978, chapitre VII sur le
satanisme.
2. Jacques Le Goff, La Naissance du Purgatoire,
Folio-Histoire, Gallimard, 1981.
3. Dès le xiie siècle, le
système de la pénitence
tarifée se multiplie en France et se traduit
par des dons en argent, des prières ou des
messes. On achète ces dernières
à l'unité comme autant de viatiques
pour l'au-delà. Avec le développement
de la piété indulgencière
fleurissent les transactions mercantiles les plus
échevelées : en pèlerinant, en
donnant aux ordres hospitaliers, en récitant
des psaumes, on espère gagner des remises de
peine, des années de Purgatoire. " Tel
sanctuaire, par exemple, moyennant une confession,
des dons et des prières, promet
d'acquérir 7 ans et 7 quarantaines, tel
autre 40 fois 40 ans. Un guide pèlerin en
Terre sainte nous apprend qu'une visite
systématique à l'ensemble des lieux
saints rapporte si l'on peut dire 43 fois 7 ans et
7 quarantaines " (in Jacques Chiffoleau, " Crise de
la croyance ", Histoire de la France religieuse,
Seuil, 1988, tome II, pp. 138 et 142). Rappelons
que l'Eglise catholique continue à
pratiquer, mais gratuitement, les indulgences au
grand dam des protestants. La bulle papale de l'an
2000 accorde aux pénitents qui se seront
abstenus pendant un an de boire et de fumer des
indulgences plénières
réversibles aux morts du
Purgatoire
1. In Les Grands Ecrits réformateurs,
Garnier-Flammarion, préface de Pierre
Chaunu, p. 222.
1. Cité in Robert Mauzy, op. cit., pp. 17 et
18 ainsi que p. 181.
1. Max Scheler, Le Sens de la souffrance, Aubier,
1921, pp. 65 sqq.
1. Jean-Paul II, op. cit., p. 4.
2. Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce,
Plon, 1988.
3. Jean-Paul II, op. cit., p. 91.
1. Jacques Chiffoleau, op. cit., p. 135.
2. Op. cit., p. 73.
1. Ibid., p. 76.
2. A ce propos Marcel Conche dit très bien
dans Orientation philosophique, PUF, 1990, p. 56 :
" Par un mécanisme curieux, grâce
à l'absence de réponse, on a
réponse à tout. " La notion de
mystère employée à tort et
à travers devient un pur sophisme pour
justifier l'injustifiable, en l'occurrence la
souffrance des enfants.
1. Bossuet, op. cit., pp. 178-179.
1. Evangelium Vitae, Cerf-Flammarion, 1995, pp.
103-104.
2. " Bienheureux vous qui êtes pauvres car le
royaume de Dieu est à vous. (
) Mais
malheur à vous les riches car vous tenez
votre consolation, malheur à vous qui riez
maintenant car vous serez dans le deuil et les
larmes, etc. " (Luc, 6, 20-26 et Matthieu,
5-7).
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