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Elvire de Brissac
O dix-neuvième !
Prix Femina de l'essai
Elvire de Brissac, auteur notamment de
A pleur-joie (Prix des Deux-Magots),
Une forêt soumise, Au diable
et Les Anges d'en bas (Goncourt de la
nouvelle 1999), revisite dans ce livre le
dix-neuvième siècle à
travers deux figures qui incarnent la tension
entre des forces contradictoires : l'esprit
et la matière, l'idéalisme
politique et le volontarisme industriel, la
poésie des mots et celle des
maîtres de forge.
Chapitre Premier
Ce grand étourdi de Lamartine
« Tout flottait au hasard... Personne ne se défendait
plus. Le combat était un égorgement... Les caves,
les cuisines, les souterrains, les passages secrets, les toits même
dégouttaient de sang. »
Lamartine a cinquante-sept ans quand il publie l'Histoire des
Girondins. Le 10 août 1792, lors du massacre des Tuileries,
il en avait deux. Mais son père, Pierre de Lamartine, chevalier
de Prat (ou de Pratz), capitaine dans le régiment de Dauphin-Cavalerie,
se trouvait aux Tuileries, au service du roi ; blessé,
fait prisonnier, puis relâché grâce à
une complicité, il revient à Mâcon où
il est emprisonné.
Ces dix années - 1790-1800 - que Péguy reproche à
Lamartine comme une étourderie, comme du temps perdu, sont
le contraire du temps perdu. Est-ce une étourderie d'entendre,
enfant, chuchoter de terribles secrets ? D'être confronté
à deux ans, à trois ans, à un bouleversement
complet de tout ? A des fuites, à des arrestations,
à des meurtres ? Qu'est-ce qu'un ci-devant ? Pourquoi
appartient-on à un monde qui se cache ?
Les souvenirs de la petite enfance de Lamartine sont passionnants :
un père emprisonné, un oncle défroqué,
des tantes religieuses à la dérive, une famille sur
les nerfs ; sa mère, celle qui le tient dans ses bras
et l'embrasse, l'étreint parfois si fort tant elle craint
pour lui, ce petit garçon de deux ans, son fils aîné...
Ça sert, cinquante ans plus tard, à imaginer que les
toits même dégouttent de sang. La Révolution
française a léché le bébé Lamartine.
Ni Thiers ni Michelet n'ont connu ce salaire de la peur. Comme
pour clore le règne de Louis-Philippe, la mode, en 1847,
est aux histoires de la Révolution française, mais
celle de Lamartine a des « miettes gluantes »
de vérité.
Aujourd'hui encore à Mâcon, ville natale de notre héros,
la cathédrale Saint-Vincent est un trou. Une mutilée.
Les corneilles y nichent, le vent souffle dans ses orbites :
elle n'a plus ni narine ni tympan, ni narthex ni cortex, elle expire
depuis deux siècles.
Lamartine naissait au moment même où elle sautait !
Où les églises de France volaient en éclats !
Quelle déflagration ! Et en même temps, c'était
la liberté : les pierres roulaient, les vocations se
délitaient, on changeait de peau, de passeport, les êtres
avaient une sonorité qu'on n'avait encore jamais entendue ;
l'eau qui dormait ne dormait plus, elle valsait, criait, la Loire
rougissait jusqu'au sang. Les toutes petites oreilles du bébé
Lamartine entendaient tout ça : le sablier du temps
devenu fou, l'obligation de se cacher pour prier Dieu, pour le supplier
que son père sortît de prison.
Après le 9 Thermidor, c'est chose faite : la famille
Lamartine part pour Milly, non loin de Mâcon, où elle
possède des terres. Alphonse a quatre ans : tout de
suite, c'est le coup de foudre, l'échappée belle ;
parler à l'air, comme dit Casanova ; ne faire qu'un
avec cette terre sur laquelle il se roule, avec ce grand décorateur
de ciel, avec ces ruisseaux dans lesquels il se regarde. Sa contrée
l'enchante, les truites qu'il attrape à la main, les raisins
qui éclatent dans sa gorge ; elle entre en lui par ses
pieds nus, par sa chemise ouverte - il est un Rimbaud heureux.
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Alors je sens en moi des
voluptés si vives,
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Un si complet oubli des heures
fugitives
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Le vagabond est né : Lamartine n'a pas
encore lu Rousseau qu'il est déjà
suspendu au-dessus des abîmes, inondé
de tendresse pour ce Dieu qu'il ne voit pas, mais
qui tonne, fait les hommes et les femmes - dans son
cas à lui le dote de cinq surs !
-, réduit en poussière ceux qui lui
résistent. Alphonse tient tout, sa
mère adorée, ses pouponnes de
surs, ses amis paysans avec lesquels il joue,
les chiens de son père quand il l'accompagne
à la chasse, tous les fils d'une petite
enfance heureuse. Il est au nid, il en
dégringole, il y remonte ; il ne sait
pas qu'il est pris dans un autre lacet, celui que
Sartre passe au cou de Flaubert :
l'échec prénatal. La monarchie est
à Coblence, c'est-à-dire nulle part,
la Constitution civile du clergé a
cassé l'Eglise en deux .
Lamartine s'est-il trompé
d'époque ? Naître aristo et
fauché à l'aube du xixe
siècle, n'est-ce pas venir au monde mort et
nu ? N'est-ce pas la vraie faute lourde dont
l'accable Péguy ? Pourquoi, jeune
homme, Lamartine n'est-il pas auprès de cet
astre qui de général devient premier
consul, de premier consul consul à vie, de
consul à vie empereur, et qui a trente et un
ans en 1800 ? « Ma famille
m'interdisait de le servir », dit-il. On
ne sert pas un parvenu, un barbare au
pouvoir ! Sa famille croit encore au droit
d'aînesse, elle est perdue dans le nuage
funèbre de la mort du roi, elle interdit
à son rejeton de tirer un mauvais
numéro. La conscription rôde dans les
campagnes, quand elle vous prend, elle vous prend
pour sept ans ! Sauf pour le roi, pas question
de se faire tuer ! Surtout quand on est le
seul garçon de sa génération.
Alphonse serait une bien trop belle proie pour la
mort ! « Le héros romantique,
écrit Jean-Paul Sartre, est un soldat perdu
qui veut faire de sa vie une épopée
de solitude en souvenir des victoires que ses
ancêtres ont remportées pour de bon
sur des champs de bataille ; c'est un noble en
exil dans la société des bourgeois
qui ont tué son roi . »
Pour cela, il faut être né en 1790.
Eugène Schneider, lui, naît en 1805.
Quand je suis allée le chercher en Lorraine,
presque à la frontière de la Sarre,
j'ai été doublement surprise. Par la
modestie de Honskirch, le berceau des
Schneider : un bourg en colimaçon
autour de son église, un petit village aux
toits rouges, aux blés blonds - à en
croire les Schneider, ils descendaient du ciel,
comme les empereurs de Chine ! Par le bond
qu'Antoine Schneider, son père, notaire
à Dieuze, à quelques
kilomètres de là, avait fait faire
à sa famille. Me Schneider
s'est enrichi - le passage de la Révolution
n'y a pas été pour rien - s'est
installé dans le petit château de
Bidestroff, non loin de Dieuze, où
naît son fils cadet. Flotte autour de sa
réputation une odeur d'accapareur,
d'agioteur même. Les temps sont à
ça et un notaire a beau jeu. Toujours est-il
que le jeune Schneider reçoit une solide
éducation : il est enfermé au
collège impérial de Nancy, tandis que
Moscou brûle et que le pape se morfond
à Fontainebleau. Ses ancêtres n'ont
connu aucune illustration, n'ont remporté
aucune victoire, si ce n'est celle d'arriver
jusqu'à lui et de ne lui transmettre aucun
complexe. Eugène Schneider ne vient pas au
monde « enterré sous de grandes
actions » ; pas d'échec
prénatal donc, mais un bon carnet
scolaire.
Pendant ce temps-là, Lamartine roule
jusqu'au fond de ces années sans
maître.
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Oh ! que lannée
est lente, et que le jour
sennuie
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Pendant ces mois dhiver
où la sonore pluie...
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Il passe les frontières - Mâcon est
proche de la Suisse, de l'Italie -, rêve
à tout ce qu'il ne peut pas être.
« Les inscriptions : Liberté,
égalité, fraternité, que je
lisais sur les bornes en pierre des routes, me
faisaient rêver de sympathie. » Il
versifie, l'inaction lui pèse,
l'impécuniosité plus encore. Il a
été un bon élève, lui
aussi, s'est gavé de livres dans la
bibliothèque de son ami Guichard de
Bienassis, a découvert Sade, mais aussi
Parny (« Ecoutez-moi, prudente
Elvire : / Vous désolez par vos
lenteurs / L'amant qui brûle, qui soupire, /
Et qui mourra de vos rigueurs »). Autour
de lui, on tille le chanvre, on casse les noix, on
foule le raisin, on veille « Tout en un
tas comme pelotes, / A petit feu de
chènevottes. » La vie tourne au
ralenti, tôt allumée, tôt
éteinte ; Lamartine tombe en
arrêt devant les images des
colporteurs : « Augereau galopant
sur son coursier blanc et traversant le Rhin d'un
bond de son cheval, Berthier arrachant une plume de
cygne de son panache flottant pour écrire
les ordres de l'état-major, Kléber,
avec sa taille de tambour-major. » Cela
s'appelle ronger son frein.
Pour s'occuper, il brise les curs, des yeux
amoureux le suivent partout, il ressemble à
« une statue de l'adolescence
enlevée un instant de l'abri des
autels ». L'adjectif romantique est
taillé à la mesure de son
mètre quatre-vingts, de ses cheveux
bouclés. « Il a toujours l'air de
s'élancer », dit son ami Dargaud.
Oui, mais dans quelle direction ?
« On ne veut absolument pas que je me
mette dans la boutique », se lamente
notre héros. Il est l'unique fils de son
père, l'unique neveu de ses oncles et
tantes, et il n'a pas le sou ! Qu'à
cela ne tienne, il s'endette, s'expatrie,
s'évapore au soleil : son long corps
s'y prélasse. « Je couche toutes
les nuits avec un petit ange ardent comme un
diable », écrit-il de Naples.
S'agit-il de Graziella ? Qu'importe. Il couche
avec la mer, avec l'Italie -
« J'étais un je ne sais quoi,
frissonnant, bouillant, palpitant
d'émotion ; je ne pouvais tenir en
place » -, il respire des parfums
inconnus, s'adonne au jeu - « j'ai la
folie des cartes » -, fait venir son ami
Virieu à Naples, nage, comme il dit, dans le
ciel. Ah ! les beaux jours !
« Pour tout peindre, écrit
Lamartine, il faut tout sentir. » Et il
ajoute : « Mes sens sont
italiens. » Stendhal, de sept ans son
aîné, n'est pas loin.
Toujours sans état
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La gloire est le rêve
dune ombre ;
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Elle a trop retranché le
nombre
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Des jours quelle devait
charmer.
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Tu veux que je lui sacrifie
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Ce dernier souffle de ma
vie !
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Je veux le garder pour
aimer .
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Aimer qui ? 1814 : Las ! Les
Bourbons reviennent. Pierre de Lamartine
emmène son fils à Paris pour
l'enrôler au service du roi. Ils sont
reçus à l'hôtel Noailles, quai
Malaquais, par le prince de Poix qui leur fait
l'impression d'un « soldat de
salon ». Alphonse, âgé de
vingt-quatre ans, endosse l'uniforme de la
compagnie Noailles et s'ennuie à cent sous
de l'heure. Aux Tuileries, il accompagne Louis
XVIII poussé dans une chaise roulante par
deux valets de pied, qui visite le Louvre en
compagnie de MM. Denon et de Forbin.
« C'était un regard qui pense, qui
laisse deviner, qui surveille la bouche
elle-même, pour qu'elle ne dise pas
tout. » Il passe trois mois de garnison
à Beauvais pendant lesquels il choisit -
occupation bien peu militaire - une vigne pour
cabinet de lecture. « Je m'enveloppais
dans ce nuage de feuilles, j'en respirais l'odeur
et rien ne me manquait. »
« Pour eux, dit Sartre, la Restauration
fut une divine surprise : la monarchie revint
quand ils n'y croyaient plus ; ils
retrouvaient un mandat, une mission, un
avenir : ils la serviraient. »
Voire. Les pères y croyaient, les fils n'y
croient plus guère. « Cette grande
désertion de masse » causée
par le retour de Napoléon de l'île
d'Elbe renvoie Lamartine sur les routes de Suisse,
puis de Savoie. A l'automne, il rentre à
Milly. Toujours sans état, toujours sans
argent. La grandeur militaire est passée, la
page est tournée. « Je m'ennuie
à ce point inimaginable que j'en suis
malade », écrit notre
héros. Il a trouvé à sa
névrose, comme dirait Sartre, un incessant
aliment : sa santé. Migraines,
rhumatismes, crises de foie, il se plaindra de maux
jusqu'à sa mort, et il mourra presque
octogénaire. En 1815, il n'a que vingt-cinq
ans. Et il ne meurt que d'ennui... Jugement de sa
mère : « Je crains aussi
cette vivacité de tête, d'imagination,
qui le transporte dans un avenir idéal et
lui ôte la paisible jouissance du
présent, à lui et à tous ceux
avec qui il est. »
Schneider jeune
Il a le teint blanc, des cheveux roux, la voix haut
perchée ; il a l'air d'un verre d'eau
de groseille. Plus tard, ses ouvriers l'appelleront
« le grand rouge ». Pour
l'instant, il est le chouchou de sa famille. Le
petit dernier. Quand les siens sont allés
s'installer à Paris en 1821, son
père, notaire à la retraite, sa
mère, née Catherine Durand, sa
sur Clémence et son frère
aîné Adolphe, ils ont dû se
résoudre à laisser à Nancy le
collégien qu'il est encore. Grâce
à quoi nous le connaissons un peu mieux. Sa
mère lui écrit tous les jours, ou
presque : elle lui recommande de
« former son écriture »
(elle n'aura pas gain de cause, l'écriture
d'Eugène Schneider est
épouvantable !), se soucie de son
déjeuner, de l'épaisseur de ses
semelles, tremble à l'idée du
choléra qui rôde. Ce n'est pas une
correspondance, c'est un gazouillis entre
mère et fils - nous n'avons pas les
réponses d'Eugène Schneider aux
lettres de sa mère, mais ces deux-là
s'adorent, c'est certain.
Certain aussi que les frères sont
liés comme les doigts de la main. Trois ans
de différence, mais les mêmes
goûts. Ils ont, comme le dira plus tard leur
mère, « le feu des
affaires ». Ils ont aussi de bons
protecteurs, les Seillière, les Wendel, les
Poupart de Neuflize, tous gens de l'Est très
actifs qui touchent aux industries de la laine,
à la banque, aux transports, à la
métallurgie, aux affaires de drap,
possèdent des correspondants partout.
Adolphe Schneider est l'un d'eux ; il
travaille à en perdre haleine. Bien
qu'habitant à Paris où sa famille l'a
suivi, il surgit à chaque adjudication,
à chaque coin de France. Il est l'homme de
main des Seillière, autrement dit de gens
qui ont toujours et incontestablement raison. Il
forme son frère à s'en
pénétrer. « La
vérité est que
M. Seillière, qui a fait beaucoup pour
nous, aime qu'on ne l'efface pas, et il a
raison. »
Eugène Schneider est pris très jeune,
lui aussi, dans l'engrenage. Si, à trente
ans, ce « grand
étourdi » de Lamartine ne sait
toujours pas ce qu'il veut devenir -
secrétaire d'ambassade,
sous-préfet ? - les frères
Schneider, eux, le savent : à dix-neuf
ans, Adolphe est entré au service des
Seillière, à vingt-deux ans,
Eugène dirige les peignages de Longaux,
à Reims. Ils n'ont pas d'échec
prénatal à surmonter, la
« boutique » est pour eux la
belle aventure. « Mon cher ami,
écrit Adolphe à Eugène, je
n'ai que le temps de te dire que je viens de faire
un coup d'Etat, c'est-à-dire de gagner
30 000 francs dans ma matinée, dont
j'espère avoir la moitié. Tout
à toi de cur. Ne dis rien de cette
affaire à personne. »
Ils ont les dents longues et un sérieux
à toute épreuve. A dix-sept ans,
Eugène vient à Paris suivre les cours
de l'Ecole des arts et métiers - c'est un
moyen de revoir sa famille, d'apprendre à
marcher aux côtés de sa mère,
de ne pas ressembler à une
« perche mal cirée ». Il
est de la classe 1825, son père tremble
qu'il soit tiré au sort. Ouf, il tire le
numéro 77, le canton ne doit fournir que
vingt-trois hommes... Après les peignages de
Reims, les forges de Bazeilles, près de
Sedan : il n'a pas trente ans qu'il en devient
directeur. L'affaire est commanditée par le
« père
Seillière » ; Schneider jeune
est intéressé aux
bénéfices, logé dans un joli
château de fonction, le château de
Montvillers . Il a bien débuté,
à en croire Péguy :
« Le dix-neuvième siècle ne
commence qu'en 1815. La Révolution et
l'Empire est la plus grande et la plus merveilleuse
articulation d'un siècle sur l'autre que
l'on ait vue dans ce monde depuis qu'il y a ce
mécanisme des siècles [...]
C'est un de ces mystères particuliers qui
sont comme emboîtés dans le grand
mystère temporel, dans le mystère du
rythme et de l'écoulement et pour ainsi dire
de l'événement de
l'événement [...] Il y a des
morceaux de temps où il y a de l'histoire,
et des morceaux de temps où il n'y en a
pas . »
Eugène Schneider arrive à l'âge
d'homme quand la fête impériale est
finie et que les choses sérieuses,
c'est-à-dire l'avènement de la
bourgeoisie, commencent. A côté de
lui, Lamartine a peu d'espace. Il est
déjà mort deux fois, trois fois
même. Une première fois avec
l'aristocratie : plus de promesses pour son
milieu, une resucée ; la gloire
militaire lui a été ravie par
l'Empire ; à quelles causes se
vouer ?
Une seconde fois quand il avait douze ans, en
1802 : il s'est enfui de la pension Puppier
où il ruminait son chagrin d'être
enfermé ; enfui avec les fils d'une
amie de sa mère, les frères Veydel.
Les trois élèves ont pris la
clé des champs ; ils ne cherchaient que
de l'honnêteté, ils sont
ramenés par deux gendarmes devant la pension
haletante ! Lamartine meurt ce jour-là
pour de bon. Il ne sera plus jamais un enfant, il
sera, comme dit Christiane Rochefort,
« un ancien enfant ». Devant
les demoiselles Puppier, devant
l'aînée dont Lamartine
écrit : « on voyait que la
soupe était son affaire et l'économie
sa vertu », devant la cadette dont il ne
dit rien, devant ces gendarmes, ce mois de
décembre sinistre de la campagne lyonnaise -
la pension est située à la
Croix-Rousse -, il réalise une chose :
les enfants sont des objets, donc il ne sera jamais
plus un enfant.
Dix-huit ans plus tard, en 1820, toujours en
décembre, Lamartine meurt une
troisième fois. Cette fois-ci, son corps
craque : il a des points de fièvre
partout, il délire, brûle comme si son
lit prenait feu. Il lui faut sa mère pour
mourir, elle accourt à Paris avec l'une de
ses surs, elle le veille, elle le tire d'un
côté, avec ses jouets d'enfant ;
il s'en va de l'autre, avec le souvenir des femmes
qu'il a aimées et perdues, Graziella en
1816, Julie Charles en 1817. La vie lui est
odieuse, amours mortes, carrière
inexistante, manque d'argent, malchance au jeu -
qui voudrait d'une telle demeure ? Le froid
décore de givre les fenêtres de sa
chambre ; Lamartine se confesse, prend des
résolutions dont il ne démordra
pas ; il a traversé la mort comme sur
une passerelle de flammes.
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