Premiers chapitres
André Brincourt
Insomnies

Ecrivain, critique littéraire, membre de l'Académie Renaudot, André Brincourt a reçu en 1999 le Grand Prix de littérature de l'Académie française. Il est notamment l'auteur, chez Grasset, de Messagers de la nuit (1995), Mots de passe (2002), Tête-de-loup (2003) Lecture vagabonde (2004) et Conquérants d'eux-mêmes (2006).


es souvenirs nous ramènent-ils à nous-mêmes, ou nous en éloignent-ils ? Rien de plus douteux (et parfois de plus douloureux) qu'une mise à l'épreuve du temps passé. Recommencez-moi ça, susurre le diable. Mieux vaut prendre le temps de vitesse.

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Le grand âge, cet âge où meurent les amis. A la mort de chacun d'eux, ne cherchons pas à nous le dissimuler, disparaît en nous le personnage que l'on a été pour lui seul.
Qui est-on ? Au fur et à mesure que se ferment les yeux de ceux qui nous sont chers, nous deve-nons cet être composite qui se décompose.

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Les échecs nous transforment, sinon mieux en tout cas beaucoup plus que les succès. Nous devrions apprendre à en tenir compte.
On connaît ses défauts, on croit connaître ses qualités. Je veux dire que l'on doute moins de la nature des premiers.

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Il serait raisonnable de s'épouvanter à l'idée des personnages que l'on aurait pu être, si proches de ceux que l'on fut. Mais est-ce à la raison que doit aller notre gratitude ?

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- Oh ! je n'ignore rien de vous, je connais tou-tes vos facettes.
- Attention ! La somme est trompeuse. Nous ne sommes vrai que dans chaque partie du tout.

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Ce n'est pas sans raison que l'on doit se méfier des galeries de portraits qui se flattent d'être ressemblants. Voyez comme en littérature la vérité de chacun se dissimule en se découvrant et se découvre en se dissimulant dans le désir secret d'être un autre. Le passé en offre maints exemples, mais nos contemporains pour lesquels se brouillent sans doute un peu plus les pistes n'en confirment pas moins la règle : de Le Clézio à Patrick Besson, de Matzneff à Rouart. J'allais ajouter - en laissant venir les noms tout seuls - que l'encre se décolore assez vite chez ceux qui n'éprouvent guère le besoin d'aller plus loin que l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes.

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Je ne voudrais pas en faire un principe, mais " s'accepter soi-même " me semble plein de danger.
" Va donc voir ailleurs si j'y suis " me chuchoterait plutôt mon démon intérieur. Pas de quoi s'en vanter, du reste. Mais cela m'explique (sans les excuser) mes abandons volontaires, quel-ques ruptures, certaines lâchetés.

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C'est, je crois bien, dans son livre posthume Ainsi soit-il, que Gide - qui sa vie durant avait multiplié les appétits - emploie le mot " anorexie " pour désigner le vrai cancer, rongeant tout ensemble le corps et l'esprit : l'indifférence à soi générée par l'indifférence aux autres - cette fatigue d'être, où se conjuguent (où se confondent plutôt) une certaine vérité et un mensonge certain.

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Simple exercice que ce petit livre.
Un journal de pensées limitées volontairement dans le temps - en marge de toute actualité. Pour voir les yeux fermés.

Recueil désordonné de réflexions provoquées : un pari engagé avec moi-même, une réponse que j'ai, par jeu, par curiosité, par défi certes, demandée ou dérobée à la mise en mouvement de l'esprit. Le faire tourner exprès comme une " simple " mécanique. N'en attendre rien qu'une cacophonie révélatrice (au sens prometteur, mais risqué). Plutôt que de laisser dormir les idées, les éveiller à l'heure. Noter ce qui, faute de s'en saisir, s'envole, se disperse en poudre dans le vent. J'ai voulu emprisonner le vent. Un dernier caprice. Faut-il dire : dernier examen de conscience ? Je m'accorde quatre ou cinq mois. Contrat signé virtuellement le 1er janvier 2007. Pour échapper à l'hiver.
Quel hiver ?

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Cela pourrait s'appeler un anti-Journal ? Par la forme cousue et décousue ? Qui sait.
On peut " tenir " un Journal de différentes ma-nières :
Ne re-" tenir " que la conjoncture et un com-portement sou-" tenu " à son égard ;
ou, pas si facile, main-" tenir " un ordre de pensées devant la vie et peut-être en arrière de soi ;
ou encore dé-" tenir " sans trop d'illusions les secrets d'une conduite.
Ou plus simplement, entre-" tenir " une forme d'esprit.

Je dirais seulement que ma raison y fait sa cui-sine. Sans recettes. Au jour le jour. A la nuit la nuit, serait plus exact.

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