André Breton, Lise Deharme,
Julien Gracq, Jean Tardieu,
Farouche à quatre feuilles
La réunion dans un livre unique de quatre grands
du surréalisme : André Breton, Jean Tardieu, Lise
Deharme, Julien Gracq - dont on oublie parfois cette filiation,
et qu'il avait été un ami de Breton.
Alouette du parloir,
par
ANDRE BRETON
a rêverie...
est-il bien possible d'arrêter au passage cette personne fuyante,
qui entend ne profiter de rien aussi bien que de nos moments d'inattention
? Chacun sait qu'elle a son palais très haut dans l'air et
que ce palais est des plus mobiles. Il arrive que l'il humain,
abdiquant pour un instant la faculté de voir, se trouve sollicité
par un point vierge de l'espace jusqu'à faire abstraction
de tout ce qui n'est pas lui et à ne pouvoir s'en détacher
tant que la fixité même de la contemplation ne l'entraîne
pas à s'abîmer dans la trajectoire d'un phosphène.
C'est une sensation assez complexe, je suppose que chacun l'a éprouvée
: à l'analyser il s'y mêle quelque chose de très
agréable à quelque chose d'assez pénible comme
sans doute dans tout ce qui est de caractère hypnotique,
mais je pense qu'en général on l'analyse beaucoup
moins qu'on ne s'y abandonne. Instant précieux en tout cas,
sur lequel il n'est pas non plus défendu de rêver.
C'est comme si une des fenêtres du palais venait de s'ouvrir,
encadrant la Rêverie en personne dans l'irrésistible
séduction qu'exercent les premières héroïnes
de Maeterlinck. Lorsque le charme cesse on peut penser aussi - mythiquement
- qu'un dragon tout autour du palais a repris sa garde, que sa clameur
recommence à emplir les voûtes et que la fenêtre
s'est fermée.
La rêverie... oui, elle doit avoir ses traits assez différents
pour chacun de nous, bien que nous communiquions volontiers avec
celle de tel ou tel autre et que celle des poètes se soumette
la nôtre, parfois. De même la puissance contraignante
qui veille durant le jour à ce que la rêverie n'ait
pas trop durable prise sur nous dispose de moyens assez variables.
En ce qui me concerne elles se présentent à moi, l'une
sous les aspects de la toute-transparence, l'autre de l'opacité
absolue. Disons : une jeune femme merveilleuse, imprévisible,
tendre, énigmatique, provocante, à qui je ne demande
jamais compte de ses fugues, ne m'en prenant qu'à moi-même
: ce sera la rêverie et un homme âgé, lourd,
dur et gourmé, qui ne la perd guère de vue, semble
n'être là que pour la rudoyer et l'éloigner
de moi, chaque fois que nous sommes ensemble, en se prévalant
des droits du tuteur. Dans le secret de mon cur ils répondent
respectivement aux noms de Titania et de Garo. Cette présentation
faite, je les laisserai tout à l'heure se manifester eux-mêmes
: je ne doute pas que vous les connaissiez sous d'autres noms, voire
sous d'autres apparences. Je ne puis témoigner que de la
manière dont ils se comportent sous mon toit.
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