Premiers chapitres
Stéphane Breton
Télévision


Né en 1959, Stéphane Breton est ethnologue et réalisateur de films documentaires. Spécialiste des sociétés de Nouvelle-Guinée, il est maître de conférence à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, où il enseigne l'anthropologie et le cinéma documentaire. Il a vécu plusieurs années chez les Wodani des hautes-terres de Nouvelle-Guinée, où il a réalisé Eux et moi (Les Films d'Ici et ARTE, 2001). Son deuxième film ches les Wodani, Le ciel dans un jardin (les Films d'Ici et ARTE, 2003), raconte le dernier voyage, nostalgique et contemplatif, de quelqu'un qui ne reviendra pas. Ces deux films sortiront en DVD (ARTE éditions) en février 2005, en même temps que Télévision (Grasset). Il a écrit des articles d'ethnologie dans des revues savantes que personne ne lit. Il a publié quelques livres : La mascarade des sexes, Calmann-Lévy, 1989 (essai d'anthropologie) ; Les fleuves immobiles, Calman-Lévy (récit de voyage en Nouvelle-Guinée) ; Des hommes nommés brume (avec Jean-Louis Motte), Arthaud-Flammarion, 1991 (album de photos et récit de voyage en Nouvelle-Guinée).


ela fait quelque temps qu'avec une bonne volonté résignée vous essayez de regarder la télé. Mais vous n'y arrivez pas. Vous avez commencé à lui trouver de l'intérêt en remarquant qu'on y voyait toujours la même chose, que le ton était toujours anonyme, les choses toujours dites et vues par le même " auteur " indifférent et froid, c'est-à-dire par personne. Vous avez été surpris que cela ne décourage pas le public ; c'est que vous ne la regardiez pas beaucoup puisque ceux qui la regardent ne cessent de la regarder. Vous l'avez regardée parce qu'elle ne ressemblait à rien de ce que vous connaissiez, parce que vous n'aviez jamais parlé comme on y parle. Sans doute est-ce la raison de son attrait. Mais à une époque où il ne saurait y avoir que des voix singulières et des originalités sourcilleuses, n'est-ce pas un paradoxe que de répéter toujours la même chose ? Peut-être, finalement, que l'anonymat et l'uniformité sont le milieu où doit se développer le goût de la particularité et de l'autonomie des existences. Peut-être aussi que cela n'a aucune importance.
Cette rigide impersonnalité de la parole, le fait qu'elle soit dite de la même façon, qu'elle obéisse au même format et soit présentée dans un cadre, toujours le même, selon une scénographie familière, que Présentateurs et émissions donnent des " rendez-vous " réguliers à leur Public, comme si la répétition devait distraire plutôt que rebuter, tout cela s'accompagne de quelque chose d'essentiel : la télé s'adresse à vous. L'image qu'elle présente est tournée vers vous.
La Présentatrice du Journal de vingt heures, qui lit son texte en vous regardant dans les yeux, fait semblant de parler à quelqu'un, à vous qui la regardez. Celui qui s'adresse à vous prétend sortir de l'espace de la représentation, il fait semblant de franchir la rampe pour aller vers vous et vous indiquer ce que vous devez voir. Il pointe le doigt vers le spectacle. Tout le spectacle est présentation.
Pourtant, ce qui vous sépare de cette scène est rendu plus visible encore par la fiction d'adresse. Il faut croire que ce n'est pas un hasard : si le spectacle est inhabité, c'est qu'il est seulement montré ; il n'est pas construit pour être vu mais présenté ; celui qui le montre ne le regarde pas. C'est un spectacle vu par personne, sinon par vous, qui ne l'avez pas fabriqué.
Et puis il y a autre chose. Que le cadre de la représentation ne soit plus celui de la scène mais du guichet renforce l'impression générale d'un discours homogène et sans dessein. Malgré quelques variations dans le grain de la voix et les visages, malgré la concurrence des chaînes et des programmes (peut-être à cause d'elle), on a le sentiment d'avoir affaire à une seule créature. Quand vous regardez quelque chose à la télé, vous regardez avant tout la télé.
La télé ressemble à un bâtiment impensé, à un édifice construit au cours des années, sans plan ni architecte, comme le furent les cathédrales, sans qu'aucun ouvrier ait jamais su à quoi elle devait finalement ressembler, comme une ville ou une langue : en l'absence d'auteur mais pas d'usager. Bref, la télé est une concrétion sociale, comme le mythe ou le code des lois. Elle occupe un lieu privé (où vous vous trouvez confiné, revêtu de la fonction de spectateur), mais à la façon d'une institution publique.

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