Premiers chapitres
Jean-Denis Bredin
Trop bien élevé

Né à Paris en 1929, Jean-Denis Bredin est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages, dont le célèbre L'Affaire portant sur l'affaire Dreyfus. Ses ouvrages les plus littéraires et intimistes ont été publiés principalement chez Gallimard et chez Fayard. Son dernier titre chez Grasset : Lettre à Dieu le Fils (2001).


ite divorcés, mes parents m'avaient confié en partage au père. Ils s'étaient réparti mes deux sœurs : une à chacun. Jusqu'à la mort de papa ma vie fut donc d'attendre le jeudi, ce jour merveilleux qu'une décision de justice me permettait de passer avec ma mère, de 11 heures à 18 heures. Par précaution, mon père me faisait mettre un thermomètre dans le derrière avant que je ne fusse conduit, par ma gouvernante, au domicile de maman. Dès mon retour chez papa, on vérifiait ma température. Ne risquais-je pas d'avoir contracté, là-bas, quelque funeste maladie ? Maman, et près d'elle ma petite sœur étaient tout pour moi : la beauté, la tendresse, l'évasion. Quand venaient mes larmes, chaque jeudi soir ou presque, mon devoir était bien sûr de les dissimuler.

***

De mon père je n'ai plus aujourd'hui qu'un souvenir presque imaginaire, accroché à quelques photos. J'allais avoir dix ans quand il est mort, ce 10 mai 1939, et je garde toujours de lui ce visage grave, encombré de soucis, ce regard myope le plus souvent enfoui sous les lunettes, ses lèvres figées. Je ne vois aucun geste, je n'entends aucun mot. Ce polytechnicien austère et bûcheur est mort à trente-sept ans, peut-être d'avoir trop travaillé, d'avoir trop souffert, de ne savoir ou de ne vouloir vivre. Tout ce que je sais de lui, je l'ai appris plus tard : morceaux épars d'un puzzle que je ne souhaite pas tenter de reconstituer. Ce père m'a sans doute aimé, en se taisant. Il a étouffé, par pudeur et par devoir, tous les bruits de son cœur. Et moi je dois me taire sur lui, sur nous. Il est enseveli sous trop de terre. Pour tirer ce cercueil il faudrait beaucoup de peine, et tant d'indiscrétion ! Il y a des morts auxquels la mort convient.

***

Ma mère, elle, a longtemps vieilli. Pourtant, elle ne supportait pas la vieillesse. Je l'ai vue vieillir, je l'ai entendue vieillir, mais je savais aussi que le malheur l'avait épuisée bien avant l'âge. Ce que j'avais appris d'elle, de sa vie trop agitée, des épreuves qui l'avaient brisée au point d'user son cœur et de la rendre - elle si vulnérable au moindre tourment - parfois insensible au soir de sa vie, je l'ai gardé pour moi. Tel fut notre pacte pudique et commode ; nos conversations les plus tendres ne furent jamais faites que de banalités. Nous sommes restés immobiles et muets dans ce magasin de porcelaine qui enfermait nos secrets de famille. Quand maman fut très proche de la mort, que je ne la reconnus plus qu'à de rares moments, au son de ce qu'il restait de sa voix, je me reprochai cette connivence silencieuse : nous allions donc mourir après nous être tant aimés, sans nous être jamais parlé.

***

Des quatre ou cinq premières années de ma vie, je ne vois à peu près rien : seuls des albums de photos me prêtent quelques souvenirs. Je regarde, j'écoute ma grand-mère qui joue du piano dans un bel appartement. Nous sommes, mes sœurs et moi, tout petits, groupés autour de maman, à ses pieds, et nous nous ennuyons gentiment, semble-t-il, sans bouger. Notre grand-mère, nous apprendra-t-on plus tard, jouait fort bien Fauré, Duparc, Reynaldo Hahn. Elle les avait connus, elle chantait leurs chefs-d'œuvre. Elle avait été, racontait-elle, une amie chère de Marcel Proust. Elle était très belle notre grand-mère, évidemment douloureuse, chargée de mystères, de souffrances tues. Aussi apprenions-nous, très jeunes, notre devoir, qui était d'aider les autres à vivre, de sourire, d'être sages, de tendre la main, de faire des compliments.

***



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18