Jean-Denis Bredin
De l'Académie
française
Lettre à Dieu le Fils
Jean-Denis Bredin est l'auteur, entre
autres, de Une singulière famille
(Fayard, 1999), L'affaire (Fayard, 1993),
Sieyes (Fallois, 1988), L'affaire
Caillaux (Gallimard, 1985), et de romans et
nouvelles, tels que L'enfant sage
(Gallimard), L'absence (Gallimard),
Battements de cur (Fayard), Rien
ne va plus (Fayard). Il nous livre ici son
Ce que je crois sous forme d'une
brève missive à Dieu le Fils.
i
je ne sais, commençant cette lettre, quel
mot choisir pour m'adresser à vous, ne m'en
tenez pas rigueur. Je n'ose vous dire " Monsieur ",
quand bien même toutes les images de vous que
je garde en mémoire vous représentent
au masculin. Mais ce " Monsieur ", qui pourrait
désigner tous les hommes, je ne saurais m'en
servir pour vous parler. Pas davantage je ne
pourrais vous dire " Majesté " ou " Sire ",
si même, naissant à Bethléem,
vous avez peut-être songé à
être Roi, et non plus vous dire " Monseigneur
", quoique vous fussiez, m'a-t-on appris, notre
Seigneur à tous. Sans doute n'aimeriez-vous
pas de tels titres qui vous confondraient avec des
souverains ordinaires. Je n'aurais pas l'audace de
vous appeler par votre nom, d'écrire
à Jésus, car je ne me crois pas assez
proche de vous pour vous parler
familièrement, et je redouterais, tant votre
prénom fut répandu, que ma lettre ne
fût remise à un autre Jésus. Je
ne puis donc qu'écrire au Fils de Dieu, ou
plutôt à Dieu le Fils, comme on vous
nommait quand j'étais enfant. Mais je
n'imagine pas que ce choix des mots vous
intéresse vraiment, ni que vous puissiez
m'en vouloir si, tâchant de désigner
mon divin destinataire, je me révèle
déjà maladroit.
***
C'est à vous, Dieu le Fils unique, à
vous seul, que je souhaiterais adresser cette
lettre. J'ai été élevé
dans la religion que vous avez fondée. Il
m'a été enseigné que vous
étiez trois dieux en un seul. Si j'ai appris
que votre Maman fut enceinte du fait de l'Esprit
Saint, et qu'elle enfanta du Fils de Dieu, je n'ai
jamais su comment fonctionnait votre
Trinité, ce que vous faisiez ensemble ou
séparément, si vous étiez
toujours proches ou souvent éloignés.
Mais j'ai vite compris que je n'avais pas à
comprendre, et que votre communauté divine
devait rester pour moi un mystère que
n'éluciderait jamais l'intelligence humaine
dont vous m'avez gratifié. Monsieur votre
Père m'a toujours semblé, je ne sais
pourquoi, le patron de votre Trinité. La
raison en est peut-être que votre Père
nous paraît, à nous qui avons lu la
Bible, avoir créé le monde et
créé l'Homme, sans que vous fussiez
présent à ses côtés, et
sans que s'en mêlât votre
troisième compagnon. A tort sans doute je
vous imagine tous deux absents à
l'époque, en tout cas occupés
ailleurs dans ces jours de la Création
où votre Père travailla tant. Je me
souviens aussi que, durant votre passage sur notre
Terre, vous avez parlé de votre Père
avec amour, mais plus encore avec respect, et
même avec déférence, comme un
fils très soumis. Bref, votre Père me
paraît le premier de vous trois, le grand
organisateur, le véritable maître. Je
ne veux et je n'oserais d'ailleurs m'adresser
à lui. J'imagine qu'il ne
m'écouterait pas, qu'il est assailli de
requêtes, qu'il doit tout trancher en dernier
ressort, que le temps malheureusement lui manque,
que trop occupé, trop lointain, lassé
peut-être, il ne lirait pas ma lettre, qu'au
mieux il la ferait lire par l'un de ses auxiliaires
qui se rirait de moi.
Je n'oserais non plus parler à Monsieur le
Saint Esprit. C'est que je ne parviens pas à
croire qu'il soit tout à fait un dieu. Je le
vois plutôt comme un symbole, peut-être
un sentiment qui vous unit votre Père et
vous, peut-être un voyageur infatigable qui
se promène, ici et là, porteur de
messages et de vertus, déguisé en
archange ou en colombe. Vous, Dieu le Fils, vous
êtes tout autre. Je vois votre visage, vos
longs cheveux, votre barbe, je reconnais votre
regard, votre regard inspiré et votre regard
souffrant, je reconnais vos jambes, vos bras, et
même votre ventre parfois flasque parfois
dur. Les yeux fermés je vous vois encore. Je
vous vois partout, dans les églises et les
musées bien sûr, mais aussi dans les
chambres où j'ai longtemps dormi. Je vous
vois crucifié, au-dessus de mon lit,
baissant la tête pour me surveiller ou me
pardonner, je vous vois couché sur ma table
de nuit, et je vous vois encore dans mes livres.
Vous écoutez ceux qui viennent à
vous, vous les interrogez, vous parlez lentement,
doucement, un peu solennellement peut-être,
mais si bien ! Je présume que vous aimez
lire, que vous ne méprisez aucun courrier,
et que les lettres les plus insignifiantes peuvent
monter jusqu'à vous.
***
Pourtant, j'ai beaucoup hésité avant
de vous écrire. Des lettres, vous en avez
reçu des millions depuis que vous êtes
venu sur notre Terre. Et peut-être avez-vous
voyagé, avez-vous ressuscité sur
d'autres planètes d'où peuvent aussi
vous venir d'innombrables courriers. Au reste une
lettre, fût-elle appliquée,
soigneusement rédigée, n'est-elle
pour vous rien de plus qu'un autre message, qu'une
prière, une pensée, une parole, un
geste, un rêve ? Je crains qu'une lettre, un
peu longue comme celle-ci, indécise et
bavarde, ne vous encombre. J'aurais peut-être
mieux fait d'entrer dans l'une de vos
églises, d'allumer un cierge, de le regarder
brûler, d'en allumer un autre, un autre
encore, de tourner les yeux vers votre autel pour
tenter de vous apercevoir. Vous devez recevoir des
correspondances très bien tournées,
écrites par des personnalités
importantes, par ceux qui conduisent les peuples ou
qui maîtrisent la pensée, ou encore
par de vrais écrivains qui se croient vos
amis, ou encore par vos meilleurs auxiliaires,
papes, cardinaux, évêques, des lettres
que vous êtes contraint de lire, et qui
peuvent sinon vous intéresser au moins vous
satisfaire. Moi je n'ai nul titre, nulle fonction,
nulle gloire pour soutenir ma signature. Cette
lettre est celle d'un monsieur qui voit venir
l'hiver, d'un enfant vieilli, trop
éduqué, trop sage, qui n'a jamais
cessé d'apprendre ses leçons et de
faire ses devoirs. Je sais que la lettre d'un saint
ou d'un maudit, d'un héros ou d'un
persécuté vous plairait davantage que
la lettre d'un bon bourgeois vaguement
chrétien et français qui, sans vous
connaître, a souhaité ne pas trop vous
déplaire. Tant pis ! Je vous écris
quand même et je voudrais, en exorde, vous
dire pourquoi.
***
Pourquoi ai-je commencé cette lettre dont je
ne sais si je la finirai ? Ma vraie raison est
peut-être que j'aime écrire des
lettres, au moins tenter de les écrire.
J'aime chercher la feuille blanche, prendre mon
vieux stylo, vérifier qu'il marche encore,
l'appuyer sur le papier en choisissant le bon
endroit, tracer des mots d'abord, puis des lignes,
m'emballer peu à peu, surveiller le texte
écrit qui s'allonge et m'encourage, aller de
feuille en feuille, soudain m'interrompre je ne
sais pourquoi, parce que le soleil s'est
posé sur ma page, ou parce que je
m'assoupis, ou parce que je me crois ridicule,
alors tâcher de pérorer en trois
lignes ou trois mots, devenir, pour en finir vite,
tendre ou désespéré,
ébaucher un fabuleux projet, un voyage, une
nuit folle, ou simplement en finir n'importe
comment, écrire tout au bas de la page le
dernier mot, celui qui dit adieu, un mot
mystérieux ou très conventionnel, et
encore une signature, un simple trait illisible qui
ne peut être que le mien. Oui j'aime
écrire des lettres, et souvent les
déchirer. Celle que je vais vous adresser,
vous savez qu'elle ressemblera à toutes les
autres, qu'elle prétendra vous parler
à vous mais qu'elle parlera de moi, de moi
à vous, de moi à moi. Tout à
l'heure je fermerai l'enveloppe, avec application,
déjà ma lettre ne m'appartiendra
plus, enfui le temps du bonheur, une lettre partie
à l'aventure, une lettre à Dieu le
Fils, sans adresse précise, ni code postal,
une lettre mise à la boîte et qui ne
me reviendra pas. Ne m'en veuillez pas de vous
écrire parce que j'aime écrire.
***
Mais je me trouve ou je m'invente de meilleures
raisons de m'adresser à vous. J'ai toujours
espéré vous rencontrer et je me
figure que, vous écrivant, je me donnerai
l'illusion de vous connaître un peu. Je vous
l'ai dit : l'enfant puis l'adolescent que je fus a
vécu sous votre Croix et selon votre loi.
Mes parents étaient divorcés. Mon
père m'a élevé quand
j'étais enfant. Il était Juif, je
devrais dire Israélite car dans sa famille
on se disait Israélite et non Juif. Parce
qu'il l'avait promis, il m'a élevé
dans la religion de ma mère, dans le culte
de vous, et j'ai dû, chaque soir,
agenouillé au bord de mon lit, vous prier,
vous supplier de faire de moi un enfant bien
élevé, ce que vous fîtes, le
premier en classe que je fus souvent. Je vous
implorais de m'aider pour que jamais je ne
désobéisse à papa, et qu'il
dormît rassuré, enfin tranquille.
Pourquoi l'avez-vous laissé mourir, mon
père, quelques jours avant qu'il ne
fêtât mes dix ans, lui qui n'en avait
pas quarante ? Il avait pourtant été,
sans s'intéresser à vous, votre bon
serviteur. Sa vertu, son dévouement, sa
souffrance cachée, les tourments d'un homme
qui portait en silence le poids de ses secrets,
tout en lui eût pu vous émouvoir.
L'avez-vous du moins récompensé ?
Maman, qui poursuivit après sa mort ma bonne
éducation, ne cessa de m'enseigner vos
Commandements. Elle le fit d'autant mieux qu'elle
avait su, quelque temps, se passer de vous et
probablement vous déplaire. Elle
m'éleva rigoureusement, selon les
règles de votre religion, et elle m'apprit
à vous respecter sans vous connaître.
J'eus par surcroît la chance de rencontrer
quelques-uns de vos meilleurs disciples. Ce
prêtre, qui m'enseigna votre
catéchisme, et que les Allemands ont
condamné à mort puis
décapité parce qu'il avait trop
vaillamment servi son Dieu et sa Patrie. Ce
Franciscain, notre aumônier, que les nazis
avaient déporté sans parvenir
à le tuer, et qui tâcha de nous
apprendre à repérer, la nuit, les
traces de Dieu dans les forêts. Ce
Père Dominicain, dont la voix, les mots, le
regard nous ont si merveilleusement parlé de
vous, qui n'a cessé de m'éclairer de
son intelligence et de sa bonté, lui que
vous aimez trop sans doute, que nous aimons trop,
vous et moi, pour que j'ose rien vous en dire. Bien
sûr j'en connus d'autres qui semblaient vous
servir avec zèle mais négligeaient
volontiers vos leçons. Ainsi cet Abbé
qui, lorsqu'il confessait l'enfant docile que
j'étais, ne cessait de caresser
fraternellement ma jambe nue, pour m'aider à
mieux avouer toutes mes fautes ; et aussi cet
autre, auquel je crus devoir confesser, le jour de
mes huit ans, que j'avais commis un grave
péché, que j'avais volé, lors
d'un goûter d'enfants, une minuscule
poupée à la petite-fille de Monsieur
Léon Blum, président du Conseil en
ces temps très lointains. Avais-je
ajouté cette vraie confidence pour me faire
valoir, ou pour tenter d'être plus facilement
pardonné ? " Repris à la famille de
Léon Blum ? " m'avait dit votre
prêtre, " ce n'est certes pas un
péché... " et il m'avait
allègrement absous de cela et de tout le
reste. Oui j'ai tenté de vivre à
l'ombre de vos Commandements, et souvent je me suis
préoccupé de votre jugement quand
venaient le soir et la mélancolie. Je ne
peux pas dire que je vous ai aimé, car je ne
sais ce que cela veut dire, aimer un Dieu. Je me
suis débarrassé de vos lois quand
elles me dérangeaient trop, et le temps
passant elles m'ont souvent contrarié. Mais
je me suis rassuré, observant combien vos
enseignements et vos interdits changeaient avec le
temps pour s'adapter à lui. Vous
m'êtes apparu ou plutôt vos disciples
me sont apparus, avisés et politiques,
prudents comme il convient peut-être à
ceux qui doivent gérer, en des
siècles tourmentés, une vieille et
grande entreprise. N'importe, je n'ai jamais
cessé de penser à vous. Je vous
regarde sur votre Croix, je vous vois souffrir, et
mourir, je rencontre votre regard
désespéré, je vous entends
vous écrier dans les ténèbres,
d'une voix forte : Eli, Eli, lamma sabacthani, "
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonné ? " Oui, pourquoi votre
Père vous a-t-il livré à de
telles souffrances pour sauver une humanité
qu'il avait si allègrement sacrifiée
au prétexte que les premiers d'entre nous
avaient cueilli et mangé un fruit
défendu ? Pourquoi avoir inventé tant
de drames, avoir en outre voulu votre martyre ?
Mais je m'écarte de mon sujet. Je bavarde.
Je voudrais seulement tâcher de vous dire ici
que, vieillesse venue, je retrouve dans mon album
tant d'images de vous que l'envie m'est venue de
vous écrire cette lettre qui n'en finit pas
de commencer.
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