T.C. Boyle
Les femmes
Traduit de l'américain par Bernard Turle
Tom Coraghessan Boyle est né en 1948. Depuis 1978, il anime
des ateliers d'écriture à l'Université de Californie
du Sud. Il vit près de Santa Barbara dans une maison dessinée
par l'architecte Frank Lloyd Wright. Chez Grasset, il est l'auteur
de plusieurs recueils de nouvelles, parmi lesquels 25 Histoires
d'amour (2000), 25 Histoires de mort (2002) et 25 Histoires bizarres
(2006), ainsi que de nombreux romans dont America (1997, Prix Médicis
étranger), Un ami de la terre (2001), D'amour et d'eau fraîche
(2003), Le Cercle des initiés (2005) et Talk talk (2007).
PREMIERE PARTIE
OLGIVANNA
CHAPITRE PREMIER
Danse pour les morts
E JOUR OU il rencontra
Olga Lazovich Milanoff Hinzenberg, lors d'un spectacle de ballet
à Chicago à l'automne 1924, Frank Lloyd Wright * était
de bonne humeur, optimiste, voire expansif. Peut-être pleuvait-il
ce jour-là - oui, c'est cela, il devait pleuvoir... des traînées
de gouttes grises peignaient le plan intermédiaire tel un
tableau pointilliste, silhouettes courbées en avant marchant
d'un pas lourd dans les rues sous le linceul de leur parapluie ;
on prévoyait de la neige fondue, puis de la neige - néanmoins,
Frank Lloyd Wright était d'excellente humeur. Il s'était
toujours considéré comme le genre d'homme accort,
solaire et effervescent, capable de modifier l'atmosphère
d'une pièce dès qu'il en franchissait le seuil, mais
les aléas de sa vie privée au cours des deux dernières
années (du moins depuis son retour du Japon) l'avaient éreinté.
Miriam était son principal souci, à moins qu'elle
ait été seulement la pointe de l'iceberg. Il avait
des problèmes d'argent, bien sûr, comme toujours. Pas
assez de commandes : frilosité de sa clientèle et
ignorance sans fond de ses compatriotes (sans parler de leur lâcheté,
oui, leur lâcheté aussi) aveuglés par les Fauvistes,
les Futuristes, les Dadaïstes, les Cubistes et tous les autres
" istes " et " ismes ", Duchamp, Braque, Picasso,
et pire encore, l'autoproclamé " Style International
" de Le Corbusier, Gropius, Meyer et Mies - tous les mouvements
dont le seul but était de lui donner le sentiment qu'il était
dépassé et retranché dans une attitude passéiste.
Ce qui n'arrangeait pas ses affaires. Pendant son séjour
en Extrême-Orient, les Européens avaient pris d'assaut
l'Amérique.
Mais les choses allaient mieux. Au mois de mai, Miriam était
partie, même si, lorsqu'il travaillait sur un dessin ou lisait
un livre, dès qu'il fermait les yeux, il revoyait son visage,
masque tragique qui hantait sa conscience avant de se dissoudre
dans un tourbillon de bleus à l'âme. N'empêche,
elle était partie pour de bon et Taliesin avait retrouvé
la paix. Trois jeunes couples, les Neutra, les Tsuchiura et les
Moser, y avaient élu domicile ; on organisait des soirées
musicales, on goûtait le calme au coin du feu, la compagnie
était plaisante. Mais voilà qu'il se retrouvait à
Chicago pour affaires, à ôter la pluie de son chapeau
et de son manteau dans le foyer d'un théâtre, prêt
pour une petite diver-sion.
Un ami * lui avait proposé d'aller voir en matinée
Karsavina dans des extraits de La Belle au Bois dormant, de La Fille
Mal Gardée et des Sylphides ; il avait sauté sur l'occasion,
même si la prima ballerina avait depuis longtemps passé
son zénith et si sa beauté surnaturelle n'était
plus qu'un souvenir. Frank souhaitait qu'on le voie en ville, ne
fût-ce que pour secouer la charpie de la couverture mitée
des rumeurs et des mensonges éhontés dont les amateurs
de scandales l'avaient recouvert. A la nouvelle année, il
allait rouvrir un bureau à Chicago et il avait besoin d'attirer
l'attention sur lui. L'occasion était parfaite !
La pluie tombait, la porte s'ouvrit d'un coup et se referma sur
le souffle prémonitoire de l'hiver. Les spectateurs s'agglutinaient
dans le foyer, les hommes en tenue de gala ou en costume du dimanche,
les femmes enveloppées dans leur fourrure et leurs perles,
leurs voix voguant au loin, carillonnant et pépiant tels
les babils des oiseaux de la volière du zoo de Lincoln Park.
Les gens l'évitaient-ils ? N'était-ce pas... ?
Oui, c'était elle. Olivia Westphal, qu'il avait un jour exhibée
dans Oak Park, dans sa première automobile, une décapotable
Stoddard-Dayton sur mesure, qui pouvait atteindre soixante kilomètres-heure
en ligne droite. Il rêvait encore de cette auto-mobile juste
avant le réveil : le " Diable jaune " devant lequel
les piétons prenaient la poudre d'escampette - elle lui avait
valu de recevoir la toute première contravention jamais donnée
dans les rues assoupies de Chicago, où l'on circulait à
cheval. A l'époque, il espérait une commande de cette
femme et de son nouvel époux mais elle l'avait trahi, préférant
se faire construire par Patton & Fisher une maison dans un style
aussi surchargé qu'insipide : insipide comme un bol de corn-flakes
oublié toute la nuit sur le comptoir de la cuisine dans une
mare de lait ranci. Mon Dieu, ce que les années avaient fait
à cette femme ! C'était devenu une vieille dondon,
le visage bouffi, les bras grassouil-lets ; sa silhouette râblée
avait répudié les rondeurs que Frank avait jadis trouvées
si alléchantes. Elle croisa son regard, le reconnut (aucun
doute là-dessus). Et détourna les yeux.
Qu'éprouva-t-il ? L'envie de se révolter. De la colère.
Du dé-goût. Qu'ils l'ignorent, les prudes et les timides
petits rongeurs qu'elles avaient épousés, craignant
tout le temps de sortir du rang, de vivre, de faire un grand geste,
n'importe quel geste... Mais cela n'importait guère car son
compagnon * le prit alors par le bras, pour l'emmener vers un groupe
d'hommes d'affaires influents : Robert ? Oscar ? Et il se rengorgea
tant qu'il eut du mal à ne pas faire des pirouettes avec
sa canne. Il ne remarqua pas encore, pas plus que son compagnon,
d'ailleurs, la jeune femme brune, grande, l'air grave, qui se glissa
par la porte, billet serré dans l'une de ses mains gantées,
aumônière dans l'autre. Mais elle le remarqua, de son
regard qui balayait le public depuis le poste d'observation qu'elle
s'était choisi dans un coin. Tous les deux souhaitaient se
faire remarquer et en même temps aspiraient à l'anonymat.
Libre, fâchée avec son mari, elle était venue
seule à cette matinée, parce qu'elle aimait le ballet
et parce que, jadis, Karsavina avait beaucoup représenté
pour elle. Jeune femme sortie seule par un après-midi pluvieux,
Olgivanna observa les chapeaux, les épaules, les fourrures,
les visages bavards que Frank avait vus lui-même : le haut
du panier, la crème de la crème, la bonne société
au grand complet. Et puis voilà qu'il était apparu
dans son champ de vision. Le regard d'Olgivanna s'attarda sur lui.
Sa première sensation : l'excitation qu'on ressent à
reconnaître un visage célèbre, déclic
du système nerveux accompagné d'un brin d'autosatisfaction,
comme si, tout à coup inspirée, elle avait brusquement
découvert la solution d'une énigme. En second lieu
: elle sentit qu'elle devait absolument aller lui parler, compulsion
si forte qu'elle fut près de fendre la foule pour le rejoindre,
elle, la complète inconnue, sans escorte, sans intro-duction...
Elle réprima son ardeur par timidité et à cause
d'une sensation de vertige proche de la panique : que pourrait-elle
bien lui dire ? Comment pourrait-elle rompre la glace ? Ne fût-ce
que l'amener à regarder dans sa direction ? Et, finalement
: une pensée s'imposa au détriment des deux autres,
enveloppée par une poussée d'excitation hormonale
: cet homme la connaîtrait, à un niveau insondable
; elle en était certaine comme si cela avait été
écrit : ils seraient la réincarnation des amants du
Mahabhara-ta et de Rice Burroughs. Plus encore : il la ravirait,
la maîtriserait dans un furieux mélange de force et
de soumission *.
Frank, lui, regardait ailleurs. Il était au centre de l'attention,
faisait le coq, jouait son numéro pour le petit groupe qui
s'était assemblé autour de lui, des vieux amis et
des compères. Il plai-santait, riait, enchaînait les
histoires, faisait ses habituelles re-marques pince-sans-rire sur
tel ou tel couple (qu'ils le fusillent du regard, qu'ils ne s'en
privent pas !). On annonça que le spectacle allait commencer.
Albert le prit par le bras. Ils se dirigèrent vers le premier
rang. Albert s'assit à côté d'un siège
vide. Frank s'installa à sa droite. On baissa les lumières.
Le chef d'orchestre surgit de la fosse. Il leva sa baguette au-dessus
de la partition. Or voici qu'à la dernière minute,
Olgivanna descendit avec grâce l'allée centrale, silhouette
se déplaçant sur fond de rideau de scène. L'ouvreur
se mit de côté, on leva le rideau, les spectateurs
remuèrent sur leurs sièges ; Olgivanna parvint au
sien, eut à peine le temps de remarquer la silhouette peu
remarquable assise dans le fauteuil voisin, que l'orchestre entonnait
déjà l'ouverture. Les danseurs apparurent. Et, brusquement,
elle comprit qu'il était là, juste là, à
gauche de son voisin.
Pour sa part, lorsqu'elle s'installa, Frank leva les yeux (pur ré-flexe
de son organisme : là où il y a mouvement, l'il
va), tout comme il aurait jeté un coup d'il à
n'importe qui, les grosses truies du foyer ou leurs cavaliers aux
chemises amidonnées, voire ses ennemis jurés. Un simple
coup d'il, rien de plus, mais il aima ce qu'il vit. Elle ne
portait pas de chapeau, était peu ma-quillée et coiffée
avec simplicité (raie au milieu, chignon), un châle
en dentelle sur les épaules. Il remarqua tout cela : la so-briété
de sa robe et de son style, épuré ; une confiance
sereine dans sa beauté qui confondait les matrones rengorgées,
poudrées et chapeautées ; et puis la fluidité
des gestes de cette jeune femme d'une vingtaine d'années,
grande, qui se glissait dans son fauteuil au ballet avec une grâce
de ballerine. Il lui lança un regard puis un autre.
La scène s'anima, Karsavina fut accueillie par un tonnerre
d'applaudissements (jambes encore belles, visage davantage marqué
par le temps). Le tonnerre retomba. Frank fut par trop conscient
des efforts muets de ces femmes et de ces hommes qui pirouettaient
et vacillaient sur scène comme des toupies qui refusent de
tomber, et il comprit qu'on allait assister à une repré-sentation
médiocre d'une artiste sur le déclin. Quel ennui.
Un après-midi perdu. Il se pencha en avant pour regarder
la voisine d'Albert. La jeune femme, à peine plus qu'une
jeune fille, assise paisiblement, mains jointes sur les genoux,
regard rivé sur la scène. Son maintien était
impeccable, de ses épaules au bombe-ment de sa poitrine en
passant par le profil prononcé de sa mâ-choire et de
ses pommettes, les oreilles joliment contournées et agrémentées
d'un joyau pâle qui scintillait sur ses lobes. Mini-maliste
: tout en elle était une composition étudiée
du minimal. Mais une chose était sûre : elle n'était
pas américaine, il en aurait mis sa main à couper.
Le spectacle n'avait débuté que depuis dix minutes,
ou bien peut-être un peu plus, peut-être vingt, lorsqu'il
commença à gigoter sur son siège. Il eut envie
de se lever et de partir ; les danseurs se contentaient d'exécuter
la chorégraphie avec des mouvements las, sans flamme ; le
public de Chicago, lui, n'y voyait que du feu. Mais l'envie de rester
l'emporta : il voulut attirer l'attention de cette fille parce qu'il
la connaissait, oui, il la connaissait rien qu'à la voir,
et il voulut davantage, beaucoup plus : un contact, un signe de
reconnaissance, un coup d'il, un sourire. " Ils n'habitent
pas la chorégraphie ", dit-il tout bas en se penchant
vers Albert. Le visage étonné de son ami, en suspension,
dans la lueur de la scène, telle une lanterne chinoise pendue
à un fil. " Ils sont complètement éteints
", dit-il, tout juste assez fort pour qu'elle l'entende. Elle
l'entendit : il le devina à sa réaction alors qu'elle
ne quittait pas des yeux la scène. " Eteints... Ils
dansent pour les morts. "
A l'entracte, quand les applaudissements eurent cessé et
avant qu'elle puisse se lever et s'éloigner, Frank se pencha
devant Albert et dit : " Je n'ai pu m'empêcher de remarquer
votre réac-tion... vous êtes d'accord avec moi, n'est-ce
pas ? Karsavina aurait pu éviter de se déplacer, pour
l'inspiration dont elle fait preuve aujourd'hui ! Elle aurait mieux
fait de rester à Londres. A faire du tricot. "
Olgivanna se tourna vers lui et soutint son regard. Il ne pou-vait
être conscient de l'effet de sa remarque ; il ne pouvait savoir
à quel point il s'était fait l'écho d'une maxime
de Gurdjieff *, son maître, qui, toute sa vie, s'était
efforcé d'élever la race humaine de la mort dans la
vie vers la conscience des vérités mystiques au-delà
; il ne pouvait savoir qu'elle avait été l'une des
danseuses de Gurdjieff ou que, à peine trois semaines plus
tôt, ce dernier l'avait fortement encouragée à
quitter Paris - alors qu'elle avait pris soin de lui, avait pansé
ses pires blessures après l'accident d'automobile dans lequel
il avait failli périr ; il ne pouvait savoir que, tous les
après-midi, elle avait coupé du bois pour son gourou,
afin qu'il en ait assez pour affronter les rigueurs et les contingences
de l'hiver - il ne pouvait savoir que, à un niveau plus élémentaire,
elle partageait entièrement son opinion de la Karsavina.
" Oui, dit-elle, vous avez raison, absolument. C'est une représentation
de pure routine. C'en est gênant. "
Sa voix le captiva. Douce, une élocution rythmée,
la cadence des phrases une musique en soi. Mais quel était
donc cet accent ? Europe de l'Est ? Était-elle polonaise
? Roumaine ? " Elle est mariée à un diplomate,
n'est-ce pas ? Elle dirige une école. " Il avait glané
ça dans le programme. Il ajouta, inutilement : " A Londres.
- A la Royal Academy of Dancing. Elle a participé à
sa fon-dation.
- Oui, dit-il, toujours penché devant le visage empourpré
d'Albert, oui, bien sûr. Mais permettez-moi de me présenter...
Et mon ami que voici : je vous présente Albert Bleutick...
"
Elle baissa les yeux un instant, avant de croiser à nouveau
son regard. " Nul besoin de vous présenter ", dit-elle
tout bas, et il sentit son sang fuser dans ses veines comme si on
avait dénoué un lien. " N'est-ce pas... ? Quant
à moi, je m'appelle Olga Mila-noff, et mes amis m'appellent...
(elle marqua une pause pour permettre à Frank d'évaluer
tout le poids des nuances que cette familiarité était
censée charrier) Olgivanna. "
Dieu sait où, Dieu sait comment, sur cette entremise, ils
perdi-rent Albert ; Frank ne se rappellerait pas vraiment quand
et où la chose s'était produite... en chemin pour
le thé dansant auquel il l'avait invitée ou bien après
leur arrivée là-bas ? Qu'importe. Du moment où
ils avaient tous trois quitté le théâtre à
l'entracte jusqu'à celui où ils avaient déboulé
dans la rue détrempée, en quête d'un taxi, Frank
n'eut plus en tête que l'excitation de l'affaire courante,
braises de libido ravivées *, accélération
du pouls face à la possibilité offerte. Avait-il passé
l'âge pour ce genre d'émois ? Était-il méfiant,
compte tenu de ce que Miriam lui avait fait subir et, avant elle,
Mamah, voire Kitty ? Si la pen-sée lui passa par l'esprit,
il la refoula. L'âge ne comptait pas pour lui : il avait cinquante-sept
ans, jouissait d'une santé de fer et c'était l'un
de ces hommes fortement sexués qui ne pouvaient vivre sans
une femme au centre de leur vie. Déjà, depuis l'officialisation
de sa rupture avec Miriam, même si à ses yeux elle
n'existait plus depuis un an au bas mot, il avait manqué
de peu de trouver cette compagne dans les lèvres pulpeuses
et le regard ironique d'une certaine romancière ** ; quand
l'aventure avait tourné court pour plusieurs raisons, il
avait invité une étudiante de l'université
du Wisconsin à venir à Taliesin puis à partager
son lit. Mais il n'était toujours pas satisfait. Pas encore.
Il ne pouvait vivre sans complications - sans amour, certes ; sans
sexe, cela va de soi ; mais sans un autre élément
aussi : les ten-sions et les conflits, il lui fallait une relation
qui permettait aux jus de se répandre - par tous les canaux
possibles.
Le pain des sandwiches était mou, le thé tiède.
Albert dispa-rut. L'orchestre interpréta sur un rythme suranné
d'anciennes rengaines suavement civilisées du Londres d'avant-guerre
(ainsi que des tangos, mais très édulcorés
par l'interprétation). On était loin de l'aberration
nerveuse des speakeasies. Frank et Olgivanna parlèrent pendant
deux heures et plus. Ils dansèrent : dans les bras de Frank,
Olgivanna fut légère comme une plume. Il lui fit savoir
qu'il ne fumait pas, ne buvait pas : cela, dit-elle, ne la dérangeait
pas le moins du monde, alors que tant d'autres couples sur la piste
de danse témoignaient des effets évidents de l'alcool
; chaque fois qu'ils levaient les yeux, un client ou un autre corsait
le thé de sa partenaire avec un liquide clair qu'il versait
d'une fiole. Olgivanna reconnut qu'en effet la musique de jazz était,
la plupart du temps, trépidante à l'excès.
Et oui, elle adorait Bach, l'une de ses premières inspirations
musicales dans son enfance - au Monténégro.
Il haussa probablement les sourcils (le Monténégro...
?) car elle dut lui décrire son pays d'origine, ce royaume
de l'Adriatique. Elle descendait d'une famille de militaires et
de juges renommés. " Nous sommes serbes, déclara-t-elle
en sucrant trop son thé, un sandwich au concombre arrêté
à ses lèvres. Connaissez-vous des Serbes ?
- Oh, oui, oui, bien sûr. " Il mentait. " Des centaines.
" Mais il accompagna sa réponse d'un sourire, dents
étincelantes, crinière féline, qui lui permit
de passer vite là-dessus : " Mais j'attends encore mon
premier contrat monténégrin ! Vous ne croyez pas que
le roi pourrait se construire un nouveau palais ? Dans le style
Prairie ? Ou alors un centre de loisirs sur l'Alph, la rivière
sacrée ? " Son sourire s'épanouit encore pour
confirmer qu'il plaisantait. " A moins que l'Alph ne se trouve
pas au Mon-ténégro ? "
Le soir, il la déposa à l'appartement qu'elle partageait
avec d'autres disciples exilés de l'enclave de Gurdjieff
à Fontaine-bleau * ; il y retourna le lendemain matin, un
bouquet de fleurs à la main, pour l'emmener prendre le petit
déjeuner dehors. Ce fut le début d'une danse complexe,
une valse à trois temps qui les entraîna dans les couloirs
des musées, dans des galeries et des salles de concert, sans
oublier les détours pour aller contempler les demeures qu'il
avait construites en ville et à Oak Park, le tout culminant
en l'incontournable invitation à Taliesin.
C'était l'Avent. Un front arctique balayait les Grands Lacs
et le ciel était vidé de toute couleur. Après
avoir organisé la garde de sa fille chez l'époux avec
qui elle ne vivait plus ** , Olgivan-na fit ses bagages (quelques
affaires seulement : une ou deux tenues pour les virées dans
la campagne, des tenues de soirée pour les dîners),
et elle vint seule en train. Lequel traversa des champs de chaume
blanchi et des villages désolés de l'Illinois et du
Wisconsin. Elle se souviendrait toute sa vie de ce voyage : l'impression
de sécurité, d'être dans un cocon, qu'elle ressentit
dans le wagon, à l'abri de la neige qui cognait contre les
fenêtres. Elle mangea des brioches au sucre qu'elle avait
apportées et sirota son café dans la tasse de sa Thermos.
Le monde réduit à ce wagon, paisible. Remplaçait-elle
un gourou par un autre, était-ce cela ? Un mage d'âge
mûr, l'un rayonnant de par sa vision intérieure, l'autre
par des formes et constructions extérieures ? Echangeait-elle
l'intérieur pour l'extérieur ? Choisissait-elle cet
homme, dont elle prononça le nom tout bas : Frank, Frank...
parce qu'il était la divinité suprême du domaine
dans lequel Vlademar n'était qu'un tâcheron : Vlademar
qu'elle avait épousé trop jeune, à dix-huit
ans, avant de comprendre son erreur ; il demandait le divorce à
défaut d'accepter de la laisser s'exprimer. S'associer à
Frank Wright était-il différent en soi de s'associer
à Gurdjieff ? Danser, servir, absorber la lumière
avec sa bouche, ses doigts, son cur, son esprit, son âme
? Ou recherchait-elle simplement un père qui remplacerait
celui qu'elle avait perdu ? Peu importait, car une chose était
sûre dans tout cela, une certitude : si elle voulait de lui,
il lui était acquis. Ce voyage, le week-end à venir,
régleraient l'affaire une fois pour toutes.
Il l'attendait à la gare de Spring Green, son automobile
garée contre le trottoir, gaz d'échappement spectral
s'échappant du capot sur fond de neige tombée à
l'instant. Il avait des flocons dans les cheveux, des flocons saupoudraient
son béret, son manteau, sa longue écharpe flottante.
" Olgivanna... " : tout d'abord, il ne dit rien d'autre.
Mais il l'embrassa là sur le quai, à la vue de tous.
Son chauffeur, l'un des manuvres de Taliesin, Billy Weston,
ouvrit la portière de la voiture. Elle sentit le plan-cher
vibrer, inhala l'odeur des gaz d'échappement mêlée
au parfum du savon que Frank utilisait, puis Billy Weston passa
la vitesse et l'auto démarra. En un rien de temps, le bourg
disparut dans leur dos et ils se retrouvèrent dans la campagne,
entourés d'arbres ployant sous la neige, sur la route pavée
de blanc. Des cheminées de fermes s'élevaient des
panaches de fumée, le bétail arpentait les basse-cours
en une pantomime muette. Olgivanna crut remonter le temps.
Elle contempla Frank. Serra fort sa main. Il ne s'arrêta pas
de parler, les paroles coulaient littéralement de ses lèvres.
Chaque tournant, l'apparition du mur rouge fané d'une grange
étaient cause d'exultation ; la voix de son hôte était
si mélodieuse et profonde qu'on aurait dit qu'il chantait.
Elle observa ses yeux, sa bouche, le jeu de sa langue contre son
palais : il chantait et elle était son public. Elle fut presque
surprise lorsque, enfin, Taliesin apparut : la glace du lac au pied
du bâtiment coiffé de blanc, l'édifice à
proprement parler tapi sur le sol, recroquevillé sous son
fardeau de neige, forêt de glaçons pendant des avant-toits.
Cette construction aurait pu être l'uvre des Celtes
ou des hommes des tumulus avant eux : mystique, intemporelle, im-mémoriale
comme la terre sur laquelle elle reposait, comme les piliers en
pierre qui la soutenaient. Que dit Olgivanna lorsqu'ils gravirent
la montée ? Que c'était beau, que c'était magique
? Ou bien non : que c'était de l'art vivant. Voilà
ce qu'elle en dit : c'était de l'art vivant.
Il la présenta aux Neutra, aux Moser, aux Tsuchiura. Puis
un rapide aperçu de la cour afin qu'elle se fasse une idée
des pro-portions : ça aurait pu être un village japonais
réuni là tout entier, à flanc de coteau dans
les collines du Wisconsin. L'intérieur était abondamment
décoré pour Noël : couronnes, papiers découpés,
fleurs séchées, reflets de boules d'argent, de l'art
dans tous les coins, gaieté, bonne humeur, hérauts
de festivités *. Ensuite, on l'installa dans une chambre
d'amis, où elle se changea pour le dîner tandis qu'il
frétillait devant sa porte, palabrant, un véritable
moulin à paroles, un sujet en amenant un autre : le voyage
d'Olgivanna sous la neige lui avait rappelé ses aller et
retour hivernaux de Fiesole à Berlin et vice versa à
l'époque où il constituait son Portfolio... la façon
dont le soleil râpait les murs des villas italiennes... la
pierre ambrée de Taliesin le faisait, d'ailleurs, penser
à ces murs toscans... Mais, au fait, sa fille allait-elle
bien ? Arriverait-elle à se passer de sa mère pendant
quelques jours ? Lorsqu'Olgivanna émergea, il lui tendit
un verre de cidre chaud avant de l'escorter dans le labyrinthe de
pièces ; il lui montra les trésors qu'il avait amassés
: gravures de Hiroshige, Hokusai, Sadahide, vases Ming, têtes
en marbre de la dynastie Tang, broderie Genroku et écrans
Momoyama. Il n'arrêtait pas de discourir sur la " netteté
" de la culture japonaise, sur l'élégance sobre
et organique de son architecture. " Quant à leurs pratiques
sexuelles ! s'exclama-t-il, debout devant la cheminée de
la vaste pièce au plafond bas d'où l'on jouissait
de la vue des collines et de la vallée plus loin. Très
hygiéniques, très civilisées... Et des plus
ouvertes avec ça ! "
Elle aurait voulu renverser la tête, le regarder dans le blanc
des yeux et demander comment il avait acquis tout ce savoir. L'air
était chargé d'électricité. Ils allaient
passer leur première nuit ensemble (du moins était-ce
la promesse tacite qui lui avait fait entreprendre le long trajet
en chemin de fer). Les Tsuchiura venaient d'entrer dans la pièce.
A son arrivée, elle n'avait échangé avec eux
que quelques mots, les plaisanteries d'usage. D'après ce
qu'elle avait compris, Kameki, architecte, avait tra-vaillé
avec Frank au Japon et à Los Angeles ; et les voilà
qui se retrouvaient ici, en tenue de soirée, exécutant
des courbettes.
" Est-ce que je me trompe, Tsuchiura-San ? " s'enquit
Frank, avec une expression finaude.
Une autre courbette. S'ensuivit une sorte d'explosion, comme un
coup de feu : un nud dans le bois d'une bûche. "
Je suis désolé, Wrieto-San, mais je n'ai pas entendu
ce que vous disiez. Nous venons tout juste d'arriver.
- Je parlais à Olgivanna de l'attitude très ouverte
des Japo-nais face au sexe... De la conception hygiénique
et saine qu'ont les femmes et les hommes des fonctions amoureuses...
"
Les Tsuchiura éclatèrent de rire ; ils étaient
jeunes, de son âge, s'aperçut-elle tout à coup.
Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontré,
Frank parut momentanément désarçonné,
mais il se reprit aussitôt. " Je veux dire... en comparaison
de nos prudes, de nos puritains, des timorés qui veulent
imposer leurs lois à toute la société...
- Vous voulez parler, entre autres, de la Prohibition ? " l'interrompit
Olgivanna. Elle planait déjà très haut, sur
les cou-rants enivrants de cette demeure, de cette compagnie, de
cette conversation.
" Hum, oui, répondit Frank en se penchant pour attiser
le feu, mais vous savez que je n'aime pas qu'on consomme de l'alcool...
J'ai vu trop d'hommes parfaitement honorables menés à
leur perte... des charpentiers, des dessinateurs... "
Les Tsuchiura rirent derechef et Olgivanna, dont la tête s'était
mise à lui tourner, de même. " Treize à
la douzaine, Wrieto-San, dit Kameki, tout juste capable de respirer
tant il riait : tous ces dessinateurs ivres ! Mais pas Tsuchiura
Kameki, pas un bon et honorable dessinateur japonais...
- La Prohibition n'est pas une si mauvaise chose... " com-mença
Frank mais, face à eux trois, il laissa sa phrase en suspens
et rit à son tour. " Peut-être... " Il leur
adressa un clin d'il de scène tout en reposant le tison
contre la pierre brute de la chemi-née." Peut-être
faut-il nous méfier des Suisses et des Autri-chiens. Qu'en
penses-tu, Kameki ? "
Les Neutra et les Moser venaient tout juste de pénétrer
dans la pièce. Ils étaient manifestement engagés
dans une conversation fort animée en allemand. Werner Moser,
réagissant toutefois à cette dernière remarque,
demanda : " Et de quoi nous, les Autri-chiens et les Suisses,
sommes-nous accusés ?
- De sexe, répondit Kameki. De bon sexe, hygiénique,
ou-vert... et qu'avez-vous ajouté, Wrieto-San... civilisé
? "
Rires derechef. Rire généralisé, quoique Dione
Neutra ait paru déstabilisée jusqu'à ce que
Frank reprenne la parole, arborant tout à coup une expression
sérieuse ou, plutôt, sincère, oui, c'est cela
: sincère. Il avait apprécié sa petite plaisanterie.
Il était l'incarnation de la légèreté,
l'homme le plus exubérant qu'Olgi-vanna avait jamais rencontré,
et il encourageait un ton frivole chez ses associés et apprentis.
Cela dit, endossant à nouveau son habit de Maître,
il revint au point qui l'occupait précédemment. Pour
le bien de son invitée. " Vous comprenez, naturellement,
que je parlais des Japonais... Comment pourrait-on appeler cela...
? La liberté en matière sexuelle, l'acceptation du
sexe comme fonction vitale et nécessaire, débarrassée
des scories, des impératifs de l'Eglise et de la politique.
C'est tellement hygié-nique ! Les kimonos, la célébration
de la beauté, le cérémonial... la cérémonie
du thé, entre autres. Et cela se répercute dans tous
les aspects de la société.
- Vous parlez des geishas ", s'entendit dire Olgivanna. Tout
autour d'elle, la pièce resta en suspens, le feu flambant,
les cou-ronnes de Noël qui accrochaient la lumière,
les immenses baies ouvertes sur la nuit et la neige poussée
par le vent. Les geishas, songea-t-elle. Des courtisanes en sabots,
kimonos et cheveux laqués : était-ce cela, l'idéal
de Frank ?
" Les femmes du monde flottant ", dit Kameki d'une voix
douce.
Frank s'approcha d'Olgivanna et lui prit la taille. Sa chaleur lui
fut un autre feu, une chaudière portative. " Oui, dit-il,
les geishas. Mais aucune... aucune que j'aie rencontrée,
en tout cas... ne pourrait égaler votre beauté et
votre grâce. "
Quelqu'un proposa un toast : " Santé, santé !
" Tous levèrent alors leur verre de cidre chaud. Regardant
Olgivanna droit dans les yeux, Frank s'aperçut qu'elle était
emportée par la magie de l'instant. Elle ferma les paupières
pour le baiser public qui ne pouvait manquer de venir, sceau et
imprimatur de son nouveau maître. Elle fut tellement transportée
qu'elle laissa l'image de Georgeï (ratatiné, pâle,
fripé, engoncé dans des draps de plus en plus gris
et la forteresse de son esprit) s'estomper jusqu'à ce qu'il
n'en restât rien.
Et puis - et puis le dîner : de la bonne chère familiale
à profu-sion et le genre de conversation qui fut un baume
pour le monde entier et la tablée en particulier. Frank imita
plusieurs accents : japonais, allemand... monténégrin
! Ensuite, on se réunit autour de la cheminée et Dione
joua du violoncelle et chanta Schubert avec sa voix d'ange descendu
sur terre. De son côté, Olgivanna se sentit à
ce point dans son élément, tellement chez elle, qu'elle
se leva et dansa pour toute la compagnie. Elle ne connaissait l'air
* que de loin mais cela n'importait guère car l'instant était
habité par un rythme plus profond, une magie qui lui montait
à la tête. Elle se laissa glisser dans l'Esprit, l'harmonie
universelle, la transe des mystiques soufis, tout ce que Georgeï
lui avait appris, elle l'apporta à la surface de son être,
juste là, à Taliesin, dans cette grande pièce
devant le feu de cheminée qui craquait en soufflant sur le
creuset de la création, non pas pour un quelcon-que public
dans un quelconque théâtre mais pour lui, pour lui
seul.
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