T.C. Boyle
Le cercle des initiés Traduit de l'américain par Bernard Turle
Tom Coraghessan Boyle est né en 1948. Depuis 1978, il anime des ateliers d'écriture à l'Université de South California. Il vit près de Santa Barbara dans une maison dessinée par l'architecte Frank Lloyd Wright. Chez Grasset, il est l'auteur de plusieurs recueils de nouvelles, parmi lesquels 25 Histoires d'amour (2000) et 25 Histoires de mort, (2002) ainsi que de nombreux romans dont America (1997, Prix Médicis étranger), Un ami de la terre (2001) et D'amour et d'eau fraîche (2003).
Prologue
vec le recul, je ne crois pas avoir jamais été vraiment " coincé ", pour employer l'un des mots préférés de Prok, mais j'avoue que j'étais encore plutôt naïf quand je suis allé le trouver, pour ne pas dire ennuyeux et conformiste. Vraiment, je ne vois pas ce qu'il a pu me trouver... à moins que. Si vous voulez bien me pardonner un instant de vanité, ma femme, Iris, prétend qu'à la fac je passais pour un bourreau des cœurs. Je l'ignorais. Je n'avais pas de petite amie et les préliminaires n'étaient pas mon fort - oui, vous savez : les remarques badines censées mener aux questions sur les projets de la partenaire après les cours ou sur ce qu'on peut faire ou ne pas faire le samedi, après le match ! A l'époque, j'étais beau gosse : carrure d'arrière, 75 de tour de taille. Au lycée, j'étais même le meilleur joueur de l'équipe, jusqu'à ce que j'aie un accident au beau milieu de ma saison de junior et que ma mère mette un terme prématuré à ma carrière. Et puis, à la différence de la plupart de mes potes, je faisais attention à ma ligne (j'y fais toujours attention, d'ailleurs). Mais pardon.... je m'égare. Pour compléter mon portrait, car il faut que je tienne le cap, j'avais, d'après Iris, " un regard sensible ". (Qu'est-ce que ça signifiait exactement ? Je n'en sais trop rien.) Et une tignasse couleur paille, avec une houppe - de naissance - qui avait résisté à tous les gels et pommades que j'avais essayés. Quant aux rapports sexuels, j'étais plus que partant mais totalement novice, et coincé de la façon la plus banale qui soit : je n'avais pas confiance en moi et je ne connaissais rien à rien.
En fait, la première fois que j'ai vaguement dépassé le niveau de la conception théorique de ce que devait être le coït (l'acte en soi), c'était pendant ma dernière année à l'université de l'Indiana, à l'automne 1939. Ce jour-là, je me suis retrouvé dans un amphi plein à craquer d'étudiants des deux sexes, médusés et la langue sèche, lorsque Prok projeta ses diapositives en couleurs sur écran géant. Je me trouvais là sur l'instigation d'une fille, Laura Feeney, le genre madone des campus qui ne se déplace jamais sans un champion de base-ball au bras. Laura avait la réputation d'être " dévergondée " - pourtant, je jure n'avoir jamais été l'heureux bénéficiaire de ses largesses sexuelles. Après tout, les rumeurs n'étaient peut-être pas fondées : je devais apprendre plus tard que les femmes aux allures les plus provocantes ont la vie sexuelle la plus réprimée, et vice versa. Je me rappelle avoir été flatté - et c'est peu dire - lorsque, un jour, juste après les inscriptions pour le premier semestre, elle m'avait arrêté dans le couloir, pris par le bras à la hauteur du biceps et planté un baiser sur la joue.
" Oh, hi, John ! Je pensais à toi, justement. Tu as passé un bon été ? "
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