NADIA BOUZID
QUAND BERETTA
EST MORTE
Nadia Bouzid est née en 1970 à Strasbourg. Elle a
été successivement professeur de philosophie, modèle
aux Beaux-Arts, factrice, gardienne de musée au Louvre, régisseuse
cinéma. Elle travaille actuellement aux Archives Nationales.
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à Séverine Thuet
uand Beretta est morte,
ce que j'ai le plus regretté, c'est de ne l'avoir pas tuée
moi-même. Je l'ai rencontrée au lycée. On s'est
retrouvées à la rentrée dans la même
classe de seconde et j'ai vu arriver cette grande nana, avec ses
seins en obus, ses grandes jambes et ses cheveux marron qui lui
faisaient un casque brillant.
En vrai, elle s'appelait Berthe. Ses petits camarades l'appelaient
Berthe aux grands pieds depuis son premier jour d'école et
plus les années passaient, plus les classes se succédaient,
plus les élèves continuaient de l'appeler Berthe aux
grands pieds.
Je n'étais pas différente des autres. J'ai immédiatement
aligné aux grands pieds dans ma tête quand j'ai entendu
Berthe, et ce n'est que plusieurs semaines après la rentrée
que je lui ai enfin trouvé son nom, pendant le cours de maths.
J'étais assise à côté d'elle. La prof
décortiquait une équation au tableau, le corrigé
des devoirs catastrophiques qu'elle venait de nous rendre. A part
Alex Reichenbacher qui avait eu vingt, tout le monde était
logé à la même enseigne. Beretta dessinait des
formes alambiquées sur sa copie, tout autour de sa note,
peut-être dans l'idée de la faire disparaître.
Elle écrivait avec une encre turquoise à laquelle
je n'ai jamais pu me faire. Pour moi, ce genre de couleur, c'était
bon pour les filles qui mettent des ronds sur les i. Les arabesques
envahissaient le haut de la copie, au point de recouvrir le nom,
Berthe Achard, et elle était en train de remplir de petites
hachures le ventre d'un serpentin qui passait sur son prénom.
J'ai été prise d'une impulsion. Je lui ai enlevé
sa feuille des mains :
" Qu'est-ce qu'elle va dire, la prof, si elle reprend les copies
à la fin de l'heure et qu'on n'arrive plus à lire
ton nom ? "
D'autorité, j'ai pris mon stylo, celui qui faisait un trait
d'encre bien noir et bien épais. Il fallait sans cesse remplacer
la cartouche, mais les écritures fines, je trouvais ça
mesquin. J'ai écrit par-dessus les arabesques Beretta Achard,
un nom que je tirais de nulle part, et dans mon élan, j'ai
ajouté un 1 devant le 5.
Beretta Achard, 15/20, ça changeait tout.
Elle a éclaté de rire, avec son rire qui réveillait
les morts, et la prof s'est retournée. L'année venait
à peine de commencer, elle ne pouvait pas se permettre l'indiscipline.
" Il y a quelque chose de drôle ", elle a fait.
Bien sûr, c'était drôle, non seulement on avait
eu 5 toutes les deux, mais en plus, on s'en foutait royalement.
La prof est arrivée, ça ne la faisait pas rire du
tout. Elle a pris la copie de Beretta, elle m'a regardée
et elle a fait la synthèse des deux éléments.
C'est comme ça qu'on été collées, pour
l'exemple, le mercredi suivant. Jusque-là, je n'avais jamais
eu aucune heure de colle. On avait le devoir de maths à refaire,
et vous avez intérêt à avoir 15. Je n'étais
pas fière. Mais si, j'étais fière, je n'en
pouvais plus d'être collée avec la plus belle fille
de la classe. On nous regardait avec admiration. Certains élèves
avaient même peur de nous, c'était le bonheur. Et Beretta
qui, pour certaines choses, était d'une ignorance crasse,
avait gagné un surnom qu'elle ne comprenait même pas.
Le jour où elle a appris qu'elle portait le nom d'un flingue,
elle a failli exploser.
La semaine suivante, on s'est retrouvées avec trois autres
élèves à mal commencer l'année, collées
le mercredi après-midi. Le pion nous a distribué nos
devoirs respectifs et on a planché tant bien que mal. C'était
une journée splendide. L'été indien, les arbres
tout jaunes, le ciel limpide et toute cette vie qui entrait par
la fenêtre ouverte.
A quatre heures, on était dehors.
Beretta portait son jean blanc, celui qu'elle ne pouvait pas mettre
deux jours d'affilée, parce qu'il se salissait tout de suite.
Elle s'est allumé une clope.
" Bon, on fait quoi, maintenant ? "
Moi, je n'avais rien prévu d'autre que rentrer chez moi.
J'ai improvisé :
" Avec ton jean, tu vas jamais pouvoir t'asseoir sur les berges.
"
Elle a haussé les épaules.
" De toute façon, ce soir, il est mort. "
On a pris le chemin de l'eau et on s'est trouvé un coin d'herbe.
Beretta a jeté son blouson par terre et s'est assise dessus,
les jambes fléchies dans son pantalon trop serré,
un bras autour des genoux. De l'autre main, elle fumait. J'étais
éblouie par le soleil, j'avais chaud. Son profil se découpait
sur le fond de l'eau, avec son nez incroyable. Pas un de ces nez
sans personnalité que portaient platement les autres filles.
Le nez de Beretta était chargé, il avançait
comme un avertissement, busqué, ourlé, sensuel, rapace.
On est restées un moment sans rien dire, avant d'échanger
des banalités :
" Moser, c'est quand même une salope de nous avoir collées.
"
J'ai hoché la tête. J'avais du mal à la regarder,
à cause du soleil. Elle a continué :
" En plus, c'est à cause de toi qu'on a été
collées.
- Ouais, j'ai fait, et c'est moi qui ai rigolé très
fort, peut-être ? "
Beretta a haussé les épaules.
" Si tu savais ce que je m'en balance, d'être collée.
Ce sera pas la première fois. "
D'une chiquenaude, elle a envoyé valser son mégot
dans l'eau. C'était une quasi-étrangère pour
moi, à cette date. Je la découvrais à chaque
nouvelle phrase. On a regardé un couple de touristes qui
s'approchait de nous. La femme portait des chaussures à talons
dans le genre élégant et inconfortable, son mari d'affreuses
sandales de randonnée. Ils nous ont demandé le chemin
de la cathédrale. J'ai ouvert la bouche pour répondre,
mais Beretta a été plus rapide que moi. Elle a agité
le bras dans la mauvaise direction :
" Toujours tout droit par là, et après c'est
de l'autre côté du pont. "
J'allais intervenir, mais elle m'a regardée comme si j'étais
la dernière des imbéciles. Le couple nous a remerciées
et s'est éloigné.
" Mais c'est pas du tout par là ! "
Elle a rigolé.
" Ça lui apprendra à mettre des chaussures qui
font mal aux pieds pour avoir l'air sexy, à cette pouffiasse.
Ils m'énervent, les touristes. Ils veulent tous voir la même
chose. Ils ont aucune imagination. Ça les fera sortir des
sentiers battus, ils devraient me remercier.
- Tu fais ça souvent ?
- Quoi ?
- Dire le mauvais chemin.
- Ça ou autre chose. "
J'ai fouillé dans mon sac et j'ai sorti ma bouteille d'eau.
Beretta était en train de raconter un de ses forfaits :
" ... sur la plage, la même chose, ils se sont ramenés,
est-ce que je pouvais les prendre en photo devant le coucher du
soleil. J'ai fait mais oui, bien sûr, c'est où qu'il
faut appuyer, et j'ai bien cadré pour qu'il y ait pas leurs
têtes de crétins. Au moins ça leur a fait une
photo originale. "
J'étais perplexe. On m'avait toujours appris à être
polie et serviable, prévenante, voire, pour me faire apprécier
des autres. Je n'avais même pas l'idée de me comporter
autrement. Mais Beretta me regardait de son il acéré.
Elle ne se rendait pas compte comme elle était belle.
" Ben quoi, me dis pas que t'as jamais fait ce genre de trucs.
"
J'ai bafouillé une réponse tout à fait à
mon image :
" Euh, si, j'ai sûrement dû faire des conneries
comme ça quand j'étais petite. "
Le mot m'avait échappé. Beretta l'a pointé
tout de suite :
" C'est pas des conneries, ma vieille. C'est très sérieux.
Aussi sérieux que d'apprendre ses déclinaisons. Mes
parents s'imaginent que ça va me passer quand je serai grande,
mais si c'est pour devenir comme ces deux imbéciles avec
leur Guide Michelin, j'aime encore mieux crever. "
C'était une de ses phrases favorites.
En rentrant chez moi, assise dans le bus, je regardais d'en haut
les voitures qui nous dépassaient sur l'autoroute. J'apercevais
le visage d'un passager et je l'oubliais aussitôt. Je n'arrivais
pas à me concentrer sur mon livre, mais je le gardais ouvert.
Avoir une surface imprimée devant les yeux me permettait
de rêver tranquillement. Tous les jeunes de mon âge
avaient passé l'après-midi à s'amuser ensemble
en ville et maintenant, ils rentraient dans leur famille. Si j'avais
pu les faire disparaître, eux et leurs loisirs à la
con, je l'aurais fait avec joie. Je leur en voulais d'être
avec leurs amis et de rire bruyamment, alors qu'à moi, il
me fallait un bouquin pour me planquer dedans.
En descendant du bus, j'ai pris conscience cruellement que je ne
parlais jamais à personne. Je ne faisais partie d'aucune
de ces bandes qui traînent ensemble avant de s'éparpiller.
Je me demandais si Beretta était comme moi. Heureusement
que je ne tenais pas de journal intime, sinon j'aurais passé
la soirée à écrire des choses dont j'aurais
eu honte ensuite. Je me suis contentée de noter dans mon
agenda scolaire : 2 heures de colle avec Beretta - fin d'après-midi
sur les berges.
Au moment de m'endormir, dans mon lit, j'ai essayé de faire
apparaître son visage, mais mon écran de cinéma
avait des ratés. Beretta se matérialisait péniblement
pour disparaître aussitôt. Les yeux émergeaient,
gris clair comme le mauvais temps, et c'était fini. Seule
sa peau me revenait. Du fond de mon lit, elle irradiait comme la
lune. Sa nuque laiteuse se découpait sur le col de son blouson
en jean. Mais les images se brouillaient de plus en plus.
A la fin, je me suis endormie en serrant le vide dans mes bras.
Je l'ai retrouvée le lendemain à huit heures devant
le bahut, en train de fumer sa clope au milieu des autres. Elle
avait toujours une main enfoncée dans la poche de son jean.
Je me suis dit qu'elle tranchait vraiment au milieu de ce poulailler.
Auprès d'elle, les autres filles étaient toutes interchangeables,
on pouvait en prendre une et la rapporter au magasin pour repartir
avec une autre, c'était pareil. Le même brillant à
lèvres, les mêmes petites barrettes, et par-dessus
le marché, cette odeur de vanille qu'elles empestaient toutes,
ça me soulevait le cur, si tôt le matin. Seigneur,
faites que je ne devienne jamais comme elles.
Avec Beretta, on se disait parfois, si c'est ça l'humanité
de demain, autant se tirer une balle tout de suite.
Quand je suis arrivée, j'ai dit salut à tout le monde,
avec un sourire en prime pour Beretta. Daphné, une des filles
interchangeables, a fait remarquer :
" C'est marrant, toi et Beretta, vous faites jamais la bise
à personne, vous avez peur d'attraper des boutons ou quoi
? "
Si tôt le matin, les assauts de la bêtise. J'ai lâché
:
" Moi j'embrasse que sur la bouche. "
Elles sont restées tout étonnées, Beretta comprise,
moi comprise. Beretta s'est tournée vers moi et j'ai cru,
pendant un quart de seconde, qu'elle allait m'embrasser, sur la
bouche comme j'avais dit, devant tout le monde. Mais ces choses-là
n'arrivent qu'en rêve. Je l'ai entraînée un peu
à l'écart, sur les marches, pour laisser les autres
commenter notre sortie.
" Dire qu'on va se les coltiner toute l'année, elle
a fait, Beretta, c'est pas comme ça qu'on va progresser.
"
J'ai pris un air sombre de circonstance, mais ma joie débordait
de partout. C'était bon d'avoir un ennemi commun.
***
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