Premiers chapitres
Joë Bousquet

Lettres à une jeune fille

Joë Bousquet (né à Narbonne en 1897, mort à Carcassonne en 1950) est cet illustre poète et écrivain qui, blessé en 1918 par une balle allemande qui atteignit sa colonne vertébrale, perdit définitivement l'usage de ses membres inférieurs et resta alité, pour le reste de sa vie, à Carcassonne, au 53 de la rue de Verdun, dans une chambre dont les volets étaient éternellement clos. Là, il écrivit une œuvre exigeante, traduite dans le monde entier. Il est également l'auteur d'une abondante correspondance (avec Eluard, Max Ernst, entre autres), et avec des femmes abstraitement aimées - comme la fameuse " Poisson d'or ", éponyme de son livre le plus célèbre : Lettres à Poisson d'or (Gallimard).

" Vous ne pouvez pas encore imaginer
la joie que vous aurez à voir nos secrets
grandir dans la transparence ignorante
de regards inconnus... "
(Lettre du 7 novembre 1946)

(20 janvier 1946)

i je croyais être grand, je ne saurais plus écrire, la vie nous paraît claire comme un ruisseau aussitôt que la grâce nous est faite d'oublier que nous avons vécu. Les années passent, nous rident, nous scalpent, nous ne sommes pas, heureusement, dans celui que l'on voit, ni ailleurs, du reste, nous sommes inquiétude, c'est-à-dire espoir, un espoir dont la fin n'est visible qu'aux autres quand nous avons su à peu près bien l'exprimer. Nous " sommes " si peu que rien ne nous apparaît sans nous cacher ce que nous sommes ; un écrivain vrai n'est jamais que l'ombre de son propre regard ; et sa plus grande joie est de mériter l'amitié d'êtres qui sont, comme vous, les charmants émissaires de l'avenir.
J'ai eu la joie de trouver dans mon courrier cette étude sur mon poète préféré, heureux surtout qu'elle ait paru chez mon premier éditeur, celui qui a publié mes livres les plus vrais. Je lui ai aussitôt demandé de m'en envoyer quelques exemplaires. Ainsi aborderez-vous ce poète , que vous relirez, j'en suis sûr, toute votre vie.
Je voulais d'abord ajouter ce livre à quelques revues que j'ai prié Suzanne de vous envoyer,
(Sur ce) mais votre lettre étant, là-dessus, arrivée (et votre adresse), j'ai préféré vous adresser ce texte directement, me promettant, d'ailleurs, de vous envoyer à l'avenir des revues par Suzanne, et des livres directement, ainsi vous aurez deux amis au lieu d'un, ce qui me semblera partager en deux le nombre imposant d'années qui vous intimide. Peut-être, il est vrai, vous seriez plus intimidée par deux jeunes gens de vingt-quatre ans chacun que par un homme né dans l'autre siècle.
Il ne faut pas que votre génération respecte la mienne. Nous sommes des idiots qui avons tout perdu et vous regardons grandir, les mains vides ; et soupçonnons déjà la leçon que vous allez nous donner. Jacqueline, les jeunes filles de votre âge nous montreront que, n'héritant rien de nous, elles ont les vraies richesses. Déjà nous vous voyons les curiosités qui nous manquaient à votre âge. Vous saurez envelopper dans votre charme de femme la grâce et la force de l'adolescent.
Travaillez, travaillez, dites-moi tout ce qui vous manque, n'hésitez pas à me demander les livres dont vous êtes curieuse.
Suzanne, avec une discrétion et une délicatesse excessives, craint toujours de prendre chez moi des livres, quand j'en suis accablé, et je ne réussis pas à la persuader que mon amitié fraternelle se réjouirait de la voir puiser sur mes rayons.
Excusez-moi d'avoir emprunté ce mode de correspondance : je ne voulais pas vous accabler d'une lettre et je tenais, cependant, en vous envoyant ce livre, à bavarder avec vous et cela me paraît aussi charmant que si j'inventais l'écriture.
Votre grand ami,
Joe

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