Stéphane Bourgoin
Profileuse
Sur la trace des serial killers
Spécialiste mondialement reconnu des tueurs en série,
Stéphane Bourgoin est l'auteur de quinze ouvrages sur les
tueurs en série traduits dans près d'une vingtaine
de pays.
CHAPITRE PREMIER
Le vent noir
a chaleur est étouffante en cette fin février. C'est l'été en Afrique du Sud. La petite bourgade de Piet Retief, dans la province du Mpumalanga, près de la frontière avec le Swazi-land, a du mal à émerger de la torpeur de cet après-midi. Dans la rue principale, Church Street, longue de quatre cents mètres à peine, quelques rares promeneurs se hasardent chez les commerçants, plus à la recherche d'une ombre bienfai-sante que d'un quelconque achat. L'asphalte fond sous les pas et les piétons sont comme englués. Près de l'entrée de The Green Door, le seul restaurant de cette petite ville sans âme, un escalier donne sur le commissariat de Piet Retief, qui se situe au premier étage de l'immeuble. Il y a quelques mois à peine, c'est là que celui que l'on surnomme le Saloon Killer, Velaphi " Soldier " Sgananda Ndlangamandla, a avoué ses 22 assassinats et 16 tentatives de meurtre.
La porte vitrée du commissariat s'ouvre sur une longue file d'hommes puissamment armés de gros calibres et de fusils semi-automatiques. Ils sont tous policiers. Aucun n'est en uniforme, ils sont gradés, inspecteurs ou sergents du SAPS, le South African Police Service, la police sud-africaine. Ils se partagent à nombre égal entre Noirs et Blancs. La plupart appartiennent à la brigade criminelle de Secunda, une ville où les raffineries de pétrole s'étendent à perte de vue et où un immense casino à l'architecture kitsch trône en plein désert. Ce sont ces hommes, avec à leur tête le superintendant Koos Fourie et le sergent Jan Sithole, qui ont dirigé l'enquête sur le Saloon Killer.
Une femme vient les rejoindre. Sa frêle silhouette sur-prend au milieu de ces colosses. Mince, avec de longs che-veux qui encadrent un visage rond où percent des yeux d'un bleu intense, elle est vêtue d'un pantalon de toile aux rayures verticales noir et blanc et d'un t-shirt noir sans manches. Elle porte un fusil semi-automatique en bandoulière et tient à la main un ours en peluche. A son arrivée, tous ces vétérans de la Crim l'accueillent chaleureusement. On sent dans leurs regards une profonde admiration, mêlée de tendresse et une attitude protectrice de grands frères, car Micki Pistorius a fait ses preuves au sein de l'unité d'investigation qu'elle dirige. A 38 ans, elle travaille depuis six ans en tant que psycholo-gue pour la police sud-africaine et les profils psychologiques qu'elle a dressés ont permis l'arrestation de plus d'une dizaine de serial killers sur la quarantaine de cas dont elle s'est occupée.
Ses traits sont tirés, elle a le visage marqué par l'ampleur de sa tâche et le stress qui en découle. Jour et nuit, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Micki Pistorius doit être prête à répondre à un appel téléphonique qui peut venir de n'importe quel poste de police d'Afrique du Sud. Dans ce pays ravagé entre autres par le sida et le chômage, la criminalité est une des plus fortes au monde, surpassant de très loin les chiffres américains : 18 793 meurtres et 55 114 viols en 2004 pour une population qui dépasse les 42 millions d'habitants (à titre de comparaison, la France compte environ 1 300 meurtres par an pour une population de 62 millions). En 2001, en Afrique du Sud, on dénombre 21 405 meurtres et 54 293 viols ; en l'espace de trois ans, les meurtres ont diminué de manière significative alors que les viols progressent. Entre 300 et 400 policiers sont abattus en service tous les ans. Micki Pistorius travaille quelquefois sur six à huit affaires de serial killers en même temps. Elle se met en permanence dans la tête des tueurs pour plonger au cœur des ténèbres et permettre aux enquêteurs d'arrêter le plus rapidement possible les criminels. Ses nombreux succès en ont fait une véritable héroïne dans son pays et à l'étranger. Mais sa photo n'est jamais parue dans un journal sud-africain. Micki craint trop qu'un serial killer puisse la reconnaître et la traquer. Son adresse personnelle est gardée secrète et seuls quelques rares amis y ont accès.
Je la suis depuis plusieurs semaines avec un réalisateur, Frédéric Tonolli, pour les besoins d'un documentaire télévi-sé. Elle nous a autorisés exceptionnellement à partager sa mission quotidienne de profiler au travers de trois enquêtes. Elle accepte, pour la première fois, de se livrer.
Nous montons à bord de deux vans, aux portes latérales coulissantes, des " combis ", suivant le terme employé en Afrique du Sud. Le superintendant Koos Fourie s'installe au volant avec de grandes difficultés, à cause de sa taille qui doit dépasser les deux mètres. Micki s'assoit à ses côtés, le fusil-mitrailleur posé en travers des cuisses et le nounours installé avec soin sur le tableau de bord. Koos Fourie n'y prête même plus attention car lui et ses collègues savent maintenant que lorsqu'elle traque un serial killer, Micki Pistorius ne se déplace jamais sans un ours en peluche. " Je possède cinq ours en peluche qui sont très différents les uns des autres, explique-t-elle, je les emmène chacun son tour quand je suis sur une affaire. Ils évoquent ma maison d'où, par la force des choses, je suis très souvent absente. Ils me rappellent aussi une certaine forme d'innocence, celle de l'enfance, par opposition aux forces obscures auxquelles je suis confrontée. Les policiers avec qui je travaille savent que les nounours et moi sommes inséparables. Un jour prochain, ils pourront peut-être tous rester à la maison. "
Notre destination est Phoswa Village, un camp de squatters, où résidait le tueur, Velaphi. Micki est très anxieuse et fatiguée, ses ongles peints tapotent avec nervosité le canon métallique de son arme. C'est la première fois qu'elle visite la maison du serial killer et elle redoute de se rendre en de tels lieux. En chemin, nous nous arrêtons dans une station-service de Piet Retief, où un employé noir s'avance en claudiquant. Micki et Koos sont aussi surpris que l'homme qui s'approche du combi pour en nettoyer le pare-brise. Il est l'un des 16 blessés de Phoswa Village qui a échappé, par miracle, aux balles de Velaphi. Il vient à peine de sortir de l'hôpital et de trouver cet emploi. Il est ravi que Micki et Koos soient parvenus à faire arrêter son agresseur. Certains de ses amis n'ont pas eu la chance de survivre aux tirs du Saloon Killer. Son visage est défiguré par la trace d'un projectile. L'homme soulève sa chemise et montre une balle profondément incrustée dans sa chair et que les chirurgiens n'ont pas réussi à retirer.
A l'extérieur de Piet Retief, les routes goudronnées laissent petit à petit la place à des sentiers de terre. Les deux combis roulent dans un nuage de poussière et les chauffeurs doivent considérablement ralentir l'allure pour éviter de gigantesques nids-de-poule. Au milieu des collines, le bidonville - ou township - de Phoswa Village apparaît dans toute sa misère. Pas d'eau courante, juste quelques robinets où les villageois viennent s'approvisionner avec d'énormes bassines, pas de gaz ni d'électricité. Les chemins qui serpentent entre les maisons se croisent au petit bonheur la chance et ne portent pas de nom. Les maisons, qui ne sont pas numérotées, ressemblent plus à des huttes ou des cabanes, aux murs d'argile et de terre, avec des toits de paille ou de tôle ondulée. Ici, les constructions de brique ou de pierre sont rares : elles sont plutôt l'apanage de townships plus riches, tels que Soweto, dans les faubourgs de Johannesburg, où vit la classe moyenne noire. A Phoswa Village, il n'y a pas de classe moyenne, mais une pauvreté qui suinte à fleur de peau. Près de 50 % des habitants sont chômeurs, le taux de séropositivité avoisine les 32 %. Chaque cabane se compose de deux ou trois pièces, sans salle de bains ni toilettes, pour une surface d'à peu près trente à quarante mètres carrés. Des adolescentes en uniformes d'écolières nous croisent, leur cartable sur le dos ; elles doivent parfois parcourir à pied près d'une dizaine de kilomètres pour aller à l'école. Des enfants nus pêchent près d'un étang aux herbes hautes. Micki leur fait signe en agitant son nounours. Ils éclatent de rire et lui adressent des gestes amicaux.
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