Daniel
Boulanger
Les mouches et l'âne
roman
L'oeuvre de Daniel Boulanger
s'épanouit dans le roman, le
poème, le théâtre, la
nouvelle. Daniel Boulanger est
célèbre également comme
acteur de cinéma et comme
scénariste.
n
donne ce soir au Théâtre de
l'Observatoire Polyphile, drame en trois
actes, première uvre d'un
sexagénaire en fleur, Lucas Senois. C'est la
générale. Une notice dans le
programme apprend l'émotion qu'a ressentie
le directeur en rencontrant pour la première
fois le dramaturge.
« Il frappa et j'ouvris ma porte. Je me
trouvai face à face avec un homme
pétri d'humanités. Je le fis asseoir.
Il tint à me lire sa liasse de feuilles
couvertes d'une écriture passionnée
qu'il n'avait pas eu le temps de mettre au propre
et qu'il tournait en se mouillant le pouce et
l'index, les laissant une à une tomber
à ses pieds comme un arbre se
dépouille. A la fin, il se leva et marcha
sur son uvre, avec le ravissement que l'on
éprouve en automne sur une pelouse de
feuilles mortes. Il me communiqua son bonheur.
»
Refermant leur programme les spectateurs
levèrent le nez sur la toile grise qui
fermait la scène. Au troisième coup
du brigadier, un âne sortit des coulisses,
côté cour. Il tirait un char des temps
anciens où se tenait un homme en blanche
tunique courte à ceinture rouge qui bomba le
torse.
- Ho, dit-il en tirant les rênes et
l'âne s'arrêta.
Aussitôt la bête se dépouille en
deux ruades. Paraissent la femme qui tient la
tête de l'animal et l'homme la queue. C'est
Elle et Lui. Ils sont jeunes et s'adressent au
maître sur son char.
ELLE
Quoi cloche, Monseigneur ?
(Il répond d'une voix lasse.)
POLYPHILE
Moi-même. Appelez-moi Polyphile, mes amis.
Serrez-moi la main. J'ai tellement besoin de vous
pour exister.
LUI
On fait ce qu'on peut, Monseigneur.
POLYPHILE
Si vous saviez comme il est difficile de
conduire le char de l'Etat, même un petit
char, même un Etat de quatrième zone,
même son tout petit personnel état,
à soi.
ELLE
Tu te sens donc seul, mon petit vieux ?
POLYPHILE
Oui, soyez familiers. Que je me sente en
compagnie. Vous ne connaissez pas votre bonheur.
Comment faites-vous ?
ELLE et LUI
Nous nous aimons, nous ne faisons qu'un, tu l'as
vu, nous mangeons la même paille.
POLYPHILE
La paille qui sent si bon ! L'amour
décidément n'est qu'une question
d'odeur. Je n'ai pas encore respiré celle
qui m'embaumera.
ELLE
Cherche encore.
POLYPHILE
Nous avons déjà traversé
tant d'endroits où tout est à
l'envers.
LUI
Mais tu trouveras, le monde est si petit quand
on y pense !
POLYPHILE
Que des chardons à perte de vue !
ELLE
Patiente et fais comme nous. Il faut t'en
contenter.
LUI
Allez, en route ! Ne dis pas que nous t'avons
mis en retard. (Ils enfilent leur costume et
redeviennent un âne.)
POLYPHILE
De petite taille, je fais de l'ombre à
tout le monde. N'est-ce pas étonnant ?
(Il secoue la tête négativement,
puis positivement, et reprend les rênes.)
Hue, mon très doux. (L'attelage
disparaît côté jardin.)
Le rideau quelconque se lève alors sur une
cité grecque un instant vide. Le soleil
tyrannique épuise les cigales. Au premier
plan, deux colonnes sur trois marches encadrent une
porte de bronze. Sur les dalles de la
chaussée le tracé d'une marelle
laissé par les enfants. Entre ses murs
à portes basses une rue s'enfonce avec,
à l'étage, des ouvertures d'un noir
de poulpe. L'oranger d'une terrasse met une grappe
de couleur. Au braiment d'un âne
répond le raclement d'une mule, puis le
crissement des roues d'un char. Un cyprès
frémit dans une cour proche, mais tout
tremble dans le décor de toile, à
cause de cette femme qui pose un tapis de corde sur
le rebord de sa fenêtre. Des hommes en
tunique surgissent au fond de la perspective. Des
jeunes filles venues de la cour et du jardin
apparaissent avec fleurs et gargoulettes. Soudain
des hommes à chapeau de fer, à
jambières de cuir, montent la garde devant
la Maison du Peuple. Leurs regards
indifférents passent au-dessus d'un groupe
de palabreurs qui se touchent mécaniquement
l'épaule. L'un de ces notables se retourne
et fait valser d'un coup de sandale une gamine qui
commençait à sauter vers le paradis
de la marelle. Au loin la mer ouvre un il
bleu.
On vient avec sûreté au
Théâtre de l'Observatoire et l'on y
découvre toujours des étoiles
naissantes. La salle à banquettes en forte
pente est nue, d'un gris qui donne à
réfléchir. Il n'y a guère
qu'au premier rang que l'on ne voit à peu
près rien. Des billets de faveur y donnent
droit. De vieilles gens à l'ordinaire
l'occupent, qui ne peuvent, hélas, rester
longtemps le dos tendu et le menton levé si
l'on veut lorgner les acteurs en dessous de la
ceinture. Ce soir, on distingue au bas de la rampe
deux jeunes femmes entourant leur mère,
Lucie Copernic, née Labandon, qui rajuste
son peigne en os dans ses cheveux peints d'un roux
éclatant. Marthe l'aînée frise
la quarantaine. Elle referme son programme. Ses
grands yeux semblent habitués à
l'ombre. Dalida la cadette fête ce soir ses
dix-sept ans. Elle n'a d'yeux que pour les gardes
aux belles cuisses dont les lances forment une
grille devant l'édifice communal. L'un
d'eux, plus jeune que les autres, paraît
absent. Il porte de guingois un chapeau de fer, si
droit chez ses collègues.
- Ça commence, dit la mère. A
première vue, c'est intéressant. Vous
sentez ?
Les acteurs croquaient des oignons blancs selon les
ordres du metteur en scène qui pensait ainsi
relever encore la violence du texte et souligner la
couleur locale. La forte odeur des liliacées
s'était insinuée jusqu'aux loges du
fond quand une clameur s'éleva
d'au-delà du décor, et parut un homme
que seule une ceinture rouge distinguait de son
escorte. Des bras sortaient de toutes les
fenêtres pour le saluer. Une toile au bout de
la rue descendit des cintres. Une foule indistincte
y était brossée. Des coulisses, un
disque offrit alors un air de syrinx, aux reprises
hésitantes et capricieuses, qui allait
accompagner l'action de temps à autre. Des
femmes arrivaient avec des corbeilles. Les
palabreurs se retournèrent vers l'homme
à la ceinture rouge, le saluèrent
à courbettes et chacun le serra dans ses
bras, lui souffla dans le cou.
- Sois le bienvenu, Polyphile. Nos curs
sont à toi. Entre dans toutes les maisons,
le miel et le vin t'attendent, et
déjà nos femmes t'apportent des
fruits.
- O notables, dit Polyphile, comment vous dire
merci ? Donnez-moi vos mains, que je les touche !
Que nos odeurs se confondent !
Suivit un bruit de foule souligné par des
tambourins. La syrinx se mêlait à des
youyous. Deux des gardes sortirent Polyphile de la
presse.
- Ne m'ôtez pas à mon peuple,
s'écria-t-il en se rajustant.
- Mais tu n'es jamais là ! Toujours
à voguer avec tes amphores d'huile, tes
jarres de résiné.
- Mes affaires sont les vôtres. Vos
comptes sont les miens. Et je vous vois
florissants.
- Certes, dit l'un des notables, nous n'avons
rien à te demander. N'est-ce pas, Perlikos
?
- Rien, en effet.
- Parlez, mes amis. A chacun son tour.
- Il nous manque des tuiles, dit le
premier.
- Nous pensons à refaire le stade.
- Quelques bufs seraient les
bienvenus.
- La foudre a fait chanceler le temple depuis
ton dernier passage et nos caisses sont vides.
- Nous n'avons pas payé le bourreau ni
remplacé sa potence qui a craqué
à la pendaison de quelques Turcs.
- Que venaient-ils faire ? demanda
Polyphile.
- Nous n'avons pas eu le temps de le leur
demander.
- Sans compter les hommes que nous postons sur
les collines. Autant de moins dans les vignes.
- Tu as vu le défoncement de la
chaussée ? L'état du Priape au
carrefour ?
- La fièvre nous a enlevé notre
forgeron. Même le feu ne nous protège
plus des miasmes. Nos chariots roulent sur les
jantes.
- Nous avions deux partis. L'un pour toi,
l'autre contre.
- Vous n'en avez plus qu'un ?
- Hélas, mais pas en ta faveur.
- Je ne vois qu'une solution, dit un
Ancien.
- Ami, dis-la-moi, supplia Polyphile en lui
touchant l'épaule. Je l'accepte. Je la
prends. J'en fais le serment à tous les
dieux. Il m'est impossible de vous laisser dans cet
état. De ma dernière visite il me
reste un souvenir de paradis. Comment se peut-il ?
A quelle malignité dois-je faire face ?
- Aux impôts, Polyphile.
- Ah ! Ça n'est que cela !
L'éclat de rire de Polyphile est contagieux.
La foule qui n'a rien entendu que ce cri de joie en
pousse à son tour et Polyphile lève
les bras pour la remercier. Du groupe des femmes
sort une adolescente au beau visage. Elle vient
vers lui, s'arrête et devient grave. Elle a
une tablette et un stylo dans les mains. Sa voix a
la fraîcheur de l'aube dans les matins
d'été.
- Vous n'avez rien contre la jeunesse ?
demande-t-elle suavement.
- Malheureuse, s'écrie le chef
grec.
La salle retient son souffle, la scène aussi
et Polyphile lance une tirade émouvante.
- Comment pourrais-je l'aimer ? Elle est
là, et de moins en moins là, toujours
en fuite. C'est le triomphe de la garce. Ravissante
aux yeux de biche, aux seins plus fermes que le
citron, que vois-je en toi déjà, si
proches, si rapides ? La chassie, les bajoues, les
rides, la mâchoire qui tombe, la bave, le
pied traînant, l'incontinence et l'ankylose
dans une odeur que ne connaissent pas même
les plus vieilles chèvres ? Oh, viens que je
te presse sur mon cur et que tu sois
consolée.
Polyphile la serra dans ses bras courts et l'on vit
l'une de ses larmes rouler sur l'épaule de
la divine. En aparté, les notables qui
s'étaient distraits du centre de la
scène concluaient qu'il avait peur et que
tout était possible pour que leurs demandes
fussent satisfaites.
- Polyphile, lança l'un d'eux. Passons
la porte de bronze. Nous allons dialoguer à
l'ombre.
A ce moment, Dalida Copernic qui ne le quittait pas
des yeux, vit le garde qui la fascinait
s'épauler à la colonne, lâcher
sa lance dont la chute au bas des marches suspendit
involontairement le spectacle. Un rire
délivra la salle que la vision de l'avenir
avait nouée. Le figurant ramassa la lance,
reprit la garde et Polyphile interdit, suivi des
Anciens désarçonnés,
pénétra dans la maison commune. Le
rideau tomba. Une voix demanda de ne pas sortir car
le deuxième tableau suivait
immédiatement, le temps de descendre la
toile du nouveau décor. Dans la coulisse le
régisseur happa le figurant.
- Fédor, ta tante Olga Raminovitch m'a
demandé de te dépanner. C'est pour
elle que je t'ai engagé, car nous
connûmes ensemble, elle et moi, des jours
difficiles dans le monde du spectacle. C'est la
deuxième fois que tu es à l'amende.
La première pour avoir roté, comme
larbin, en servant le potage de la marquise et ce
n'était pas au programme de la Duchesse
bien-aimée. Aujourd'hui, tu lâches
ta lance, et c'est à trouer la
tragédie. Tu n'es pas de toute
utilité dans les deux prochains actes. File
et ne remets plus les pieds ici. Je ne te
réclame rien.
Quand le rideau se releva Dalida ne vit plus qu'un
garde dans le décor, un type au long nez,
aux cuisses maigres. Son beau soldat avait disparu.
Sans doute allait-il réapparaître dans
l'action de l'autre côté de la toile
qui représente une haute salle obscure
traversée d'un rai de soleil. Les notables
papotaient en désordre. On voyait luire
quelques poignards. Polyphile apaisa d'un geste la
rumeur et désigna l'un d'eux qui
s'avança.
- Parle, Herménontès.
- Je te remercie, Polyphile, nous connaissons
ta délicatesse et ton sens de l'entretien,
mais nous croulons sous les charges, tu l'as
vu.
- Tais-toi, dit Polyphile. Je suis un homme de
dialogue, mais il ne faut pas en abuser.
On entendit des pas pressés et surgit des
coulisses un chauve entre deux âges, l'air de
sortir d'un balthazar, avec couperose et bagues.
Son trois-pièces pied-de-poule offre sur le
gilet une abondante chaîne de montre
d'où pendent des breloques que l'individu
pince une à une de la main gauche d'un geste
qui doit lui être familier, comme on froisse
du sel fin. Il se tourne vers les acteurs, les prie
de l'excuser, puis s'adressant au public il parle
d'une voix très humble, pendant que l'on
voit poindre tour à tour au bord de la toile
peinte les visages inquiets du régisseur, du
pompier de service, des habilleuses, des
machinistes et du directeur du
Théâtre, lui-même. Le silence en
ogive a la hauteur d'une cathédrale.
- Je suis l'auteur, dit-il, et je ne suis pas
satisfait de ce que j'ai écrit et je vous
demande pardon de vous infliger un texte dont j'ai
douté à chaque
répétition et que je trouve de plus
en plus sans intérêt. Il est
évident que vous serez remboursés et
que je dédommagerai l'Observatoire qui m'a
fait confiance. Quand je songe à ces heures
que je vous dérobe je suis saisi de vertige
et je vous trouve vraiment... mais pas de
grossièretés, c'est trop facile. On
se demande, en effet, ce que l'on vient chercher
ici, auprès d'hommes et de femmes qui jouent
tant bien que mal des personnages qu'ils ne sont
pas (une rumeur s'élève du
côté de Polyphile). Si tout ce joli
monde nous habite pourquoi se déranger et
courir le voir gâché sur une estrade ?
Surtout le soir où l'on est si bien chez soi
à faire l'amour. J'atteins l'âge du
bilan. Croyez-moi, la vie en vérité
ne vaut que par le nombre de nos épectases.
D'extases pour les saints ! Et, jeunesse prude, ne
renie pas la merveilleuse et involontaire pollution
nocturne ! Quel théâtre sous nos
gilets de corps ! Mes Grecs qui ne connaissaient
pas la sainteté sortaient le soir pour se
remettre de la chaleur du jour, sur les gradins de
marbre. Mais nous ? Attraper des puces et respirer
l'insecticide pour faire la fortune de vendeurs de
fantômes ? J'en parle d'autant plus à
mon aise que je n'ai pas besoin d'écrire des
balivernes pour vivre car je possède des
actions cinquante cinquante dans les sucreries de
mon beau-frère Albert Deloiselle qui s'est
lancé dans les éoliennes.
Les acteurs continuaient à grommeler. On
leur prenait toute raison d'être. Un homme se
leva du milieu du parterre, un beau vieillard
altier.
- Deloiselle d'Emberge ? lança-t-il.
Ils ont habité Emberge.
- Oui, dit l'auteur comme en s'excusant. Il a
épousé ma sur Blanche.
- Je n'avais pas fait le rapprochement. Je ne
vous savais pas dans le théâtre. Vous
rappelez-vous Justin Blase ? L'archiviste d'Emberge
? C'est moi. Je viens rarement à Paris mais
on ne trouve qu'ici des nouveautés et cela
me rejette chaque fois dans ma passion de l'ancien.
Il n'y a que Paris pour nous faire aimer nos
provinces.
Les spectateurs écoutaient et se demandaient
si l'impromptu ne faisait pas partie du drame. Le
régisseur et le pompier avaient
délicatement prié Lucas Senois de
venir en coulisse. Ils l'empoignèrent.
- Eh bien, enchaîna Polyphile dont on ne
pouvait sous-estimer le métier, oui, je suis
rarement parmi vous, mais ma pensée ne vous
quitte pas. Je vous vois me sourire de loin.
J'entends votre appel, j'accours et que vois-je ?
Ces lames de fer qui pointent sous vos toges.
Herménontès et Narkos allaient lui
dire qu'il se méprenait, qu'ils avaient des
armes parce que l'on avait vu cette nuit encore
bouger sur les collines des silhouettes turques,
mais les acteurs dans les coulisses entendaient des
voix s'élever.
- Vous me paierez ça ! lance le
directeur.
- J'ai déjà tout payé,
répond Senois. Le personnel, les
décors, la mise en scène, la
publicité. Que voulez-vous de plus ?
- La durée, mon cher ami... Menez M.
Senois dans mon bureau.
Il se tourne vers un machiniste et fait un signe,
comme Herménontès achève sa
tirade :
- Oui, oui, bien sûr, on croit, et puis
c'est comme le coq qui vous réveille,
voilà l'aube on se dit. Nous nous levons en
grinchant, en titubant vers la porte, et c'est
encore la nuit, car il y a des coqs qui s'amusent
à toute heure. O Zeus !
Le rideau tomba et le directeur vint s'excuser en
annonçant d'un air grave que Lucas Senois
venait d'être pris de vertige et que dans sa
chute il avait dénoué la corde.
- Vous voyez le résultat. Bien entendu,
Mesdames, Messieurs et chers journalistes, le
spectacle continue dans un instant.
L'assistance applaudit et l'on retrouva le
clair-obscur où Polyphile déclarait
à ses Grecs que pour aller de l'avant il
fallait marcher, c'est-à-dire mettre
successivement un pas devant l'autre, et peiner car
la route est longue.
- Eh bien nous marcherons, dit
Herménontès.
Dans son bureau le directeur prenait avec l'auteur
un cordial. Ils entendaient les
applaudissements.
- La troupe n'a plus de doute. Elle est
resserrée. Demain, dit Senois, vous allez
avoir une presse éclatante. Tout le monde
marche. Je l'ai écrit pour la bouche
d'Herménontès.
- Qui ça ?
- Vous ne m'avez pas lu, c'est entendu, je le
comprends, mais l'un de mes personnages
Herménontès l'affirme. En ce moment
même le drame est à mi-course et nous
tenons le bon bout.
Une frénésie de tambourins et
l'envolée de la flûte de Pan leur
apprirent la fin. On applaudissait par rafales la
mort de Polyphile.
- N'avais-je pas raison ? dit Lucas Senois.
Vous n'obtenez plus rien sans un scandale.
- Oui, répondit le directeur d'une voix
pensive, oui, oui... oui... mais je compte sur
votre irruption tous les soirs. Sans oublier les
matinées.
- Je serai là, dit l'auteur. Je veux
jouer pour mon beau-frère. Vous l'inviterez
jusqu'à ce qu'il vienne.
- Allez saluer avec les autres.
Les bravos n'en finissaient pas et les acteurs de
la scène du meurtre dans le bain de foule
gardaient péniblement la pose ultime du
drame. A l'arrivée de Lucas Senois le groupe
se disloqua et Polyphile se releva à demi
étouffé. Il tituba un instant et
apaisa le public.
- La pièce que nous avons eu l'honneur
d'interpréter est de Lucas Senois, mais je
le vois qui arrive. Il ferme les yeux. La gloire
aveugle.
Dalida souffrait de l'absence du beau lancier. Il
méritait sa part de bravos. Où
était-il ? Avait-il eu quelque malaise, lui
aussi ? Je l'aime. Je l'aime. Elle demanda à
sa mère et à sa sur de
l'accompagner à la sortie des artistes avant
de rentrer à la maison. Une petite foule
attendait, que dominait Justin Blase. Le concierge
du théâtre se tenait devant la porte
et repoussait les photographes. Un violoniste
ambulant faisait la manche.
- Marthe, dit la mère, je te laisse
avec ta sur. Je vais me coucher.
- Nous aussi, dirent les filles.
Elles rentrèrent par le chemin des
écoliers pour se détendre.
- L'âme humaine, j'aime mieux descendre
dans la préhistoire, dit Marthe. On y trouve
au moins de belles images.
- Ah ! dit la mère, j'ai bien
aimé Polyphile, mais je lui aurais mis une
barbe.
- A ma connaissance tu n'as jamais eu d'homme
à barbe, dit Marthe.
- Justement.
Dans la nuit très douce qui étirait
la rumeur de la ville Dalida marchait les yeux
fermés au bras de sa sur, le soleil
entre les colonnes grecques frappait le casque du
porteur de lance.
- Ils avaient tous des têtes de harkis,
reprit la mère, sauf l'auteur. Je me demande
pourquoi son rôle n'est pas signalé
dans le programme. O ma Dalida, quel bel
anniversaire tu nous as donné. Remercie de
ma part Mme Raminovitch. Je l'envie. La danse
conserve. J'aurais dû m'y mettre moi
aussi.
- Tu fais plus jeune qu'elle, dit Marthe.
- Et toi tu repars demain sur ton chantier. Tu
as encore trouvé quelque chose dans tes
cavernes ?
- Des silex. Oui, je les classe.
- J'aurai fait une fille bien
étrange.
- Mais il n'y a pas deux silex semblables,
maman, comme il n'y a pas deux Chinois pareils.
Des chats les suivaient qui prenaient pour de l'eau
les flaques de clarté tombant des
réverbères et ils les
contournaient.
- Et ton patron, ton professeur ?
- Ernest Calier ?
- Oui, bien sûr, à moins qu'il
ait changé de nom.
- Il est rentré. Il doit voir le
ministre. Il m'a laissée seule à
classer nos trouvailles.
- Laisse Marthe tranquille, maman, dit Dalida.
Quelle manie de lui vouloir un homme, puisqu'elle
ne les aime pas.
- Je sais, soupira Mme Copernic.
Elles passèrent devant les vitres encore
illuminées du Billard de l'Observatoire et
d'un seul mouvement elles mirent toutes les trois
le front au carreau. A travers le voilage des
boules se cherchaient, se heurtaient sous les
lumières basses dans un silence qui rendait
vieux même le vert adolescent des tables.
Marthe pensa à Pascal, à son effroi
de l'infini.
- J'ai envie de dormir, dit Dalida.
- Pense à remercier Mme Raminovitch,
dit la mère. Elle nous a fait avoir le
torticolis, mais je ne suis pas près
d'oublier cette ville grecque. Si proche j'avais
l'impression de parler avec eux, mais j'aurais mis
une barbe à Polyphile.
- Pourquoi ?
- Il m'a gênée. Sa ressemblance
avec le Président de la République
!
- C'est pourtant vrai, dit Marthe. On dirait
Félix Monchat.
- Comme il va partout, que pensera-t-il quand
il se verra sur scène étouffé
par un bain de foule ?
Elles rentrèrent à la maison et
chacune prit la route de sa chambre. Sous les
combles, cloisons supprimées, celle de
Marthe est tapissée d'agrandissements
photographiques où les bisons de Lascaux
voisinent avec des Vénus en os d'avant
l'Histoire. Pendus par des fils des oiseaux tombent
du plafond à des hauteurs différentes
et se balancent au moindre souffle au-dessus du lit
de bois peint. Tresses rousses non
dénouées, la tête sur un
empilement de coussins à dentelles, lisait
une longue femme sérieuse et d'autrefois.
Elle ressemble à une gouvernante de grande
maison.
- Que lis-tu ? demanda Marthe.
- La vie de Monsieur Ingres.
Leur nuit fut longue et sans dissipation. L'aube
leur parut terne comme une alliance longtemps
portée. Elles descendirent pour le petit
déjeuner que Maman Copernic préparait
avec abondance, qu'elle fût seule ou non, et
qui allait du thé à la vodka, de la
viande des Grisons au hareng de la Baltique, du
miel aux cornichons. Les coudes sur la table Dalida
buvait une bolée de chocolat et regardait la
télé encastrée dans le
buffet.
- Bonjour, Cécile Materne, dit la
mère. Vous avez manqué une belle
chose, hier soir.
- J'étais avec le ministre à la
soirée de bienfaisance du Président,
mais Marthe m'a raconté.
- La mort d'un beau parleur, un
chef-d'uvre, un exemple. J'en ai
déjà connu pas mal qui nous
promettaient la lune. Coupe-nous les informations,
Dalida.
- Je viens de voir Cécile. A une table,
à gauche.
Elles se tournèrent toutes vers
l'écran, mais après avoir
balayé la salle des assis la caméra
fixait Félix Monchat debout devant un
micro.
- La misère existe, naturellement. Nous
ne pouvons pas le nier, d'autant plus que
maintenant pas un malheur au monde, pas un,
n'échappe aux médias. Peut-être
y sommes-nous habitués... La
malédiction fait partie de nous-mêmes
et devient banale. Je pense, oui, je pense,
laissez-moi m'arrêter un instant. J'ai sous
les yeux, je regarde, j'observe nos tables
fleuries, nos assiettes où les meilleurs
produits, poussés à l'excellence par
un art qu'il n'est pas superflu d'encore et
toujours admirer, par leur abondance me font penser
aux meurt-de-faim. Il nous arrive d'oublier
l'immense partie sombre de la planète et
voici que ce soir ces assiettes nous la rappellent.
Et c'est très bien, et c'est ce qu'il faut.
Et il est nécessaire de nous réunir
autour d'elles plus souvent encore, de nous
remémorer à chaque fois notre devoir
d'assistance. Merci d'être venus. Merci.
- On l'acclame comme Polyphile, dit Dalida.
Est-ce qu'il croit à ce qu'il dit ?
- N'en doute pas.
- Vous êtes de son bord, Cécile
Materne. Je vous ai vue à la table à
gauche. Vous aviez l'air éblouie, et votre
ministre aussi, à côté de
vous.
- Avant d'être camarade de Félix
Monchat, mais d'une autre promotion, Luc
Bétourné connut la même enfance
et je tiens de lui le secret de la réussite
du Président : il y a toujours cru. Et comme
il le faisait devant l'armoire à glace de sa
mère il continue chaque matin, chez lui,
à s'éduquer devant son miroir,
à s'apostropher, à discerner en sa
personne un auditoire chaque jour plus vaste,
à répéter ses discours,
à les retoucher, à ne leur laisser
aucune ride. C'est la sincérité pure.
Nous-mêmes, Dalida, quand nous soignons nos
visages, mentons-nous ? Pas le moins du monde. Nous
offrons à tous le meilleur de
nous-mêmes, nous tendons à
l'idéal.
- Dalida, hélas, n'a aucune envie de se
maquiller, dit Mme Copernic. Je ne sais pas de qui
elle tient.
Dalida haussa les épaules.
- C'est une nihiliste, dit la mère d'un
ton calme, mais Marthe qui prévoyait l'une
de ces disputes à n'en plus finir :
- Où as-tu trouvé cette
anguille, maman ? Elle est divine. Tu as
changé de fournisseur ?
- Non, c'est toujours mon vieux Russe. Il me
soigne. Je sais où il veut en venir, mais
ça ne m'empêche pas de lui faire la
conversation. J'ai beau lui dire que je suis
française, il me croit polonaise.
Le présentateur des informations finissait
son bulletin par les arts.
- Un dramaturge nous est né, Lucas
Senois, hier soir et ce fut un triomphe. Sept
rappels au Théâtre de l'Observatoire.
On apprend aussi la mort du peintre monochrome
Maxime Petit. Il avait commencé par
l'entretien des croix dans les cimetières
militaires. Il était âgé de
cent trois ans.
- Je vais à mon cours d'arabe, dit
Dalida.
- Et ta danse ? demanda Cécile Materne.
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