Rachid Boudjedra
Les figuiers de barbarie
roman
Né en 1941 à Aïn-Beïda, dans les Aurès, Rachid Boudjedra étudié la philosophie et les mathématiques à Alger et à Paris. Il a enseigné ces deux disciplines dans ces deux villes. Depuis 1972, il se consacre à la littérature et à l’écriture de scénarios. Traduit dans 34 pays, il est l’auteur de nombreux romans, dont quatre publiés par Grasset : Lettres algériennes (1995), La Vie à l’endroit (1997), Fascination (2000) et Les Funérailles (2003). Il vit aujourd’hui à Alger.
ui,
toujours avec cet air froissé, cette peau chiffonnée,
ce teint jaunâtre et ces yeux tellement tristes ! Avec ce
visage absent posé sur des costumes de grandes marques, mais
jamais de cravate. Des chemises, plutôt, à col ouvert
l'été, et des pulls en cachemire l'hiver. Me rappelant,
cette élégance vestimentaire, ces fameux placards,
pendant notre enfance et notre adolescence, qui contenaient une
dizaine de costumes luxueux. Et puis, en bas des placards, une dizaine
de paires de chaussures italiennes, aux couleurs assorties à
celles des costumes, des chemises et des pulls, comme éternellement
neuves et dont il émanait une odeur de cuir brut qui me faisait
tourner la tête et me laissait jaloux mais surtout étonné
devant ce luxe. Ces vêtements venus de là-bas, d'un
quelque part fascinant, un monde que l'on connaissait à travers
ses journaux, ses livres, ses films d'une façon très
vague, mystérieuse et surtout hostile.
D'autant plus que son père possédait une penderie
beaucoup plus importante que je n'avais jamais vue, mais devinée
à travers celle du fils et matérialisée à
travers le père qui portait ses costumes d'une façon
sobre, militaire, presque figée. Jamais le même costume,
à la différence de son fils, avec des cravates de
très belle qualité assorties, souvent, à la
couleur de ses yeux. Ces yeux bleus. Topaze ? Turquoise ? selon
la lumière et la qualité de l'atmosphère. Tous
ces costumes, qui lui donnaient un air efféminé, timide
presque. Et cette gueule, pas du tout un visage ! mais une gueule
dont les traits fins, la chevelure blonde coiffée avec une
raie à gauche, explosaient littéralement à
la face de ses interlocuteurs, tant il était beau, et silencieux,
comme si sa beauté le rendait susceptible avec les hommes
et maladroit avec les femmes.
Lui, Omar le fils, était plutôt quelconque, malingre,
avec un teint noiraud et des cheveux frisés. Il ne ressemblait
ni à son père ni à sa mère. Il en était
l'antithèse. Physiquement tout les opposait. Moralement,
ils étaient les mêmes. Très copains, très
complices, mais jamais d'effusion, jamais d'étreinte, jamais
rien. Dès qu'on les voyait ensemble, on comprenait très
vite qu'ils communiquaient à merveille grâce à
un fluide continu qui passait entre eux.
Omar avait presque le même âge que moi et à mesure
que nous avancions dans nos vies, il faisait semblant de prendre
ses distances. Moi aussi. Mais nous nous portions une sorte d'estime,
depuis toujours, depuis la période des placards pleins de
beaux costumes et de belles chaussures et qu'il ouvrait, chaque
été, lorsque nous venions, ma famille et moi, dans
cette petite ville de l'Est algérien pour y passer nos vacances,
d'une façon théâtrale, pour exhiber son trésor
dont j'étais quelque peu jaloux, parce que moi je ne possédais
aucun costume mais deux vestes, deux pantalons et une seule paire
de chaussures que je portais jusqu'à l'usure totale.
Cette estime doublée d'une sorte d'admiration avait donc
perduré et là, le voyant dans ce hall de l'aéroport
d'Alger, avec cette tête ravagée par la mélancolie
et l'alcool, posée sur un costume d'alpaga raffiné,
dont on ne pouvait même pas déceler la couleur. Là
je me dis : " Il ne changera donc jamais ! "
Puis quand nos deux regards se croisèrent, je m'empressai
d'aller vers lui, alors qu'il ne se pressait pas beaucoup pour venir
à ma rencontre, bien qu'il en mourait d'envie. Il faisait
semblant. C'était sa façon d'être coquet.
Omar avait faim de tendresse.
Je me hâtais, sachant qu'il était susceptible et qu'il
était devenu aigri, triste et malheureux, malgré sa
réussite professionnelle et ses beaux costumes.
Nos rencontres dans cet aéroport n'étaient pas vraiment
fortuites. Bien au contraire, c'étaient de vrais rendez-vous.
Tout un rituel dont nous ne pouvions pas nous passer. Cela durait
depuis si longtemps. Un jeu, pervers, déroutant et affectueux.
Nous nous sommes embrassés, comme ça. Poliment. Froidement
presque. Je dis : " Salut cousin ! Constantine ? Bien sûr
! " Il répondit : " Salut cousin. Oui, Constantine.
Toi aussi, n'est-ce pas ? " Je dis : " Comment va la vie
? " Il dit : " Bah ! Standard tu sais. Stand-by ! "
Il avait fait une partie de ses études d'architecture aux
Etats-Unis et ponctuait souvent ses phrases par un mot anglais.
Sans ostentation. Sans faire exprès. Comme par inadvertance
ou timidité.
Au moment où nous nous installions dans l'avion, il dit :
" Et Nana comment va-t-elle ? Et Mozart ? Mais, tu sais, tu
n'as rien compris à toute
"
Je n'ai pas eu le temps de répondre. Ou n'ai-je rien dit
?
Nous étions maintenant assis confortablement dans nos sièges.
Une hôtesse dit quelque chose que personne n'écouta.
Photo de lui (Omar) qu'il m'avait envoyée du maquis, dans
une région au relief torturé. Je fus surpris quand
le vaguemestre me remit l'enveloppe dans laquelle il n'y avait qu'une
photo. Je la retournai et regardai le dos. Il y avait le nom du
lieu et une date :
CHAABET LAKHRA
14-05-60
Rien d'autre. Cette sobriété ne m'étonna pas
du tout, mais le fait qu'il m'envoie sa photo en cette période
de guerre épouvantable me bouleversa.
Photo de lui, donc, en tenue militaire, un peu floue, un peu cocasse,
un peu rayée. Il était à peine reconnaissable.
Photo qui me rappelait d'autres photos de camarades de classe disparus
dans les maquis, les affaires ou les villes étrangères
où ils s'étaient exilés. Photos aussi cocasses
que celle d'Omar qui venait de me parvenir après quatre mois.
Quatre mois pour faire une cinquantaine de kilomètres ! Me
rappelant cette photo, celles coloniales du début du siècle,
transformées en cartes postales et vendues dans les boutiques
obscures des grandes villes. Photographies coloniales aussi pâles
et dépolies que celle d'Omar qui venait de me parvenir alors
que je ne m'y attendais pas. Clichés médiocres qui
mettaient en branle les personnes, les architectures et les corps
nus de prostituées à peine pubères. Les photographies
étaient généralement comiques à cause
de ce regard colonial égrillard, qui les rendait pitoyables
jusqu'à l'éclatement. Très jeune, déjà,
ces cartes postales m'exaspéraient, si chargées de
perversions dramatiques qu'elles finissaient par me faire éclater
de rire, comme pour me défouler d'une telle indécence,
d'une telle expropriation de ces corps nubiles ou de ces architectures
de guingois ou de ces militaires français barbus ou moustachus
posant dans des bordels faméliques, dans des studios aux
décors fantasmagoriques et prenant des poses invraisemblables
qui donnaient à la soldatesque des visages hilares ou des
gueules chafouines.
Photographies coloniales et abjectes parce qu'elles faisaient fi
de tout le chagrin du sujet convoité, à travers une
vision de l'autre cannibale et vorace.
Telles aussi ces cartes postales représentant des Algériens
pendus à des gibets vermoulus, envoyées par les Européens
d'Algérie à leurs bien-aimées, leurs parents
ou leurs amis de France, avec cette inscription générique
: " Bons baisers d'Algérie. " J'en avais toute
une collection, de ces photographies de l'horreur, que je cachais
aux autres membres de la famille. À ma mère surtout,
trop sensible. Et à Zigoto, mon frère cadet capable
de les lui fourrer sous le nez pour l'effrayer.
J'étais pris, coincé entre le fou rire et les larmes
en regardant cette photographie d'Omar où on le reconnaissait
difficilement. Sauf à cette tristesse qui émanait
non seulement de ses yeux mais de toute sa personne. Puis je le
trouvais ridicule avec cet uniforme trop grand pour lui, ce calot
de travers et ce vieux fusil qu'il ne savait pas porter fièrement.
Mais j'en voulais surtout à Omar, de ne m'avoir griffonné
au dos de cette photo de mauvaise qualité qu'un nom de lieu,
Chaabet Lakhra, et une date : 14-05-1960.
Pire, je lui en voulais d'être mal habillé avec cet
uniforme, ce calot idiot, ce
Lui qui m'avait toujours fasciné,
et à ce jour encore, par son élégance, ses
placards pleins
Quelques semaines plus tard il allait être grièvement
blessé et évacué sur Moscou. Il était
dans cet avion où je le rencontrais très souvent parce
que nous faisions régulièrement la navette entre Constantine
et Alger. Ces rencontres trop fréquentes m'intriguaient beaucoup
: lui pour des raisons professionnelles, et moi pour aller passer
quelques semaines dans la grande maison familiale de Constantine,
à neuf cents mètres d'altitude, dans ce climat sec
et revigorant que j'aimais tant.
Omar, à peine installé dans son siège, dit
à brûle-pourpoint, comme s'il parlait à quelqu'un
derrière moi, sans me regarder : " Tu sais, tu n'as
toujours rien compris à cette
" Il n'avait pas
fini sa phrase. Je n'avais pas besoin qu'il la finisse. Je savais
ce qu'il voulait dire puisqu'il me l'avait répétée
depuis 1962, l'année de l'Indépendance, où
nous avions entamé nos études à l'Université
d'Alger. Depuis la fin de nos études, on ne se fréquentait
plus vraiment. On se rencontrait, seulement. C'était bizarre.
Souvent par hasard. Souvent parce qu'il s'arrangeait pour se mettre
en travers de mon chemin, en sortant de nulle part, pour me parler
et m'expliquer son histoire ou plutôt la vision qu'il avait
de son histoire. Ou plutôt de l'histoire de son père
et de son frère cadet. Ou plutôt de cette culpabilité
qui
Comme si nous faisions exprès, tous les deux, de
nous rencontrer par hasard, alors qu'il n'en était rien.
Nous nous attirions l'un l'autre mais nous refusions de l'admettre.
Au début, je remettais en cause ce discours qu'il me récitait
en essayant désespérément de me convaincre.
Arrivés à Constantine, nous passions nos nuits à
discuter et à boire du vin rouge ou du whisky. Il commençait
toujours par cette sempiternelle phrase qui m'agaçait beaucoup
: Tu sais
Je finis par dire, une nuit, de guerre lasse : "
Oui je sais, et tu as raison. D'accord, c'est moi qui ai tort. Mais
tout ça c'est fini. Toi, tu as été formidable.
Tu as assumé. Tu es allé jusqu'au bout de toi-même.
A contre-courant. Le maquis, les études brillantes, les réalisations
prodigieuses. T'as réussi. Tu as étudié à
Chicago ! Tu es devenu le meilleur architecte du pays. Tu es reconnu
dans le monde entier. Et puis (j'essayais de le faire rire) tu es
l'homme le mieux fringué du pays. Alors tu sais, le reste,
le passé
Donc tu as raison. "
Il se mettait en colère. Une colère froide, effrayante.
Même après avoir vidé quelques bouteilles de
vin ou une bouteille de scotch, il restait cinglant dans sa colère
: " Alors c'est ça ? Tu essayes de m'embobiner. Tu dis
que j'ai raison, alors que tu penses le contraire. Je n'ai pas besoin
de ta pitié
Encore un peu de Glenfidish ? Non je n'ai
pas besoin de ta pitié car je ne suis pas pitoyable. Tu me
flattes avec mon élégance, mes réalisations,
mais pour le reste, ce qui compte vraiment pour moi, car il n'y
a que ça qui compte pour moi, tu te débines, tu me
cèdes comme si j'étais un enfant capricieux. Tu me
laisses tomber
" J'essayais de le couper : " Je
n'en ai rien à faire de ton père et de ton frère
cadet. C'est toi qui m'intéresses. J'ai beaucoup aimé
ton père mais c'était un flic, Omar ! Et pas n'importe
lequel. Commissaire divisionnaire dans la ville la plus dure, la
plus infernale de la résistance. Commissaire divisionnaire
à Batna pendant toute la guerre. (Batna c'était l'enfer
!) Inamovible. Et toi, tu
" Il se taisait alors. Je voulais
qu'il crie, qu'il réagisse, qu'il me frappe
Mais il
rentrait dans sa coquille, remplissait nos verres et au bout d'un
quart d'heure de silence insupportable il disait juste : "
Tu n'as jamais rien compris à toute
" Puis il
se taisait pour le restant de la nuit, assis à siroter son
verre. Comme mort.
Je finissais par m'en aller, sans même lui dire au revoir.
Sans prononcer un mot. Il faisait de même. Il m'épuisait.
Il me rendait fou. Je ne voulais pas entrer dans son jeu, mais il
finissait toujours par me faire tomber dans sa culpabilité
maladive. Je me mettais à avoir des doutes.
Ce jour-là, à l'aéroport d'Alger, en montant
dans l'avion à destination de Constantine, j'étais
décidé à en finir avec lui, à le débarrasser
de ses fantômes, à le délester de son chagrin.
J'avais une heure pour le convaincre. La durée du vol Alger-Constantine.
Une heure. Juste une heure.
L'avion s'élança sur la piste pour prendre son envol.
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