Premiers chapitres
Rachid Boudjedra
Fascination
roman


Né en 1941 en Algérie, Rachid Boudjedra a publié, entre autres, Le Démantèlement (1982), Le Désordre des choses (1991), Fils de la haine (1992), Timimoun (1994) et chez Grasset : Lettres algériennes (1995) et La Vie à l'endroit (1997).

 

I
CONSTANTINE


t puis ce lieu de naissance que Lam n'a jamais pu élucider sérieusement, le vivant comme une humiliation ou une blessure. Comme s'il était né dans deux ou trois lieux différents. Et puis ce prénom, ou plutôt ce surnom dont l'unique voyelle variait au gré des caprices et des humeurs de son entourage, qu'il vivait comme une écorchure et qu'Ila n'avait jamais voulu expliquer, laissant, au contraire, le doute grossir jusqu'à cette sorte d'étourdissement qui le prenait certains matins, au lever, avant même qu'il ne quittât le lit, parce qu'il souffrait beaucoup de ces deux bizarreries qui commençaient à dévorer sa vie. Un lieu de naissance, un prénom, rien de vraiment grave, deux détails presque futiles qu'il avait tort de vouloir éclaircir, à ce qu'on lui disait. Il y avait aussi cette histoire ou légende d'Ali et d'Ali Bis dont la ressemblance était incroyable et dont le lien de parenté réel ou supposé n'avait jamais été clarifié par Ila qui avait laissé les choses baigner dans une ambiguïté qui lui était comme une deuxième nature, un besoin vital de mieux asseoir son autorité, de tenir tout son monde, sans résultat très probant, surtout lorsqu'il voyageait très loin. Comme cette expédition qu'il fit en 1930, dans le désert de Gobi, pour aller acheter des chevaux mongols afin de les croiser avec ses propres chevaux de pure race arabe auxquels il avait consacré toute sa vie ; visitant toutes les contrées du monde à la recherche de l'étalon miraculeux ou de la pouliche fabuleuse. A moins que ce ne fut là un prétexte pour assouvir cette passion des voyages derrière laquelle se profilaient certainement une instabilité chronique, un désarroi qu'aucune passion ne pouvait guérir ou atténuer ou rendre tout simplement supportables ; ou qu'il voulût corriger un tant soit peu ce laxisme impénitent que ses pairs lui reprochaient dans l'éducation de ses enfants.
Ali et Ali Bis avaient disparu avec quatre juments qu'ils devaient expédier du port de Bône vers Marseille ou Barcelone ou Gênes, où les attendait M. Baltayan, associé d'Ila, un Arménien, tout aussi passionné de chevaux de pure race arabe, mais qui avait la phobie des voyages et limitait son aire d'action et d'intervention au polygone Bône-Marseille-Gênes-Barcelone ; habitude à laquelle il n'avait jamais voulu déroger au grand dam d'Ila qui eût aimé qu'il l'accompagnât partout où il allait. Depuis la disparition d'Ali et de son complice et presque sosie Ali Bis, à Bône, Ila n'avait jamais plus prononcé leurs noms. Il avait fait son deuil de la disparition de ses juments, refusé de porter plainte parce que Ali avait avec lui un lien de parenté très vague qu'il n'avait jamais voulu préciser. Il refusait qu'on évoquât l'affaire en sa présence, rejetant l'offre de M. Baltayan de partager le montant de la perte financière occasionnée par la disparition des quatre chevaux. C'est après cette trahison qu'Ila avait décidé de visiter l'archipel des Moluques et qu'il avait insisté auprès de son associé arménien pour qu'il l'accompagnât cette fois-ci, sous le prétexte fallacieux, aux yeux de M. Baltayan, que cet archipel était composé de quatre-vingt-dix-neuf îles dont Ila connaissait les noms par cœur. Cela n'avait donc pas impressionné l'associé qui depuis n'arrêtait pas de répéter, faisant exprès de déformer le nom de l'archipel : " Les Mollusques, Les Mollusques... Pas le moindre cheval dans ce bled pour les croiser avec nos pur-sang... Quatre-vingt-dix-neuf îles... Quatre-vingt-dix-neuf îles... Et alors... Et alors... C'est pas la mer à boire ! "
" C'est pas la mer à boire... C'est pas la mer à boire c'est tout ce qu'il sait dire, ce con de Baltayan. Et con il le restera jusqu'à la fin des temps, comme la pierre ne peut fondre ni la putain se repentir... " disait Lol (que Ila avait chargé, malgré son jeune âge, de veiller à l'éducation des enfants et de seconder son épouse dans les tâches ménagères) imperturbable. Il l'aimait bien à cause de son franc-parler, mais il savait pertinemment que son animosité à l'égard de M. Baltayan était de l'ordre du dépit amoureux, parce que, toujours selon Ila, Lol était secrètement éprise de l'associé et savait qu'elle ne pourrait jamais le séduire tant il était amoureux d'Olga, son épouse. Mais Ila, peu perspicace dans ce genre d'affaires sentimentales, se trompait : Lol était amoureuse d'Olga.

Lol, un peu garçon manqué, ne quittait jamais Lil, l'épouse d'Ila, qu'elle vénérait. Elle l'aidait à élever les derniers venus et à veiller à la bonne marche de l'immense maison. Elle avait un langage truffé de grossièretés et d'obscénités qui ne choquaient plus personne. Lol était un peu neurasthénique en hiver, et quelque peu hystérique en été. Mais elle était intraitable sur la propreté et la décoration. Elle avait beaucoup de goût pour disposer les meubles, composer des bouquets magnifiques, bien qu'extravagants ; dresser une table ; confectionner des mets raffinés et toujours originaux. Avec un certain sadisme, elle faisait la guerre aux oiseaux, qu'elle détestait et qu'elle pourchassait afin de les empêcher de s'engouffrer à l'intérieur de la maison. Lorsque les enfants osaient s'entremettre entre elle et les oiseaux, elle les grondait et les houspillait, utilisant le langage très cru qui tranchait avec sa beauté, son élégance légendaire, sa grande classe, son savoir-faire et son savoir-vivre. " Vous osez défendre ces prédateurs de Dieu qui salissent la terrasse avec leur fiente dégoûtante ! Fils de putain.... Vous craignez les oiseaux et vous me désobéissez, moi qui vous élève si bien ! Moi qui essuie votre merde avec mes deux mains ! Enfants de putain. Vous voulez jouer les mâles, alors que le bon Dieu ne vous a pas encore greffé la moindre petite bite digne de ce nom... Avec vos petits zizis ridicules vous finirez pas me lécher le cul ! Vous verrez... Vous verrez bien... " Puis, elle s'en allait. Majestueuse. Imperturbable. Avec ce port incroyable. Ces yeux noirs et immenses. Cette peau presque noire. Ces robes très décolletées qu'elle confectionnait elle-même dans l'immense atelier de couture sur lequel elle régnait avec la participation active et la complicité de Lil.
Chaque fois qu'elle s'emportait contre les enfants, ils se cachaient dans les arbres du jardin, effrayés par sa violence soudaine, choqués par ses obscénités. Ils y restaient parfois de longs après-midi en attendant qu'elle se calmât et qu'elle vînt les chercher pour le goûter. Lol avait l'habitude, quand elle entrait dans la cuisine, de regarder d'une façon maniaque et soupçonneuse sous l'évier, à la recherche des caravanes de sangsues, des cohortes de grosses limaces et des tribus de mollusques. Les Moluques - Mollusques, s'entêtait à dire Lol - pour imiter M. Baltayan (90 îles et îlots. 74 500 km. 1 400 000 habitants islamisés au xv e siècle par les marchands arabes. 201 jours de pluie. Production : clous de girofle, noix de muscade, etc. Noms des îles les plus importantes : Halmahera, Céram, Buru, Ternate, Tidore, Amboine, Missul, Obla, Sula, etc.) roses et glaiseux qu'on aurait dits enduits de savon à l'essence d'amande et d'huile d'olive ; toujours en activité, en perpétuel mouvement, déjouant les ruses de la jeune fille qui en avait, en fait, une peur bleue ; d'autant qu'ils faisaient échec à tous ses pièges ; se déplaçant (les mollusques) d'une gouttière à l'autre, d'une canalisation à l'autre, d'un robinet à l'autre et d'une tuyauterie à l'autre, éternellement assoiffés, à l'affût de l'humidité, laissant des traînées visqueuses et des traces dégoûtantes. Lol déversait dans les coins et recoins les détergents meurtriers qui inondaient les chambres, s'insinuant à l'intérieur de chaque trou, interstice ou lézarde. Lol passait donc son temps à fantasmer toutes sortes d'horreurs, à l'affût de chaque microbe, de la moindre saleté ou impureté ou fermentation ou mousse ou...

Constantine aperçue d'une fenêtre apparaît aux yeux de Lol comme un volume énorme blanc et ocre qui dégringole par paliers successifs entre le rocher et la plaine ; pour ainsi dire gribouillée, telle une tache sur le cadastre des formes accumulées, stratifiées et surchargées. La Kasba très vieille a l'air fragile, poreuse et dentelée. Elle donne l'impression de se briser en mille segments. Se diffractant. Se dissolvant. Se reformant à nouveau, un peu plus loin. Se conglomérant. Se boursouflant. Se dédoublant. Se surchargeant. Selon un rythme halluciné. Fluorescences zébrées d'éclairs. Violacées. Orangées. Se croisant comme des lignes de fuites. Se dilatant. Se tordant. Sans interruption. Constantine, qu'il connaissait aussi par les nombreux guides et autres prospectus concernant tant de villes visitées par Ila, qui débordaient de tous ses tiroirs et de ses poches. - D'abord connue sous le nom carthaginois de Marim Batim, elle porta longtemps celui (romain) de Cirta. Capitale des rois Numides, elle fut, ensuite, une colonie romaine (IGITUR QUARTO DENIQUE DIE HAUD LONGE AB APPIDO CIRTA UNDIQUE SIMULSPECULATORES SITI SE OSTENDUNT. ITA IUGURTHAM SPES FRUSTRATA. (SALLUSTE
, les Guerres de Jugurtha.) Ruinée par une insurrection en 311, elle est reconstruite par Constantin dont elle prend le nom. Saccagée par les vandales plusieurs fois et occupée par les différents rois musulmans dès le premier siècle de l'Hégire, elle est, lors de la conquête française, en 1836, le siège d'un Beylicat indépendant. Attaquée en vain en 1836 par Clauzel, elle est prise le 13 octobre 1837 par le Général Valée. L'aménagement urbain de la ville, d'un type d'habitat spontané et millénaire, a de quoi laisser perplexe. Constantine est constituée par un puzzle de quartiers formant un tissu urbain très morcelé qui sont autant de coupures profondes des gorges du Rhumel franchi par quatre ponts vertigineux. Le site est celui d'un oppidum romain. Place forte d'abord punique, puis romaine et enfin arabe, elle garde le passage entre les deux barrières naturelles qui l'encadrent - est comme penchée. Constantine, c'est-à-dire ce que l'œil de Lol voyait d'abord monter vers lui : une sorte de rumeur à la fois concrète et confuse. Molle. Elastique. Elle apparaissait d'une façon évidente voire criarde, telle une structure émanant de ce grouillement de détails agglomérés au premier plan. Avec ses toitures couvertes de tuiles rouges comme des écailles volumineuses aux nuances prune, sanguine ou grenadine. Ainsi : ville méditerranéenne, bien que située loin de la mer. Caricaturale. Avec le linge qui sèche aux fenêtres. Signes grouillants donc. En trois, quatre, voire cinq plans au moins. Trop abrupts au premier. Sommaires. Hachés. Elliptiques. Pointillés aux deuxième et troisième. Passés, fragmentés, dissous aux quatrième et cinquième plans. Rangées de fenêtres, de terrasses, de coupoles, de falaises beiges et roses, de cadastres agricoles vert délavé. Puis, ocre, jaune, cinabre, jonquille, comme un patchwork, ton sur ton. Mais les couleurs changent très vite et passent de l'éclat violent à quelque chose de doux. Constantine, ville dans laquelle se trouvait la maison natale ( ?) de Lam avec au-dessus une sorte de grenier immense qu'habitait Ali et dont il avait fait un antre indépendant puisqu'une porte et un escalier donnaient sur le fond du jardin où personne ne venait, à l'exception de son assistant Ali Bis qui s'était mis à lui ressembler. Et de Lol...

Toute la maison exhalait un parfum à la fois subtil et pénétrant : tissus moisis ou trop neufs que Lol rangeait d'une façon rigoureuse ; abricots séchés qu'on utilisait comme condiment de base pour faire la cuisine familiale ; huiles diverses (huile d'olive stockée dans des jarres berbères et écaillées, huile à graisser les machines contenues dans de gros tubes chromés et brillants, huile de camphre pour soigner les pneumonies des enfants, huile...) et autres oléagineux tant domestiques qu'industriels. Maison constantinoise dégageant son odeur de tissus collectionnés amoureusement par Lol : le crêpe de Chine en particulier pour lequel elle avait une véritable passion. Une odeur âcre. Comme si la permanence de ces vieilles traditions culinaires et vestimentaires, profondément ancrées dans cette maison, nourrissait la nostalgie entretenue par Lol.

Elle passait son temps pendant l'été à confectionner de superbes bouquets de fleurs jaunes et à se déguiser en homme pour aller fuguer dans les stations balnéaires de Bougie, Philippeville, Bône... à la recherche d'aventures amoureuses et lesbiennes ; à recevoir une de ses amies avec laquelle elle s'enfermait à double tour dans sa chambre, aux heures chaudes de la sieste. Lam avait souvent surpris les deux femmes alors qu'elles faisaient l'amour. La première fois, c'était par hasard. Ensuite Lam s'était arrangé pour les regarder à travers un trou qu'il avait fait dans la porte de la chambre. Elles étaient nues toutes les deux. Emportées dans un corps à corps tumultueux. Lol, au corps élancé et fuselé, avait une magnifique poitrine toute ronde et toute ferme, aux aréoles lilas. Son amie, plutôt boulotte, plutôt petite, avait une poitrine de petite fille. Lol, folle, violente, avec son sexe qui se découvrait par intermittence au gré des mouvements. Sexe épilé. Comme pelé. Saugrenu. Avec le sillon rouge, balafre longitudinale qui le couturait de part en part. Moite. Rouge. Comme celui des fillettes de la maison, quand elles urinent, accroupies dans le jardin, à côté du mûrier tellement touffu. Sexe de Lol. Glabre. Lisse. Avec la languette, sorte de drain, un peu artificiel, comme surajouté, d'une couleur bistrée, donnant une impression de cratère indescriptible. Ahanements. Plaintes. Cris étouffés. Comme des sortes de râles. L'amie de Lol, plutôt cachottière et mariée, exhibait, elle, un pubis touffu aux longs poils souples et noirs qui couvraient tout le bas-ventre donnant l'impression d'une masse de lave plaquée entre les deux cuisses très blanches, très courtes et très musclées. Phénoménales. Lol, elle, pas vraiment folle. Bizarre. Vieille fille déjà à vingt ans malgré sa beauté, sa forte personnalité et le rôle prépondérant qu'elle jouait au sein de la famille, voire l'ascendant qu'elle avait sur Ila qui en avait peur et n'avait jamais voulu expliciter le lien de parenté de Lol avec le reste de la famille. Comme il se taisait, volontiers, au sujet d'Ali qui était parti avec les quatre juments et n'était jamais revenu. Ni lui ni Ali Bis, son assistant, son sosie et maintenant son complice. Depuis, Ila vivait avec, dans les yeux, cette perplexité définitive. Il n'avait rien dit. Mais il s'empressa d'adopter une petite fille, quelques mois après la fuite d'Ali. Il la prénomma Inbihar ( Fascination) du nom de la plus belle et la plus véloce jument parmi les quatre qui devaient être convoyées jusqu'au port de Bône et dont il n'avait jamais plus eu de nouvelles. Ce fut sa façon à lui de faire le deuil de cette sombre affaire de trahison, et de pardonner à Ali et Ali Bis.

Ou tout au moins de ne pas trop leur en vouloir parce que, malgré sa déception, il n'avait pas oublié les dons particuliers qu'avaient les deux hommes pour mener à bien l'élevage des pur-sang arabes, souvent croisés avec des pur-sang mongols, anglais ou andalous, voire avec des mustangs qu'il allait chercher au fin fond de l'Amérique. Mais Inbihar , la petite fille récemment adoptée par Ila, mourut quelques mois après son arrivée dans la maison d'Ila qui vécut là son deuxième deuil et décida de ne jamais plus en parler.
Habitués à passer la nuit dans les plus grandes maisons closes de Bône chaque fois qu'ils convoyaient les chevaux pour les expédier en Europe, Ali et Ali Bis avaient fini par s'amouracher chacun d'une des nombreuses prostituées qui peuplaient Le Chat Noir. Ali avait jeté son dévolu sur Mali, une Dogonne somptueuse qu'on surnommait Kol, à cause de la couleur de sa peau qui rappelait celle du khôl dont elle abusait pour maquiller ses yeux vert-de-gris. Ali Bis, lui, avait jeté sa gourme sur Jeanne, une Française originaire de Bordeaux, à la peau blanche, aux cheveux noirs, aux yeux très bleus et aux formes généreuses. Jeanne était languide, molle et paresseuse. Elle passait son temps, entre deux clients, à lire Ulysse , le roman de Joyce que lui avait offert Ali Bis pour l'initier à ce genre de littérature. Elle avait fini par s'identifier à Molly, le personnage du roman dont elle lisait des passages à qui voulait bien l'écouter. Elle parlait tellement de ce personnage que les autres pensionnaires du Chat Noir finirent par l'appeler Mol. Un surnom qui résumait bien la nature langoureuse de Jeanne et sa passion pour la Molly de Joyce.
Une fois les chevaux expédiés et l'argent empoché, les deux hommes avaient pris l'habitude de se précipiter dans cette maison close, la plus huppée de Bône pour y assouvir leurs passions amoureuses et leurs penchants alcooliques. Mol, la préférée d'Ali Bis, aimait la bonne littérature et les billets de banque. Dès le début de sa rencontre avec Ali Bis, elle avait lorgné la sacoche bourrée d'argent que les deux éleveurs trimbalaient avec eux. Très vite elle entreprit de convaincre Ali Bis de partir avec le butin à Marseille où elle avait quelques amies. Fille d'un gros vigneron bordelais, elle avait quitté son pays après une sombre histoire d'amour avec un autre vigneron très riche, beaucoup plus âgé qu'elle et implacable concurrent de son père.
Ali Bis résista longtemps aux sollicitations de Mol. Il ne voulait pas trahir la confiance d'Ila : celui-ci l'avait sorti très jeune des rues de Constantine où il vendait des cigarettes et des journaux à la criée, et en avait fait un excellent vétérinaire, major de sa promotion de l'école de Maisons-Alfort. Il ne voulait pas non plus porter préjudice à Ali, presque son frère, presque son sosie. Mais Mol, très charnelle, avait des arguments sérieux et Ali Bis finit par céder aux supplications de son égérie. Un soir où l'euphorie était à son comble dans la maison close et pendant que Ali faisait l'amour avec Kol au premier étage, les deux complices quittèrent subrepticement les lieux avec la sacoche et disparurent à jamais.
Au réveil, Ali comprit tout de suite ce qui venait de lui arriver. Il décida de ne pas revenir à Constantine mais de partir à la recherche d'Ali Bis. Il savait qu'il n'y avait qu'une façon de quitter Bône, et prit un bateau pour Marseille, à la poursuite de son sosie, son ombre et maintenant son ennemi mortel : Ali Bis, bègue de surcroît, et amoureux de Mol la Bordelaise. La poursuite allait durer plus d'un quart de siècle.
Lam, dès l'enfance, s'était passionné pour cette histoire dont Ila ne voulait jamais parler. Mais Lol et Lil avaient distillé des bribes par-ci et des bribes par-là, même lorsque, petit, elles lui racontaient les péripéties de cette incroyable aventure ou de cette terrible trahison sur laquelle Ila avait gardé le silence. Longtemps l'enfant avait cru qu'il s'agissait d'une légende inventée de toutes pièces par l'imagination infatigable de Lol qui savait très bien raconter les histoires les plus farfelues, et les rendre presque crédibles, mais elle terrorisait les hommes, sauf Ila, qui l'avait ramenée, alors qu'elle avait à peine dix ans, de son village natal : elle avait perdu prématurément ses parents pendant le massacre du 8 mai 1945 commis par les troupes françaises. Il l'avait élevée comme sa propre fille. De ce même village, il avait arraché Ali dont les parents avaient été tués lors de l'épidémie de typhus qui avait dévasté le pays à la fin des années trente. Ali avait alors dix ans et n'avait cessé jusqu'à cette disparition de vouer à Ila une admiration sans faille. Le lien de parenté entre Ila, Ali et Lol n'avait donc jamais été clairement établi - Il s'agissait plus d'un lien tribal que familial. Mais le maître n'osait pas le reconnaître parce qu'il avait adopté plusieurs orphelins, leur avait donné son nom et avait affublé chacun d'eux d'un surnom composé de trois lettres. Il considérait qu'ils étaient donc les siens ; et plus même ! Très vite, Ali obtint la gestion des haras et Lol la charge de la maison. Ni l'un ni l'autre n'avaient voulu poursuivre leurs études après le baccalauréat.

Autant Lol savait terroriser les hommes, les sidérer et les tétaniser, autant Ali savait amadouer, dompter, câliner et dresser sans aucun effort particulier les chevaux de grande race dont il avait la charge. Mais Lol elle-même avait toujours été terrorisée par son horrible grand-mère qui, restée au village, continuait pourtant à la persécuter de loin avec ses ragots, ses caprices, ses exigences, ses demandes d'argent inlassablement répétées, ses émissaires qui ne cessaient pas de harceler Lol, de la culpabiliser et de la dépouiller de ses économies, de ses bijoux et de ses toilettes. A son tour Lol avait terrorisé tous les hommes excepté Ila qu'elle vénérait, et Ali avec lequel elle avait érigé des rapports de fraternité, éblouie qu'elle était par ses qualités humaines : une générosité éparpillée, une tendresse presque féminine et une force physique peu commune. Jusqu'à son départ pour Marseille (ou Barcelone ou Gênes ?), à la poursuite d'Ali Bis qui l'avait trahi pour les beaux yeux et le beau corps de Mol, Ali avait toujours protégé Lol de la méchanceté, de la cupidité et de la cruauté de son horrible grand-mère, sardonique, toujours inassouvie et pesant son quintal et demi. Celle-là même qui la punit méchamment lors de sa première fugue ! Elle faisait chanter Lol à cause de ses mœurs particulières. Mais Ila, au courant de toutes les extravagances de Lol, fermait les yeux à ce sujet, avec une bienveillance incroyable et une ouverture d'esprit très rare à l'époque, dans cette société constantinoise, archaïque et recroquevillée sur elle-même. Cette grand-mère, aussi, qui fut photographiée, à sa demande, sur son lit de mort. L'œil gélatineux et vitreux. Comme vitrifié, plutôt. La tête surmontée d'une coiffe rigide, conique et sacerdotale, en velours rouge garance, incrustée de gros diamants bleus qu'elle avait soutirés à Lol qui les avait elle-même reçus d'Ila comme une partie de son trousseau pour un éventuel mariage auquel il n'avait jamais cru. Mais il faisait semblant pour ne pas effrayer Lil, son épouse, qui, bien que compréhensive, n'était pas aussi avancée que lui. Vieille fille à vingt ans, déjà, aux yeux des autres, Lol était lesbienne d'une façon désinvolte. Presque sans trop savoir pourquoi ni comment. Lam, qui l'avait épiée pendant toute son adolescence, savait qu'elle était très infidèle et changeait vite de partenaire ; il lui arrivait aussi d'en avoir plusieurs en même temps. Lol en plus des femmes, des chevaux arabes, de la couture et de la cuisine, avait une passion pour la confection de bouquets de fleurs jaunes qu'elle cueillait à son réveil, avant toute autre activité.
Lam se souvenait surtout de cette amie de Lol, une Française avec laquelle elle avait vécu une véritable passion amoureuse pendant une, deux ou plusieurs années, voire beaucoup plus. Ce qui n'était ni dans les habitudes de Lol ni dans son tempérament. Agée d'une trentaine d'années, son amie était belle, pulpeuse, passionnée de toilettes extravagantes, de coiffes algériennes compliquées et vertigineuses, de parfums musqués et de maquillages carnavalesques mais de bon goût. On la disait mariée à une sommité de la faculté de médecine d'Alger. Elle faisait le voyage à Constantine, une fois par mois, pour lui rendre des visites ponctuelles qui duraient une semaine ou deux. Les deux femmes s'enfermaient alors dans la chambre de Lol, de longs après-midi, et Lam les avait donc surprises à la fin de l'enfance et au tout début de l'adolescence, en train de. En train de quoi faire d'ailleurs ? Il était alors incapable de le dire, mais il se souvenait surtout et encore aujourd'hui du contraste formidable entre le pubis de Lol, épilé, glabre et lisse, et celui de Loly, son amie française, monstrueusement poilu. Mais il était incapable de dire, même aujourd'hui, avec précision ce que... ! Lol était lunatique. Cyclothymique. Mais somptueuse. Elle avait refusé tous les partis et, à chaque refus, sa grand-mère envoyait des lettres cruelles ou bien des émissaires pleins d'arrogance et de lubricité. Ila laissait faire et ne pipait mot.
A chaque prétendant éconduit il disait laconiquement à Lol : " C'est ton droit de refuser qui tu veux et c'est ton droit de choisir qui tu veux. " Mais le reste du clan, l'entourage et les voisins la rangèrent très vite dans la catégorie des vieilles filles, passé l'âge de vingt-deux ans. Définitivement. Irrémédiablement. Lil, sa mère adoptive qui devinait confusément la véritable nature de Lol, alla même jusqu'à l'encourager d'une façon discrète, à rester célibataire et à favoriser ses relations amoureuses avec les femmes : " On ne sait jamais avec les hommes ! Va savoir sur qui tu peux tomber... Il n'y a que Ila qui respecte les femmes, parce qu'il aime trop les chevaux... Ali aurait pu être un bon parti pour toi... Mais voilà, non seulement il aime trop les chevaux mais il boit trop... Dommage qu'il boive trop... Mais il ira quand même au paradis parce qu'il est bon avec les chevaux... Trop bon, peut-être... On dit même qu'il. " Puis, sans finir sa phrase, Lil était prise d'un fou rire irrésistible dont seule Lol pouvait décoder le sens. En fait Ali aimait boire et préférait passer son temps libre avec les prostituées du plus grand bordel de Bône qu'il fréquentait assidûment, toujours flanqué d'Ali Bis, son alter ego, son presque sosie (une sorte de ressemblance apparue progressivement à force de mimétisme de la part d'Ali Bis plein d'admiration pour Ali et qui avait fini par l'imiter en tout, jusqu'à lui ressembler d'une façon troublante et se débarrasser de ce bégaiement qui ne le reprenait que lorsqu'il était longuement séparé d'Ali) et son complice peu loquace, parce qu'il était bègue et ne voulait pas qu'on s'en aperçoive, sinon il devenait ombrageux et violent, d'autant qu'il avait le coup de tête terrible et était capable d'assommer plusieurs adversaires, l'un après l'autre, jusqu'à ce que Ali lui intimât l'ordre de cesser le combat. Il obtempérait alors immédiatement. Demandait des excuses et passait la soirée à pleurer dans le giron d'une des prostituées, cette grande et solide Bordelaise. Taciturne et élégant, Ali Bis avait fait d'excellentes études de vétérinaire à Maisons-Alfort. Il différait en cela de son maître et acolyte qui, lui, était plutôt négligé, peu enclin aux études et le raillait sur sa coquetterie et son élégance vestimentaire, allant jusqu'à l'humilier méchamment, quand il avait trop bu. " T'as pas l'air d'un pédé à t'attifer de la sorte et ces cravates en soie... ! Tout ton fric y passe... ! T'es con ou quoi... Tu ferais mieux de te dégotter un bon toubib pour te débarrasser de ton bégaiement... Parce que tu sais ! tes costards en soie, tes chaussettes en lin et tes cravates en velours cardé, c'est pour cacher que tu es bègue... Ça fait efféminé tout ça ! T'as l'air d'une pouliche enrubannée le jour de la pesée... Ça fait désordre pour un petit vétérinaire, même dans un haras de luxe... Le plus grand et le meilleur du monde. Le haras d'Ila... L'homme le plus... " Ali Bis, chaque fois qu'il était houspillé par son ami, était pris de fou rire, lui qui ne riait jamais. Il avait plutôt la larme facile et, au cinéma, toujours accompagné d'Ali, il n'arrêtait pas de se moucher. Quel que soit le film. Même s'il s'agissait d'un western américain. Ils allaient en voir, en cachette d'Ila qui avait une dent contre les Yankees parce qu'ils avaient exterminé massivement les Indiens qu'il appelait " Nos frères les Peaux Rouges ". Comme il dénonçait les Australiens et les Néo-Zélandais pour avoir exterminé les Aborigènes : " Ils se font oublier ceux-là, mais ils ont commis les mêmes génocides ! " Ila ne cessait pas d'ailleurs de lire et de relire les Mémoires des généraux américains qui avaient participé à l'extermination des Indiens. Entre autres choses, il aimait citer le colonel major Winkoop, chef de la première compagnie de cavalerie américaine du Colorado qui écrivait en 1864 : " Femmes et enfants furent tués et scalpés, les bébés tués au sein de leur mère, et tous les cadavres furent mutilés de la manière la plus horrible. Les cadavres des femmes furent profanés de telle manière que le récit que j'en fais me rend encore malade ; et pendant tout ce temps le général Chivington incitait ses troupes à pérpétrer leurs outrages indécents, obscènes et diaboliques. Il y avait un petit enfant probablement âgé de trois ans, tout juste assez grand pour marcher dans le sable. Les Indiens s'étaient enfuis et ce petit enfant tentait de les rejoindre. Il était absolument nu et titubait sur le sable péniblement. Je vis un homme démonter à environ 80 mètres, lever son fusil et faire feu. Il manqua l'enfant. Un autre soldat s'esclaffa et dit : " Laisse-moi tirer cet enfant de pute je veux l'avoir. " Il descendit de cheval, se mit à genoux et tira, mais il le manqua. Un troisième homme fit une remarque semblable, puis tira. L'enfant tomba. " Mais c'est en regardant les films burlesques que Ali Bis pleurait le plus. Il y chialait carrément. Avait des sanglots qui faisaient rire les spectateurs qui ne regardaient plus l'écran mais Ali Bis en train de s'exhiber. Dans ces situations Ali ne pouvait rien faire. C'est pourquoi il décida de ne plus aller voir de films burlesques pour ne plus assister, impuissant, à ce désastre causé par Ali Bis, travaillé par ses émois et ses démons. Ali Bis s'y rendait donc tout seul, pleurer toutes ses larmes en regardant les films de Charlot, de Keaton, des Marx Brothers... Dépité par son incapacité à endiguer les crises de larmes d'Ali Bis, le grand prestidigitateur des haras d'Ila dit un jour : " C'est parce que tu pleures trop dans les cinémas que tu es bègue ! " Il ne le dit qu'une fois mais cela suffit à rendre Ali Bis encore plus bègue. Beaucoup plus bègue. Et c'est à cette période qu'il entra dans une sorte de mutisme presque définitif et qu'il se mit à s'habiller très élégamment.
Lol était au courant des faits et gestes des deux acolytes, et de leurs virées nocturnes dans les bordels de Bône chaque fois qu'ils convoyaient les chevaux au port de la ville après les avoir installés dans des box spacieux et confortables, sur les bateaux en partance pour Marseille, Gênes ou Barcelone. C'était à l'époque où les bégaiements d'Ali Bis avaient empiré que Lol était tombée amoureuse pour la première fois, lorsqu'elle avait fait la connaissance de cette Françoise, qui s'était affublée du surnom de Loly pour être plus proche de Lol et brouiller les pistes par rapport à son mari, professeur de médecine à la faculté d'Alger. Très vite les escapades de Loly à Constantine devinrent de plus en plus rapprochées. Elle faisait le voyage d'Alger en train-wagon-lit première classe, dans une excitation qui la tenait éveillée jusqu'au Khroub, nœud ferroviaire où le train s'arrêtait longuement pour faire provision de charbon, et ville distante d'une douzaine de kilomètres seulement de Constantine. Loly savait à ce moment-là qu'elle avait juste le temps de dormir une heure avant l'arrivée triomphante en gare de l'ancienne Cirta, une heure pour récupérer quelques forces avant le déchaînement des sens qui l'attendait dans la chambre de Lol.

(..)



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18