Rachid
Boudjedra
Fascination
roman
Né en 1941 en Algérie,
Rachid Boudjedra a publié, entre autres,
Le Démantèlement (1982),
Le Désordre des choses (1991),
Fils de la haine (1992), Timimoun
(1994) et chez
Grasset : Lettres algériennes
(1995) et La Vie à
l'endroit (1997).
I
CONSTANTINE
t
puis ce lieu de naissance que Lam n'a jamais pu
élucider sérieusement, le vivant
comme une humiliation ou une blessure. Comme s'il
était né dans deux ou trois lieux
différents. Et puis ce prénom, ou
plutôt ce surnom dont l'unique voyelle
variait au gré des caprices et des humeurs
de son entourage, qu'il vivait comme une
écorchure et qu'Ila n'avait jamais voulu
expliquer, laissant, au contraire, le doute grossir
jusqu'à cette sorte d'étourdissement
qui le prenait certains matins, au lever, avant
même qu'il ne quittât le lit, parce
qu'il souffrait beaucoup de ces deux bizarreries
qui commençaient à dévorer sa
vie. Un lieu de naissance, un prénom, rien
de vraiment grave, deux détails presque
futiles qu'il avait tort de vouloir
éclaircir, à ce qu'on lui disait. Il
y avait aussi cette histoire ou légende
d'Ali et d'Ali Bis dont la ressemblance
était incroyable et dont le lien de
parenté réel ou supposé
n'avait jamais été clarifié
par Ila qui avait laissé les choses baigner
dans une ambiguïté qui lui était
comme une deuxième nature, un besoin vital
de mieux asseoir son autorité, de tenir tout
son monde, sans résultat très
probant, surtout lorsqu'il voyageait très
loin. Comme cette expédition qu'il fit en
1930, dans le désert de Gobi, pour aller
acheter des chevaux mongols afin de les croiser
avec ses propres chevaux de pure race arabe
auxquels il avait consacré toute sa vie ;
visitant toutes les contrées du monde
à la recherche de l'étalon miraculeux
ou de la pouliche fabuleuse. A moins que ce ne fut
là un prétexte pour assouvir cette
passion des voyages derrière laquelle se
profilaient certainement une instabilité
chronique, un désarroi qu'aucune passion ne
pouvait guérir ou atténuer ou rendre
tout simplement supportables ; ou qu'il
voulût corriger un tant soit peu ce laxisme
impénitent que ses pairs lui reprochaient
dans l'éducation de ses enfants.
Ali et Ali Bis avaient disparu avec quatre juments
qu'ils devaient expédier du port de
Bône vers Marseille ou Barcelone ou
Gênes, où les attendait M. Baltayan,
associé d'Ila, un Arménien, tout
aussi passionné de chevaux de pure race
arabe, mais qui avait la phobie des voyages et
limitait son aire d'action et d'intervention au
polygone Bône-Marseille-Gênes-Barcelone
; habitude à laquelle il n'avait jamais
voulu déroger au grand dam d'Ila qui
eût aimé qu'il l'accompagnât
partout où il allait. Depuis la disparition
d'Ali et de son complice et presque sosie Ali Bis,
à Bône, Ila n'avait jamais plus
prononcé leurs noms. Il avait fait son deuil
de la disparition de ses juments, refusé de
porter plainte parce que Ali avait avec lui un lien
de parenté très vague qu'il n'avait
jamais voulu préciser. Il refusait qu'on
évoquât l'affaire en sa
présence, rejetant l'offre de M. Baltayan de
partager le montant de la perte financière
occasionnée par la disparition des quatre
chevaux. C'est après cette trahison qu'Ila
avait décidé de visiter l'archipel
des Moluques et qu'il avait insisté
auprès de son associé arménien
pour qu'il l'accompagnât cette fois-ci, sous
le prétexte fallacieux, aux yeux de M.
Baltayan, que cet archipel était
composé de quatre-vingt-dix-neuf îles
dont Ila connaissait les noms par cur. Cela
n'avait donc pas impressionné
l'associé qui depuis n'arrêtait pas de
répéter, faisant exprès de
déformer le nom de l'archipel : " Les
Mollusques, Les Mollusques... Pas le moindre cheval
dans ce bled pour les croiser avec nos pur-sang...
Quatre-vingt-dix-neuf îles...
Quatre-vingt-dix-neuf îles... Et alors... Et
alors... C'est pas la mer à boire ! "
" C'est pas la mer à boire... C'est pas la
mer à boire c'est tout ce qu'il sait dire,
ce con de Baltayan. Et con il le restera
jusqu'à la fin des temps, comme la pierre ne
peut fondre ni la putain se repentir... " disait
Lol (que Ila avait chargé, malgré son
jeune âge, de veiller à
l'éducation des enfants et de seconder son
épouse dans les tâches
ménagères) imperturbable. Il l'aimait
bien à cause de son franc-parler, mais il
savait pertinemment que son animosité
à l'égard de M. Baltayan était
de l'ordre du dépit amoureux, parce que,
toujours selon Ila, Lol était
secrètement éprise de
l'associé et savait qu'elle ne pourrait
jamais le séduire tant il était
amoureux d'Olga, son épouse. Mais Ila, peu
perspicace dans ce genre d'affaires sentimentales,
se trompait : Lol était amoureuse
d'Olga.
Lol, un peu garçon manqué, ne
quittait jamais Lil, l'épouse d'Ila, qu'elle
vénérait. Elle l'aidait à
élever les derniers venus et à
veiller à la bonne marche de l'immense
maison. Elle avait un langage truffé de
grossièretés et
d'obscénités qui ne choquaient plus
personne. Lol était un peu
neurasthénique en hiver, et quelque peu
hystérique en été. Mais elle
était intraitable sur la propreté et
la décoration. Elle avait beaucoup de
goût pour disposer les meubles, composer des
bouquets magnifiques, bien qu'extravagants ;
dresser une table ; confectionner des mets
raffinés et toujours originaux. Avec un
certain sadisme, elle faisait la guerre aux
oiseaux, qu'elle détestait et qu'elle
pourchassait afin de les empêcher de
s'engouffrer à l'intérieur de la
maison. Lorsque les enfants osaient s'entremettre
entre elle et les oiseaux, elle les grondait et les
houspillait, utilisant le langage très cru
qui tranchait avec sa beauté, son
élégance légendaire, sa grande
classe, son savoir-faire et son savoir-vivre. "
Vous osez défendre ces prédateurs de
Dieu qui salissent la terrasse avec leur fiente
dégoûtante ! Fils de putain.... Vous
craignez les oiseaux et vous me
désobéissez, moi qui vous
élève si bien ! Moi qui essuie votre
merde avec mes deux mains ! Enfants de putain. Vous
voulez jouer les mâles, alors que le bon Dieu
ne vous a pas encore greffé la moindre
petite bite digne de ce nom... Avec vos petits
zizis ridicules vous finirez pas me lécher
le cul ! Vous verrez... Vous verrez bien... " Puis,
elle s'en allait. Majestueuse. Imperturbable. Avec
ce port incroyable. Ces yeux noirs et immenses.
Cette peau presque noire. Ces robes très
décolletées qu'elle confectionnait
elle-même dans l'immense atelier de couture
sur lequel elle régnait avec la
participation active et la complicité de
Lil.
Chaque fois qu'elle s'emportait contre les enfants,
ils se cachaient dans les arbres du jardin,
effrayés par sa violence soudaine,
choqués par ses obscénités.
Ils y restaient parfois de longs après-midi
en attendant qu'elle se calmât et qu'elle
vînt les chercher pour le goûter. Lol
avait l'habitude, quand elle entrait dans la
cuisine, de regarder d'une façon maniaque et
soupçonneuse sous l'évier, à
la recherche des caravanes de sangsues, des
cohortes de grosses limaces et des tribus de
mollusques. Les Moluques - Mollusques,
s'entêtait à dire Lol - pour imiter M.
Baltayan (90 îles et îlots. 74 500 km.
1 400 000 habitants islamisés au xv e
siècle par les marchands arabes. 201 jours
de pluie. Production : clous de girofle, noix de
muscade, etc. Noms des îles les plus
importantes : Halmahera, Céram, Buru,
Ternate, Tidore, Amboine, Missul, Obla, Sula, etc.)
roses et glaiseux qu'on aurait dits enduits de
savon à l'essence d'amande et d'huile
d'olive ; toujours en activité, en
perpétuel mouvement, déjouant les
ruses de la jeune fille qui en avait, en fait, une
peur bleue ; d'autant qu'ils faisaient échec
à tous ses pièges ; se
déplaçant (les mollusques) d'une
gouttière à l'autre, d'une
canalisation à l'autre, d'un robinet
à l'autre et d'une tuyauterie à
l'autre, éternellement assoiffés,
à l'affût de l'humidité,
laissant des traînées visqueuses et
des traces dégoûtantes. Lol
déversait dans les coins et recoins les
détergents meurtriers qui inondaient les
chambres, s'insinuant à l'intérieur
de chaque trou, interstice ou lézarde. Lol
passait donc son temps à fantasmer toutes
sortes d'horreurs, à l'affût de chaque
microbe, de la moindre saleté ou
impureté ou fermentation ou mousse ou...
Constantine aperçue d'une fenêtre
apparaît aux yeux de Lol comme un volume
énorme blanc et ocre qui dégringole
par paliers successifs entre le rocher et la plaine
; pour ainsi dire gribouillée, telle une
tache sur le cadastre des formes accumulées,
stratifiées et surchargées. La Kasba
très vieille a l'air fragile, poreuse et
dentelée. Elle donne l'impression de se
briser en mille segments. Se diffractant. Se
dissolvant. Se reformant à nouveau, un peu
plus loin. Se conglomérant. Se boursouflant.
Se dédoublant. Se surchargeant. Selon un
rythme halluciné. Fluorescences
zébrées d'éclairs.
Violacées. Orangées. Se croisant
comme des lignes de fuites. Se dilatant. Se
tordant. Sans interruption. Constantine, qu'il
connaissait aussi par les nombreux guides et autres
prospectus concernant tant de villes
visitées par Ila, qui débordaient de
tous ses tiroirs et de ses poches. - D'abord connue
sous le nom carthaginois de Marim Batim, elle porta
longtemps celui (romain) de Cirta. Capitale des
rois Numides, elle fut, ensuite, une colonie
romaine (IGITUR QUARTO DENIQUE DIE HAUD LONGE AB
APPIDO CIRTA UNDIQUE SIMULSPECULATORES SITI SE
OSTENDUNT. ITA IUGURTHAM SPES FRUSTRATA.
(SALLUSTE
, les Guerres de Jugurtha.) Ruinée par une
insurrection en 311, elle est reconstruite par
Constantin dont elle prend le nom. Saccagée
par les vandales plusieurs fois et occupée
par les différents rois musulmans dès
le premier siècle de l'Hégire, elle
est, lors de la conquête française, en
1836, le siège d'un Beylicat
indépendant. Attaquée en vain en 1836
par Clauzel, elle est prise le 13 octobre 1837 par
le Général Valée.
L'aménagement urbain de la ville, d'un type
d'habitat spontané et millénaire, a
de quoi laisser perplexe. Constantine est
constituée par un puzzle de quartiers
formant un tissu urbain très morcelé
qui sont autant de coupures profondes des gorges du
Rhumel franchi par quatre ponts vertigineux. Le
site est celui d'un oppidum romain. Place forte
d'abord punique, puis romaine et enfin arabe, elle
garde le passage entre les deux barrières
naturelles qui l'encadrent - est comme
penchée. Constantine, c'est-à-dire ce
que l'il de Lol voyait d'abord monter vers
lui : une sorte de rumeur à la fois
concrète et confuse. Molle. Elastique. Elle
apparaissait d'une façon évidente
voire criarde, telle une structure émanant
de ce grouillement de détails
agglomérés au premier plan. Avec ses
toitures couvertes de tuiles rouges comme des
écailles volumineuses aux nuances prune,
sanguine ou grenadine. Ainsi : ville
méditerranéenne, bien que
située loin de la mer. Caricaturale. Avec le
linge qui sèche aux fenêtres. Signes
grouillants donc. En trois, quatre, voire cinq
plans au moins. Trop abrupts au premier. Sommaires.
Hachés. Elliptiques. Pointillés aux
deuxième et troisième. Passés,
fragmentés, dissous aux quatrième et
cinquième plans. Rangées de
fenêtres, de terrasses, de coupoles, de
falaises beiges et roses, de cadastres agricoles
vert délavé. Puis, ocre, jaune,
cinabre, jonquille, comme un patchwork, ton sur
ton. Mais les couleurs changent très vite et
passent de l'éclat violent à quelque
chose de doux. Constantine, ville dans laquelle se
trouvait la maison natale ( ?) de Lam avec
au-dessus une sorte de grenier immense qu'habitait
Ali et dont il avait fait un antre
indépendant puisqu'une porte et un escalier
donnaient sur le fond du jardin où personne
ne venait, à l'exception de son assistant
Ali Bis qui s'était mis à lui
ressembler. Et de Lol...
Toute la maison exhalait un parfum à la fois
subtil et pénétrant : tissus moisis
ou trop neufs que Lol rangeait d'une façon
rigoureuse ; abricots séchés qu'on
utilisait comme condiment de base pour faire la
cuisine familiale ; huiles diverses (huile d'olive
stockée dans des jarres berbères et
écaillées, huile à graisser
les machines contenues dans de gros tubes
chromés et brillants, huile de camphre pour
soigner les pneumonies des enfants, huile...) et
autres oléagineux tant domestiques
qu'industriels. Maison constantinoise
dégageant son odeur de tissus
collectionnés amoureusement par Lol : le
crêpe de Chine en particulier pour lequel
elle avait une véritable passion. Une odeur
âcre. Comme si la permanence de ces vieilles
traditions culinaires et vestimentaires,
profondément ancrées dans cette
maison, nourrissait la nostalgie entretenue par
Lol.
Elle passait son temps pendant l'été
à confectionner de superbes bouquets de
fleurs jaunes et à se déguiser en
homme pour aller fuguer dans les stations
balnéaires de Bougie, Philippeville,
Bône... à la recherche d'aventures
amoureuses et lesbiennes ; à recevoir une de
ses amies avec laquelle elle s'enfermait à
double tour dans sa chambre, aux heures chaudes de
la sieste. Lam avait souvent surpris les deux
femmes alors qu'elles faisaient l'amour. La
première fois, c'était par hasard.
Ensuite Lam s'était arrangé pour les
regarder à travers un trou qu'il avait fait
dans la porte de la chambre. Elles étaient
nues toutes les deux. Emportées dans un
corps à corps tumultueux. Lol, au corps
élancé et fuselé, avait une
magnifique poitrine toute ronde et toute ferme, aux
aréoles lilas. Son amie, plutôt
boulotte, plutôt petite, avait une poitrine
de petite fille. Lol, folle, violente, avec son
sexe qui se découvrait par intermittence au
gré des mouvements. Sexe
épilé. Comme pelé. Saugrenu.
Avec le sillon rouge, balafre longitudinale qui le
couturait de part en part. Moite. Rouge. Comme
celui des fillettes de la maison, quand elles
urinent, accroupies dans le jardin, à
côté du mûrier tellement touffu.
Sexe de Lol. Glabre. Lisse. Avec la languette,
sorte de drain, un peu artificiel, comme
surajouté, d'une couleur bistrée,
donnant une impression de cratère
indescriptible. Ahanements. Plaintes. Cris
étouffés. Comme des sortes de
râles. L'amie de Lol, plutôt
cachottière et mariée, exhibait,
elle, un pubis touffu aux longs poils souples et
noirs qui couvraient tout le bas-ventre donnant
l'impression d'une masse de lave plaquée
entre les deux cuisses très blanches,
très courtes et très musclées.
Phénoménales. Lol, elle, pas vraiment
folle. Bizarre. Vieille fille déjà
à vingt ans malgré sa beauté,
sa forte personnalité et le rôle
prépondérant qu'elle jouait au sein
de la famille, voire l'ascendant qu'elle avait sur
Ila qui en avait peur et n'avait jamais voulu
expliciter le lien de parenté de Lol avec le
reste de la famille. Comme il se taisait,
volontiers, au sujet d'Ali qui était parti
avec les quatre juments et n'était jamais
revenu. Ni lui ni Ali Bis, son assistant, son sosie
et maintenant son complice. Depuis, Ila vivait
avec, dans les yeux, cette perplexité
définitive. Il n'avait rien dit. Mais il
s'empressa d'adopter une petite fille, quelques
mois après la fuite d'Ali. Il la
prénomma Inbihar ( Fascination) du nom de la
plus belle et la plus véloce jument parmi
les quatre qui devaient être convoyées
jusqu'au port de Bône et dont il n'avait
jamais plus eu de nouvelles. Ce fut sa façon
à lui de faire le deuil de cette sombre
affaire de trahison, et de pardonner à Ali
et Ali Bis.
Ou tout au moins de ne pas trop leur en vouloir
parce que, malgré sa déception, il
n'avait pas oublié les dons particuliers
qu'avaient les deux hommes pour mener à bien
l'élevage des pur-sang arabes, souvent
croisés avec des pur-sang mongols, anglais
ou andalous, voire avec des mustangs qu'il allait
chercher au fin fond de l'Amérique. Mais
Inbihar , la petite fille récemment
adoptée par Ila, mourut quelques mois
après son arrivée dans la maison
d'Ila qui vécut là son
deuxième deuil et décida de ne jamais
plus en parler.
Habitués à passer la nuit dans les
plus grandes maisons closes de Bône chaque
fois qu'ils convoyaient les chevaux pour les
expédier en Europe, Ali et Ali Bis avaient
fini par s'amouracher chacun d'une des nombreuses
prostituées qui peuplaient Le Chat Noir. Ali
avait jeté son dévolu sur Mali, une
Dogonne somptueuse qu'on surnommait Kol, à
cause de la couleur de sa peau qui rappelait celle
du khôl dont elle abusait pour maquiller ses
yeux vert-de-gris. Ali Bis, lui, avait jeté
sa gourme sur Jeanne, une Française
originaire de Bordeaux, à la peau blanche,
aux cheveux noirs, aux yeux très bleus et
aux formes généreuses. Jeanne
était languide, molle et paresseuse. Elle
passait son temps, entre deux clients, à
lire Ulysse , le roman de Joyce que lui avait
offert Ali Bis pour l'initier à ce genre de
littérature. Elle avait fini par
s'identifier à Molly, le personnage du roman
dont elle lisait des passages à qui voulait
bien l'écouter. Elle parlait tellement de ce
personnage que les autres pensionnaires du Chat
Noir finirent par l'appeler Mol. Un surnom qui
résumait bien la nature langoureuse de
Jeanne et sa passion pour la Molly de Joyce.
Une fois les chevaux expédiés et
l'argent empoché, les deux hommes avaient
pris l'habitude de se précipiter dans cette
maison close, la plus huppée de Bône
pour y assouvir leurs passions amoureuses et leurs
penchants alcooliques. Mol, la
préférée d'Ali Bis, aimait la
bonne littérature et les billets de banque.
Dès le début de sa rencontre avec Ali
Bis, elle avait lorgné la sacoche
bourrée d'argent que les deux
éleveurs trimbalaient avec eux. Très
vite elle entreprit de convaincre Ali Bis de partir
avec le butin à Marseille où elle
avait quelques amies. Fille d'un gros vigneron
bordelais, elle avait quitté son pays
après une sombre histoire d'amour avec un
autre vigneron très riche, beaucoup plus
âgé qu'elle et implacable concurrent
de son père.
Ali Bis résista longtemps aux sollicitations
de Mol. Il ne voulait pas trahir la confiance d'Ila
: celui-ci l'avait sorti très jeune des rues
de Constantine où il vendait des cigarettes
et des journaux à la criée, et en
avait fait un excellent vétérinaire,
major de sa promotion de l'école de
Maisons-Alfort. Il ne voulait pas non plus porter
préjudice à Ali, presque son
frère, presque son sosie. Mais Mol,
très charnelle, avait des arguments
sérieux et Ali Bis finit par céder
aux supplications de son égérie. Un
soir où l'euphorie était à son
comble dans la maison close et pendant que Ali
faisait l'amour avec Kol au premier étage,
les deux complices quittèrent subrepticement
les lieux avec la sacoche et disparurent à
jamais.
Au réveil, Ali comprit tout de suite ce qui
venait de lui arriver. Il décida de ne pas
revenir à Constantine mais de partir
à la recherche d'Ali Bis. Il savait qu'il
n'y avait qu'une façon de quitter
Bône, et prit un bateau pour Marseille,
à la poursuite de son sosie, son ombre et
maintenant son ennemi mortel : Ali Bis,
bègue de surcroît, et amoureux de Mol
la Bordelaise. La poursuite allait durer plus d'un
quart de siècle.
Lam, dès l'enfance, s'était
passionné pour cette histoire dont Ila ne
voulait jamais parler. Mais Lol et Lil avaient
distillé des bribes par-ci et des bribes
par-là, même lorsque, petit, elles lui
racontaient les péripéties de cette
incroyable aventure ou de cette terrible trahison
sur laquelle Ila avait gardé le silence.
Longtemps l'enfant avait cru qu'il s'agissait d'une
légende inventée de toutes
pièces par l'imagination infatigable de Lol
qui savait très bien raconter les histoires
les plus farfelues, et les rendre presque
crédibles, mais elle terrorisait les hommes,
sauf Ila, qui l'avait ramenée, alors qu'elle
avait à peine dix ans, de son village natal
: elle avait perdu prématurément ses
parents pendant le massacre du 8 mai 1945 commis
par les troupes françaises. Il l'avait
élevée comme sa propre fille. De ce
même village, il avait arraché Ali
dont les parents avaient été
tués lors de l'épidémie de
typhus qui avait dévasté le pays
à la fin des années trente. Ali avait
alors dix ans et n'avait cessé
jusqu'à cette disparition de vouer à
Ila une admiration sans faille. Le lien de
parenté entre Ila, Ali et Lol n'avait donc
jamais été clairement établi -
Il s'agissait plus d'un lien tribal que familial.
Mais le maître n'osait pas le
reconnaître parce qu'il avait adopté
plusieurs orphelins, leur avait donné son
nom et avait affublé chacun d'eux d'un
surnom composé de trois lettres. Il
considérait qu'ils étaient donc les
siens ; et plus même ! Très vite, Ali
obtint la gestion des haras et Lol la charge de la
maison. Ni l'un ni l'autre n'avaient voulu
poursuivre leurs études après le
baccalauréat.
Autant Lol savait terroriser les hommes, les
sidérer et les tétaniser, autant Ali
savait amadouer, dompter, câliner et dresser
sans aucun effort particulier les chevaux de grande
race dont il avait la charge. Mais Lol
elle-même avait toujours été
terrorisée par son horrible
grand-mère qui, restée au village,
continuait pourtant à la persécuter
de loin avec ses ragots, ses caprices, ses
exigences, ses demandes d'argent inlassablement
répétées, ses
émissaires qui ne cessaient pas de harceler
Lol, de la culpabiliser et de la dépouiller
de ses économies, de ses bijoux et de ses
toilettes. A son tour Lol avait terrorisé
tous les hommes excepté Ila qu'elle
vénérait, et Ali avec lequel elle
avait érigé des rapports de
fraternité, éblouie qu'elle
était par ses qualités humaines : une
générosité
éparpillée, une tendresse presque
féminine et une force physique peu commune.
Jusqu'à son départ pour Marseille (ou
Barcelone ou Gênes ?), à la poursuite
d'Ali Bis qui l'avait trahi pour les beaux yeux et
le beau corps de Mol, Ali avait toujours
protégé Lol de la
méchanceté, de la cupidité et
de la cruauté de son horrible
grand-mère, sardonique, toujours inassouvie
et pesant son quintal et demi. Celle-là
même qui la punit méchamment lors de
sa première fugue ! Elle faisait chanter Lol
à cause de ses murs
particulières. Mais Ila, au courant de
toutes les extravagances de Lol, fermait les yeux
à ce sujet, avec une bienveillance
incroyable et une ouverture d'esprit très
rare à l'époque, dans cette
société constantinoise,
archaïque et recroquevillée sur
elle-même. Cette grand-mère, aussi,
qui fut photographiée, à sa demande,
sur son lit de mort. L'il gélatineux
et vitreux. Comme vitrifié, plutôt. La
tête surmontée d'une coiffe rigide,
conique et sacerdotale, en velours rouge garance,
incrustée de gros diamants bleus qu'elle
avait soutirés à Lol qui les avait
elle-même reçus d'Ila comme une partie
de son trousseau pour un éventuel mariage
auquel il n'avait jamais cru. Mais il faisait
semblant pour ne pas effrayer Lil, son
épouse, qui, bien que compréhensive,
n'était pas aussi avancée que lui.
Vieille fille à vingt ans,
déjà, aux yeux des autres, Lol
était lesbienne d'une façon
désinvolte. Presque sans trop savoir
pourquoi ni comment. Lam, qui l'avait
épiée pendant toute son adolescence,
savait qu'elle était très
infidèle et changeait vite de partenaire ;
il lui arrivait aussi d'en avoir plusieurs en
même temps. Lol en plus des femmes, des
chevaux arabes, de la couture et de la cuisine,
avait une passion pour la confection de bouquets de
fleurs jaunes qu'elle cueillait à son
réveil, avant toute autre
activité.
Lam se souvenait surtout de cette amie de Lol, une
Française avec laquelle elle avait
vécu une véritable passion amoureuse
pendant une, deux ou plusieurs années, voire
beaucoup plus. Ce qui n'était ni dans les
habitudes de Lol ni dans son tempérament.
Agée d'une trentaine d'années, son
amie était belle, pulpeuse,
passionnée de toilettes extravagantes, de
coiffes algériennes compliquées et
vertigineuses, de parfums musqués et de
maquillages carnavalesques mais de bon goût.
On la disait mariée à une
sommité de la faculté de
médecine d'Alger. Elle faisait le voyage
à Constantine, une fois par mois, pour lui
rendre des visites ponctuelles qui duraient une
semaine ou deux. Les deux femmes s'enfermaient
alors dans la chambre de Lol, de longs
après-midi, et Lam les avait donc surprises
à la fin de l'enfance et au tout
début de l'adolescence, en train de. En
train de quoi faire d'ailleurs ? Il était
alors incapable de le dire, mais il se souvenait
surtout et encore aujourd'hui du contraste
formidable entre le pubis de Lol,
épilé, glabre et lisse, et celui de
Loly, son amie française, monstrueusement
poilu. Mais il était incapable de dire,
même aujourd'hui, avec précision ce
que... ! Lol était lunatique. Cyclothymique.
Mais somptueuse. Elle avait refusé tous les
partis et, à chaque refus, sa
grand-mère envoyait des lettres cruelles ou
bien des émissaires pleins d'arrogance et de
lubricité. Ila laissait faire et ne pipait
mot.
A chaque prétendant éconduit il
disait laconiquement à Lol : " C'est ton
droit de refuser qui tu veux et c'est ton droit de
choisir qui tu veux. " Mais le reste du clan,
l'entourage et les voisins la rangèrent
très vite dans la catégorie des
vieilles filles, passé l'âge de
vingt-deux ans. Définitivement.
Irrémédiablement. Lil, sa mère
adoptive qui devinait confusément la
véritable nature de Lol, alla même
jusqu'à l'encourager d'une façon
discrète, à rester célibataire
et à favoriser ses relations amoureuses avec
les femmes : " On ne sait jamais avec les hommes !
Va savoir sur qui tu peux tomber... Il n'y a que
Ila qui respecte les femmes, parce qu'il aime trop
les chevaux... Ali aurait pu être un bon
parti pour toi... Mais voilà, non seulement
il aime trop les chevaux mais il boit trop...
Dommage qu'il boive trop... Mais il ira quand
même au paradis parce qu'il est bon avec les
chevaux... Trop bon, peut-être... On dit
même qu'il. " Puis, sans finir sa phrase, Lil
était prise d'un fou rire
irrésistible dont seule Lol pouvait
décoder le sens. En fait Ali aimait boire et
préférait passer son temps libre avec
les prostituées du plus grand bordel de
Bône qu'il fréquentait
assidûment, toujours flanqué d'Ali
Bis, son alter ego, son presque sosie (une sorte de
ressemblance apparue progressivement à force
de mimétisme de la part d'Ali Bis plein
d'admiration pour Ali et qui avait fini par
l'imiter en tout, jusqu'à lui ressembler
d'une façon troublante et se
débarrasser de ce bégaiement qui ne
le reprenait que lorsqu'il était longuement
séparé d'Ali) et son complice peu
loquace, parce qu'il était bègue et
ne voulait pas qu'on s'en aperçoive, sinon
il devenait ombrageux et violent, d'autant qu'il
avait le coup de tête terrible et
était capable d'assommer plusieurs
adversaires, l'un après l'autre,
jusqu'à ce que Ali lui intimât l'ordre
de cesser le combat. Il obtempérait alors
immédiatement. Demandait des excuses et
passait la soirée à pleurer dans le
giron d'une des prostituées, cette grande et
solide Bordelaise. Taciturne et
élégant, Ali Bis avait fait
d'excellentes études de
vétérinaire à Maisons-Alfort.
Il différait en cela de son maître et
acolyte qui, lui, était plutôt
négligé, peu enclin aux études
et le raillait sur sa coquetterie et son
élégance vestimentaire, allant
jusqu'à l'humilier méchamment, quand
il avait trop bu. " T'as pas l'air d'un
pédé à t'attifer de la sorte
et ces cravates en soie... ! Tout ton fric y
passe... ! T'es con ou quoi... Tu ferais mieux de
te dégotter un bon toubib pour te
débarrasser de ton bégaiement...
Parce que tu sais ! tes costards en soie, tes
chaussettes en lin et tes cravates en velours
cardé, c'est pour cacher que tu es
bègue... Ça fait
efféminé tout ça ! T'as l'air
d'une pouliche enrubannée le jour de la
pesée... Ça fait désordre pour
un petit vétérinaire, même dans
un haras de luxe... Le plus grand et le meilleur du
monde. Le haras d'Ila... L'homme le plus... " Ali
Bis, chaque fois qu'il était
houspillé par son ami, était pris de
fou rire, lui qui ne riait jamais. Il avait
plutôt la larme facile et, au cinéma,
toujours accompagné d'Ali, il
n'arrêtait pas de se moucher. Quel que soit
le film. Même s'il s'agissait d'un western
américain. Ils allaient en voir, en cachette
d'Ila qui avait une dent contre les Yankees parce
qu'ils avaient exterminé massivement les
Indiens qu'il appelait " Nos frères les
Peaux Rouges ". Comme il dénonçait
les Australiens et les Néo-Zélandais
pour avoir exterminé les Aborigènes :
" Ils se font oublier ceux-là, mais ils ont
commis les mêmes génocides ! " Ila ne
cessait pas d'ailleurs de lire et de relire les
Mémoires des généraux
américains qui avaient participé
à l'extermination des Indiens. Entre autres
choses, il aimait citer le colonel major Winkoop,
chef de la première compagnie de cavalerie
américaine du Colorado qui écrivait
en 1864 : " Femmes et enfants furent tués et
scalpés, les bébés tués
au sein de leur mère, et tous les cadavres
furent mutilés de la manière la plus
horrible. Les cadavres des femmes furent
profanés de telle manière que le
récit que j'en fais me rend encore malade ;
et pendant tout ce temps le général
Chivington incitait ses troupes à
pérpétrer leurs outrages
indécents, obscènes et diaboliques.
Il y avait un petit enfant probablement
âgé de trois ans, tout juste assez
grand pour marcher dans le sable. Les Indiens
s'étaient enfuis et ce petit enfant tentait
de les rejoindre. Il était absolument nu et
titubait sur le sable péniblement. Je vis un
homme démonter à environ 80
mètres, lever son fusil et faire feu. Il
manqua l'enfant. Un autre soldat s'esclaffa et dit
: " Laisse-moi tirer cet enfant de pute je veux
l'avoir. " Il descendit de cheval, se mit à
genoux et tira, mais il le manqua. Un
troisième homme fit une remarque semblable,
puis tira. L'enfant tomba. " Mais c'est en
regardant les films burlesques que Ali Bis pleurait
le plus. Il y chialait carrément. Avait des
sanglots qui faisaient rire les spectateurs qui ne
regardaient plus l'écran mais Ali Bis en
train de s'exhiber. Dans ces situations Ali ne
pouvait rien faire. C'est pourquoi il décida
de ne plus aller voir de films burlesques pour ne
plus assister, impuissant, à ce
désastre causé par Ali Bis,
travaillé par ses émois et ses
démons. Ali Bis s'y rendait donc tout seul,
pleurer toutes ses larmes en regardant les films de
Charlot, de Keaton, des Marx Brothers...
Dépité par son incapacité
à endiguer les crises de larmes d'Ali Bis,
le grand prestidigitateur des haras d'Ila dit un
jour : " C'est parce que tu pleures trop dans les
cinémas que tu es bègue ! " Il ne le
dit qu'une fois mais cela suffit à rendre
Ali Bis encore plus bègue. Beaucoup plus
bègue. Et c'est à cette
période qu'il entra dans une sorte de
mutisme presque définitif et qu'il se mit
à s'habiller très
élégamment.
Lol était au courant des faits et gestes des
deux acolytes, et de leurs virées nocturnes
dans les bordels de Bône chaque fois qu'ils
convoyaient les chevaux au port de la ville
après les avoir installés dans des
box spacieux et confortables, sur les bateaux en
partance pour Marseille, Gênes ou Barcelone.
C'était à l'époque où
les bégaiements d'Ali Bis avaient
empiré que Lol était tombée
amoureuse pour la première fois, lorsqu'elle
avait fait la connaissance de cette
Françoise, qui s'était
affublée du surnom de Loly pour être
plus proche de Lol et brouiller les pistes par
rapport à son mari, professeur de
médecine à la faculté d'Alger.
Très vite les escapades de Loly à
Constantine devinrent de plus en plus
rapprochées. Elle faisait le voyage d'Alger
en train-wagon-lit première classe, dans une
excitation qui la tenait éveillée
jusqu'au Khroub, nud ferroviaire où le
train s'arrêtait longuement pour faire
provision de charbon, et ville distante d'une
douzaine de kilomètres seulement de
Constantine. Loly savait à ce
moment-là qu'elle avait juste le temps de
dormir une heure avant l'arrivée triomphante
en gare de l'ancienne Cirta, une heure pour
récupérer quelques forces avant le
déchaînement des sens qui l'attendait
dans la chambre de Lol.
(..)
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