Premiers chapitres

ALPHONSE BOUDARD
LES TROIS MAMANS DU PETIT JESUS
roman
Alphonse Boudard, 74 ans, disparu le 14 janvier, est né à Paris. Apprenti dans une fonderie typographique, résistant, il se consacre à l'écriture en 1962, après le sanatorium et Fresnes : son premier texte paraît à cette date, La métamorphose des cloportes. Alphonse Boudard a écrit de nombreux romans, parmi lesquels Les combattants du petit bonheur et L'éducation d'Alphonse. Il a aussi écrit pour la télévision et le cinéma, notamment pour Jean Gabin, Simone Signoret, Alain Delon.

I
Il est né le divin enfant



ous sommes en 1895, le soir de Noël... Tout à fait dans un autre monde. Difficile un siècle et des poussières plus tard de vous remettre dans l'ambiance. Les mœurs, les goûts et les couleurs et les dégoûts. Je vous ramène là au début... le divin enfant ! Carrément, résonnez musettes ! mais alors là une drôle de crèche pour le petit Jésus. Au Grand 18... La Cigale d'or, un établissement plutôt discret, rue Brantôme dans le IVe à Paris. Peu importe l'adresse exacte, elle figurait bien entendu dans l'Annuaire Rerum des maisons closes et sur les registres de la police des mœurs du 36 quai des Orfèvres.
Il arriva donc, dans la nuit du 25 décembre 1895, un nouveau-né déposé dans un panier à provisions, langé hâtif dans des guenilles... carrément sous le porche du 18. D'après le récit que me fit à la fin de sa vie la vieille Ursule, il neigeait compact ce soir-là. En toute bonne logique, il aurait dû clamser ce môme. Il s'en est fallu de quelques flocons. Madame Louisa avait décidé de fermer le bobinard. Une nuit de Noël le client se fait rare, il ne vient pas se perdre dans les douceurs luxurieuses d'un claque. Il est avec sa madame ou sa maman à la grand-messe de Minuit chrétien... l'heure solennelle où il est pas question de folâtrer, ne serait-ce que par de furtives pensées, dans le boudoir des filles de mauvaise vie.
A La Cigale d'or ce soir-là n'étaient venus que trois michetons, de vieux habitués, des célibataires endurcis et sans doute anticléricaux. C'était l'époque où s'affrontaient déjà vigoureusement les partisans de la Sainte Église et les bouffe-curés, radicaux ou autres. Le seul endroit où ils pouvaient à l'occase se retrouver sans faire d'étincelles, c'était le boxon. On imagine mal de nos jours ce que furent ces maisons sous la IIIe République régnante. Carrément une institution à peine voilée aux yeux des ligues de vertu.
Ce n'est pas mon propos ici de vous brosser le tableau de la prostitution en maison à la fin du XIXe siècle. J'ai déjà beaucoup œuvré sur la question. Bref, les claques fleurissaient partout, les moindres villes de vingt mille âmes avaient leurs établissements. Tout ça bien organisé, géré par un syndicat de tauliers très puissant... protégé par la police et toléré aimablement par les municipalités, les paroisses... les autorités militaires.
L'histoire d'un enfant abandonné a été racontée dans les années trente par Maurice Dekobra, romancier fécond et imaginatif, bien oublié aujourd'hui malgré sa Madone des sleepings. D'après ce que m'a rapporté après la guerre la vieille Ursule que je vous présenterai plus loin, Dekobra qui devait fréquenter quelques bonnes maisons où l'on s'épanche les spermatozoïdes, avait eu vent de la véritable aventure du bébé dans son panier à la porte du Grand 18. Il en a tiré un roman, Hamydal le philosophe... d'une agréable lecture mais fort éloigné de ce qui s'était passé réellement.
A l'époque où la vieille Ursule m'a raconté l'anecdote, comme bien souvent je n'y ai pas prêté une attention aiguë. Elle était bonniche au Grand 18, Ursule... D'après ce qu'elle affirmait, elle n'avait jamais voulu louer son derrière pour quelque menue monnaie aux amateurs. Je me posais la question à son sujet de savoir si elle avait eu vraiment certains charmes à fourguer dans sa jeunesse. Même très viocarde, on peut souvent se rendre compte si une dame a été compétitive dans le domaine de la séduction, de la beauté... Ça se respire un peu, s'entrave à de ces riens... combien je regrette mon bras si dodu, ma jambe bien faite et les années perdues comme ça se chantait dans nos terroirs au temps du poète Béranger.
Ursule, j'avais été lui donner des nouvelles de son petit-neveu, compagnon de cellule... un brigand comme j'en ai, hélas ! fréquenté, côtoyé quelques spécimens lors d'un dernier séjour au château des brouillards de Fresnes-lès-Rungis. N'importe, ce n'est pas ici mon propos de vous bonir l'histoire du petit-neveu. En tout cas loin d'être une épée, un caïd en pègrerie. Ce qu'il espérait, Kléber, de sa tata, quelques subsides, quelques piécettes en un temps où dans les prisons on léchait les murs pour s'apaiser la fringale.
Mame Ursule elle finissait pas dans l'opulence. Je l'ai dégauchie dans le fond d'une cour rue Saint-Merri... dans le coin où s'élève aujourd'hui l'usine à culture Pompidou. Le secteur, en ces années d'après-guerre, de putes bas de gamme... des gravosses... de la félicité pour les démunis, comme disent à présent nos sociaux secouristes du malheur du peuple.
Elle avait bien du mal à survivre, Ursule... s'offrir de temps en temps un litron consolateur. Pour la croque elle avait plus de dents... ça lui facilitait les choses... Elle trempait son pain à même le pinard. Slof ! Elle m'a reçu dans la pénombre avec son clébard aussi poussif, aussi vieux qu'elle en proportion, un aboyeur cacochyme de race indéterminée. Il avait bonne mine, ce Kléber, de me dépêcher pour bottiner cette misérable. L'étonnant, c'est qu'elle était encore vivace de la jactance, la mémée... et l'oreille encore fine.
- Comment ? De ses nouvelles ? J'en ai pas besoin de ses nouvelles à ce salopard. Il m'a pris jusqu'à mon dernier sou, qu'est-ce qu'il veut que je lui donne de plus.
Ça se poursuivait par un chapelet de plaintes, doléances diverses et colorées... tout ça entrechoqué d'événements auxquels je n'entravais rien. J'avais envie de me trisser au plus vite... les commissions des copains de taule, ça vous mène toujours à des impasses, quand ce n'est pas à des cagades voyouteuses... des putasseries assassines.
N'empêche, je fus pris d'un sentiment de pitié devant cette pauvresse dans son trou noir avec son poêle, un vieux Godin qui lui répandait pas une chaleur excessive. Elle était couverte de fringues, oripeaux divers... par-dessus cette espèce de châle noir tricoté ajouré comme on en voyait autrefois sur toutes les épaules des bignoles, des commères qui apparaissaient parfois pour tancer Ribouldingue et Filochard, mes chers Pieds Nickelés.
- Attendez deux secondes, je vais revenir.
Je me suis propulsé sur les pavés ronds de la cour, parmi les flaques, les détritus. Dans la rue voisine j'ai cherché un peu de bectance... pas facile, nous étions encore sous le régime des tickets d'alimentation. C'est loin dans les oubliettes du temps mais sachez que la moindre bouffetance, le moindre froc, le moindre pneu de vélo, fallait présenter ses cartes... ou alors glisser sous le comptoir de la boulangère la paluche mais pognonnée adéquate... les caresses sur cuisses, préludes aux branlettes, ça faisait partie d'un autre programme, plutôt nocturne. J'avais un peu de quoi dans les fouilles, j'ai pu casquer quelques victuailles en vente libre... des sifflards en peau de toutou... calendos zéro pour cent de matières grasses... une confiture à la saccharine... du pain qu'aujourd'hui vos clébards, chères lectrices, vous refuseraient en montrant les crocs. Surtout j'ai rapporté à Mame Ursule de l'Appellation Contrôlée... c'était le seul vin qu'on pouvait acheter sans tickets...
L'accueil alors chez la vioque... j'étais le messager du bonheur. On a trinqué et on a bu... elle a fait presque cul sec avec moi juste par politesse. Je me demandais alors ce que j'avais maintenant à glander dans le fond de cette impasse du malheur. L'autre pomme de Kléber, comment pouvait-il être si nave, si tordu pour espérer tirer quoi que ce soit de cette dabuche. D'après ses dires, elle touchait je ne sais quelle pension et elle planquousait quelque part dans son gourbi un petit paquet d'éconocroques. Il se figurait tout de même pas que j'allais la travailler aux sentiments pour qu'elle sorte de quoi expédier un mandat à ce neveu indigne. D'ailleurs, elle avait de l'instinct Mame Ursule... d'elle-même elle a contre-attaqué.
- Il s'imagine pas, ce petit con, que j'ai de quoi lui fabriquer un colis ! Si c'est votre ami, je vous le dis tout de suite, vous n'aurez avec lui que des désagréments, des flics à vos trousses.
Ça, je m'en étais archi-convaincu. Kléber, il lui était arrivé de me rendre quelques services pendant un séjour au mitard. Il était là, lui, auxiliaire au nettoyage... il besognait du balai, de la serpillière, de la brosse en chiendent. Il m'avait passé des messages, du tabac... ça vous paraît peu, mais c'est beaucoup en période de cul-de-basse-fosse.
Voilà... la commission...
- J'ai jamais beaucoup aimé les maquereaux, mais Kléber il aurait mieux fait de se trouver une gagneuse.
Elle jugeait ça moins déshonorant, Mémée Ursule, que de monter des escroqueries minables... des embrouilles de chèques falsifiés, d'assurances bidon. Il a trouvé le moyen, ce con, de se faire sauter dans son avenue. Parfaitement, tout près de l'Étoile, en train d'essayer d'entuber une rombière qui s'était méfiée et avait prévenu la police. Crac ! Menottes et direction quai des Orfèvres. Ça avait donné un peu de pâture aux spécialistes des chiens écrasés... des titres « Kléber arrêté avenue Kléber », des drôleries de ce genre.
Kléber, faut dire, c'est pas un prénom si usuel. Paraît que ça venait de son papa qu'avait une vénération pour le général de la Révolution. Ça tenait à quoi cette lubie... j'ai pas eu le loisir de vous résoudre ce problème. Il aurait pu aimer Marceau, Hoche ou Masséna. Il m'avait tout de même glissé, Kléber, que sa tante Ursule avait servi des années durant dans un claque... ce fameux Grand 18... La Cigale d'or. Qu'elle avait terminé là presque comme sous-maîtresse après avoir débuté en faisant la bonniche... le nettoyage des bidets. L'âge venant, les tauliers rejetaient le personnel comme le linge sale usagé. Paf ! à la rue ! Celles qui s'étaient pas encagnoté quelques piécettes dans un coin se retrouvaient au Salut de l'Armée... les secours de l'abbé Pierre, Paul ou Jacques. Amen. Le destin d'Ursule qui finissait sa triste existence dans le fond d'une impasse du quartier Rambuteau. Quand elle en avait le courage, elle sortait avec un cabas en toile cirée pour récupérer les restes sur le carreau des halles... les légumes à la traîne, les détritus consommables. Si elle avait une cagnotte quelque part, fallait que son avarice soit un vice tenace pour qu'elle aille ainsi se traîner avec les mendigots autour des épluchures de la ville. Vrai qu'on a tout vu dans ce domaine. L'ancien légionnaire devenu clochard mort sur un matelas de pièces d'or. A la main courante des commissariats, on en lit de toutes sortes dans le sexe, le fric, la dinguerie. J'ai comme ça une espèce de flair, d'instinct qui m'amène dans des situations apparemment sans issue. Des démarches incohérentes... des incursions dans le loquedu... fréquentations les plus faisandées, les plus insolites... qui ne mènent au mieux à rien, au pire aux interviews des flics. Seulement le dieu malin du porte-plume veille... tout à coup... bien des années plus tard, il me secoue. Et voilà. Je n'ai pas entendu en vain ce que je prenais pour la déconnante de Mame Ursule.
J'avais fini pour m'aérer par la faire sortir de sa turne, qu'on aille à côté dans un rade où elle avait ses coups de jinjin déjà prêts sur le comptoir. Le patron... mettons le Gros Marcel comme tant d'autres... les manches de sa chemise retroussées pour laver les verres... la moustache encore conquérante au cas zoù une personne féminine de sa clientèle l'accrocherait du regard.
Nous sommes donc en face-à-face avec la vioque. Autour c'est du tout venant des commerces de bouffe... des boulots où les pognes ne restent pas si blanches qu'au ministère des Finances.
Il fait une espèce de tambouille, ce Gros Marcel, une sorte de potée. Ça lui fera du bien de se torcher ça à Mame Ursule. J'ai pas trop insisté... elle a faim et elle a soif... elle a besoin aussi de se raconter... je suis une esgourde et je connais Kléber... le rejeton de sa nièce Marguerite morte sous un bombardement. Qu'elle était devenue ensuite quasi sa mère à soixante-dix ans rognés. Ça serait trop long à vous rester dans ce chapitre.
- Si les claques étaient restés ouverts, j'avais encore des relations, j'aurais pu le placer, le faire embaucher comme loufiat, comme garçon de chambre. Une fois dans la place, il est pas si vilain gosse, il aurait pu se trouver une môme qui lui aurait amélioré l'ordinaire.
Tout ce qui est de ces choses du pain de fesses... des lupanars, je fus dès mon plus tendre un peu en éveil. J'ai confessé tout ça ailleurs. J'aurais dû aussi comme ce petit Kléber m'orienter vers cette carrière. C'est le déshonneur, certes, mais on s'y prélasse les pompes, on se glisse sur les endosses des costards coupés sur mesure. Ça vaut tout de même mieux que s'esquinter les paluches sous la tutelle de la sainte régie Renault... J'ai dû déjà vous dire tout ça, je me répète et contrepète. Si ça vous amuse tant mieux, au prix où sont les objets de première nécessité, ça vaut peut-être le coup de s'offrir de temps à autre du divertissement de librairie.
Aujourd'hui que mes poils du cul se blanchissent, je rebandoche au porte-plume... enfin pointe feutrée, puisque je suis inapte à me cloquer devant les ordinateurs du meilleur des mondes.
On était au moment où je vous cause, cet entretien avec la pauvresse dans ce troquet rue Rambuteau, peu de temps après la fermeture des maisons... toute cette salade de Marthe Richard. De naïfs proxénètes ou clients se faisaient encore des illuses que ça allait se tasser... que les heures bleues des gâteries voluptueuses seraient pour après-demain.
Ursule avait des relations qui s'étaient pointées dans l'établissement pour se faire rincer. Ça l'a pris de nous raconter toute l'histoire exceptionnelle de M'sieur Noël, le grand seigneur des tauliers du Syndicat des maîtres d'hôtel de France et des colonies... ainsi s'enveloppait dans cette digne appellation le gang de ces messieurs les tenanciers de maisons closes.
Elle avait une vénération, Ursule, pour M'sieur Nono, un homme comme on peut les compter sur les doigts de la main dans le siècle. Moins connu que Clemenceau ou le maréchal Joffre mais certainement aussi musclé de la tronche. Un véritable génie.
- Et personne veut me croire quand je dis que M'sieur Nono... Noël, si vous aimez mieux... avait commencé par s'appeler Jésus... simple rapport à ce qu'on nous l'a déposé au Grand 18 quasiment à minuit le 25 décembre. Je peux même vous dire que c'était en 1895... J'étais dans mes miches de vingt-quatre ans.
Voilà le point de départ. Un récit ensuite cahotique, mélo méli... imbibé de vinasse. Autour, les autres auditeurs du rade... des rescapés des mystères d'Eugène Sue. Des trognes à couperose... édentées... mal rasées comme de nos jours les snobs dernier cri. Tout de même j'ai retenu l'essentiel, l'incroyable de cette nativité dans un bobinard. Je vais pas vous laisser dans le mot à mot de Mame Ursule, ça intéresserait peut-être quelques amateurs linguistes, mais ça nous ferait trop de pages pour l'éditeur, du remplissage pour justifier son à-valoir.
ÐETOILEðIl pleurait pas le bébé dans son panier, il ouvrait grands les yeux et lorsque Madame Louisa l'a découvert il lui a souri. Peut-être que ça a conditionné la suite, cet angélique sourire. Louisa elle s'attendait pas, c'était une femme de décision qui s'en était jamais laissé compter même fleurette au temps où son valseur faisait se retourner les messieurs sur son passage. La mode alors c'était sûrement dans l'ampleur, on cachait tout... les mollets... les seins... on se serrait la taille avec des corsets de torture. Tout ça je vous suppose, je l'ai aperçu dans les livres illustrés... les rétrospectives en couleur. Certes elle s'était pas éternisé la jeunesse dans un atelier de couture. Difficile de vous dire comment elle en était venue au tapin. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle ne s'était pas attardée longtemps dans les étreintes de bas tarif en hôtel meublé. Très tôt elle avait enquillé dans le circuit des tolérances... Jeune, roulée au moule, le regard à lancer des défis aux plus valeureux tringleurs, elle a progressé dans la carrière... fur à mesure qu'elle montait les escaliers des meilleures maisons.
Très vite elle fut premier sujet, sans bien qu'elle s'en rende compte elle-même, elle s'est choisi un julot d'élite... Je crois d'ailleurs qu'à l'époque, après la guerre de 70, on les appelait des Alphonses. Mon blase n'a aucun rapport avec le métier... simple hasard. Qui sait aujourd'hui qu'Alphonse fut le nom symbolique des proxénètes du Second Empire ? Qui sait quoi d'ailleurs au-delà de la dernière décennie ?
Tout l'art d'une gonzesse mariole, c'est de faire croire qu'on l'a choisie, qu'on la drive, qu'on est le maître... Beau merle, siffle, elle vous entortille, sorcellise... toutes les astuces de paupières, de battements de cils... de rose aux joues... tous les soupirs qu'on croirait que le pont est au-dessus. Gondole ! Salut ! Je vous la fais courte et allegretto... quelques années et nous retrouvons Louisa devenue Madame. Avec Arthur, son homme définitif, ils se sont offert en cadeau de mariage le Grand 18, une taule qui périclitait. Ça nécessita quelques travaux... soigner surtout les décors. Du tout pour l'amour... la douceur des coussins... velours et soie naturelle. En cette fin de siècle on était au goût des volutes, des nouilles qui se tortillaient partout. Dans les chambres de somptueux pageots en bois avec des sculptures au-dessus du traversin. Aux murs des peintures suggestives dans le style pompier... pour un lupanar ça va de soi.
 
La Cigale d'or, c'était pas une maison de premier plan comme alors Le Chabanais qui ne recevait au propre comme au figuré que les membres du Jockey-Club. Dans la bonne moyenne... de la cuisse pour petits-bourgeois, commerçants du voisinage, bureaucrates, courtiers en ceci cela... de la roture à l'aise. Ça roulait pas sur la joncaille au début de cette République troisième du nom. Certains clients se privaient de dessert, de cigarettes, de sorties en famille pour aller à La Cigale d'or se faire éponger, fouetter, embrocher au gode... j'en passe et des plus féroces. Reçus dans les amabilités... le petit salon... toujours trois ou quatre personnes qui venaient proposer leurs appas. Marie, Claudine, Gertrude, Amélie... le choix. Rien de très original. Tout ça fut rapporté maintes et maintes... Maupassant, Goncourt, Élisa et les gravures et les chefs-d'œuvre de Lautrec, n'en déplaise au déplaisant du Figaro littéraire. Je me fais une petite idée d'après ce que raconte Ursule. Au souvenir, l'âge et le picton aidant, certes elle enjolive. Si je transcrivais sa jactance avec les silences, les hoquets, les digressions diverses, j'arriverais pas à vous tenir sérieux l'attention. Tout ce que j'ai entendu là dans ce troquet, l'essentiel m'en est revenu comme toujours plus tard, filtré par le sale temps qui vous bouffe la gueule, vous alourdit les guibolles.
Revenons à cette nuit de Noël. Le panier, Madame Louisa s'en est emparée... apporté le bébé dans le salon. Les filles allaient se mettre à table... un petit réveillon entre elles. Qu'elles avaient mis une dinde au four. La surprise alors ! Ce panier avec ce poupon qui ne paraissait pas être frigorifié. On venait sans doute juste de le déposer lorsque la patronne l'avait découvert. Avec le bon réflexe, un peu plus de présence d'esprit, elle aurait pu apercevoir, rattraper la personne qui venait de l'abandonner. Une femme certainement... dans les cas de ce genre, c'est toujours une mère qui largue son môme. Le plus souvent c'est sous le porche des églises que ces désespérées abandonnent leur progéniture. A la grâce de Dieu. Ainsi dire... en définitive l'orphelinat de l'Assistance publique... un dieu féroce qui vous fabrique du malheur à la chaîne.
Imaginez donc la scène, le panier sur la table basse du salon. Ces demoiselles qui n'en reviennent pas du cadeau. Une nuit de Noël... un bébé. Elles se penchent.
- Qu'il est beau ! dit Marthe la blonde, la joufflue de partout... encore en tenue de travail à poil sous un peignoir transparent.
- C'est le petit Jésus, murmure Lucie qui garde au cœur de bons sentiments chrétiens malgré les péchés qu'elle accumule chaque jour...
D'ailleurs elle avait l'intention d'aller à la grand-messe de onze heures à Notre-Dame. Elle s'est acheté un joli chapeau pour la circonstance.
Le petit Jésus au bobinard, ça la laisse tout de même ahurie Madame Louisa. Elle a eu un peu de religion dans la jeunesse, elle respecte les choses sacrées. Lorsque parmi ses chalands elle repère un ecclésiastique, elle le fait soigner tout particulier... qu'on le suce avec un peu de respect, c'est bien le moindre.
Rachel est juive comme son prénom l'indique, elle a aussi un peu de religion dans la tête mais ce n'est pas tout à fait la même, n'empêche que ce bébé l'émeut... les larmes lui coulent.
- Pauvre gosse ! Qu'est-ce qu'on va en faire ?
La grande question. De toute façon il faut parer au plus pressé. Il commence à grimacer le petit Jésus... Marthe le prend dans ses bras, il est tout humide... langé, plus ou moins ficelé dans presque des hardes. Le voilà nu. C'est Marthe qui pousse un cri de joie.
- Il a une quéquette !
Curieusement, ça rassure les quatre femmes. Un homme. C'est vraiment une réincarnation de Jésus, mais il faut le changer, il a sûrement faim. Là on va avoir recours à Ursule. Jusque-là elle était au four, à la cuisine à préparer les agapes... Tout était en place sur la grande table de la cuisine... le couvert... Elle faisait son boulot consciencieux Ursule... c'était d'abord une fille de ferme... éduquée aux coutumes de ce temps qui n'avaient pas tellement varié depuis les péquenots de Le Nain.
Elle savait tout faire question travaux ménagers. Depuis trois ans qu'elle officiait au Grand 18, les patrons n'avaient qu'à se louer de ses services. Tambouilleuse de première bourre. De ces plats de campagne que toutes les nouvelles cuisines n'arriveront jamais à égaler. Elle en avait déjà vu pas mal de trucs, des choses les plus surprenantes dans ce bobinard mais, là, ça lui en a bouché un coin... le panier, ce bébé dans les bras d'Hortense. Fallait qu'elle prenne le relais... s'occuper un peu de le nettoyer... de le sécher, de le langer avec des serviettes, d'y aller au plus pressé.
- On n'a pas de biberon, a fait remarquer la douce Rachel.
- Ça risque pas que tu le fasses téter...
Le vanne de Lucie... Rachel était un joli sujet avec de grands yeux qui lui dévoraient un visage aux traits réguliers... La plus belle de l'atelier de Madame Louisa, n'était sa poitrine un peu trop menue, et les autres braquaient là-dessus leur vacherie mêlée de jalousie.
A l'heure qu'il était, que les cloches de la Nativité allaient tinter, on savait pas où s'adresser pour dégauchir un biberon... On n'avait même pas de lait à la cuisine.
- Faudrait peut-être prévenir les flics...
Quelqu'une a suggéré... laquelle ? N'importe, mais ça a gelé la température. Les flics, ça voulait dire les emmerdes... les interrogatoires, les soupçons. Eux ces balourds, ça leur éclaterait à la gueule que ce bébé était le fruit du péché d'une des pensionnaires. Et pourtant... l'évidence, il venait d'ailleurs ce petit Jésus. Ursule le berçait, il commençait à trouver longs tous ces préliminaires. Avant toute chose, fallait consulter M'sieur Arthur, l'homme à Madame... le tenancier de La Cigale. Il était où ce soir-là Arthur ? Encore dans un tripot à taper le carton.
Madame Louisa avait quelques points de repère à ce sujet. Il avait promis qu'il viendrait fêter Noël avec ses petites mignonnes, comme il disait. Seulement les promesses d'Arthur ! Il était peut-être pas si loin, rue des Gravilliers chez le Gros Napoléon... un rade où ça flambait lorsque le rideau de fer était baissé... que se retrouvaient là les plus purs arsouilles du secteur. Quartier général de malfaiteurs en tout genre... voleurs, tireurs, escamoteurs de réticule... tous plus ou moins protecteurs de plus ou moins jeunes personnes placées en maison. Celui qu'on surnommait le Gros Napoléon se prétendait le fils d'une chambrière engrossée par l'empereur troisième du nom. Atteint d'une obésité maladive, il trônait dans son domaine de crapulerie sans que la police lui cherche des poux. Ne me demandez pas pourquoi... tout ça est enfoncé dans les brumes du passé, mais y a tout lieu de supposer que ce fils approximatif de l'Empereur en croquait sévère avec les argousins.
Madame Louisa a expédié Rachel pour rameuter son homme. Le seul moyen à cette époque pour joindre quelqu'un en dehors de la poste c'était le cheval ou le pédibus. Cette histoire serait tout autre avec le téléphone portable. Paris respirait le crottin. C'était pas si loin de La Cigale d'or, la rue des Gravilliers, le bouge du Gros Napoléon. Rachel était jeune et tricotait des gambettes comme une gentille petite pute qu'elle était. Une nuit de Noël, elle risquait pas trop de se faire harponner par quelque malandrin à casquette... un chourineur comme on en rencontre dans les chansons de Bruant.
Fort heureux, Arthur était là et Rachel lui est parvenue alors qu'il commençait à se faire essorer ce qui lui restait de monnaie en fouille. Ça lui a fait un prétexte honorable pour quitter la table de jeu... Sa femme l'appelait pour régler une question urgente... dans un bordel il arrive des événements imprévisibles, les autres flambeurs comprenaient ça puisqu'ils vivaient tous plus ou moins du pain de fesses.
M'sieur Arthur, c'était un trapu, un apoplectique... une tronche plutôt de marchand de bestiaux. Écrivant ça, il me revient... maque pour désigner le proxénète c'est l'apocope de maquignon. Ça nous arrive du Moyen Age où ces messieurs étaient comparés, assimilés aux marchands de bestiaux. Bizarrement, maquereau c'est venu plus tard, on ne sait trop pourquoi on a ajouté le suffixe... et ensuite tous les poissons y sont passés, hareng, brochet et leurs compagnes traitées de morues. Peut-être parce que le centre de leurs activités se situait dans les halles près des pavillons de la marée. Je vous déduis sans preuve comme certains flics ou journalistes.
Cette histoire de gosse abandonné devant le Grand 18, tout d'abord il a presque trouvé de mauvais goût qu'on vienne le déranger pour ça, n'était que ça l'avait arrangé pour s'arracher à ce flambe où la scoumoune le travaillait depuis plus d'une heure. Bien sûr si on prévenait les archers de la République ils trouveraient le moyen d'enquêter, de fourrer leur pif partout. Beau tout prévoir, dans un claque y a quand même des coins où vaut mieux pas aller renifler.
Rachel marchait plus vite que M'sieur Arthur, fallait qu'il trimbale sa brioche sur ses courtes pattes. Il s'essoufflait tout en grognant.
- Merde ! On a qu'à le déposer sous le porche d'une église.
Pas si facile une nuit de Noël. Les messes de minuit attirent du monde.
- M'sieur Arthur, il est si beau... si mignon, ne peut s'empêcher de dire Rachel d'une voix déjà suppliante.
- Mignon ! Mignon ! Ça nourrit personne mignon... c'est encore des conneries de gonzesse.
Il pensait ainsi Arthur. Est-ce qu'il avait été mignon lui ? Personne en tout cas ne l'avait dorloté avant qu'il soit en mesure de se posséder une femme de rapport. Et encore, en dehors des gâteries de la chose, il s'était jamais attardé dans les bisous... les mots tendres... les caresses sans motivation sexuelle.
Le bébé une fois emmailloté proprement on l'avait mis dans la chambre dite chinoise, rapport au décor, coussins... mobilier... l'éclairage tamisé de rideaux jaunes transparents. Ça plaisait à certains clients... des amateurs d'exotisme... des officiers anciens combattants de la conquête de l'Indochine.
- Ursule est partie chercher du lait et un biberon, elle connaît une mère de famille dans le coin. On la dédommagera...
Ce qu'a dit Madame Louisa quand son homme est entré dans la piaule, qu'il est resté un moment à regarder le gosse qui s'est mis à lui sourire. Le miracle... un sanglier pareil, ce vieux pourvoyeur de bordel... ni Dieu, ni maître... que la loi du profit et de la basse jouissance... ça lui fait quelque chose ce bébé souriant. Merde ! Il avait l'optimisme chevillé à sa faible personne ce môme pour sourire, alors qu'il venait d'être laissé comme un paquet de détritus sous une porte cochère. Il a fini par soupirer Arthur, il s'est retourné vers Louisa qu'il appelait son gouvernement. C'était l'expression à l'époque, les maris ouvriers ou paysans considéraient leur femme un peu comme un roi son Premier ministre.
Le gouvernement en question, il était maintenant dans les affres de l'incertitude. Ce bébé venu comme ça, comme envoyé par Dieu... ça lui remuait des tas de choses. Ils avaient jamais voulu d'enfant avec Arthur. Quand on gère une maison de société, faut dire que c'est pas pratique d'élever un lardon. Beau être taulière dans l'âme on n'en est pas moins femme. Elle avait laissé passer l'âge, Louisa, de vêler... Elle osait trop rien dire, mais ça germait dans sa petite tête l'idée de se le garder ce gosse... Ça leur ferait un héritier pour La Cigale d'or.
Ursule était revenue avec un sac garni de tout ce qu'il fallait pour l'enfant... le biberon... les langes... un pot de lait. Elle, elle allait s'en occuper.
- Je le savais, dira-t-elle près de soixante ans plus tard dans ce bistrot banal à pleurer comme dans la chanson d'Édith Piaf.
A la cuisine Marthe et Lucie l'avaient remplacée, la dinde avait pris un coup de feu. On allait tout de même pas se priver d'un petit gueuleton de Noël. Y avait des huîtres et une grande tarte. Natürlich elles péroraient du marmot qu'elles appelèrent Jésus, ça découlait d'une bonne logique, Rachel est venue les rejoindre, leur donner la nouvelle fraîche que le patron était arrivé.
- Comment y prend ça ?
- Il parle d'aller le déposer dans une église, mais j'ai pas l'impression que Madame est d'accord...
Ce que femme veut... Le ver est dans le fruit. Arthur groume, il se tape un coup de blanc d'Alsace pour se remonter le moral, s'éclaircir les idées et s'engorger le foie du même coup.
Ursule eut tôt fait de régler tous les problèmes du nourrisson qui s'est jeté goulûment sur son premier biberon.
Des femmes engrossées, abandonnées, qui se débarrassent de leur progéniture, Arthur il en a vu pas mal défiler durant sa carrière. Il ne les acceptait dans son établissement que si elles étaient libérées de toute entrave. Quelques-unes avaient un môme placé en nourrice qu'elles allaient voir leur jour de sortie.
ÐETOILEðSéquence... Le Jésus s'était endormi dans la chambre chinoise. Tout le monde s'est retrouvé à table justement pour fêter la Nativité. Voyez le paradoxe... comment vous appeler ça... une situation tout de même exceptionnelle. Ça leur a coincé à tous la gaieté tandis qu'ils se farcissaient les huîtres. C'était alors un mets recherché les huîtres... tous les fruits de mer, les crustacés pour que ça arrive jusqu'à Paris, depuis Dieppe ou Étretat, ça nécessitait des soins... des barriques avec de la glace pilée.
Chacune et même chacun, puisque le taulier participait au réveillon tout en dégustant les fines de claire, gambergeaient à la situasse sans oser rien dire. Arthur comme toujours trônait en bout de table... la serviette nouée autour du cou pour pas salir son gilet brodé. On attendait qu'il dise quelque chose... son avis... s'il prenait une décision c'était difficile ensuite d'aller à l'encontre. Régnait dans cet univers des maisons une dictature absolue des tauliers. Le bémol c'était l'avis de Madame... elle s'élevait jamais en public contre son seigneur et maître... elle se réservait pour l'oreiller, la nuit qui porte d'utiles conseils.
Sans moufter on avait fini les huîtres, Ursule sortait la dinde du four lorsque Rachel s'est offert le culot de déclarer tout de go :
- Moi, ce petit, je l'adopterais bien. Avec ce que je gagne, je pourrais l'élever convenablement.
Elle avait le privilège, elle, de ne pas avoir un jules attitré pour lui ponctionner le produit de ses passes. On se gourait qu'elle avait une cagnotte quelque part, planquée chez sa mère, rue du Roi-de-Sicile.
- T'es en carte, Rachel, n'oublie pas... T'auras jamais le droit d'adopter un gosse.
Elle avait pas pensé à ça. Toutes les filles dans les taules étaient encartées, répertoriées dans les fichiers de la brigade des mœurs. Obligation de passer toutes les semaines à la barbote, c'est-à-dire la visite médicale. Ça faisait partie du système... le règlement protecteur de l'hygiène publique. Les vérolées et les chtouillardes, on les bouclait à Saint-Lazare, un hôpital annexe du Dépôt, pendant la durée des soins.
La mise en carte c'était en quelque sorte une mise au ban de la société. Toute la vacherie de la bonne République bourgeoise se révélait à des détails de ce genre. D'un autre côté, la gestion d'une maison de tolérance n'était accordée qu'à une femme déjà d'un âge canonique et sans casier judiciaire. Le véritable tenancier n'apparaissait jamais sur les papiers officiels, c'était pourtant lui qui s'arrangeait avec les autorités adéquates pour obtenir le droit d'ouvrir un bobinard. Ça coûtait ce que ça coûtait... en bonne monnaie et ensuite en renseignements. La volupté publique et l'ordre étaient à ce prix. Vogue la galère ! Ne s'en plaignaient que quelques idéalistes, quelques exaltés qui rêvaient d'un monde meilleur où les dames vous suceraient à l'œil.
La pauvre Rachel, si elle voulait un gosse, n'avait que la ressource de se laisser caramboler sans précaution. Mais ça, ça lui déplaisait. A défaut d'un grand amour, d'un chevalier servant qui viendrait l'enlever du sérail, un enfant carrément abandonné, ça lui paraissait quelque chose de magique... de magnifique... qu'elle puisse s'en occuper... l'aimer. Ça la lavait de toutes les saletés de son métier.
- Y a qu'une personne qui pourrait légalement adopter ce lardon, ce serait moi...
V'là ce qu'a déclaré Arthur - et c'était vrai. Beau avoir déjà un long passé de proxénète, il n'avait pas l'ombre d'une condamnation sur son casier judiciaire. Ça prouvait surtout qu'il était un super-marlou... qu'il avait toujours manœuvré de telle sorte qu'on ne l'avait jamais coincé dans une sale affaire. Dans le Milieu ça le faisait soupçonner d'en croquer sérieux avec les flics... de balancer à l'occasion. Sans doute le faisait-il mais il ne livrait aux argousins que des types sans défense... des caves dévoyés. Tirons un trait... le rideau ! M'sieur Arthur avec ses gilets brodés, ses cheveux teints en noir corbeau, sa belle raie au milieu du crâne, était un citoyen modèle, voilà tout. Il avait des relations jusqu'au Sénat. Naguère un ancien ministre, un collaborateur du président Freyssinet, venait toutes les semaines au Grand 18 se prendre des gâteries au martinet. Ça ne lui coûtait que le pourliche qu'il laissait à l'exécutante. Arthur ne voulait pas recevoir l'argent d'un serviteur de la République.
Il découpait soigneux la dinde tandis qu'il a déclaré ça... que lui seul pouvait, s'il le voulait, devenir le papa adoptif du petit Jésus. Saint Joseph en quelque sorte. Ça c'était plutôt stupéfiant cette amorce de désir en paternité. Aussitôt Madame Louisa est venue à la rescousse.
- Avec nous il sera à l'abri du besoin.
Un vieux fond de superstition lui était remonté avec ce paquet de chair vivante déposé devant sa lourde. C'était le signe de quelque chose... du ciel, ou alors c'était à ne plus rien croire. Son existence n'avait pas été particulièrement vouée aux choses de la religion... n'empêche qu'elle en avait des restes. Sa première communion... la belle robe blanche... les cierges, les cantiques... tout ces curetons en robe de cérémonie. C'est finalement ce qui vous reste quand on a tout oublié du catéchisme et de l'histoire sainte. Des conseils aussi qui lui revenaient de sa grand-mère... qu'elle devait toujours garder au cœur le culte de la Vierge Marie. Les pensionnaires, bien sûr, elles ont approuvé l'initiative tout en réclamant leur part du Jésus.
- On sera chacune son tour sa maman, a dit Marthe.
Ça, c'était une idée, qu'en somme cet envoyé du paradis aurait quatre mères. Arthur, ça l'a plutôt réjoui, il réfléchissait aux frais qu'occasionnerait le gniard. Partagé en quatre, ça lui paraissait plus équitable.
- Il va être élevé au pain de fesses, ce chiard.
Il ricanait tout en distribuant les morceaux de dinde. L'ambiance tournait liesse... le vin aidant... la rigolade... les nibards qui se mettaient à l'aise. Ursule qui avait fini de bichonner l'enfant s'est glissée à table pour profiter des agapes. Elle, elle était pas si bien traitée d'habitude, elle bectait après tout le monde et Madame lui parlait de la hauteur de sa position.
- J'ai jamais voulu me laisser faire par M'sieur Arthur, nous avoua-t-elle un demi-siècle plus tard.
Sans doute qu'il avait pas tant insisté. Je vous ai dit mon impression qu'avec ses yeux globuleux, son pif en patate... sa démarche de basse-cour, elle aurait pas affuré lerche dans une taule comme le Grand 18.
Arthur il essayait les nouvelles... chose admise, le taulier avait une sorte de droit de cuissage. Il notait ainsi les dispositions des pensionnaires... Madame fermait les yeux... après tout c'était un sacrifice nécessaire à la bonne marche de l'entreprise.
- C'est moi qui leur ait dit : « Vous pouvez pas l'appeler Jésus. »
Ça lui paraissait un sacrilège. Jésus au bordel, ça pouvait indisposer le bon Dieu. Elles ont toutes et lui avec, convenu que c'était préférable pour l'identité qu'on le prénomme Noël.
Restait à régler les détails de l'opération... la paperasse comme il sied dans un pays civilisé. A l'époque, ça se rédigeait au porte-plume... l'anglaise bien moulée des petits fonctionnaires hargneux et mal rémunérés. Ça nous reste en témoignage dans les registres municipaux.



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