Premiers chapitres
Jean Borie
Une forêt pour les dimanches

Les Romantiques à Fontainebleau
Essai

Jean Borie est né en 1935. Il a déjà publié chez Grasset : Huysmans, le diable, le célibataire et Dieu (1987), Frédéric et les amis des hommes, présentation de l’Education sentimentale (1990), Archéologie de la modernité (1999) et Un esprit si craintif (2001).
 

e livre, je le dis tout de suite pour prévenir les malentendus, n’est pas un ouvrage d’histoire locale, le lecteur y apprendra peu de choses sur Fontainebleau. Moi-même, je ne suis allé que deux fois à Fontainebleau, cela ne me qualifierait pas pour en parler. Il ne s’agit ici que de littérature, et un peu d’histoire, mais non locale. Il s’agit des écrivains romantiques à Fontainebleau. Aucun de ceux dont je parle n’était natif de la région, aucun ne s’est inté­ressé à la ville, même si quelques-uns ont bien aperçu le château. Mais enfin, dans leur immense majorité, c’était pour la forêt qu’ils étaient venus.
Ils étaient venus fort nombreux : Senancour, Sand et Musset, l’inconnu Maud’huy, Michelet, les Goncourt, Flaubert. En 1855, comme débarqués d’un autocar d’excursionnistes, quarante poètes, prosateurs, journalistes, s’astreignirent à une rédaction à sujet obligé, et écrivirent chacun un texte sur Fontainebleau, en hommage au Sylvain Denecourt, qui avait aménagé la forêt en l’honneur des artistes. Vous voyez, cela fait du monde. Comme cet essai n’est pas non plus une thèse, je me suis médiocrement soucié d’être exhaustif, j’ai librement choisi les textes qui m’ont paru significatifs. J’espère pourtant n’en avoir pas oublié d’essentiel, entre Senancour et Flaubert. Et il fallait que mon livre se terminât avec Flaubert, parce que seul l’épisode de Fontainebleau de L’Education sentimentale pouvait donner un sens à cet ensemble et, en même temps, en marquer la clôture.
L’histoire qui, de temps à autre, fait intrusion dans ces pages, est essentiellement l’histoire du romantisme, de son destin, de sa crise. Par là, je n’entends pas l’histoire littéraire au sens étroit du terme. Je ne crois pas à une histoire littéraire qui s’enroulerait décorativement, comme une plante grimpante, autour du tronc de la grande Histoire. Le romantisme est un des événements majeurs du xixe siècle, un événement social, comme la révolution industrielle, ou celle de 1848. D’ailleurs, dans les textes que je cite, il est parfois question de 1848, à mots couverts ou explicitement.
Fontainebleau fut un des lieux où le romantisme trouva généralement à se manifester, un lieu où il tenta de sortir de lui-même, de s’inventer une issue qui aurait pu s’appeler réalisme ou, peut-être, modernité, un lieu où se révélèrent, candidement, les prémices de certaine faillite dont le romantisme était menacé.
Les écrivains qui sont allés à Fontainebleau et en ont écrit avaient des inté­rêts et des intentions variés et même apparemment divergents. Victor de Maud’huy, l’auteur inconnu du livre le plus original certainement de tous ceux qui seront examinés ici, ne voulut voir à Fontainebleau que les carriers (mais que voyait-il donc en eux ?). Senancour, enthousiaste de la Suisse et des Alpes, n’aurait pu trouver à Fontainebleau qu’un modèle très réduit de l’objet de son admiration ; il s’attacha pourtant à ce relief mesquin. George Sand avait besoin d’un décor idoine pour une des scènes capitales – celle de l’égare­ment – de sa tragi-comédie amoureuse. Michelet, incroyablement actif à Fontainebleau, installa tout un été dans la forêt la totalité de ses chantiers – d’historien, de naturaliste, de mari passionné. Les Goncourt, bien tardivement, cherchèrent autour de Barbizon la recette d’une peinture moderne. Les quarante de Denecourt – Baudelaire, très incongru au milieu d’eux, contraint de s’imposer un détour absurde par Fontainebleau pour aller de Paris à Paris – furent trop nombreux peut-être pour qu’il soit facile de résumer leurs contributions. Disons qu’ils surent inventer et fixer les métaphores fondamentales qui allaient servir après eux aux Goncourt et à Flaubert – n’est-il pas scandaleux d’oser penser que Flaubert ne fut pas toujours original  [1]  ? – pour dresser le paysage canonique de la forêt. Rien de plus désaccordé, en apparence, que ces entreprises littéraires qui semblent ne se croiser en ce lieu qu’au gré du hasard. C’est cependant mon ambition de faire admettre au lecteur, s’il parvient jusqu’au dernier chapitre, qu’il n’y a, dans la convergence de ces écrivains vers cette forêt, que bien peu de hasard – quoique des questions de commodité aient certes joué leur rôle.
Malgré mon impertinente ignorance de l’histoire bellifontaine, quelques éléments intrinsèques à celle-ci ont fait intrusion dans mon travail de telle manière que, sans les rechercher, j’ai dû les prendre en compte. A ma grande surprise, la plupart sont plutôt des non-événements : je veux dire qu’il s’agit de choses dont je pensais qu’il ne pouvait pas ne pas être question et dont il était, en réalité, fort peu question. Ainsi du château, inévitable pourtant, mais qui, dans son état présent, n’attira que peu les regards. Ce palais a continué jusqu’en 1870 à servir de résidence aux souverains, sans qu’aucun des écrivains venus à Fontainebleau ait prêté inté­rêt à cette fonction. Ni les Bourbons de la Restauration, ni Louis-Philippe, ni Louis-Napoléon, qui ont tour à tour apporté des aménagements, parfois importants, aux bâtiments, n’y ont gagné d’exister, à Fontainebleau, littérairement. L’empereur de Chine eût-il pris leur place que personne, dans la République des Lettres, ne s’en serait aperçu. Seul, l’intermède républicain de 1848 figure en bonne place : c’est dans un château temporairement révolutionné que Frédéric et Rosanette font, au mois de juin, leur apprentissage de touristes consciencieux. L’école de peinture dite de Barbizon, qui commence à faire parler d’elle dès la fin des années 1820, n’inté­resse aucun de mes voyageurs, avant les Goncourt, dont le livre paraît en 1867, ce qui est bien tard. Quant au chemin de fer, qui arriva à Fontainebleau en 1849, il est probable qu’il dut multiplier la fréquentation de la forêt et modifier le genre et le comportement des visiteurs. Pourtant je n’ai pas trouvé trace de changements profonds. Il est vrai que les œuvres les plus tardives, le roman des Goncourt comme celui de Flaubert, renvoient à des événements déjà un peu lointains dans le passé, situés dans une période allant de 1840 au début des années cinquante. En somme, les derniers textes examinés ici et qui témoignent d’un état actuel du site sont ceux de l’Hommage à Denecourt (1855) ou du Journal de Michelet de l’été 1857. A ce moment encore, rien n’apparaît bouleversé par l’irruption d’un tourisme de masse.
En dépit de la diversité, dans le concret, des buts et des entreprises, il y a tout de même une constante, sinon dans ce que les écrivains – ou leurs personnages – viennent consciemment chercher à Fontainebleau, du moins dans ce qu’ils y trouvent, avec une vive satisfaction le plus souvent : la Nature et la Solitude. Cela suffit à assurer la présence de Fontainebleau comme lieu capital sur la carte du romantisme. Ces deux notions, inséparables de la sensibilité romantique, sont riches aussi d’ambiguïté. Il y a d’ailleurs deux sortes de solitude, la vraie, et la solitude à deux. On verra qu’elles sont assez différentes, quoique pratiquées l’une et l’autre. Quant à la nature ! Ah ! la Nature ! Darwin  [2] , qui savait de quoi il parlait, disait qu’il ne fallait pas la personnifier, bien que, dans l’usage courant, cette personnification, convenait-il, fût inévitable.
La nature est une notion fort difficile à définir, aucun de nos romantiques excursionnistes ne s’y risquerait. Cela leur semble d’ailleurs inutile, ce mot si obscur ne leur posant aucun problème de compréhension. Ils s’entendent tacitement, sans s’expliquer jamais. Ils ne cessent de dialoguer avec la Nature, de la peindre, de s’adresser à elle, de la prendre à témoin, de la faire parler. Pourtant, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’il n’y a personne, réellement, pour leur répondre, généralement, ils se fâchent. Je me garderai donc de poser la question gênante : qu’est-ce que la nature ? Essayons quelque chose de plus facile : où donc est la nature ? Et là, tout à coup, tous se détendent, se regardent avec un demi-sourire, et vous répondent d’une même voix : « Mais à Fontainebleau, bien sûr. »
J’avais justement réuni dans mon salon, l’autre jour, quelques-uns de ces vieux romantiques, et la conversation dériva d’elle-même jusqu’à aborder aux rivages de Fontainebleau :
« Ah ! dit le premier, Fontainebleau, la Nature éternelle !
— Les rochers, les blocs de grès, ajouta le second, comme les ossements de monstres diluviens...
— Les grands chênes solitaires, impuissants et furieux comme des Titans enchaînés... » fit le troisième.
Le quatrième, qui n’avait rien écouté, commença soudain :
« Les dernières photos que j’ai prises avant de quitter les Galápagos... »
Il s’arrêta, confus, s’apercevant qu’on parlait d’autre chose. Son interruption avait coupé le fil de la conversation. Un silence rêveur s’instaura. C’est que, de Fontainebleau aux Galápagos, il y a comme une distance infinie, quelque chose d’incommensurable.
Fontainebleau, en somme, serait à la Nature ce que le petit Larousse est à la Science. Un ouvrage de référence, un peu court mais pratique, facile à consulter, toujours disponible sous la main. Cependant, il y a dans la Science un au-delà du petit Larousse, comme il y a dans la Nature un au-delà de Fontainebleau  [3] . Et les romantiques, justement, désiraient toujours au-delà. Fontainebleau aurait dû leur paraître une nature bien mesquine. Et certainement, c’est ce que pensent plusieurs d’entre eux, l’adjectif mesquin surgit çà et là pour qualifier les arbres, le paysage, mais moins souvent qu’on ne l’attendrait. Fontainebleau est estimé généralement comme une suffisante – parfois même exaltante – nature, une parfaite solitude, une authentique sauvagerie  [4] , un convaincant désert, et donc, j’oserai dire, le but d’un suffisant voyage. L’essentiel du voyage n’est-il pas dans le départ, dans la rupture, l’essentiel n’est-il pas de quitter Paris ? D’ailleurs, Chateaubriand n’avait-il pas prê­ché, avec quelque perfidie, pour décourager ses disciples ? « N’essayez pas de voyager, ce n’est plus possible, on ne voyage plus, les paquebots, trop parfaits, ont trop apprivoisé le voyage. De mon temps, n’est-ce pas, le Passage du Nord-Ouest, les rives du Meschacebé... Mais, de vous à moi, un gouffre ! Ne tentez pas de m’imiter, gentils épigones ! » Malgré tout, Fontainebleau, qui n’est pas encore une banlieue, qu’on ne rejoint pas – avant 1849 – par le train, Fontainebleau, cette bourgade somnolente et provinciale, ce château qui vire au musée, cette forêt restée sauvage, n’est-ce pas tout de même la sanction d’un vrai départ, la garantie d’un dépaysement, la certitude d’une solitude au sein de la nature ? Et puis, c’est si pratique – dans la bonne direction de plus, celle du Sud, celle de l’Italie. Il n’y a eu que le dissident Nerval pour élire les forêts au nord de Paris, où presque personne, sinon le fantôme de Rousseau (attesté aussi à Fontainebleau), ne lui faisait concurrence.
Ceci n’empê­che pas, toutefois, de voir l’évidence : en fait de voyage, Fontainebleau, à cause de sa commodité même, tiendra toujours lieu d’autre chose, du véritable « objet ». George Sand, ravie, dit que c’est une Suisse de poche, Frédéric et Rosanette, faisant dînette dans une auberge rustique, se croient en Italie. Mais justement, un désir qui désire au-delà de ce qu’il peut raisonnablement obtenir n’est-il pas condamné, par sa folie même, à se contenter d’ersatz, de tenants lieu ? Fontainebleau n’est-il pas le parfait, l’ironique symbole de la décevante expérience qui fut celle du désir romantique ? désir si constamment trompé dans son attente qu’on a pu penser qu’il ne souhaitait que répéter à l’infini l’épisode attendu d’une sempiternelle déception. Mais de cela, on mit du temps à convenir (jusqu’à l’arrivée de Baudelaire et de Flaubert, en 1857 exactement). Et, puisque Fontainebleau est si pratique, ne boudons pas les plaisirs d’illusion, allons-y rêver – et nous voilà transportés en Suisse, en Italie, dans les déserts de la Torride  [5]  ! Les retours seront un peu rudes, mais les retours sont toujours rudes, et même, plus on est allé loin, plus ils sont rudes.
Ce grand mot de désir indique assez que Fontainebleau n’est pas réservé aux distractions légères. Certes, la Bohème s’est installée à Barbizon avec les peintres, mais justement les écrivains – les Goncourt exceptés – ne veulent pas voir Barbizon. D’ailleurs, la Bohème est pour moitié frivole et pour moitié tragique. Fontainebleau, où s’épanche le désir vague, génère aussi le sérieux qui va avec les solitudes (le sérieux de la forêt les gagnait, écrit Flaubert). Nous qui ne sommes plus des romantiques aurions tendance à hausser les épaules. Il n’y a eu pourtant que deux écrivains pour se moquer du culte bellifontain de la nature, Baudelaire, à mots couverts, et Champfleury, plus ouvertement et plus grassement. Il est vrai que Champfleury se réclamait du réalisme. Baudelaire et lui s’étant rendus à Fontainebleau dans l’autobus des amis de Denecourt, à prix réduit, ils n’étaient pas tout à fait libres de leurs propos. Leurs plaisanteries cependant peuvent être comprises comme un premier signe de caducité de Fontainebleau.
Un second signe, ce sont les Goncourt qui le rendront manifeste, et presque malgré eux. Ils enregistrent – enfin – l’existence de Barbizon. Cela se conçoit, leur héros, Coriolis, étant peintre. Coriolis, à Fontainebleau, ne réagit pas, au début, de manière différente des autres visiteurs, frappé d’admiration à son tour par la beauté de la forêt, la sauvagerie, la solitude, les chênes comme des Titans, etc. Puis, ayant largement payé ses respects, il s’aperçoit que la forêt n’était pas ce qu’il cherchait vraiment. Ce qu’il cherchait, appelons-le, après Baudelaire, la modernité et, pour découvrir la modernité, Coriolis et les Goncourt iront finalement planter leur chevalet dans les quartiers populaires de la rive gauche, ou encore sur les rives de la Bièvre, industrielle et suburbaine.
Enfin, Flaubert vint. C’est lui qui fait qu’il y a une histoire à raconter autour de Fontainebleau, parce que c’est lui qui l’achève. C’est toujours la fin qui fait apparaître l’histoire, comme l’a dit un jour Malraux. Grâce à Flaubert, le petit-bourgeois surgit comme l’hôte indésirable solidement installé à l’intérieur du rêveur romantique, et le touriste se démasque derrière le voyageur. Afin que la démonstration soit plus éclatante et plus cruelle, Flaubert a choisi juin 1848 pour cette explosion de vérité, de façon à ce que le personnage principal, le Roi jeune homme, le petit jeune homme soit com­plè­te­ment dénudé de ses aspirations romantiques à la passion comme de ses aspirations à la justice sociale et à la Révolution.
C’est ici que tout s’arrête et que Fontainebleau retourne au magasin des accessoires. Il n’y a pas de suite possible à L’Education sentimentale, parce qu’il n’y a pas de suite possible à la perte de crédibilité du désir. Lorsque Aragon, en 1944, avec tout le talent qui est le sien, toute l’habileté qui est la sienne, a repris cette histoire dans Aurélien, il n’a pu que la répéter, la transcrire et la transposer d’une époque à l’autre, il n’a pas pu la faire avancer d’un seul pas.



[1] . C’est très volontairement, je crois, et avec arrière-pensée, que Flaubert choisit de ne point être, dans ses descriptions de Fontainebleau, original.

[2] . « On a prétendu que je parlais de la sélection naturelle comme d’une puissance active ou d’une divinité ; mais ne dit-on pas que les mouvements des planètes sont réglés par la gravitation ? Chacun comprend la signification de ces expressions métaphoriques, que leur concision rend nécessaires. Il est de même difficile d’éviter la personnification du mot nature ; mais je n’entends par nature que l’ensemble des actions et des résultats d’un grand nombre de lois naturelles ; et par lois, les successions des événements telles que nous pouvons les constater. » L’origine des espèces, Marabout-Université, 1973, p. 93. La nature des savants est-elle bien la même que la Nature des poètes ?

[3] . Mais y a-t-il un au-delà de la solitude, quel que soit l’endroit où l’on en fait l’expérience ? Comme le dit Senancour : « Dans la solitude, on est moins l’homme de son siècle ; on redevient l’homme de tous les temps. » Senancour est un sage romantique, ce qui est un oxymore, autrement dit une impossibilité.

[4] . Sauvage vient de salvaticus, altération de silvaticus, et donc dérivé de silva, « forêt, bois ». Sylvie, chez Nerval, est une émanation de la forêt.

[5] . Certains visiteurs, en effet, ont vu des dunes, à Fontainebleau.

 



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