Jean Borie
Un esprit si craintif
roman
Jean Borie a soixante-dix ans. Il a eu, comme il l'écrit,
« l'occasion d'émigrer aux Etats-Unis, de traverser
plusieurs fois la Beauce et de se réfugier en Suisse ».
Il a déjà publié chez Grasset : Huysmans,
le diable, le célibataire et Dieu (1987), Frédéric
et les amis des hommes, présentation de l'Education sentimentale
(1990), Archéologie de la modernité (1999).
" La fraise est une des plus aimables productions
naturelles : elle est abondante et salubre jusque sous les climats
polaires ; elle me paraît dans les fruits ce qu'est la violette
parmi les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se répand
avec le léger souffle des airs, lorsqu'il s'introduit, par
intervalles, sous la voûte des bois pour agiter doucement
les buissons épineux et les lianes qui se soutiennent sur
les troncs élevés. Elle est entraînée
dans les ombrages les plus épais avec la chaude haleine du
sol... ; elle vient s'y mêler à la fraîcheur
humide, et semble s'exhaler des mousses et des ronces. Harmonies
sauvages ! vous êtes formées de ces contrastes. "
SENANCOUR
uand
le train s'ébranle, le voyageur se cale contre le dossier
de son siège. Le souci de sa vie lui a été
temporairement retiré. Ses yeux vont nonchalamment du livre
ou du journal qu'il vient d'ouvrir au paysage, qui l'intéresse
par des détails quelconques plus que par ses " beautés
". Puis, après avoir quelque temps regardé, souvent,
il s'endort.
C'est que le train offre au voyageur cette grande sécurité
de voir le monde tout en étant parfaitement soutenu. A l'inverse,
dans les courses-poursuites des Animated Cartoons, le fuyard, arrivé
à l'extrémité de la falaise, ne s'arrête
pas pour autant de courir alors que sa fuite éperdue l'emporte
au-dessus du vide, parce que le péril est trop intense pour
qu'il puisse faire halte et parce que le dessinateur a le pouvoir
de lui permettre cette infraction aux lois de la physique. Il en
va sans doute de même dans la vie, il existe un point que
nous franchissons sans nous en rendre compte, à partir duquel
nous vivons sans aucune assise au-dessous de nous, emportés
sur les ailes de l'habitude et de la terreur.
A l'âge de 65 ans, ayant réuni et liquidé tous
ses héritages, Louis avait devant lui, pour la première
fois de sa vie, de quoi s'acheter une Porsche ou une Ferrari. Mais,
en additionnant tous ses revenus, il n'aurait pas eu de quoi soutenir
cet achat. Antique servitude que de soutenir une façade.
Si difficile qu'elle soit à construire, la façade
l'est moins que les étais innombrables dont il faudrait l'assurer.
Louis, vieux, peu mystique et pusillanime, pensant de plus en plus
à l'avenir à mesure qu'il en avait moins, n'acheta
ni Porsche ni Ferrari. Il se disait aussi que s'il avait acheté
une Porsche ou une Ferrari, il n'aurait plus eu les moyens de s'acheter
une Porsche ou une Ferrari, ce qui lui sembla une raison suffisante
pour s'abstenir.
Ainsi Louis, devenu orphelin au moment où il prenait sa retraite,
avait l'impression de débuter dans la vie en même temps
qu'il en sortait. Tel un travailleur après sa journée
de labeur, Louis marchait, sans nécessité aucune.
Le ciel lui semblait plus vaste, parce qu'à nouveau il regardait
le ciel. Les grands cieux sont les compagnons du désuvrement.
Louis marchait lentement, non pas déjà sous l'effet
de l'âge - du moins le croyait-il - mais parce qu'il se laissait
aller à un ancien goût de la flânerie, de la
vacance, à une forte et tenace vocation pour la paresse avec
laquelle il renouait. Toujours il avait détesté se
presser.
Emergeant d'un âge mûr sans histoire, mais se réveillant
vieux, c'est-à-dire métamorphosé, Louis se
demandait si le monde n'avait pas subi un changement homologue.
Non que le monde puisse jamais vieillir, de cela Louis avait conscience.
Mais le monde occidental, le seul qu'il connût, entre la fin
des guerres coloniales et ce qu'on appelle la chute du communisme,
avait traversé un espace blanc, sans événement
majeur. De tous les clichés journalistiques, celui de l'accélération
de l'Histoire semblait à Louis l'un des plus faux. L'histoire,
la sienne, et l'autre, celle qu'on reçoit par les media,
il les jugeait depuis longtemps très alenties, mêmes
métiers, mêmes autos, mêmes avions, mêmes
journaux, mêmes débats. Le destin de l'Union soviétique
lui paraissait, à cet égard, emblématique :
cinquante ans d'immobilisme, rites, discours, absolument répétitifs,
pas un frémissement et puis l'effondrement. Il n'y avait
que l'infarctus de la soixantaine qui pût donner une idée
de cela et c'est pourquoi Louis était tenté de conférer
à sa propre vieillesse une envergure universelle.
Louis faisait partie des classes creuses. Il y avait relativement
peu de gens du même âge que lui. Parmi les célébrités,
Françoise Sagan et Brigitte Bardot, croyait-il. Cela ne suffit
pas à remplir un Panthéon, et cela contribuait à
la solitude de Louis, à sa désorientation. Il n'y
avait jamais eu dans sa vie que des aînés et des cadets.
Aucun grand maître absolument contemporain ne s'était
élevé pour l'aider à comprendre sa situation.
Entre les héros de l'antifascisme et les jeunes gens de 1968,
se creusait un vide historique dans lequel Louis était comme
égaré. Louis était de la génération
de la guerre d'Algérie, génération peu loquace
et discrètement mutilée.
Louis ne se disposait pas à jouir tranquillement d'une retraite
bien méritée. Il flairait le piège sous le
cliché. Il espérait encore extraire des agrumes de
la vie quelques gouttes circonspectes d'une essence fanée.
Il était prêt aussi à travailler à un
quelconque leurre créatif, terrifié néanmoins
par l'explosion de créativité obligatoire qui secoue
le troisième âge. Heureusement, il était à
peu près inapte à tout, le macramé, la flûte
inca étaient hors de sa portée. La poterie exigeait
un investissement. S'il en était réduit aux extrémités,
il irait plutôt voir du côté du bénévolat
- ou même des thérapies de groupe. Gens rusés
que les bénévoles qui s'aident en aidant les autres.
Il imaginait des après-midi quiètes dans une permanence
de la Croix-Rouge ou du Secours catholique à boire des infusions
en triant des vieux vêtements. Certes, il y aurait les odeurs,
les contagions possibles. Mais les bibliothèques lui avaient
donné l'habitude et même un peu le goût de la
poussière. Evidemment, il était peut-être trop
mécréant. Si la religion des autres ne le gênait
pas, pourquoi son éventuel manque de foi aurait-il gêné
les autres ? Ce bénévolat, bien sûr, ne devait
en aucun cas déboucher sur un travail effectif. Sur ce point
Louis pensait qu'il rejoindrait sans heurt un consensus tacite.
Il se souvenait du service militaire, qui constituait à ce
jour sa seule expérience de bénévolat. Ça
le rassurait beaucoup.
Louis, donc, n'arrivait pas à démêler si c'était
le monde qui avait changé ou lui qui était devenu
vieux. Il avait mis longtemps à laisser le travail l'investir.
Jusqu'à la quarantaine, il avait réussi, lui semblait-il,
à surfer sur la vague, c'est-à-dire à faire
semblant. Puis il s'était laissé coincer. Qu'il n'ait
pas pu continuer plus longtemps, il n'en accusait que lui-même
: hélas, il s'était mis à croire à ce
qu'il faisait. Cette fatuité, il l'avait payée cher,
et c'était justice. De bon garçon, tolérant
et pas bêcheur, il était devenu revendicatif, sourdement.
Croyant à ce qu'il faisait, s'occupant de choses auxquelles
il croyait, ou croyait croire, il avait beaucoup réduit ses
possibilités de revenu. D'où de l'aigreur. Il ne surfait
plus. Reclus comme dans une cellule, il s'était incarcéré
derrière les murs qu'il s'était bâtis. C'est
à ce moment qu'il avait perdu le sens de l'esbroufe aimable,
de l'escroquerie bénigne - et la facilité des contacts.
Mais, se répétait-il, avais-je vraiment le choix et,
de plus, ne l'ai-je pas voulu ? La revendication sans doute était
en moi, dissimulée sous l'insouciance. Je n'étais
peut-être pas surfeur de vocation. Et puisqu'il faut vieillir,
je n'ai pas voulu vieillir de cette façon. Il se réveillait
lentement, fatigué, fatigué mais vacant, sans bien
savoir ce qui s'était passé pendant les vingt ans
de son âge mûr. Tout lui semblait différent,
mais où était la différence ? Devant lui, ce
qui l'attendait ne pouvait être que sinistre, mais il n'arrivait
pas tout à fait à s'en convaincre. Cependant le monde
ne supporte le troisième âge que jovial et hyperactif.
Plus que jamais il allait falloir essayer d'y croire, puisque, plus
que jamais, telle était l'alternative : y croire ou faire
semblant. La vie est une conspiration d'intérêts, les
intérêts des vivants. Des intérêts ligués
ne supportent pas qu'un membre de la ligue aille, comme on dit à
Paris, cracher dans la soupe. Il ne faut surtout pas cracher dans
la soupe des vivants. Le but le plus légitime des vivants,
c'est de parvenir un jour à une nécrologie. Tous n'y
ont pas droit et la majorité doit accepter le principe démocratique
de représentation. Cependant, ceux dont la vie ne sera jamais
commuée en récit sont bien plus rares qu'on ne pense
: la grande masse accédera au petit résumé
prononcé par le curé ou le pasteur et qui est la véritable
bénédiction dont sont comptables les Eglises. Car
il importe peu que ce récit soit court et même plus
il est bref plus il approche la perfection. Six mille pages autobiographiques
compliquent et brouillent une vie. Cinq minutes d'éloquence
plus ou moins habile la raffermissent merveilleusement. Plus haut
dans la hiérarchie viennent les annonces payées dans
les journaux. Louis, friand des pages de nécrologie, admirait
les rares élus qui ont le privilège de plusieurs morts,
annoncées séparément : la mort pour la famille,
la mort pour les collègues, la mort pour l'Institution (le
Doyen de l'Institut de Géographie sociale de l'Université
Pierre Laval d'Aubervilliers a la tristesse...). Il aimait les deuils
typographiques conduits par une longue parentèle, la liste
des familles alliées, les adresses empilées comme
des cartes de visite : 14 rue des Communes Réunies, Fresnes,
25 avenue Gérard-Gailly, Casablanca, 27617 Sepulveda, Los
Angeles. Plus haut encore il y avait la notice nécrologique
rédactionnelle, plus haut, plus tard, le dictionnaire. Louis
rêvait.
Malgré cette apparente suspension de l'Histoire, il se trouvait
pourtant des gens qui, en donnant de plein front contre un nouvel
ordre des choses, en avaient révélé, par leurs
contusions, l'existence. Il en était ainsi du Président
Clinton : entre la vie sexuelle de Kennedy (à laquelle il
croyait naïvement avoir droit, par raison de succession) et
la sienne propre, un mur invisible s'était dressé,
dans lequel il avait durement buté. Mais quels pouvaient
être les mystérieux changements qui avaient brouillé
la donne et fait lever cet infranchissable obstacle ?
Sans doute, pensait Louis, l'effondrement de l'Union soviétique
devait y être pour quelque chose. Louis, qui n'avait jamais
voyagé à l'est de Zürich, ne savait rien des
pays et des gens d'Europe orientale. Dans cette ignorance, il aurait
mieux fait de s'abstenir de penser à ces choses. Mais après
tout, il essayait de comprendre : on essaie surtout de comprendre
ce qu'on ne connaît pas. Le désastre soviétique,
se disait-il, est évidemment un désastre militaire.
Un pays ne perd pas le tiers de sa surface et l'essentiel de son
économie sans avoir subi une défaite militaire. C'était
le sens même de l'expression guerre froide. A cause de l'adjectif
froide, les gens avaient cru qu'il s'agissait d'une métaphore.
Louis, qui souvent ne savait pas bien déchiffrer les arrière-pensées
derrière les mots, avait tendance à prendre les mots
littéralement. Les gens le jugeaient alors bête ou
pour le moins candide. Parfois Louis y trouvait son compte.
Ainsi, selon ses lumières, Louis recomposait l'Histoire.
Pendant quarante ans, les organes de propagande occidentale avaient
seriné aux oreilles des citoyens de l'Est, sous couvert de
Droits de l'Homme, un appel à la consommation de masse. Pour
les Sibériens et même pour les Allemands de l'Est,
c'était, semble-t-il, une affaire de bananes. Ils auraient
pu mettre la banane sur leur bannière à la place des
fameux marteau et faucille avec, brodée en lettres d'or,
la devise : Chiquita. Aux oreilles de la Nomenklatura, la chanson
susurrée était sur le même air avec des paroles
un peu différentes : pourquoi vous contentez-vous de voler
si peu ? Quelques fourrures, des voyages furtifs, du caviar, de
l'électronique, choses dérisoires. Prenez votre envol
: le vol, vous verrez, est la même chose que le vol. Regardez
le monde de haut : les minerais, le pétrole, tout cela peut
être à vous demain, personnellement. Il ne suffit que
d'oser. Décollez !
Louis en voulait peut-être un peu aux gens de l'Est d'avoir
gaspillé le communisme. Mais il les comprenait très
bien d'avoir préféré les bananes. Rien en vérité
de plus insipide qu'une banane, mais comment le savoir, quand on
en manque ? Louis se souvenait de la reconstruction capitaliste
dans la France de l'immédiat après-guerre : les métaux
non ferreux, les billets échangés, les lessiveuses,
le double cours du dollar et autres diableries. Quant à la
démocratie, Louis ne croyait pas qu'elle fût un principe.
Pour lui elle était tout entière dans une procédure
et dans le respect de celle-ci : les peuples l'ont ou ne l'ont pas,
les prêches n'y font rien.
Il ne pensait donc pas que 1989 fût une victoire pour la démocratie.
Il croyait comprendre qu'il existait à l'est - et pas seulement
à l'est - un vieux combat, jamais résolu et dont les
braises étaient restées brûlantes depuis 1945,
le combat d'Hitler contre Staline, le seul capable de passionner
les foules, le vrai sport enfin. En 1945, on pouvait penser que
Staline avait gagné. Mais les Occidentaux, dans leur haine
des pauvres et de Staline, leur défenseur, avaient secrètement
épousé, nourri, entretenu pendant cinquante ans, dans
le monde entier, la cause d'Hitler. Bien sûr tout cela était
très cauteleux, très caché, dissimulé
sous les pitreries des années soixante. La fin du siècle
avait vu enfin le dévoilement, le surgissement à l'air
libre de ce mouvement que Louis appelait le libéral-nazisme.
C'est le libéral-nazisme qui, sous le dehors de Tartufe,
avait brisé d'un coup sec les érections intempestives
de l'imprudent Clinton. Encore ce dernier, dans sa puérilité,
avait-il été en fin de compte moins imprudent que
Kennedy, puisqu'il était encore en vie.
Ainsi Louis comprenait-il les changements du monde, comme une Restauration.
Après tout ce n'était pas la première, au moins
pour les Français : 1815, 1989, c'est toujours une Révolution
qui s'efface. Après 1815 les Autrichiens et les Russes avaient
été pendant cinquante ans les gardes-chiourme de l'Europe,
les Américains, plus vaniteux, avaient l'ambition de l'être
pour la totalité du monde et sans doute pour l'éternité.
Cette conception, morose mais que Louis jugeait exacte, s'accompagnait
d'une réduction générale de sa mobilité
dont il ne savait s'il devait l'attribuer à l'âge ou
à l'exactitude de sa compréhension du présent.
Car, s'il flânait encore, il ne se déplaçait
plus guère, et de très mauvais gré. Les voyages
de sa jeunesse avaient été une quête d'utopie,
la recherche de ce que les journaux anglais, dans leur supplément
illustré du dimanche, appelaient : a lovely unspoilt fishing
village. C'était le temps où les filles de l'aristocratie,
pour embêter leurs pères, épousaient le pêcheur
sicilien et non le rockeur drogué qui n'existait pas encore.
Il faut reconnaître un peu de substance à ces mythes
enfantins. Dans les années cinquante certains endroits, parfois
tout proches de Paris, parfois à peine plus lointains, nullement
inconnus, " découverts " dès le début
du siècle puis oubliés pendant la tourmente, avaient
retrouvé leur beauté et leur charme de tranquillité.
Le voyageur débarquant en milieu de semaine, en dehors des
périodes de vacances, pensait marcher dans un songe. La guerre
avait suspendu le cours du temps.
Il n'était pas besoin de faire le tour du monde pour arriver
au terme de la quête : petits villages blancs au bout d'une
route qui s'arrête là comme pour marquer plus nettement
la halte définitive. Au-delà, au-delà de la
petite place où seul l'autocar trouvait à se loger,
n'étaient plus que les sentiers de douane, dans la stridence
des cigales et l'énorme chaleur de midi vers les criques
rafraîchissantes et désertes où l'on n'imaginait
pas d'autre bruit que la brisure ensommeillée des vagues.
Le village, le soir, s'éclairait à peine, de rares
et faibles ampoules parcimonieusement dispersées dans les
maisons des pêcheurs. Au milieu de l'obscurité, presque
aussi chaude que le jour et si libre, on se rendait compte que tout
le monde était dehors : on entendait des conversations sans
voir qui parlait, on croisait des ombres. Il n'y avait pas d'éclairage
public, le ciel y suppléait, plus lumineux que les maisons.
Au bout d'un promontoire sombre un phare brillait, comme un accessoire
de théâtre. Les vagues, espacées et très
calmes, étaient pourtant moins ensommeillées qu'à
midi, insistantes.
En réalité, ce paradis n'était paradisiaque
que par la rareté des touristes et la pauvreté imposée
par le franquisme. Des hommes d'âge mûr venaient parfois
serrer furtivement la main de l'étudiant français
en bafouillant une phrase inintelligible d'où ressortaient
les noms de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. Louis avait depuis
longtemps compris les malentendus du tourisme romantique, et que
l'idylle reposait sur la misère générale. Il
en connaissait aussi le destin : le " développement
". Sur ce destin, il n'avait rien à dire, tant cela
lui paraissait inévitable et, en somme, parfaitement régulier.
Louis n'allait plus au cinéma. En 1954, il avait entièrement
consommé sa première année parisienne entre
le Studio-Parnasse, la Pagode et la Cinémathèque de
la rue de Messine, attrapant d'innombrables bronchites à
galoper, dans les couloirs venteux et tièdes, à la
poursuite du dernier métro. Aujourd'hui, en ne mettant plus
les pieds dans les salles obscures, il lui semblait, au fond de
lui-même, non pas résister mais obéir à
l'impulsion du moment, au point qu'il était surpris de constater
que d'autres que lui y allassent encore. Depuis longtemps il ne
reconnaissait plus les nouveaux acteurs dont les visages, identiques
pour lui, ne l'encourageaient pas à la mémorisation
difficile de noms qui ne signifiaient rien. Il mettait cette désaffection
au compte de la télévision qui, par la consommation
forcée, répétitive de navets qu'elle enfonce
brutalement dans l'esprit du spectateur, avait provoqué chez
lui l'abandon de ce qu'il considérait, quarante ans plus
tôt, comme l'art par excellence du XXe siècle. De temps
en temps, à de lointains intervalles, une merveille, égarée
sur le petit écran, le persuadait qu'il avait tort, que le
cinéma vivait encore, mais cette persuasion n'était
pas suffisante pour le faire bouger, tant il était d'avance
résigné à composer avec son temps.
La nouvelle cuisine, il l'avait immédiatement jugée
comme une escroquerie commerciale destinée à faire
passer, dans les restaurants, le prix de l'entrée froide
au niveau du plat principal, cela par une victoire définitive
du langage et des bricolages visuels sur la nourriture. Le radis-beurre,
le saucisson, le hareng-pommes à l'huile, le jambon de régime,
humbles ressources du client effrayé et timide, avaient disparu.
Truffes, caviar, foie gras, cette trinité arrogante se rencontrait
partout et entretenait des prix mystiques, quoique les substances
sacrées n'apparussent que sous forme de traces évanescentes,
vestiges, dilutions, extraits, épluchures éventées,
chiures de mouches, liquides suspects, dans lesquels les croyants
les plus dévots peinaient à faire semblant de retrouver
la présence réelle.
Le sexe lui-même semblait s'être évanoui, comme
si un spéculateur, dans un coin du monde, avait décidé
d'en thésauriser toutes les réserves pour faire monter
les prix. Au " il y a du sexe " qui, dans les années
soixante, suscitait l'effondrement du marché et l'avilissement
des cours et des curs, du fait d'une soudaine profusion de
l'offre, succédait, depuis le sida, un " il n'y a plus
de sexe " qui instaurait un âge de pénurie où
les plus enragés n'obtenaient satisfaction qu'au prix parfois
de leur vie même.
Pourtant, cette modification qui semblait à Louis patente
(il suffisait de se rendre dans les lieux de débauche publique
pour constater la déréliction qui y régnait,
en dépit de la persistance de quelques foyers résiduels
d'acharnement) n'était prise en compte nulle part. La chansonnette,
la littérature, toute la production " artistique "
des soupirs amoureux, des drames passionnels, des émois érotiques
ou sentimentaux, ainsi que le soutien apporté, en basse profonde,
par les discours idéologiques stimulants et " libérateurs
", tout cela continuait imperturbablement sur l'erre acquise
dans les années soixante et perdurait comme si de rien n'était.
Mais, rue Saint-Denis ou dans les savanes de Boulogne, l'observateur
averti percevait la différence et notait les places laissées
vides par la mort ou le retrait juste à temps dans la cohue
clairsemée des pervers.
L'ouragan, baptisé après coup Lothar - baptême
posthume qui, changeant magiquement le cours des vents, muait cette
tempête atlantique en invasion wagnérienne -, par le
dénudement brutal qu'il imposait à l'intimité
secrète des forêts, avait accentué cette cruelle
transformation. Les arbres déracinés symbolisaient
les amateurs disparus, les espaces dévastés et évidés
auraient pu servir de monuments funèbres aux plaisirs enfuis.
L'alopécie forestière, pour les esprits prophétiques,
préfigurait l'Apocalypse. D'ailleurs, les meutes angoissées
des voyeurs, ne trouvant plus pitance, s'étaient dispersées.
Mais étrangement, dès avant l'ouragan, les praticiennes
boulonnaises - sous l'effet de quel mot d'ordre, instinct ou pressentiment
? - s'étaient calfeutrées dans des voitures aux glaces
aveuglées ou dans d'étranges wigwams en laine opaque
qui donnèrent un moment aux sous-bois l'aspect d'un campement
indien de l'Ouest canadien.
De plus en plus troublé, Louis ne savait comment comprendre
ces cheminements parallèles, en lui de la vieillesse, dans
la société d'une nouvelle sévérité
et d'une nouvelle pénurie, dans le monde physique du déchaînement
d'un virus souligné par les ravages d'une allégorique
tempête. Tous ces événements, certes, lui semblaient
partiellement susceptibles d'une explication commune : car le sida
venait renforcer la vague du libéral-nazisme et lui servait
d'alibi. Pour qu'un Président des Etats-Unis soit censuré
après la plus futile des peccadilles, il fallait que le désir
de censure, la joie sadique de la répression ait pris une
ampleur gigantesque dans l'inconscient des masses. Les manipulateurs
intéressés de la régression sociale, les organisateurs
de l'enchantement boursier trouvaient un bénéfice
dans la stimulation de la jalousie universelle : les sombres Tartufe
ont toujours éprouvé une délectation à
voir se durcir les interdits frappant des plaisirs hors de leur
portée. Mais qui oserait insister sur la violence répressive
accumulée et concentrée dans une bouteille de Coca-Cola,
une banane Chiquita, un repas familial chez Mac Donald ? Claudel,
ambassadeur à Washington sous la prohibition, entrait en
fureur de devoir, pour l'apéritif, avant chaque repas officiel
ou mondain, brouter la sempiternelle branche de céleri et
avaler le rituel verre d'eau glacée.
Il en allait des pratiques voluptueuses qualifiées de déviantes
comme des étrangers dits sans papiers : le libéralisme
régularisait à tour de bras pour mieux rétrécir
le champ de l'inassimilable et pouvoir sévir contre lui avec
la certitude de l'approbation majoritaire. Les gendarmes traquaient
le pédophile, trahi par Internet, jusqu'au tréfonds
des provinces. Gide, prix Nobel nonobstant, eût passé,
en l'an deux mille, un bien mauvais quart d'heure. Et les pervers
modérés, comme les étrangers en situation légèrement
illégale, se détachaient des criminels lourds (qui
eux, par simple gravité, tombaient au fond), sollicitaient
frénétiquement leur régularisation, et l'acceptaient
avec reconnaissance.
Pour Louis, il était étrange que le rétrécissement
de sa vie, effet trivial de l'âge, coïncidât avec
un accroissement de la sévérité des sociétés,
à rebours de cette vieille illusion du Progrès qui
avait si fidèlement servi l'humanité depuis des siècles
et qui connaissait ainsi sa première défaite. Ce qui
dans ce changement était historique, donc rationnel, Louis
se disait qu'il le comprenait très bien. Mais, attrapant
toutes les peurs comme il attrapait tous les rhumes, Louis se demandait
s'il n'y avait pas là une manifestation de quelque chose
comme la colère divine. Louis était fort troublé
que les mouvements de sa libido parussent synchronisés avec
de grands tournants dans l'histoire des sociétés,
de grandes catastrophes dans l'ordre vital du monde, et peut-être
avec les décrets du Très-Haut. Il en était
aussi légèrement révolté. La commodité
du péché lui semblait faire contractuellement partie
de la liberté du pécheur. La sagesse par effet de
terreur ne peut passer pour une vertu.
Louis était gêné de donner tant d'importance
à l'Histoire : il sentait à quel point cela allait
à rebours de l'esprit du temps. Il n'osait pas entonner à
son tour, après les professionnels de la nostalgie, le lamento
éculé sur la disparition du bon produit et l'adultération
de tout ce qui fut authentique. Il avait eu tout le temps de se
convaincre que, dans la publicité, c'est toujours par l'appel
à l'authenticité d'une saveur, d'un souvenir (réel
ou mythique), toujours sous l'étiquette de l'authentique,
de l'artisanal, du rural, de l'ancien, qu'on vend les pires cochonneries
- au point que l'appel de l'authentique se confond avec l'appel
de la cochonnerie. Mais, pour s'amuser - il fallait bien s'amuser
et même s'amuser tout seul lorsqu'on ne trouvait plus âme
disponible pour s'amuser ensemble - il se répétait
l'énoncé de petits problèmes dérisoires
et insolubles : peut-on retrouver la totalité de son village
natal replié comme un bourgeon dans une madeleine industrielle
? aurait-on pu commettre le péché originel avec une
pomme golden de supermarché ?
Comme toujours, Louis était trop littéral dans sa
compréhension des textes. Dans le symbole, il ne voyait pas
d'abord le sens symbolique, d'abord il ne voyait que la matérialité
du symbole. Certaines personnes prétendent n'avoir pas d'dipe,
Louis insistait qu'il n'avait pas de spiritualité.
Même en concédant la plus large part aux illusions
rétrospectives, aux mensonges complaisants qui enjolivent
la reconstruction que chacun fait de son propre passé, même
en tenant compte du ridicule intrinsèque à toute nostalgie,
Louis savait qu'une fraise de 1938 était différente
de celle que vous achèterez demain en faisant votre marché.
S'il était sûr de la différence des expériences
sensibles, il l'était moins de la différence des personnes.
Il comprenait que son âge déterminait ses relations
sociales et qu'il ne pouvait sexagénaire avoir la facilité
de contact d'un adolescent. Il était évident aussi
que les gens étaient devenus plus fermés, plus méfiants.
De cela la Restauration était responsable. Comme au XIXe
siècle, Guizot arrivait sur les talons de Charles X. Louis,
qui croyait à la malléabilité humaine, ne pensait
pas que cette plasticité induise jamais de différence
essentielle. L'art et la littérature plaidaient pour une
unité de l'espèce. Cependant, puisqu'on avait rebouclé
les verrous, on avait aussi commencé le compte à rebours
de la prochaine explosion. Mais, celle-là, Louis savait qu'il
ne la verrait pas.
La permanence des lieux lui semblait moins assurée. Certes,
il y a toujours eu un Cervin - et des hommes, au Néandertal,
pour en contempler de loin, comme aujourd'hui, la silhouette, sinon
pour l'escalader (et encore peut-on affirmer qu'il n'y avait pas
déjà des alpinistes au Néanderthal ?). Le Parisien
est persuadé qu'il a toujours existé une place de
l'Opéra et un boulevard Pereire. Mais Louis pouvait comprendre
à quel point le boulevard Pereire, dont les solides maisons
bourgeoises ont un air intemporel, avait dû être différent,
dans les années 20, sous l'Occupation, ou à n'importe
quel autre moment. Ce sont les mêmes pierres, c'est tout ce
qu'on peut en dire. Les pierres traversent le temps mais changent
cent fois de sens en route. L'entrée monumentale de l'Hôpital
est-elle la même pour le passant qui la regarde distraitement
en se hâtant quotidiennement vers son bureau et pour le malade
franchissant un portique où il va peut-être laisser
toute espérance ?
Louis ne se sentait pas l'envie de revisiter les lieux de son passé.
Aucun n'était inaccessible (évidemment) et beaucoup
vivotaient innocemment à portée de main : il n'avait
qu'à vouloir. Les autres vous vantent le grand plaisir de
nostalgie qu'on éprouve à revenir ainsi sur ses pas
et retrouver ses marques. Louis qui était, comme un de ses
modèles romanesques, l'homme de toutes les faiblesses, se
serait volontiers passé celle-ci. S'il ne le faisait pas
c'est que, contrairement à ce que je viens d'écrire,
ces lieux lui paraissaient inaccessibles. Interdits serait peut-être
un mot trop fort, mais inaccessibles, quoiqu'il n'eût pas
su expliquer pourquoi. Bien sûr, son passé ne traînait
pas accroché comme une vieille veste à toutes les
patères de sa vie : il n'avait laissé de traces nulle
part, ne se connaissait ni statue, ni bâtard. C'eût
été, paraît-il, un amusant exercice de confronter
les lieux aux souvenirs qui s'y rattachaient, de constater comme
les lieux et les souvenirs avaient chacun mené leurs vies
propres, parallèles ou divergentes. Mais cet exercice semblait
à Louis à la fois facile et impossible. Peut-être
craignait-il qu'une nouvelle visite n'annulât les précédentes
et ne dispersât les fragiles et douteux souvenirs. Il ne tenait
pas à faire la preuve de leur véracité ou de
leur fausseté. Il savait bien qu'ils étaient vrais
pour lui et cela devait suffire. Quant aux lieux, il aurait peut-être
éprouvé à leur égard une curiosité
d'historien, mais les historiens intéressants ne le sont
jamais que de la vie des autres. Et puis à certains endroits
était attachée une telle intensité de tendresse
et de souffrance mêlées qu'on pouvait à juste
titre parler de tabou : il y avait certaine côte, certain
escalier, certaine porte qu'il devait être interdit de monter
à nouveau, de pousser encore une fois, sous peine de destruction
immédiate. Quant à la fraise que Louis avait mangée
en 1938, elle n'était pas de celles qui rougissent les prairies
du Meschacebé, mais fraise bien réelle, pudique et
provinciale dans son jardin comme châtelaine en sa tour. Heureusement,
se disait Louis, qu'on ne peut vivre que selon le hasard. Sinon,
les gens qui ont les moyens, ne déviant jamais de l'obéissance
stricte aux guides officiels, seraient certains de n'avoir dégusté
que les meilleurs paysages, les plus grandes uvres, les plus
beaux fruits, de n'avoir éprouvé que les sensations
les plus parfaites et les plus rares. Leur vie, résumée
dans le grand âge, ressemblerait à l'addition d'un
restaurant de luxe : ils auraient eu du monde ce qu'il avait de
meilleur, et cette certitude leur serait garantie d'accomplissement
et de bonheur, puisqu'ils n'auraient pu humainement trouver mieux.
Louis avait besoin de se faire ce genre de remarque, il n'était
que trop enclin lui-même à acheter des guides et à
les consulter avec avidité. Mais il avait tout de même
compris que les guides, qui ont leur utilité pratique, sont
aussi amusants à lire dans une perspective inverse, lorsqu'on
est certain de n'aller jamais voir les pays qu'ils décrivent,
de n'essayer jamais les restaurants qu'ils vantent. Car Louis, fouillant
sa mémoire, savait que les sensations les plus enivrantes,
il ne les avait pas éprouvées là où
il aurait dû, dans des circonstances préparées
et sanctifiées d'avance, mais absolument par hasard. Louis
en était aussi sûr qu'il était sûr d'avoir
un passé, personnel et collectif, aussi sûr que de
l'existence d'une guerre en Europe entre 1939 et 1945 et autres
événements de ce genre.
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