JEAN
BORIE
ARCHEOLOGIE DE LA MODERNITE
essai
Jean Borie, professeur honoraire
à l'Université de Neuchâtel,
est un spécialiste de la
littérature du XIX° siècle.
Il est l'auteur, entre autres ouvrages, du
Célibataire Français, de
Huysmans, le diable, le célibataire et
Dieu (Grasset) et d'une étude sur
l'Éducation sentimentale
intitulée Frédéric et
les amis des hommes (Grasset).
Tocqueville et Chateaubriand
hateaubriand
et Tocqueville ont beaucoup en commun : hommes
de l'Ouest français, issus de la même
caste presque détruite par la
Révolution, issus encore de familles
alliées sous un signe tragique, ils se
trouvèrent l'un et l'autre, l'un
après l'autre, à quarante ans
d'intervalle, poussés ou attirés vers
l'Amérique où ils virent des choses
très différentes, car rien ne
ressemble moins au grand livre de Tocqueville que
les récits américains de
Chateaubriand. Ils ne firent guère d'efforts
d'ailleurs pour appuyer ces concordances entre
eux ; ne pouvant les nier, ils s'arrangent
pour faire semblant de les ignorer et leur
écriture les annule : littéraire
chez l'un, intellectuelle chez l'autre.
Je ne crois pas que Tocqueville emploie une seule
fois dans les deux volumes de la
Démocratie en Amérique le mot
modernité, et même l'adjectif
moderne n'est pas fréquent sous sa
plume. Dans le considérable travail
d'analyse auquel il s'est livré à
partir de son expérience de la
société américaine, il
n'utilise que deux notions qui lui soient
propres et qui suffisent à tout :
celles de sociétés aristocratiques et
de sociétés démocratiques
(égalitaires). Il est sans doute unique de
réussir un ouvrage aussi original avec un
appareil aussi restreint. Le propos de
Tocqueville n'est pas de tenir un discours sur
les mérites comparés des
gouvernements monarchiques et républicains.
Il parle des sociétés, non des
gouvernements, et s'il classe les
sociétés en aristocratiques et
démocratiques, c'est que cette
différence, pour lui fondamentale, tient
à la manière même dont les
hommes se considèrent et vivent entre eux.
Ce dont les Etats-Unis témoignent, et aussi
bien, à leur façon, les
Révolutions européennes, c'est du
passage des premières de ces
sociétés aux secondes, et ce passage
est une époque de l'humanité. Ce
changement, qu'il soit révolutionnaire ou
non, est dans tous les cas d'une ampleur si grande,
représente un bouleversement si complet et
si profond, se déploie dans un cadre
géographique si universel, inaugure une
période qui sera manifestement si longue que
les mots moderne ou modernité
semblent un peu anodins pour en rendre compte - et
pourtant c'est ce moment justement qui leur donne
une pertinence historique qu'ils n'avaient encore
jamais eue. Le passage aux sociétés
égalitaires marque une rupture temporelle,
comme d'un séisme dont les
conséquences ne seraient pas toutes
immédiatement visibles, un séisme
lent si l'on peut dire, une catastrophe au ralenti,
parfois invisible, cependant unique et identique
à elle-même derrière la
multiplicité de ses effets. C'est une
Révolution, mais une Révolution qui
dépasse les révolutions, une
Révolution durable, continue,
fragmentée, jamais, même en
Amérique, absolument accomplie, car elle est
susceptible - comme les séismes encore - de
multiples répliques - et aussi de
dévoiements, de régressions,
plutôt de dévoiements que de
régressions à vrai dire, car les
apparentes régressions (ainsi les
Restaurations européennes) ne
rétablissent pas réellement l'ancien
ordre des choses (ce qui est impossible) et ne
réussissent qu'à donner une couleur
archaïsante aux dévoiements de la
démocratie. Ce changement fonde, sinon pour
toujours, du moins pour longtemps, une certaine fin
- ou une certaine pause - de l'Histoire, au moment
où celle-ci se constituait comme le
récit du destin commun d'une humanité
autonome : certes, il y aura bien encore de
l'histoire, des soubresauts, des insurrections, des
coups d'Etat, des tyrannies, des guerres, mais
cette histoire moderne sera
répétitive et bégayante, car,
aussi loin que le regard de l'historien puisse
porter vers l'avenir, le fond de la toile sera le
même, déterminé par ce grand
fait de l'égalité et les
conséquences connues ou inconnues mais
jamais absolument surprenantes qu'il
entraînera dans le futur. Pourtant, nous ne
sommes pas réellement sortis de l'Histoire,
et celle-ci a un sens aussi rigide que dans le
marxisme, car - Tocqueville ne manque jamais
d'insister là-dessus pour décourager
chez son lecteur toute velléité de
nostalgie - dans leurs errances et erreurs
multiples, il y a une chose que les
sociétés démocratiques ne
feront jamais : recréer une
aristocratie, rétablir et officialiser, dans
le corps social, des différences. C'est en
cela que, pour Tocqueville aussi, l'Histoire a une
direction, irrévocable. Il y a donc une
nouvelle époque de l'humanité,
récente mais qui, selon toute
probabilité, sera longue, confuse et
variée, susceptible, au plan politique, de
produire aussi bien des démocraties
parlementaires que de modernes tyrannies,
mais contenue cependant dans les limites
infranchissables de son principe égalitaire
et dans l'impossibilité du retour en
arrière. Chateaubriand est tout aussi
persuadé du caractère
irrévocable du tournant pris par le monde,
mais, au contraire de Tocqueville, il se
présente en survivant d'une époque
défunte, essayant, avec le succès
qu'on sait, d'infecter ses lecteurs d'une nostalgie
voluptueuse, leur offrant la possibilité,
dans l'imaginaire, de partager avec lui une
aristocratie d'autant plus désirable qu'elle
se trouve, dans la réalité,
irrémédiablement forclose. La
modernité (mot, je le répète,
que Tocqueville n'utilise pas, mais qu'on peut dire
implicite dans tous ses propos) correspond à
une rupture récente dans l'histoire des
sociétés : son principe est le
sentiment démocratique, le sentiment
égalitaire, assez universellement
partagé mais peu compris dans ses
conséquences. Aveuglés par la
multiplicité des changements de
détail, les hommes ne savent pas bien en
démêler l'unique raison. Ils vivent la
modernité comme une confusion, une profusion
de nouveautés dérangeantes, sans
avoir la netteté de jugement qui leur
permettrait, à travers la
prolifération des effets, de distinguer le
caractère unique, fatal et monotone, de la
cause.
Si Tocqueville, lui, est doué de cette
justesse et de cette acuité de perception
qui font défaut à ses contemporains,
ce n'est pas seulement parce qu'il est plus
intelligent qu'eux (quoique, certes...) - c'est
parce qu'il est un noble. D'appartenir à une
classe caduque lui donne le privilège
d'une vision au-dessus de la mêlée -
de la mêlée qui va être, il en
est tout aussi convaincu que Marx, maintenant,
entre bourgeois et prolétaires. Il n'y a
donc pas lieu d'être surpris de sa
lucidité immédiate - et cynique - en
1848 : en février et davantage encore
en juin. Politiquement, Tocqueville se range avec
les bourgeois : il est homme d'ordre et
propriétaire. Mais il se met de leur parti
avec un sourire intérieur : rien ne
l'amuse plus que leurs étonnements, leurs
terreurs et leurs fureurs. « A votre
tour, Messieurs », semble-t-il dire avec
une jouissance aussi concentrée que
discrète. Et s'il est démocrate,
c'est sans doute parce qu'il préfère
la conciliation à la force, mais c'est
surtout parce qu'il croit à ce qu'il
dit : il n'y a pas de choix à faire,
l'égalité est le principe de
réalité de la société
dans laquelle il faut vivre. Toute tentative
politique qui irait à rebours de
l'égalité sortirait du réel et
tomberait dans la chimère. Dans ces
conditions, il faut choisir la solution politique
qui soit le plus en accord avec le sentiment
égalitaire et qui permette de traiter les
conflits sans recours à l'insurrection - et
cette solution, c'est la démocratie
parlementaire libérale. D'ailleurs, je ne
mettrai pas en doute que Tocqueville ressente un
amour sincère et aussi
désintéressé que possible pour
la liberté.
Parce qu'il semble ramener tous les
phénomènes sociaux à deux
« modèles », celui des
sociétés aristocratiques pour le
passé, celui des sociétés
démocratiques pour le présent et pour
l'avenir prévisible, Tocqueville peut
apparaître comme un de ces esprits à
thèse comme le déterminisme
positiviste en produisit au long du xixe
siècle. Et certainement, il est dans une
large mesure déterministe et positiviste.
Cependant, il ne veut pas l'être et l'a dit
nettement. Ce besoin de se dégager du
positivisme n'est pas seulement un point de
doctrine qui obligerait Tocqueville, libéral
déclaré, à faire, à
côté du déterminisme, une place
inaliénable à la liberté. Il
ne faut pas oublier que le grand livre de
Tocqueville est le produit d'un voyage, d'une
découverte vécue. Tocqueville ne veut
pas que le parti pris théorique occulte chez
lui le génie empirique. Il n'aurait rien eu
à dire peut-être au plan
théorique s'il n'avait su saisir, par
l'expérience quotidienne, dans leur exotisme
et leur étrangeté, les murs et
les surfaces du Nouveau Monde, qu'il reçut
comme une prophétie indiquant à
l'Europe un avenir possible. De plus, son
positivisme n'empêche pas Tocqueville d'avoir
un sentiment profond de la rupture moderne. La
notion de rupture s'accorde mal avec le
déterminisme. Si tout, dans la
société, est explicable, et peut se
rapporter à une cause ou à un
principe, comment justifier le sentiment de table
rase, de désorientation et de
nouveauté permanente qui accompagne
l'avènement du moderne ? Malgré
le goût et le talent qu'il a pour le
rôle de Cassandre, Tocqueville sait bien que
ce chemin nouveau, dans lequel il est impossible
à la société de ne pas
s'engager, est un chemin mal balisé, et que
la connaissance du passé sera un guide
insuffisant pour s'y retrouver :
« le passé n'éclaire plus
l'avenir », dit-il dans son dernier
chapitre, ce qui est une définition passable
de la modernité. Un peu plus loin, il dit
encore : « Nous ne devons pas tendre
à nous rendre semblables à nos
pères, mais nous efforcer d'atteindre
l'espèce de grandeur et de bonheur qui nous
est propre ». Baudelaire, lui,
écrira, six ans plus tard :
« On peut affirmer que puisque tous les
siècles et tous les peuples ont eu leur
beauté, nous avons inévitablement la
nôtre. Cela est dans l'ordre ».
Ainsi se rassurent les modernes, enfants
déboussolés.
*
L'essentiel, dans l'analyse que Tocqueville nous a
donnée de la modernité (puisque c'est
bien de cela, à propos d'Amérique,
qu'il est question), tient dans sa réflexion
sur l'individualisme. Que l'individualisme soit
lié à la démocratie et au
capitalisme, tout le monde l'avait dit ou l'a dit,
avant et depuis lui. La condamnation morale
de l'individualisme est un de ces poncifs qui
réunissent, dans un consensus idyllique,
à peu près tout le monde, à
droite et à gauche. La bourgeoisie
française, retenue par un mélange
spécifique de tartuferie et de snobisme, a
mis très longtemps à
célébrer ses noces officielles avec
le capitalisme. Elle n'en était que plus
à l'aise pour dénoncer vertueusement
l'individualisme. La condamnation morale de
ce qui est présenté comme un
défaut de caractère est
extrêmement facile et se fait, pour ainsi
dire, toute seule : il suffit de plonger dans
le vieux stock pseudo-idéaliste de la morale
pseudo-chrétienne pour trouver cent phrases
déjà prêtes fustigeant
l'égoïsme, l'absence de charité
et le goût des biens matériels qui
sont, chacun le sait chez les millionnaires, des
biens faux et décevants. De cette
dénonciation morale, la littérature
était déjà saturée
avant Tocqueville (le romantisme a
été d'abord royaliste et
chrétien, puis chez quelques-uns,
« social », jamais
libéral), mais personne n'avait encore
expliqué ce que c'est que l'individualisme
moderne (pourquoi la modernité passe
nécessairement par l'individualisme),
comment il se développe, dans quelle
ambiance, avec quelles conséquences. Il
appartenait à Tocqueville de faire sortir
l'individualisme de la morale pour le remettre dans
la société et dans l'Histoire :
ce n'est plus alors un trait de caractère,
c'est une situation. On peut surprendre le moment
de ce passage dans les lignes suivantes, où
l'individualisme se trouve distingué de
l'égoïsme :
« L'individualisme est une
expression récente qu'une idée
nouvelle a fait naître. Nos pères ne
connaissaient que l'égoïsme.
..................................
L'égoïsme est un vice aussi ancien que
le monde. Il n'appartient guère plus
à une forme de société
qu'à une autre.
L'individualisme est d'origine démocratique,
et il menace de se développer à
mesure que les conditions
s'égalisent ».
Les sociétés modernes, ayant leur
origine dans une rupture, se trouvent en
état de refondation chronique. Les individus
semblent toujours libres de recommencer une
alliance sur de nouvelles bases contractuelles,
avec leur seul apport personnel. Ils rajustent sans
cesse la société aux lumières
qu'ils viennent d'acquérir. C'est l'individu
qui crée la société et non
l'inverse, et cette foi est plus ou moins commune
à tous les modernes - au moins à tous
ceux qui n'ont pas une conception sacralisée
du social. Aucun autre lieu au monde n'offrait une
plus belle illustration d'une refondation à
partir d'une quasi-table rase que les Etats-Unis
d'Amérique - qui ne sont pourtant pas une
société
« primitive », mais une
société
« civilisée » dès
l'origine -, c'est pour cette raison que
Tocqueville choisit de faire de ce pays son
laboratoire. L'individu, civilisé, non
primitif, y existe en effet dans une sorte de
pureté chimique, dans un isolement qui
semble l'avoir préparé pour le regard
du savant ou de l'observateur, sur un fond social
qui paraît au voyageur européen
complètement
« déstructuré » -
bien que celui-ci s'aperçoive assez vite
qu'une nation est là, en voie de
coalescence. Pour un Européen de 1830
cependant, la société
américaine est essentiellement lacunaire et
sa description ne sera intelligible à ses
compatriotes qu'à partir de l'inventaire des
manques qui la
caractérisent :
- Les Américains ont bien des
agriculteurs, et même des agriculteurs
pionniers, marchant vers l'Ouest avec
« la Bible, une hache et des
journaux », mais ils n'ont point de
paysans :
« Les Américains ne font aucun
usage du mot de paysan ; ils n'emploient pas
le mot, parce qu'ils n'ont pas l'idée ;
l'ignorance des premiers âges, la
simplicité des champs, la rusticité
du village, ne se sont point conservées
parmi eux, et ils ne conçoivent ni les
vertus, ni les vices, ni les habitudes
grossières, ni les grâces naïves
d'une civilisation naissante ».
On remarquera que les Américains, citoyens
d'un pays neuf, ne présentent pas pour
autant l'image d'une « civilisation
naissante ». On ne peut revendiquer pour
eux les grâces ni les excuses de
l'« archaïsme » ou de la
« barbarie ».
- Les Etats-Unis ont bien des ouvriers, mais
ces ouvriers sont des entrepreneurs en puissance,
mercenaires temporaires toujours prêts
à saisir ailleurs une meilleure chance, une
meilleure occasion. Ce ne sont point des
prolétaires, ils n'ont point de conscience
de classe et ne songeront jamais à contester
la propriété :
« Pourquoi en Amérique, pays de
démocratie par excellence, personne ne
fait-il entendre, contre la propriété
en général ces plaintes qui souvent
retentissent en Europe ? Est-il besoin de le
dire ? c'est qu'en Amérique il n'y a
point de prolétaires. Chacun ayant un bien
particulier à défendre,
reconnaît en principe le droit de
propriété ».
- Les Etats-Unis ont bien des riches, mais ils
n'ont pas, par définition pourrait-on dire,
d'aristocrates, et ne peuvent en susciter
(Tocqueville ne se fait aucune illusion sur la
sincérité du sentiment
démocratique chez les riches : au moins
ceux-ci sont-ils contraints de payer un écot
symbolique à la démocratie).
- Les Etats-Unis ont certes des fonctionnaires
publics, mais ceux-ci, peu nombreux, occupant
souvent leur poste par voie d'élection,
mieux payés, au moins dans les grades
inférieurs, qu'en Europe, ne portent ni
uniformes ni marques distinctives :
« Aucun des fonctionnaires publics des
Etats-Unis n'a de costume, mais tous
reçoivent un salaire ».
- En tant que nation, les Etats-Unis, dit
Tocqueville, n'ont pas de voisins - entendez de
voisins susceptibles de les menacer - et, en
conséquence, peu d'armée. Tocqueville
écrit ses deux volumes dans les
années 1830, après un séjour
en Amérique de près d'un an en
1831-1832. Un peu plus tard, dans les années
40, le Mexique eut l'occasion de constater que lui,
du moins, avait bien un voisin.
- Les Etats-Unis n'ont pas de capitale - au
sens européen du terme -, ils
échappent aux conséquences de
l'attraction qu'une ville unique et centrale exerce
sur les ambitions, les désirs, les
fermentations politiques d'une population - pas de
Paris, pas de Rastignac ; pas de Paris, pas de
Révolution :
« Les Etats-Unis n'ont point de
capitale : les lumières comme la
puissance sont disséminées dans
toutes les parties de cette vaste
contrée ; les rayons de l'intelligence
humaine, au lieu de partir d'un centre commun, s'y
croisent donc en tous sens ; les
Américains n'ont placé nulle part la
direction générale de la
pensée, non plus que celle des
affaires ».
..................................
« L'Amérique n'a point de grande
capitale dont l'influence directe ou indirecte se
fasse sentir sur toute l'étendue du
territoire, ce que je considère comme une
des premières causes du maintien des
institutions républicaines aux
Etats-Unis ».
- D'ailleurs, les Américains ne songent
point à conspirer. La liberté
d'association rend les associations moins
dangereuses. Pragmatiques et limitées dans
leurs objectifs, elles n'entretiennent pas une
activité subversive :
« Cette liberté
[d'association], si dangereuse, offre
cependant sur un point des garanties ; dans
les pays où les associations sont libres,
les sociétés secrètes sont
inconnues. En Amérique, il y a des factieux,
mais point de conspirateurs ».
Le règne de la majorité, l'empire
absolu de l'opinion empêchent aussi que se
manifestent des dissidents, que se forme une classe
intellectuelle, qu'apparaissent de grands
écrivains. Ce que n'avaient pu
réussir en Europe les monarchies les plus
absolues se trouve réalisé sans peine
par la démocratie :
« ...il n'y a pas de monarque si absolu
qui puisse réunir dans sa main toutes les
forces de la société et vaincre les
résistances, comme peut le faire une
majorité revêtue du droit de faire les
lois et de les exécuter ».
..................................
« ...il n'est pas de pays en Europe
tellement soumis à un seul pouvoir, que
celui qui veut y dire la vérité n'y
trouve un appui capable de le rassurer contre les
résultats de son
indépendance ».
..................................
« Si l'Amérique n'a pas encore eu
de grands écrivains, nous ne devons pas en
chercher ailleurs les raisons : il n'existe
pas de génie littéraire sans
liberté d'esprit, et il n'y a pas de
liberté d'esprit en
Amérique ».
- Il existe peut-être des athées
aux Etats-Unis, mais c'est comme s'il n'en existait
pas, car ils ne peuvent se faire
entendre :
« L'inquisition n'a jamais pu
empêcher qu'il ne circulât en Espagne
des livres contraires à la religion du plus
grand nombre. L'empire de la majorité fait
mieux aux Etats-Unis : elle a ôté
jusqu'à la pensée d'en publier. On
rencontre des incrédules aux Etats-Unis,
mais l'incrédulité n'y trouve pour
ainsi dire pas d'organe ».
Le conformisme, la volonté de
conformité, l'imposition universelle de la
conformité par des citoyens semblables les
uns aux autres et ligués consciemment ou
inconsciemment par leur ressemblance, suppriment la
liberté plus radicalement que ne pouvaient
le faire les anciens absolutismes. Le dissident, si
par hasard il s'en trouve, se voit réduit au
silence faute, non d'avoir le droit de s'exprimer,
mais de pouvoir être entendu. L'expression
est libre, le public est sourd. Il transforme les
dissidents, sans qu'il soit besoin d'aucun appel
à la force publique, en
émigrés de
l'intérieur :
« Les princes avaient pour ainsi dire
matérialisé la violence ; les
républiques démocratiques de nos
jours l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la
volonté humaine qu'elle veut
contraindre ».
- Enfin, les Etats-Unis n'ont pas de
mémoire :
« Les seuls monuments historiques des
Etats-Unis sont les journaux. Si un numéro
vient à manquer, la chaîne des temps
est comme brisée : le présent et
le passé ne se rejoignent plus [...]
En Amérique, la société semble
vivre au jour le jour, comme une armée en
campagne ».
Sans doute, Tocqueville ne croyait pas si bien
dire. Un Français de 1830 vivait dans la
mémoire authentique, récente et
fortement imprimée, des
événements qui, de 1789 à
1830, avaient bouleversé son horizon. Il ne
pouvait aussi bien que nous savoir à quoi
s'en tenir sur l'empan et la fidélité
d'une mémoire abandonnée à la
manipulation permanente des médias.
On remarquera l'insistance de Tocqueville sur le
nomadisme américain, nomadisme quasi
militaire (« armée en
campagne »), prédateur, même
en l'absence de guerre déclarée. On
notera aussi l'emploi du mot monument. Dans
l'histoire humaine, le monument est
généralement compris comme
l'expression emphatique de la puissance d'un peuple
ou d'un souverain. Il est aussi ce qui
résiste au temps, survit aux hommes :
les pyramides d'Egypte, par exemple. Les Etats-Unis
seront, dans l'histoire des hommes, la
première grande puissance non monumentale.
Leur disparition, dans une catastrophe quelconque,
ne laisserait d'eux nul vestige :
« Le peuple qui ne laisserait d'autres
vestiges de son passage que quelques tuyaux de
plomb dans la terre et quelques tringles de fer sur
sa surface, pourrait avoir été plus
maître de la nature que les
Romains ».
Telle est l'essence viagère de la
modernité. A l'inverse, note Tocqueville,
avec, on l'imagine, une jouissance nostalgique mais
profonde, « un corps aristocratique est
un homme ferme et éclairé qui ne
meurt point ».
*
Je n'essaierai pas de faire le tri, dans ces
propos, entre ce qui concerne strictement les
Etats-Unis et ce qui dessine, déjà,
les contours d'une modernité universelle. A
suivre ces citations, on voit se constituer, sur le
fond du vide spatial et temporel, et dans une
orgueilleuse liberté, les
éléments d'une servitude. L'individu
autonome des sociétés
égalitaires est un mirage. Plus il affirme
sa morgue, mieux il révèle sa
faiblesse. Il ne se reconnaît pas de
supérieur, mais il doit subir la masse de
ses semblables. Il ne peut affirmer son
indépendance sans reconnaître à
tous les autres le même droit. Il ne peut
affirmer sa singularité sans admettre,
à côté d'elle, des milliers de
singularités équivalentes. La
carte d'identité (que d'ailleurs,
à ce jour, les Américains ne
pratiquent point) n'est pas un document qui
légitime le caractère unique de son
titulaire. Elle garantit seulement, le nom
l'indique assez, le caractère conforme et
identique de celui-ci à tous les autres
ayants droit. La singularité
démocratique n'existe qu'au pluriel, ce qui
constitue la négation du sens qu'elle entend
proclamer : le singulier se dissout dans le
même. La naissance de l'individu autonome
coïncide avec la constitution du social, dont
la pesanteur ne s'allégera plus :
« A mesure que les conditions
s'égalisent chez un peuple, les individus
paraissent plus petits et la société
semble plus grande, ou plutôt chaque citoyen,
devenu semblable à tous les autres, se perd
dans la foule, et l'on n'aperçoit plus que
la vaste et magnifique image du peuple
lui-même ».
On peut se demander par quelles voies
spécifiques une société est
entrée en coalescence dans un pays dont on
vient de nous dire qu'il manquait de toutes les
structures symboliques, institutionnelles,
procédurières, si nombreuses dans les
pays d'Europe : la paysannerie, la
bourgeoisie, l'aristocratie, le prolétariat,
la bohème, la capitale, les grandes
administrations, les uniformes, les monuments, les
Rois et les Révolutions... Car enfin,
pourquoi l'individualisme, si peu enclin à
se renier spontanément, ne se
contenterait-il pas d'une large anarchie ? Or
rien assurément ne semble moins anarchique
à Tocqueville que les Etats-Unis. Il y
repère facilement, derrière
l'apparente laxité due au modèle
fédéral et à l'économie
libérale, les linéaments d'un
Etat-nation, aussi fort que ses rivaux
européens et en voie de renforcement
permanent. Il distingue trois facteurs
décisifs expliquant cette socialisation
accélérée :
1° La vocation pragmatique des
Américains. Ceux-ci ont le génie de
s'associer spontanément pour résoudre
les problèmes pratiques. Cela les a
inspirés dans la construction de leur Etat
qui s'est développé de la base vers
le sommet : procédé très
sage, dit Tocqueville, qui assure solidité
et stabilité.
2° La religiosité universelle des
Américains. Le citoyen a le choix entre
toutes les religions mais il faut qu'il en ait
une : il faut qu'il croie.
3° Les Etats-Unis ont mis le désir
à l'ordre du jour : c'est ce qu'on
appelle aujourd'hui le rêve
américain. Cette pratique semble d'une
grande hardiesse, elle est, historiquement, d'une
véritable originalité. Elle aurait
suscité la plus vive méfiance - s'ils
lui avaient prêté attention - chez les
conservateurs européens, qui jugeaient le
désir essentiellement coupable et
anarchique. Et cependant, quoique d'une
manière différente, le Romantisme, en
Europe, venait lui aussi de mettre le désir
à l'ordre du jour - et, dans l'ordre social,
le mirage napoléonien avait eu le même
effet (voyez Julien Sorel). Traditionnellement on
inculquait toujours aux basses classes, en Europe,
l'habitude de ne pas désirer au-dessus de
leur condition. L'essentiel du travail des
prêtres consistait à imprimer
fortement cette prudente maxime dans les cerveaux
potentiellement rebelles. Cette contention devient
de plus en plus inacceptable au xixe
siècle, elle a surtout pour effet que les
citoyens rendent la société et la
religion responsables de leurs échecs et de
leurs frustrations. En quoi ils n'ont
évidemment pas tort : à partir
du moment où il y a une
société et non plus un
ordre du monde, cette société
ne peut avoir d'autre fin que de favoriser les
aspirations de ses membres. Les Etats-Unis ont fait
sauter un verrou en prenant au sérieux la
notion même de société :
chez eux, puisque le désir est
légitime, l'échec ne peut s'en
prendre qu'à lui-même et les hommes
sont seuls responsables de la réalisation de
leurs ambitions. Les conservateurs
européens mettront bien plus
d'un siècle à comprendre le
génie moderne - et l'avantage, pour eux,
tout compte fait - de cette transformation.
La libération du désir - il ne s'agit
que du désir d'entreprendre, pas du
désir sexuel, solidement tenu en laisse par
la religion - stimule grandement l'activité
des affaires. Elle encourage les ambitions, qui
demeurent cependant modérées,
puisqu'elles sont légitimes dans leur
principe, orthodoxes dans leurs buts, et semblables
entre elles : il ne se trouve personne aux
Etats-Unis pour vouloir, selon le mot de Balzac
à propos de Vautrin, s'égaler
à son siècle. Les hommes nouveaux
ont le droit de prétendre à tout,
mais ils se limitent les uns les autres. Leurs
aspirations sont semblables. Ils ne comprennent pas
les désirs extraordinaires. Ceux-ci,
toujours transgressifs, auréoleront quelques
transgresseurs, en Europe, d'une gloire maudite.
Les Américains ne leur prêtent pas
attention. Ce que l'on voit partout surgir dans
leur pays, c'est une frénésie
concurrentielle de désirs tous semblables,
s'imitant les uns les autres, fixés sur des
symboles matériels universellement reconnus
(status symbols). Cette
frénésie produit ce que Tocqueville
appelle le malaise démocratique de
l'envie. On peut donc parler d'une situation
moderne du désir, liée aux
sociétés égalitaires, et le
livre majeur de René Girard qui, plus d'un
siècle après Tocqueville, a
réussi une amplification brillante sur le
thème du désir mimétique, ne
se fait pas faute de citer De la
démocratie en Amérique.
On peut s'étonner aussi que Tocqueville ne
se soit pas interrogé sur les rapports entre
le désir
« américain » et le
désir romantique. Ce dernier est vague par
la conception imprécise qu'il se forme de
son objet, ou même par l'absence d'objet
tangible (c'est le vague des passions,
décrit par Chateaubriand), brûlant
mais presque désespéré dans sa
quête (la vulgarité du monde ne
lui permettant pas d'espérer atteindre la
satisfaction), et nourri de l'intérieur par
une mégalomanie : le sujet
apparaît en effet grandi à ses propres
yeux par le caractère exceptionnel (parfois
exceptionnellement coupable) de ses aspirations.
Ceci ne ressemble guère, on en conviendra,
à l'arrivisme raisonnable du citoyen d'une
République où les occasions de
s'enrichir sont nombreuses - ou cela y ressemble
comme le sacré ressemble à sa
profanation. Cependant, Tocqueville relève
aussi, en Amérique, les symptômes
d'une insatisfaction aussi douloureuse
qu'inexplicable. Certes, les Américains ne
paraissent aspirer qu'au bonheur matériel et
à la prospérité qui sont l'un
et l'autre, dans la plupart des cas, à la
portée de leurs efforts. Comment se fait-il
alors qu'ayant atteint ce but, soudain ils s'en
dégoûtent, quittent une installation
confortable pour aller chercher plus loin, vers
l'Ouest, au prix d'un exorbitant effort, de mille
dangers, un nouveau bonheur dont ils ne sauraient
pas bien dire en quoi il diffère de celui
dont ils viennent de se déprendre ? Il
y a une mélancolie du désir moderne -
qu'il soit romantique ou vulgaire,
« réaliste » - qui vient
de ce que, presque tous les désirs
étant légitimes, et les satisfactions
n'étant jamais complètes, le sujet ne
sait plus quoi désirer, sans parvenir pour
autant à renoncer au désir. Ce
désir sans objet précis et sans loi -
que Durkheim plus tard appellera anomique -,
on en trouve les manifestations et les traces
à toutes les pages de la
Démocratie en Amérique.
Cependant Tocqueville s'interdit de parler du
romantisme, comme il s'interdit de parler de
Chateaubriand. Dans une sorte de sociologie
prophétique, il
« devine » ce que sera la
littérature des siècles
démocratiques, sans paraître
s'apercevoir qu'elle existe déjà.
Peut-être la séparation des genres
entre Chateaubriand et lui est-elle la condition de
son propre discours. D'ailleurs, son silence sur la
littérature n'a eu d'égal que le
silence, sur lui, de la littérature.
Cependant il a perçu, avec autant
d'acuité que les poètes, la
mélancolie associée au désir
moderne. Dans son second volume, il revient avec
complaisance sur le nomadisme inquiet des
Américains, sur le malaise de l'envie, que
les satisfactions n'apaisent qu'un instant. La
mélancolie est universelle, elle agit comme
une fatalité, à peine
différente dans son destin selon les lieux -
le suicide en Europe, la folie en
Amérique :
« On se plaint en France que le nombre
des suicides s'accroît ; en
Amérique le suicide est rare, mais on assure
que la démence est plus commune que partout
ailleurs.
..................................
Dans les temps démocratiques les jouissances
sont plus vives que dans les siècles
d'aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui
les goûtent est infiniment plus grand ;
mais, d'une autre part, il faut reconnaître
que les espérances et les désirs y
sont plus souvent déçus, les
âmes plus émues et plus
inquiètes, et les soucis plus
cuisants ».
Tocqueville et Chateaubriand composent
peut-être un Janus à deux faces, l'une
lyrique, l'autre rationnelle et glacée,
chacune célébrant, à sa
manière, un même deuil.
Qu'il soit romantique ou confiné dans les
limites de la conformité sociale, le
désir est le principe vital de l'individu
moderne. Celui-ci voit dans son désir la
garantie de son identité, alors même
que cette identité apparaît plus
fragile, les rêves individuels ayant tendance
à se révéler, une fois
brisé le secret jaloux qui les
protège, identiques dans leur
banalité. Le désir est l'uvre
potentielle de celui qui n'a pas d'uvre - et
tout le monde ne peut pas être Byron. Par
cette faille, le sujet se rend vulnérable
à la dérision et au mépris,
alors qu'il mériterait aussi bien
l'admiration pour sa construction,
héroïque de ténacité,
insupportable de vide. On n'a guère envie
bien sûr de confondre les deux formes du
désir, car on ne peut confondre la
transgression et l'obéissance. Mais il y a
toujours un peu de transgression, et comme un
instinct de revanche, dans les désirs qui
peuvent paraître les plus vulgaires. C'est
ici l'occasion de rendre un hommage opportun
à Flaubert, qui a su faire se rencontrer en
un même personnage les deux versions -
héroïque et banale - du désir et
montrer le lien étroit qui les unit comme
expressions convergentes de la situation
moderne.
Tocqueville, révélateur de la
démocratie, donne souvent l'impression de
s'adresser à deux publics, le public le plus
large - car ce qu'il dit concerne évidemment
tout le monde - et un public plus restreint, les
siens, c'est-à-dire les ci-devant
aristocrates devenus, vingt ans après le
décevant retour des rois, des conservateurs
nostalgiques. A ceux-là il faut expliquer,
expliquer sans cesse, que l'Ancien Régime ne
reviendra pas, que les monarchies, s'il en
subsiste, ne seront pas semblables à celles
du passé, et surtout que jamais les peuples
démocratiques n'accepteront la renaissance
de quoi que ce soit qui ressemble à une
aristocratie. S'étant tracé cette
ligne, Tocqueville ne peut officiellement se
permettre la nostalgie. Au mieux, il a le droit
d'exprimer posément quelques regrets,
solidement étayés de raisons. Le
parallèle démocratie-aristocratie est
constant chez lui, mais c'est un parallèle
contrôlé, intellectuellement
protégé des égarements du
cur. Dans le deuxième volume,
le chapitre deux de la
deuxième partie - chapitre
visiblement placé sous le signe de la
dualité - reprend, pour tenter d'en donner
une formulation à la fois contradictoire et
définitive, ce qui me paraît le
thème central de l'ouvrage, De
l'individualisme dans les pays
démocratiques. Voici, de ce court et
crucial chapitre, la conclusion et la
chute :
« Les hommes qui vivent dans les
siècles aristocratiques sont donc presque
toujours liés d'une manière
étroite à quelque chose qui est
placé en dehors d'eux, et ils sont souvent
disposés à s'oublier eux-mêmes.
Il est vrai que, dans ces mêmes
siècles, la notion générale du
semblable est obscure, et qu'on ne songe
guère à s'y dévouer pour la
cause de l'humanité ; mais on se
sacrifie souvent à certains hommes.
Dans les siècles démocratiques, au
contraire, où les devoirs de chaque individu
envers l'espèce sont bien plus clairs, le
dévouement envers un homme devient plus
rare : le lien des affections humaines
s'étend et se desserre.
..................................
L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une
longue chaîne qui remontait du paysan au
roi ; la démocratie brise la
chaîne et met chaque anneau à
part.
..................................
Ainsi, non seulement la démocratie fait
oublier à chaque homme ses aïeux, mais
elle lui cache ses descendants et le sépare
de ses contemporains ; elle le ramène
sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer
enfin tout entier dans la solitude de son propre
cur ».
Ce n'est pas la substance de ce
développement, au demeurant
édifiante, qui m'a poussé à
une citation un peu longue - quoique
tronquée. C'est le souffle éloquent
qui l'anime (une éloquence introduite en
fraude dans cette prose limpide) et surtout cette
retombée oratoire : « elle le
ramène sans cesse vers lui seul et menace de
le renfermer enfin tout entier dans la solitude de
son propre cur. » Par sa
magnificence dans la chute, cette phrase
s'affirme comme susceptible d'avoir
été écrite par Chateaubriand
et digne de sa plume. Cependant, nous n'avons pas
quitté la démocratie, ni
l'Amérique : celui qui va se renfermer
tout entier dans la solitude de son cur,
c'est l'homme nouveau, l'individu quelconque des
sociétés démocratiques.
Solitude orgueilleuse, solitude misérable,
insupportable. En quoi cette solitude est-elle
différente de la solitude
héroïque du Poète ? Par un
manque d'uvre et d'habileté dans les
effets, par un manque de courage, par trop
d'humilité ? Le poète a eu la
chance - le don ? la grâce ? le
courage ? - de gonfler son désir, sa
revendication jusqu'à entrer dans un conflit
singulier, chimérique mais réel
aussi, avec la totalité de ce monde nouveau
dans lequel il n'accepte pas de se fondre. Ce
combat le sauve, comme on dit. Le
Poète n'est pourtant qu'un travesti glorieux
de l'individu quelconque. A ne vouloir être
comme personne, il est le héros qui convient
à une époque où chacun est
comme tout le monde. Tocqueville, qui s'est
imposé une complète censure sur le
sujet du romantisme, qui ignore studieusement son
illustre prédécesseur, le porte en
lui, de même que nous portons en nous,
quoique d'une manière dégradée
et vile, le romantisme, comme une noblesse perdue
(que nous n'ayons jamais possédé
cette noblesse ne nous empêchera pas de
l'avoir perdue).(...)
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