Dominique Bona
Stefan Zweig
Née en 1953 à Perpignan, romancière et biographe, Dominique Bona est l’auteur de Romain Gary (1987, Grand prix de la biogaphie de l’Académie Française), Les yeux noirs (1990), Malika (1992, Prix Interallié), Le manuscrit de Port Ebène (1998, prix Renaudot), Berthe Morisot, le secret de la femme en noir (2000, Bourse Goncourt de la biographie), Il n’y a qu’un amour (2003), Camille et Paul (2006), Clara Malraux (2010). Tous ses livres ont été des succès en librairie.
Rencontre du soir
l y a un mystère Zweig.
Comment cet écrivain des années trente, grand bourgeois à l’allure élégante et compassée, aux raffinements d’esthète, qui aurait dû en toute logique demeurer comme le prototype d’une époque révolue, a-t-il survécu à son temps, au point de séduire aujourd’hui des lecteurs de plus en plus jeunes ? Loin de connaître le sort de ses amis et contemporains, Jules Romains, Martin du Gard ou Arthur Schnitzler qui furent pourtant célèbres eux aussi, jadis, et de les rejoindre sur les étagères poussiéreuses des bibliothèques, il continue de captiver un public qui garde pour lui seul un engouement intact.
Comment cet écrivain, choyé par les élites et qui avait établi un dialogue à travers l’Europe avec les grands intellectuels dont il recherchait la compagnie choisie et le fervent échange, comment cet homme de lettres épris de culture et de valeurs classiques – qui ne sont plus tellement en cours aujourd’hui – peut-il figurer encore dans les listes des meilleures ventes ?
Discret jusqu’à paraître lointain, sinon hautain, comme s’il descendait des nuages, avec ses mœurs de Vieille Europe, ce Viennois épris jusqu’à en mourir de son Autriche natale, avec laquelle il entretenait des rapports d’amour-haine, n’a employé aucune recette, aucun artifice pour atteindre cette vogue, cette popularité surprenantes. Il n’a jamais eu qu’une arme littéraire : la vérité.
Européen convaincu et militant, citoyen du monde dans une époque figée sur des frontières, marquée par des oriflammes, il était tolérant, pacifiste et avait horreur des engagements. Quand presque tous les écrivains du XXe siècle se sont prononcés en faveur d’une politique, de droite ou de gauche, il s’est maintenu ailleurs, dans un détachement qui a pu passer pour de l’indifférence ou pire encore, pour une forme de désertion. Le choix du désengagement était pourtant de sa part un acte de vrai courage. Il se gardait surtout, comme d’une peste, du fanatisme. Cette attitude, si haute et si sereine, peu conforme à la conception moderne, camusienne ou sartrienne, d’une littérature engagée et partisane, devrait nous le rendre sinon étranger, pour le moins étrange. Se maintenant hors d’atteinte, libre de sa pensée, de ses actes et répugnant au jugement commun, plus d’un contemporain – même Joseph Roth qui fut son ami – lui a reproché ce refus de prendre parti, de signer la moindre pétition ou un manifeste. Quitte à être incompris, il se voulait fidèle au principe d’Erasme, qu’il avait érigé en modèle. Homo pro se. Ce n’est pas un message que l’on entend souvent : être un homme pour soi seul.
Cet homme sensible, qui partageait sincèrement, au plus profond de lui, les malheurs du monde, gardait toujours sa réserve et même dans l’intimité, ne se départit jamais de cette pudeur poussée à l’extrême : une attitude distante, qui préservait sans doute son jardin secret. C’est l’homme le plus silencieux, le plus réservé, mais par là le plus mystérieux aussi que les lecteurs d’aujourd’hui continuent de lire, attirés comme par un puissant aimant par tout nouvel inédit, surgi parfois d’une mallette ou d’un fond de tiroir. S’ils le suivent ainsi de livre en livre, indifférents au contexte de sa vie, aux écueils de son caractère façonné par la Mitteleuropa, ne serait-ce pas parce qu’ils sont fascinés par une voix particulière ? Une voix douce et fervente, qui leur raconte de belles histoires tristes, aux couleurs d’éternité tragique.
Cette voix, c’est d’abord une écriture sobre, élégante et fluide, qui a l’air de couler de source.
On peut y ajouter, du moins en France, la qualité de traductions dues à des traducteurs incomparables, parmi lesquels – il mérite le plus bel hommage – Alzir Hella. Mais il en eut d’autres, de grand talent, de Guilbeaux à Bournac, qui surent rendre la fluidité des textes au point de faire oublier au lecteur français qu’il ne lit pas Zweig dans sa langue originale.
S’il écrit simplement, sans fioritures ni complications, ce Viennois qui a pour maîtres Verlaine ou Verhaeren ne s’attarde pas à des descriptions harassantes, à des portraits ou à des analyses qui lasseraient. Il écrit vite et efficace, au rythme d’une action soutenue qui court jusqu’à son dénouement. La concision, la rapidité sont des vertus qui plaisent aujourd’hui, où plus personne n’a le temps de rien, ni celui de tourner les pages de romans monumentaux comme Guerre et Paix que Zweig avait rêvé, avec le sourire, de réduire en quelques pages à son « essence filtrée » – cette « essence filtrée » qui est sa véritable empreinte. Sa signature d’écrivain.
Pour autant – et c’est là un de ses autres mystères –, sa prose n’en est pas du tout asséchée ou appauvrie. C’est même le contraire. Un lyrisme contenu, latent, anime tout ce qu’il écrit, caresse et illumine ses phrases, sans les alourdir ni les rendre trop littéraires. Jamais ce lyrisme subtil ne nuit à l’efficacité du récit ; il en soutient au contraire la charpente, alimente d’un feu secret les passages les plus dépouillés. C’est ce lyrisme qu’on aime chez Zweig, lyrisme jugulé et pudique, dont on devine la passion sous-jacente.
Il nous conduit dans le dédale des amours perdues et coupables, des sentiments confus, des émotions inavouables, des regrets, des remords, des peines égarées, comme dans un monde qui serait l’exacte réplique du nôtre, de l’autre côté d’un miroir sans tain. Tout est trouble et opaque, douloureux et subtil, passé au tamis de cette prose claire, qui paraît par le plus grand contraste si tranquille et sereine au regard de ce qu’elle met en scène.
Des femmes adultères, coupables surtout d’être mal aimées. Des enfants qui, très tôt, perçoivent la souffrance des mères. Des jeunes hommes appelés par un destin tragique, qui perdent toute chance de jouer les bonnes cartes ou de jeter les dés pour se sauver. Zweig ne propose que des cas désespérés qu’un dénouement parfois heureux ne parvient pas à amender. S’il y a un parti pris chez lui, c’est la noirceur. Tout est gouffre dans cette œuvre, presque entièrement vouée à la nuit – décor favori de cet écrivain des ombres et des fantômes qui excelle dans les évocations du soir. Qui ne se souvient de la nuit sans étoiles d’Amok, où la fumée du tabac hollandais s’envole au-dessus de la mer et des confidences chuchotées des protagonistes, vers un ciel d’encre ? Ou de la nuit du joueur, plus opaque encore au sortir du casino ? Ou de la nuit de la femme adultère, avec sa voilette noire, comme si elle ne suffisait pas à cacher sa honte et sa peur ? La nuit de Stefan Zweig compte pour beaucoup dans la fascination qu’il exerce sur ses lecteurs. Elle captive ; elle retient ; elle enserre aussi comme un étau ce qui demeure la clef de ses nouvelles – ce secret qui brûle à l’en croire en chacun, en chacune de nous.
Le secret, épicentre de son univers, résume sans doute son projet qui est d’éclairer de la manière la plus délicate, mais aussi la plus subversive, le cœur humain.
Qu’importe le contexte historique ? Il n’y en a pas chez Zweig. Les nouvelles pourraient, à quelques détails près (une voilette, une ombrelle, un gibus, une calèche…) se dérouler à n’importe quelle époque et évidemment aujourd’hui. Elles n’ont pas besoin d’être éclairées par les événements extérieurs ou par le tableau d’une société. Elles sont universelles : valables en tous temps, en tous lieux. Détachées de l’Histoire, perceptible seulement par son poids de menaces, elles visent l’humain. Tout simplement. Nul n’a mieux que Zweig raconté les drames qui surviennent dans une vie, ni percé à jour les tabous qui peuvent la dévaster. Les femmes, ses héroïnes préférées, y sont aimées, exaltées mais aussi complètement mises à nu – on pourrait dire décryptées, selon le principe freudien, jusque dans ces voluptés qu’elles n’osent même pas s’avouer à elles-mêmes.
Sous le ciel noir de son œuvre, dans la lumière crépusculaire de ses nouvelles, de ses essais et de ses biographies, il est probable que notre époque, tourmentée et douloureuse, trouve aussi une correspondance inattendue. L’univers de Zweig serait-il au diapason de nos peurs, de nos angoisses contemporaines ? Ne nous renvoie-t-il pas, avec ses êtres consumés et pantelants, un écho au diapason de notre pessimisme ? Il y a une désespérance, une morbidité chez Zweig qui peuvent paraître s’accorder aux violences et aux déchirements des générations de l’après-guerre, et même du lointain après-guerre. Une désespérance, une morbidité qui peuvent expliquer la force d’attraction qu’elles exercent notamment sur les adolescents. Ces fumées délétères de l’œuvre, qui sont peut-être son drame le plus envoûtant, continuent d’agir comme un poison mortel.
Mais l’œuvre – et c’est son prodige – contient son contre-poison. Cet étrange pouvoir de consolation, si familier à ses lecteurs, au sein des récits les plus sombres : comme une pâle lueur à l’aube. L’espoir d’un possible matin. Après sa plongée dans les abîmes, le lecteur retrouve l’espoir ou la diffuse promesse d’un espoir. Zweig n’abandonne jamais son lecteur dans la nuit. Il y a trop de pitié, trop de bonté chez cet écrivain qui a porté aux sommets – et c’est sans doute aussi un de ses principaux attraits – l’art de la commisération.
On vivait bien, on menait une vie facile et insouciante dans cette vieille ville de Vienne…
L’illusion du bonheur
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Un jeune homme viennois
C’est un jeune homme svelte, aux yeux de velours noir, aux manières feutrées, au sourire d’exquise courtoisie. Il a dix-neuf ans en 1900. Il fume cigarette sur cigarette, se lève et se couche tard, ne pratique aucun sport et, lorsqu’il ne joue pas aux échecs ou au billard, passe sa vie à lire ou à discuter. On le voit beaucoup dans les cafés.
Fils d’un industriel qui a fait fortune dans le textile en Bohême, il peut s’offrir le luxe de ne pas songer à travailler. Tandis que son frère aîné, Alfred, vingt et un ans, se prépare à succéder à leur père à la tête de l’entreprise familiale, il est libre d’envisager un avenir sans carrière. A l’aube de ce XXe siècle qu’il aborde d’un cœur enthousiaste, il a tout le temps devant lui, pour étudier, pour rêver, pour écrire – et jouir à sa manière d’une existence libre et heureuse. A la fois dorée et bohème.
Etudiant en philosophie à l’université de Vienne, où il n’est pas des plus assidus, il s’exprime dans la langue des Lumières avec la même élégance qui transparaît dans ses costumes et dans ses manières. Depuis 1784, l’allemand est la langue officielle – et le ciment – de l’Autriche, jadis partie du Saint Empire romain germanique et dont le drapeau jaune porte l’aigle noire des Habsbourg. Mais il n’est qu’une des langues de ce pays aussi éclaté qu’un puzzle, où le serbe, le croate, le magyar, le yiddish, le tchèque et quelques autres idiomes apportent leurs couleurs. Par tradition monarchique, catholique et romain, l’Etat autrichien, véritable conglomérat de races et de cultures, évoque un arbre qui aurait été greffé de branches issues de sèves différentes. Le nom de famille du jeune homme, Zweig, signifie « petite branche » ou « rameau ».
A la frontière où l’Europe hésite entre l’Orient et l’Occident, l’autorité des Habsbourg maintient une unité, prodige ou tour de force, parmi les multiples nationalités, souvent antagonistes, qui cohabitent sur son territoire – les Serbes, les Slovaques, les Tchèques, les Slovènes, les Ruthènes, les Hongrois, les Juifs, et les Allemands. Cette mosaïque de peuples donne à l’Autriche sa particularité : la variété fait partie du décor. Dans les rues de sa capitale, on peut non seulement entendre parler toutes sortes de langues, mais voir des gens dans les costumes de toutes les provinces, les femmes en dirndle , avec un chapeau à plume de faisan, sous une capeline ou sous un voile musulman, les hommes en pantalon court du Tyrol, en caftan, en frac ou portant sur l’épaule, à la militaire, la séduisante cape des officiers hongrois… Vienne est un monde chatoyant. Le jeune homme aime cette fantaisie qui imprègne l’air de la capitale. Il a grandi dans son atmosphère cosmopolite, hétérogène. Elle l’a profondément marqué.
Descendant de Juifs de Moravie par son père, de Juifs d’Allemagne par sa mère, Stefan Zweig appartient à l’une de ces nombreuses minorités qui constituent l’empire. Sur deux millions d’habitants à Vienne en ce début de siècle, moins de deux cent mille sont juifs. Citoyen autrichien à part entière – en 1849, date de leur émancipation, tous les Juifs de l’empire ont acquis l’égalité civique et politique –, il n’a connu aucun shtetl, aucun ghetto. Sa famille a voulu réussir son intégration et tenu à lui donner une éducation laïque. A l’exemple de ses parents, il ne parle pas l’hébreu, ne fréquente pas la synagogue, ne cultive pas ses racines… et n’aime pas s’entendre rappeler qu’il est juif. Tandis que dans la Judengasse, des hommes en papillotes, portant yarmulke et caftan, récemment arrivés des provinces orientales, vivent en communauté et parlent yiddish, comme ses plus lointains ancêtres, lui-même, occidentalisé à l’extrême, comme nombre de Juifs autrichiens, se veut Viennois d’abord, Viennois avant tout. Membre d’une minorité que François-Joseph nomme affectueusement son Staatsvolk, son peuple d’Etat, parce que de toutes, c’est celle qui a su le mieux s’intégrer, il se réjouit d’être autrichien.
Car il a de la chance, croit-il. Sa bonne étoile l’a fait naître dans une ère de paix et de prospérité. Il habite les beaux quartiers : 14 Schottenring, puis 17 Rathausstrasse, il n’a connu enfant que l’atmosphère cossue des appartements de ses parents, situés dans les immeubles majestueux, au style impérial, du Ring. L’Autriche-Hongrie est pour les Zweig et les Brettauer – la famille de sa mère – un pays où l’avenir semble assuré. Ils y vivent en confiance. Dans une Europe qui, pas très loin à l’est, pratique une barbarie d’un autre âge, ghettos, pogroms et chasses aux Juifs, Vienne leur a garanti l’égalité des droits, la sécurité et la liberté, cadeaux inestimables. Alors que de Kazan, de Toula, de Kabrga, de Novgorod, du Caucase et de Roumanie, de Pologne, déferlent vers les frontières orientales de l’empire des Juifs errants, martyrs, affamés, misérables, les Juifs d’Autriche, émancipés depuis cinquante ans à peine, forment à Vienne une élite brillante et influente à laquelle le jeune homme peut être fier d’appartenir. Ils sont le cœur de la bourgeoisie libérale, influente et prospère.
D’abord artisans, banquiers et commerçants, puis devenus, à la deuxième génération, avocats, médecins, professeurs ou journalistes, ils exercent au début du siècle un tiers des professions libérales , représentent plus de la moitié des médecins et des avocats, et les trois quarts des journalistes. Leur rôle dans la société viennoise est capital. Il leur vaut en retour rancœurs et inimitiés. Car si la capitale autrichienne a l’habitude des minorités et se fonde même sur leurs diversités, l’ascension récente et spectaculaire de l’une d’elles a réveillé dans la population une sourde et très ancienne hostilité. On jalouse et on craint ses progrès, on la soupçonne d’avoir l’esprit de domination. Le spectre d’un règne juif hante les consciences de la Belle Epoque. Même Nietzsche en arrive à reconnaître, dans Par-delà le bien et le mal, que « les Juifs, s’ils le voulaient, […], pourraient avoir dès maintenant la prépondérance et littéralement la mainmise sur l’Europe entière ». Zweig, jeune homme, le sait : il n’est pas facile d’être juif, en 1900, sur les bords du Danube où les jeunes lois de François-Joseph n’ont pas aboli de vieilles et tenaces préventions. Dans la ville qui l’a vu naître, l’antisémitisme, aussi, fait partie du décor.
Certes, ce ne sont ni ségrégations ni violences physiques. De simples « taquineries occasionnelles », dit pudiquement le jeune homme, des brimades, quelques insultes, et puis cette expression qui circule dans les rues, en dialecte viennois, Saujude !, sale Juif, un mot qui n’a pas cours, heureusement, dans les cercles qu’il fréquente. Il ne l’a jamais entendu prononcer contre lui. Près de quarante ans plus tard, il se souviendra avec beaucoup de nostalgie que personne, alors, ne lui a jamais « suscité le moindre embarras ou témoigné du mépris, parce qu’[il était] juif ». A l’université, il a tous les droits, sauf – curieux exemple des mentalités – celui de se battre en duel. Ce privilège est réservé, par un usage ancien qui a force de loi, aux seuls étudiants chrétiens. Leur honneur leur interdit de croiser l’épée avec quiconque ne le serait pas.
L’antisémitisme traditionnel des Viennois vient de se trouver le plus redoutable des porte-parole : la ville a élu, en 1897, un maire clairement, fougueusement antijuif. Le nouveau bourgmestre, le docteur Karl Lueger, leader du parti chrétien-social, issu de la petite bourgeoisie catholique et se battant pour elle, sera jusqu’à sa mort, en 1910, aussi populaire que François-Joseph. Acclamé comme un monarque dans tous ses déplacements, le beau Karl – der schöne Karl – ainsi que ses électeurs l’appellent, sait déchaîner les foules en jetant l’anathème sur ceux qui dans ses discours partagent avec les Hongrois le rôle de boucs émissaires. Dans la pratique, il sait se montrer conciliant, se vante d’avoir des amis juifs et ne prétend pas menacer la paix dont ils jouissent en Autriche. Mais sous la bonhomie apparente, l’antisémitisme imprègne de fait la vie quotidienne. Sensible sur la place publique, au parlement, à l’école, à l’université, dans les clubs – en particulier les clubs de jeunesse dont quelques-uns se veulent judenrein (purs de Juifs) – et, à travers les organes de presse violemment polémistes contre ceux qu’ils nomment « l’Ennemi », il se fait sentir dans toutes les classes de la société, de l’aristocratie à la classe ouvrière, en passant par les artisans et les boutiquiers, ses plus fervents adeptes. Il n’épargne, hors Vienne, aucune province. En Autriche, quiconque n’est pas juif est, à des degrés divers, de manière plus ou moins dissimulée, farouche ou agressive, un antisémite, déclaré ou en puissance. Ainsi malgré les lois, et malgré l’empereur qui prétend être le moins antisémite de tous les Autrichiens, aucun Juif, par la force de la tradition, n’a-t-il jamais eu accès aux plus hauts postes de l’administration, de la diplomatie, de l’enseignement ou de l’armée, domaines réservés aux catholiques de pure souche ou, parfois, à des convertis. Les exceptions, rarissimes, confirment la règle officieuse de l’exclusion. François-Joseph se félicite de compter dans sa Reichswehr, sur les doigts de la main, quelques officiers de cette religion. A l’université, les jeunes gens juifs représentent un tiers des étudiants, pourcentage considérable par rapport à la population juive. Les premières années ne leur posent aucun autre problème que celui de ne pas pouvoir se battre en duel. S’ils travaillent, ils obtiendront leurs diplômes, sans rencontrer d’injustice particulière. Toutefois les barrages se révéleront par la suite insurmontables, s’ils briguent les postes les plus prestigieux. En effet, le titre de professeur titulaire, Professor ordentlich, encore appelé ordinarius, est traditionnellement, sans qu’aucune loi le stipule, réservé aux catholiques. Sans un certificat de baptême, les plus haut diplômés resteront à jamais des professeurs non titulaires, ausordentlich, ou extraordinarius, étiquette qui a beaucoup moins de prix.
Ces obstacles, le jeune homme n’entend pas s’attarder à les considérer. A peine les voit-il, à l’arrière-plan du tableau, dessiner quelques ombres qui n’inquiètent pas même ses rêves. Il n’a pas peur de l’antisémitisme, le considère comme le revers de la médaille, l’autre face de la chance qui l’a fait naître ici dans la plus délicieuse, la plus artistique, la plus nonchalante des métropoles. Il sait qu’en dépit des discours et des rancunes, la vieille maxime viennoise « Vivre et laisser vivre » finit toujours par l’emporter, créant un climat de liberté, et même de tolérance. Il y a un bonheur particulier à vivre ici, parmi des gens dans l’ensemble paisibles et aimables, de surcroît amateurs d’art, de musique, de théâtre et de bonne chère. Il faut dire que Stefan Zweig n’avoue aucune ambition, ne veut pas faire carrière, et se moque de rester ad vitam aeternam un Professor ausordentlich. Ce qu’il aime, ce sont les promenades dans Vienne, les longs après-midi au café, à jouer aux échecs ou au billard avec des amis aussi insouciants que lui, les soirées au théâtre, à l’opéra et au concert, et puis lire la nuit, en fumant dans son lit jusqu’à l’aube, en rêvant des romans qu’il va écrire. Il parlera un jour du « don de jouir, le plus sain des superflus que nous donne la vie ». Selon lui, un don typiquement viennois.
Ce jeune Autrichien, aux manières réservées, qui s’exprime encore en rougissant, avec une timidité d’adolescent, a une vocation aussi solide et tenace que d’autres pour le barreau, la presse ou la médecine : il sera un jour écrivain. C’est le seul avenir qu’il imagine pour lui-même. Or, dans ce domaine qui le passionne, la littérature, il n’y a pas d’exclusion, sous l’effet du fanatisme. Chacun est libre d’exercer sa plume comme il l’entend, et s’il y a de l’ordinarius ou de l’extraordinarius dans l’air, chacun ne le doit qu’à son inspiration ou à son talent. Faire le vœu d’être écrivain, c’est vouloir être avant tout un homme libre, dans cette Autriche de la Belle Epoque qui, malgré le poids de ses traditions et son esprit de caste, lui laisse la bride sur le cou, et lui ouvre toutes grandes les portes. « Vivre et laisser vivre »… Vienne, croit-il, ne lui déniera jamais ce droit.
Dans sa vocation d’écrivain, Goethe et Schiller ont joué le plus grand rôle. S’il rêve d’écrire, c’est dans cet allemand très pur, très classique, qui lui donne un sentiment de pérennité et de transcendance, celui-là seul qui a permis à l’Autriche d’abolir les différences ethniques ou raciales et d’unir les citoyens.
Pour Stefan Zweig, être viennois est à la fois une chance et un programme. Une chance, parce qu’en comparaison des orages et des tempêtes qui, plus à l’est, empoisonnent le climat de l’Europe, c’est un ciel paisible qui s’offre à lui. Et un programme, parce qu’il est né là au confluent de toutes les cultures, entre Orient et Occident, sur une terre de grands brassages. « Le génie de Vienne est proprement musical, dira-t-il plus tard, en se rappelant sa jeunesse. Il a toujours été d’harmoniser en soi tous les contrastes ; qui vivait et travaillait là se sentait libéré de toute étroitesse. » Etre juif ne saurait être pour lui qu’une limite, une définition trop étroite. Parler allemand élargit l’espace, enrichit une identité qui cherche à dépasser ses origines, à s’affranchir des premiers liens. Etre autrichien a cet avantage de lui permettre de côtoyer les plus divers, les plus étonnants folklores et d’éprouver jusqu’au vertige les vertus de la différence et de l’échange. Mais être viennois, c’est plus encore. C’est vivre au cœur même du brouhaha, dans la diversité la moins banale et la plus quotidienne, parmi des citadins qui, quels que soient leurs préjugés de classe, se montrent exceptionnellement et dans leur quasi-unanimité sensibles aux arts : au théâtre et à la musique, à l’opéra, à la littérature. Ce qu’il préfère au monde est aussi à Vienne l’objet du culte de chacun.
Les Viennois ont été bercés dès l’enfance par les sonates et les concertos de Mozart, de Haydn, de Gluck, de Beethoven, et connaissent par cœur, pour les avoir entendu chanter ou réciter mille fois, des tirades entières de pièces ou d’opéras. L’actualité culturelle, infiniment riche et variée, déchaîne les passions. Au café ou en famille, autour d’une table couverte des traditionnels gâteaux au chocolat et des tasses de café à la crème fouettée, on débat des heures sur les mérites d’un acteur, d’un musicien, d’une cantatrice, de la présence sublime sur les planches de Joseph Kainz ou de Charlotte Wolter. Les Viennois tiennent les grands musiciens, les chanteurs d’opéra, les comédiens, les tragédiens, et aussi les écrivains, tous les artistes, pourvu qu’ils aient du talent, pour des dieux vivants. Ils les vénèrent, les idolâtrent. Nulle part comme à Vienne, il n’y a dans le monde, pas même à Paris ou à Milan, un tel consensus de la population. La vendeuse et le grand bourgeois, l’aristocrate et le cocher de fiacre, l’intellectuel et le marmiton, qui vivent dans des strates séparées, rigoureusement hermétiques, trouvent un accord inattendu dans cette passion commune à tous. « On n’était pas un vrai Viennois, dira Zweig, sans cet amour de la culture. »
Amoureux d’une lumière et d’une atmosphère, confiant dans la bonne étoile de Vienne, croyant en ses promesses de le laisser vivre libre et en paix, le jeune homme aspire à toujours plus d’ouverture, à toujours plus de dialogue. C’est sa manière à lui d’être profondément viennois. Croit-on, parce qu’il parle et écrit l’allemand, qu’il ne connaît depuis l’enfance qu’un seul univers, des Nibelungen à la musique de Brahms ? A la maison, il s’exprime aussi en italien avec sa mère qui est née à Ancône et y a encore des parents. Son père parle un excellent anglais et lui-même est parfaitement capable de lire Shakespeare dans le texte. La culture de sa famille est imprégnée du cosmopolitisme inscrit dans son histoire et dont elle a su inculquer l’esprit à ses fils. Stefan Zweig qui, outre l’anglais et l’italien, a étudié le grec et le latin, ressent un goût particulier pour le français : il le parle et l’écrit couramment. Il déclare aimer Voltaire et Racine, autant que Goethe et Schiller. Par son éducation et de toutes ses fibres, l’Europe pour lui n’a pas de frontières, l’Europe des Lumières, où Vienne brille d’un éclat joyeux. « Nulle part, écrira-t-il, il n’était plus facile d’être un Européen. »
Bien plus que s’assimiler au paysage, et se fondre dans le creuset de sa ville pour devenir un jour un écrivain autrichien, peut-être même un grand écrivain autrichien, il rêve de faire reculer toujours plus loin les limites, d’ouvrir les horizons. Le jeune homme au regard caressant et grave, dévoreur de livres et amateur de billard, qui rougit lorsqu’il parle et ne s’endort jamais qu’à l’aube, a une personnalité généreuse et confiante. Il croit plus que tout à l’amitié, et ce qui vaut entre les êtres devrait valoir aussi, pense-t-il, entre les peuples. Si l’Autriche-Hongrie lui a donné, dit-il, le « goût du supranational », si elle a fait de lui, en lui montrant l’exemple du brassage, un cosmopolite épris de conciliation, il a toujours, d’instinct, cherché le dialogue et l’ouverture. Depuis qu’il est enfant, est-ce parce qu’il est né dans une famille qui a beaucoup voyagé et qui compte des ramifications dans d’autres pays d’Europe, il aime le mouvement, la variété, le dépaysement. Son seul cauchemar, quand il s’endort au petit matin, serait de se réveiller en prison, dans une cellule sans fenêtres, et d’avoir à vivre dans un monde barricadé.
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