Dominique Bona
Clara Malraux
"Nous avons été deux"
Née à Perpignan, romancière et biographe,
Dominique Bona est l'auteur de Romain Gary (1987, Grand prix de
la biographie de l'Académie Française), Les Yeux noirs
(1990), Malika (1992, Prix Interallié), Le Manuscrit de Port
Ebène (1998, prix Renaudot), Berthe Morisot, le secret de
la femme en noir (2000, Bourse Goncourt de la biographie), Il n'y
a qu'un amour (2003) et Camille et Paul (2006).
Rencontre du soir
ue de l'Université,
juste en face de ce qui est aujourd'hui le musée des Arts
Premiers, à deux pas de la tour Eiffel, un quartier tranquille
et bourgeois. Au printemps 1978, Clara Malraux me reçoit
une fin d'après-midi, dans un petit appartement sur cour
qui déborde de livres, de tableaux, d'objets d'art hétéroclites.
Je remarque une tête de pierre asiatique qui a les traits
d'une déesse grecque et un meuble étrange, qu'on pourrait
croire venu des Mille et Une Nuits.
C'est une vieille dame, au visage plissé et expressif, qui
a passé quatre-vingts ans. Toute frêle, le cheveu plus
blond que gris, vêtue simplement d'une jupe et d'un pull-over,
elle est venue m'ouvrir la porte avant de regagner, d'un pas vif,
un gros fauteuil capitonné où elle s'est posée
avec la souplesse d'un chat. Son sourire m'a aussitôt frappée
: un sourire de jeune fille, joyeux et communicatif.
Elle a accepté de bonne grâce un entretien et répond
à toutes mes questions avec un sérieux qui me surprend
de la part d'une personne réputée pour sa fantaisie
et sa causticité. Durant la conversation, elle se montre
plus rugueuse que charmeuse, plus âpre que je ne croyais.
C'est une championne de l'ironie, surtout quand on aborde le point
sensible - Malraux, mort deux ans auparavant. Elle semble ne jamais
se départir de la rancur qu'elle lui porte. Ses critiques
fusent, habilement distillées, surtout lorsqu'il s'agit de
Josette Clotis, sa grande rivale. L'âge ne l'a pas adoucie.
Au passage, elle envoie quelques piques à des contemporains.
Gide par exemple en prend pour son grade. Elle n'est pas du genre
à admirer les gens célèbres. Elle aime penser,
juger par elle-même. On la sent libre de s'exprimer, quitte
à choquer l'interlocutrice venue l'interroger sur sa vie,
ses expériences de femme et son aventure d'écrivain.
La liberté, c'est ce qu'elle offre de plus évident.
Avec cette qualité assez rare chez les vieilles personnes
et d'ailleurs chez la plupart des gens : l'insolence. Par tournure
d'esprit, elle campe du côté du cocasse, du paradoxe,
de l'inattendu. Il y a même chez elle - je pus vite m'en apercevoir
- un goût pour la provocation : sa manière de montrer
qu'elle n'était pas un mouton de Panurge. Elle m'a semblé
très attachée à paraître - et à
être - anticonventionnelle. Elle m'a, par exemple, très
librement avoué qu'elle fumait l'opium depuis ses séjours
en Indochine et n'y avait jamais renoncé. Ce qui l'ennuyait
- elle me le confessait en riant -, c'était la Révolution
iranienne
Elle allait perdre le fournisseur qui l'approvisionnait
depuis des années et devoir renoncer à l'opium.
Ses éclats de rire restent intacts pour moi. Je me disais,
je me dis toujours que c'est bien de vieillir comme ça, avec
encore le goût de vivre et je me rappelle très bien
la lumière qui pétillait dans ses yeux gris.
Elle avait été dans une précédente existence
la femme d'André Malraux, sa première épouse.
Mais elle était aussi, sous ce nom qu'elle était fière
d'avoir gardé " contre vents et marées ",
l'auteur de Mémoires que j'admirais. Leur style primesautier
et la passion qui les animait page après page, malgré
la rupture, les drames et le passage du temps, m'avaient captivée.
Je la revis quelques jours plus tard, dans un décor tout
différent, où une équipe de télévision
avait eu l'idée de la filmer, à propos d'André
Malraux, bien sûr, qui était le héros de l'émission
: un compartiment somptueux de l'Orient-Express. Installée
dans son pullman de première classe, comme une héroïne
de cinéma, elle paraissait aussi à l'aise sur le velours
rouge, parmi les vieux ors du passé que sous les projecteurs.
Une vraie star. Le train devait évoquer ses nombreux voyages
vers l'Orient, en compagnie de son ex-mari : leurs pérégrinations
en Indochine dans ces années folles qui, pour eux deux, l'avaient
été vraiment.
Rajeunie, pimpante, elle avait cette fois, par intermittence avec
sa naturelle gaieté, un ton mélancolique. A plusieurs
reprises devant la caméra, dans ce décor à
la Garbo, elle allait avouer que la vie l'avait blessée et,
tout particulièrement, l'amour. Elle avait partagé
beaucoup de choses avec Malraux : la passion des livres, de l'art
et des voyages, le goût insensé de l'aventure et la
liberté de vivre à grandes guides, quelles que soient
les difficultés ou les circonstances. Avec lui, disait-elle
avec du vague à l'âme, elle ne s'était jamais
ennuyée. Elle avait assisté à la naissance
de ses premiers livres et les avait tous lus en manuscrits. Il tenait
alors à son jugement autant qu'à sa présence
à ses côtés - une présence dont je pouvais
constater qu'elle était toujours tonique et chaleureuse.
Elle parlait sans gêne ni fausse pudeur, non seulement de
l'écrivain ou de l'aventurier, mais de l'homme Malraux. Elle
ne scellait rien de leur vie privée, partagée pendant
plus de quinze ans, de leurs adultères respectifs ni du "
plaisir " qu'il lui donnait. Cela m'autorisait à lui
poser des questions indiscrètes et j'osai même lui
demander :
" Est-ce que Malraux faisait bien l'amour ? ", sans qu'elle
se montre choquée le moins du monde.
Loin de se dérober, elle me répond du tac au tac :
" Bien
Très bien
", avant d'ajouter
après un silence, comme si elle revivait tout ça :
" Un peu trop appliqué parfois. "
Il l'avait trahie pour une autre femme.
" Si ça n'avait pas été elle, ça
aurait été une autre ", et elle semblait en être
persuadée.
Puis il l'avait abandonnée, ce qu'elle ne lui pardonnait
pas. A quatre-vingts ans passés, elle continuait de parler
de l'auteur de La Condition humaine comme de l'homme de sa vie.
Malgré sa rancur, Clara n'avait jamais renoncé
à lui. D'où ce nom auquel elle tenait par-dessus tout
et que beaucoup lui ont reproché de garder après le
divorce : il était sa fidélité et sa raison
d'exister. Je me souvenais que Lesley Blanch, la première
épouse de Romain Gary, écrivain elle aussi, conserva
jusqu'à sa mort, accolé au sien, le nom de l'époux
dont elle était séparée mais qu'elle aimait
toujours. Centenaire, alors que Romain Gary était mort depuis
un quart de siècle, elle affichait encore sur la boîte
aux lettres de sa villa de Menton : Lesley Blanch-Gary
Clara
Malraux faisait encore mieux : son nom de femme mariée, c'était
le seul qu'elle revendiquait.
Pendant notre entretien puis dans l'Orient-Express, elle a toujours
admis la supériorité intellectuelle de Malraux et
son écrasant génie créateur. Elle reconnaissait
avec un petit rire qu'il lui en imposait et même qu'il la
dominait. Si elle tentait de se hisser jusqu'à ses hauteurs
himalayennes - car c'était là qu'il habitait la plupart
du temps -, elle se sentait impuissante à le rejoindre. Elle
aurait bien voulu pourtant, elle s'était donné beaucoup
de peine. Elle avait dû lutter contre l'éducation et
la morale bourgeoises de sa famille - rien n'avait été
facile. Mais tout lui avait été naturel : elle aimait
cet homme qu'elle jugeait exceptionnel par l'intelligence, les dons
artistiques et la puissance à rêver.
Elle avait passionnément aimé la vie à ses
côtés.
En même temps, elle voulait s'exprimer. Elle avait une envie
folle d'écrire : tant qu'elle a vécu avec Malraux,
elle n'a jamais osé. Il l'avait prévenue : l'écrivain
c'était lui, pas elle. La femme, il ne s'en cachait pas,
il la préférait soumise et douce, dans l'ombre du
grand homme. Il avait bien tenté d'inventer quelques walkyries
dans ses fictions - ces belles et fugitives silhouettes, au dangereux
parfum d'aventurières, ne font pour ainsi dire que passer
et ne volent pas la vedette aux Kyo, aux Gisors, aux Vincent Berger
: ses héros.
En essayant d'exister par elle-même, Clara agaçait
Malraux.
Il lui disait : " Mieux vaut être ma femme qu'un écrivain
de second ordre. "
Cette phrase exaspérait Clara et elle la répétait
drôlement, de sa voix gouailleuse.
Rue de l'Université, elle m'a raconté beaucoup de
choses que j'ai notées. A un détour de la conversation,
elle a aussi lancé cette phrase que je pouvais interpréter
comme un conseil amical : " Il ne faut pas rester assise au
balcon à regarder la vie passer. Il faut vivre. Il faut participer.
"
C'est toute sa vie.
***
|