DOMINIQUE BONA
Le Manuscrit De
Port-Ébene
PRIX RENAUDOT
Dominique Bona est
née en 1953 à Perpignan. Elle est
actuellement critique littéraire au
Figaro.
Romancière et biographe, elle est l'auteur,
entre autres, de Les Yeux noirs ou les vies
extraordinaires des surs Heredia (1989),
Malika (prix Interallié, 1992), Gala (1994)
et Stefan Zweig, l'ami blessé (Plon,
1996).
aint-Domingue
avait alors deux capitales : le Cap
Français, au nord, la plus prestigieuse,
où résidait le gouverneur du Roi et,
au sud, le Port-au-Prince, humblement
administrative, placée sous
l'autorité de l'intendant, où je
débarquais au mois de janvier 1785. J'avais
voyagé à bord du Belle-Isle, depuis
Nantes, et fêté Noël en mer, au
cours de cinq longues semaines de navigation qui
nous menèrent sans escale, en droiture,
à quelques encablures du quai.
Dans la nuit noire, l'horizon n'avait plus de
relief, plus de perspective, l'horizon n'avait plus
d'horizon. Le ciel, la mer et le pont du navire
semblaient pris dans la même épaisseur
lugubre. Les silhouettes proches des matelots s'y
noyaient, absorbés dans cette brume d'encre,
d'où seules leurs voix nous parvenaient. Le
capitaine nous annonça qu'il avait
jeté l'ancre dans la rade, et qu'il
attendrait l'aube pour nous conduire à terre
; entourée de récifs, la baie du
Port-au-Prince passait pour une des plus
dangereuses des Antilles. Je ne pouvais rien
apercevoir : ni l'île que l'on m'avait
décrite comme un paradis ; ni les fameux
récifs qui protégeaient
Saint-Domingue au sud de la Gonave. Impatiente de
la découvrir, je redoutais la lumière
du jour. J'étais loin d'imaginer que ce
rêve deviendrait pour moi une descente aux
enfers.
J'avais voyagé seule, dans une cabine qui
ressemblait à une cellule et me faisait
penser aux chambres austères du couvent
où je fus élevée. Ma famille
m'en avait sortie pour me marier, sans dot,
à un riche planteur que leur avait
recommandé un de leurs amis, parent de
l'intendant du Roi. Dernière née de
six enfants, je dois à cet intendant - un
certain monsieur de Bongars,
prédécesseur de François
Barbé de Marbois, que l'avenir devait rendre
célèbre - d'avoir
échappé à un destin de
religieuse, pour lequel je ne sentais aucune
vocation. Ma mère me donna pour trousseau
tout ce qu'elle put, et qui, selon notre coutume,
formait à peine l'indispensable, des robes,
des jupons, des corsages, des bas et des bonnets,
mais aussi des draps en toile de lin, des nappes
brodées aux initiales de notre nom, et
quelques plats en argent, gravés d'un blason
que le temps avait déjà presque
effacé, un sautoir de gueules
cantonné de quatre merlettes de sable. Elle
avait joint à ces présents, un Ancien
et un Nouveau Testament et attaché à
mon cou, au moment du départ, la
médaille d'or de mon baptême - mon
seul bijou.
Le Belle-Isle n'avait guère l'allure de
ces vaisseaux dont je rêvais enfant en
écoutant au coin du feu, pendant les
soirées d'hiver, les récits des
aventures que contait mon père. Gentilhomme
campagnard, qui n'avait jamais connu l'océan
que depuis ses terres vendéennes, il
était, par une de ces bizarreries de la
nature que l'on n'explique pas, si féru de
marine et de grandes expéditions, qu'il
s'inventait des parentés fabuleuses,
auxquelles nous finissions par croire, avec Abraham
Duquesne, avec Jean Bart ou Cassard, avec Forbin,
avec Tourville, dont il arrangeait à sa
guise les batailles, et même avec Guillaume
Picquet de La Motte, qui fut, il y a moins de
temps, de la prise de la Martinique. En comparaison
avec le Héros, le Vengeur, l'Invincible, ou
le Formidable, sur lesquels il me faisait naviguer
avec d'improbables oncles corsaires, ce modeste
bateau de commerce où mon père,
près de moi, la voix vibrante, m'invitait
à distinguer beaupré, misaine et
perroquet, m'apparaissait bien misérable.
J'espérais que Saint-Domingue se montrerait
plus digne de l'enthousiasme paternel. Les marins
qui s'en revenaient surnommaient cette île la
Perle des Antilles : la plus belle colonie du roi
de France. Combien de fois, regardant vers
l'océan, mon père ne
répétait-il pas que Louis XV avait
jadis sacrifié pour elle les fameux arpents
de neige du Canada ?
Ma mère ne le désavouait pas.
Quelle que pût être son
inquiétude, elle avait accepté de me
laisser partir, si jeune encore, vers ce pays de
Cocagne que l'imagination du chef de famille nous
avait peint aux couleurs de sa fantaisie. Elle me
serra contre elle ; je ne devais jamais la revoir.
La dernière image que j'emportais fut celle
d'un homme et d'une femme, vêtus de noir,
soudés l'un à l'autre. En agitant
leurs mouchoirs, ils m'envoyaient à un mari
dont ils avaient surtout considéré
les rentes, mais qu'ils connaissaient en
vérité aussi peu, malgré les
recommandations, que l'île dont ils me
vantaient la légende.
Le Belle-Isle transportait des vins et de la
farine, du buf et du poisson
séchés, des armes, des ardoises, des
toiles et des fils, des articles de chaudronnerie,
tout ce dont la colonie manquait et qu'elle
réclamait, et même, à fond de
cale, des pavés de Barsac, qui fournissaient
le lest nécessaire à
l'équilibrage du bateau et qui serviraient
à combler des rues sableuses et
poussiéreuses. Le pont était
tellement encombré qu'on pouvait à
peine y faire quelques pas. Saint-Domingue
manquait-elle à ce point de tout, elle qui
avait la réputation d'être si riche ?
La seule marchandise que l'on ne trouvait pas
à bord, c'était le sucre. Autant dire
de l'or. Depuis que Christophe Colomb avait
apporté aux Antilles le premier plant de
canne, elle avait fait la fortune de la colonie. Du
moins celle de la colonie française. C'est
ce que m'expliquait mon père lorsque,
suivant du doigt le dessin de l'île jadis
nommée Hispaniola sur une mappemonde, il me
montrait les frontières entre les deux
royaumes. Le sucre c'était l'or de la
France. Un or que les Espagnols, lui
préférant les trésors
péruviens ou incas, avaient
négligé sur leur territoire et dont
les Français, établis à
l'ouest, sur l'autre versant de la Montagne Noire,
faisaient leur manne.
Hors moi-même, se trouvaient à bord
du Belle-Isle trois autres passagers. Un couple de
Nantais, nouvellement marié, François
et Marie Guibert, cousins éloignés de
ma mère, que je n'avais jamais
rencontrés auparavant, lui avait promis de
veiller sur moi pendant la traversée.
Après la mort d'un oncle, fondateur de leur
plantation, François Guibert avait choisi de
s'installer à Saint-Domingue plutôt
que de confier à un étranger, qui
aurait été le représentant
légal de sa famille et le responsable de ses
affaires, l'ensemble de ses biens. Agé de
vingt-huit ans à peine, il serait son propre
gérant, son propre procureur, ainsi qu'il
définissait son rôle, et ne rendrait
des comptes, à Nantes, qu'à sa
mère et à sa tante, toutes les deux
veuves et propriétaires des terres
antillaises. Ses frères aînés
s'occupant de la réception au port du sucre
brut, de sa transformation en blanc et de son
négoce, il avait cependant
hésité, de son propre aveu, à
se priver du confort et des facilités de la
vie nantaise pour supporter ces nouvelles charges,
dont il redoutait le poids. Pâle et
étroit d'épaules, toujours
poudré, tiré à quatre
épingles, figure même du citadin qui
craint de souiller ses bas à la boue des
chemins, il avait une allure étriquée
et falote et il manquait d'entrain. Mal à
l'aise sur le Belle-Isle qui n'offrait en effet
qu'un piètre confort, souffrant du mal de
mer, il donnait l'impression de tanguer et rouler
même par mer calme, entre sa cabine et celle
du capitaine qui était à deux pas,
où nous nous serrions pour prendre nos repas
et dont il ressortait chaque jour plus jaune, plus
triste, accablé par la perspective de son
futur exil. Marie, à ses côtés,
souriant à la mer, au vent, aux vagues, ne
semblait ressentir aucune des méchantes
humeurs qui affectaient François. Elle
était gaie et bavardait sans cesse, toute
à ses projets, à son exaltation du
départ. Elle me faisait penser à mon
père, par son âme d'enfant, son
insouciance. Enceinte de quelques mois, dans un
état supposé donner tant de malaises
et de soucis aux femmes, elle irradiait l'optimisme
et comme nous avions presque le même
âge, c'était pour moi une compagne
réconfortante, quand son mari voulait bien
lui laisser quitter la cabine où elle le
soignait, le plaignait, le consolait et tentait de
lui faire partager les visions enchantées
qu'elle avait de leur existence future. Nous nous
asseyions sur des cordages, au grand air. Nous
regardions la mer et nous tentions d'y
déchiffrer l'avenir.
L'autre passager, âgé d'une
quarantaine d'années, plutôt bougon et
fumant du matin jusqu'au soir un tabac
corsé, dont l'odeur brûlée me
faisait agréablement oublier celle de la
mauvaise cuisine du bord, pratiquait autrefois la
médecine dans les armées du roi.
Antoine Delaventure - François Guibert
prétendait qu'il avait falsifié son
nom - préférait à notre
compagnie celle du capitaine avec lequel il jouait
quelquefois aux échecs. Il aimait aussi
veiller, tandis que nous dormions, et prendre le
quart. On le disait - mais qui est ce " on " qui,
sur un bateau si peu peuplé où
l'existence en vase clos fait et défait les
réputations de chacun -, on le disait
médecin marron dans le langage des
îles, comme un esclave qui fuit est dit "
marron ", ou comme un cheval qui a rallié
les troupeaux sauvages. Sans doute pour une
histoire de femmes, un acte prohibé par la
médecine du Roi, fuyait-il son pays sous un
faux nom, avec de faux papiers, de fausses
recommandations à Saint-Domingue ? Il
affirmait venir à la demande d'un planteur
qui avait besoin d'établir sur sa
propriété un homme de science, pour
soigner à la fois ses chevaux,
lui-même, sa femme, ses enfants
mulâtres et ses esclaves, dans l'ordre et
selon la hiérarchie qu'il lui avait
indiqués par lettre, d'une plume ferme.
Durant ces cinq semaines où nous fûmes
côte à côte, compagnons sur le
même quatre-mâts, je ne le vis aimable
qu'une seule fois, quand Marie, souffrant par
exception d'une crampe et s'en inquiétant,
il passa doucement sa main brunie, aux ongles
blancs, coupés carré, sur son ventre,
rassurant la mère et l'enfant d'un simple
geste.
Nous ne connûmes pas de tempête.
Mais nous eûmes à affronter, loin des
terres, à des milles de Nantes, loin de
l'air vif et cinglant de nos hivers
tempérés, plusieurs jours sans vent.
D'un calme plat, au silence étouffant. La
chaleur pesait et tandis que François
Guibert ne quittait plus sa cabine, et que
l'équipage, somnolait sous le pont, nous
nous efforcions, Marie et moi, de nous distraire en
découpant des silhouettes dans les pages
d'un almanach que nous avions trop lu et que nous
avions sacrifié, à bord de ce vieux
navire, pris au piège de
l'immobilité. Le capitaine et le
médecin, figés dans une partie
d'échecs qui semblait ne devoir jamais
finir, ressemblaient à des personnages de
cire ; sans la fumée du tabac qui sortait de
la cabine, dont la porte restait ouverte, nous
aurions pu les croire morts. Les heures avaient une
lenteur et presque une épaisseur qui nous
serraient dans un étau. Nous n'avions plus
le goût de parler, ni de bouger, à
peine celui de nous nourrir. Nous avions peur de
manquer d'eau, si l'attente se prolongeait, et
peut-être de vivres. L'angoisse planait sur
le Belle-Isle endormi. Fuyant le soleil qui
cuisait, dormant le jour, cherchant un peu de
fraîcheur la nuit, suspendus au bon vouloir
du ciel, nous guettions une brise, une
risée.
Sans tempêtes et suivant en droite ligne
notre route vers l'Amérique, nous aurions pu
gagner Saint-Domingue en trente jours, il en fallut
dix de plus, ou nous fûmes encalminés.
Cette enclave de temps immobile, si inattendue, si
particulière à vivre, nous laissa
tous languides, et impatients de débarquer.
L'approche des Caraïbes fut saluée de
cris enthousiastes, nous devinions autour de nous
la douceur des tropiques. L'air avait une
légèreté nouvelle, qui me
transporta. J'attendais avec impatience que se
découvrît, avec les charmes qu'on
m'avait tant promis, l'île enchanteresse.
J'en percevais la première caresse. Aussi
notre arrivée par une nuit sans
étoiles me prit-elle au dépourvu.
J'avais imaginé Saint-Domingue comme une
apparition, soudaine et lumineuse. La nuit
était si complètement privée
de lumière que je distinguais à peine
la silhouette de mes compagnons de route à
côté de moi et que la fumée du
tabac du médecin du Roi flottait dans
l'ombre, sortie de nulle part.
Sur le pont, je guettais le jour. Quelque chose
me gênait dont je ne percevais pas l'origine.
Je pris peu à peu conscience d'un parfum
chaud, fort, comme une haleine. Je cherchais
à identifier ce qui composait ce souffle
langoureux : je n'en avais jamais senti de pareil.
Il provoquait en moi un trouble. Mêlé
à cet air presque impalpable, il inspirait
à ma peau un frisson inconnu. Le jour vint
lentement, transformant le noir en un bleu sombre,
qui s'éclaircissait d'heure en heure,
laissant apercevoir au loin, dans la direction de
cette terre que seul un instrument de navigation
aurait pu d'abord préciser, des montagnes
violettes, si hautes qu'elles fermaient la rade en
arc de cercle. Soudain les oiseaux se mirent
à chanter, on entendit le froissement de
leurs ailes. Le soleil, en émergeant,
révéla le relief et fit
paraître les couleurs. La mer prit une
transparence de turquoise. La rade se dessina avec
ses promontoires. Trois tours de pierre pointaient
sur nous les canons destinés aux pirates.
Avant que le crépuscule
s'effaçât, et qu'éclatât
enfin le carnaval des tropiques, le ciel qui
perdait son encre, fut traversé de centaines
d'oiseaux blancs, aux becs orange. Une nuée
de papillons, tels que je n'en avais jamais vu dans
les landes vendéennes, multicolores et en
nombre incroyable, envahit le Belle-Isle.
Au loin, la rade s'animait. Dans une
débauche de tons vifs où le rouge
dominait, le spectacle du port se jeta sur moi.
Aucune scène de théâtre ou
d'opéra ne pourra en rendre la palette ni
l'animation. Des bruits montaient : les cris et les
jurons des matelots, le cliquetis des haubans, les
trompes et les sifflets des navires ne parvenaient
pas à couvrir une rumeur profonde, sourde et
vibrante, le vacarme d'un riche port des tropiques
qui s'éveille. Des barques
s'entrechoquaient, on se hélait d'un bateau
à l'autre ; on offrait des services. Une
dizaine de goélettes sous pavillon de France
étaient à l'ancre autour de nous. De
frêles embarcations, véritables
boutiques ambulantes, débordant de fruits,
s'approchaient à la rame et
manuvraient pour décharger leurs
vivres. De nouvelles odeurs surgissaient : plus
fortes, plus opiacées, mais toujours
indistinctes. Sur le quai, des silhouettes, encore
lointaines, s'affairaient, couraient, soulevaient
des ballots, roulaient des tonneaux, tiraient des
paquets de cordages. Je distinguais quelques
chevaux, des attelages qui, après de longues
semaines de mer, me parurent aussi exotiques que
les moutons, les poules, qu'on débarquait. A
cette heure matinale, la vie battait son plein
à terre. Le capitaine nous fit descendre
avec une partie de nos bagages dans une barque, et
conduire vers le rivage.
Je vis des Noirs. Cette vision me saisit. Les
religieuses qui m'ont élevée
décrivaient les hommes à peau noire
comme des diables ; elles les peignaient
d'après les récits souvent cruels et
effrayants qu'elles avaient lus, ceux des
conquérants et des explorateurs des
continents barbares. Pour moi qui les
découvrais, dans cette barque où ils
tenaient, torse nu, la place des rameurs,
j'étais fascinée. La couleur
extraordinaire de leur peau et leur presque
nudité me troublaient. Tandis que je les
dévisageais avec avidité, ils
gardaient les yeux baissés. Arrivés
au port, un rameur qui, à mon
étonnement, m'apparut d'une extrême
beauté, les muscles longs et saillants, le
buste large, tout brillant de sueur, lâcha
l'aviron. Il bondit sur le quai avec une souplesse
de chat pour arrimer l'embarcation, puis il tourna
vers moi des yeux dont l'éclat sombre me
traversa. L'odeur âcre et voluptueuse qui se
dégageait de lui, cette odeur de tropiques
avec laquelle je faisais connaissance me
pénétra ; j'en oubliai un instant le
spectacle du port, et qu'on m'y attendait. Il me
tendit la main. Je l'aurais saisie dans un
élan qui me surprit moi-même, si une
autre main, blanche celle-là, ne l'en avait
empêché, me prenant par le bras et me
hissant à terre.
Mon mariage ayant été
célébré par procuration,
à la suite d'un échange de lettres
qui avait permis de conclure entre les deux parties
un accord aussi rapide que les transports du
courrier le permettaient, Julien Nayrac
était déjà mon mari. La main
qui m'agrippait solidement m'inspira une confiance
immédiate, instinctive ; bien que Julien ne
ressemblât en rien au portrait à la
gouache qu'il m'avait envoyé aux Essarts, il
me fut aussitôt familier. D'une taille
moyenne, bien campé sur ses jambes,
vêtu d'une veste et d'une culotte en toile
rustique, chaussé de bottes, il ne
s'était à l'évidence pas
apprêté pour me recevoir. Mais son
allure, son naturel me plurent. Malgré la
mode, il ne portait pas de perruque, ses cheveux,
déjà gris, étaient simplement
ramenés en arrière et attachés
sur la nuque en catogan. Le visage
hâlé, séché par le
soleil, marqué de rides, indiquait la
quarantaine mais il s'éclairait d'un regard
où je pouvais lire de la bonté, dans
une lueur d'amusement.
" C'est vous. Et c'est mieux que vous ", dit-il
d'une voix chaleureuse qui me rassura.
Sans doute ne ressemblais-je pas moi-même
au portrait que mes parents avaient fait peindre
par un artiste de La Roche-sur-Yon, pour lequel
j'avais posé de longs après-midi
d'été, au jardin, tandis que ma
mère brodait de dernières initiales
sur mon trousseau. J'étais plus jeune encore
que sur cette image académique, plus maigre,
depuis mon voyage, et pas aussi pâle qu'il
aurait convenu. Je portais une robe blanche, avec
une ceinture et un châle de couleur framboise
comme les rubans qui nouaient mes gants, et je me
demandais si la traversée de la rade et
l'excitation de débarquer n'avaient pas trop
bouleversé ma toilette. Ma coiffure se
défaisait. Jeune mariée insolite, sur
ce quai d'un port de commerce, je me souviens
aujourd'hui comme si c'était hier de la
voix, égale et sereine, de celui qui
m'accueillait sur cette île qui allait
devenir mienne. Julien Nayrac me l'offrait en
cadeau de noces. Au lieu de prononcer la phrase que
j'avais préparée depuis le
départ de Nantes et plusieurs fois
répétée devant le miroir de ma
chambre - " Monsieur, je suis votre servante et
j'en suis heureuse " -, cette phrase subitement me
manqua, et je lui dis : " N'avez-vous pas vu la
valise jaune ? "
Je pensais à celle que François
Guibert croyait avoir perdue. Je me mordis les
lèvres aussitôt de cette sottise qui,
je le vis sur son visage, le dépita. Mais,
à ma grande confusion, je ne trouvai rien
d'autre à lui dire. Un homme de loi,
reconnaissable à son habit sombre et
à la serviette de cuir qu'il tenait sous le
bras, attendait François et Marie Guibert et
formait avec eux, un pôle d'attraction. Les
innombrables malles et paquets que François
tâchait fiévreusement de regrouper
attiraient l'attention autant que leur
élégance ; le justaucorps
brodé de François, ses souliers
à boucles d'argent, la luxueuse robe
à paniers de Marie faisaient sensation.
Antoine Delaventure partit vers la ville, avec son
unique bagage et sa trousse de médecin du
Roi. Il se dirigea vers des maisons peintes aux
couleurs de l'arc-en-ciel ; de minuscules ruelles,
encombrées de gens, de mulets, de
charrettes, conduisaient vers le cur de cette
capitale, qui ressemblait à un village.
Aucun monument digne de ce nom, pas même un
clocher d'église, ne se détachait de
cet ensemble chaotique, qu'on venait tout juste de
reconstruire, après le tremblement de terre
qui l'avait détruit, comme Léogane et
le Petit-Goâve, les précédents
chefs-lieux de la province. Le capitaine nous ayant
conté cette catastrophe, je me demandai si
mon père en avait eu vent ou si, pour
protéger son rêve, il avait choisi de
l'ignorer ; les cataclysmes font partie de la vie
aux Antilles. Je n'eus pas plus le loisir de
réfléchir à cette
vérité que de suivre des yeux la
silhouette de Delaventure. A peine les
présentations et les promesses de se revoir
échangées sur le quai, et quelques
larmes que je versais dans les bras de Marie,
Julien m'entraîna vers un attelage que tirait
un cheval alezan. J'admirais sa longue et
vigoureuse encolure, son modèle harmonieux.
Mon père, pourtant amateur de chevaux, n'en
montait pas d'aussi beaux. Je sus plus tard qu'il
était issu d'un croisement de races
espagnoles avec des étalons
d'Amérique du Nord et qu'il venait de
l'autre côté de l'île, où
les Espagnols, distraits de l'agriculture,
consacrent leurs soins à élever ces
magnifiques bâtards anglais. Leur courage,
leur rapidité me sauveraient un jour la
vie.
Tandis que deux jeunes esclaves,
âgés au plus d'une dizaine
d'années, vêtus d'un caleçon et
d'une chemise, un chapeau de paille enfoncé
jusqu'aux yeux, chargeaient la malle à
l'arrière et se hissaient au-dessus, Julien
m'installa à ses côtés et prit
les rênes, menant son chargement encore
à l'ouest. Les montagnes qui, à
l'aube, m'avaient paru violettes, étaient
maintenant d'un bleu insolite. A mesure que nous
nous éloignions du port, et quand les
dernières constructions disparurent
derrière nous, la végétation
de l'île déploya autour de nous son
faste tapageur. Je ne connaissais aucune des
espèces d'arbres et de fleurs qui bordaient
la route, large comme une avenue, aussi la vision
des palmiers, des arbres à pain, des jacks,
des manguiers avait-elle pour moi quelque chose
d'irréel. Je découvrais une autre
planète. Mais ce plaisir n'était pas
complet. Je restais sous l'effet de la gêne
de m'être montrée avec si peu de
manières et de cur. Je cherchais en
vain une occasion de me rattraper. Julien me fit
les honneurs des premiers champs de cannes, qui
allaient se succéder sans fin, bordés
d'impeccables rangs de bananiers. Des haies
taillées séparaient les lots qu'on
appelle ici des pièces ou des jardins et
permettaient de voir aussi loin que possible vers
la campagne. Discipliné, tracé au
cordeau, le paysage, si exotique fût-il,
était beaucoup moins sauvage que mon pays
vendéen. J'avais imaginé un
délire tropical, et je me trouvais sur les
Champs-Elysées. Un ordre classique
présidait cette nature flamboyante.
" C'est ici l'ancien royaume indien de Xaragua
", me dit Julien.
Rien n'évoquait ces temps anciens.
J'apercevais des maisons de bois, où
menaient des allées, et de loin en loin des
villages, aux rues aussi droites que les haies des
jardins. D'épaisses fumées blanches
s'élevaient au-dessus des cultures. Une
odeur âcre, un peu écurante
l'emportait par endroits sur le parfum des fleurs,
de la terre et de l'air. Elle provenait des
chaudières où cuisait le sucre, et il
y en avait des centaines sur cette partie de la
colonie, la plus propice à l'élevage
de la canne, et par là la plus
exploitée. Nous traversâmes un bourg,
désert à cette heure du jour,
où jouaient tout nus, de très jeunes
enfants. A quelque trois ou quatre lieues du
Port-au-Prince, la route se rétrécit
et, au carrefour de la Croix-des-Bouquets, nous
suivîmes un chemin aux dimensions des roues
de l'attelage. La robe de l'alezan luisait de
sueur.
" Notre nom est celui de notre terre... "
Ainsi Julien me présentait-il son
domaine, l'habitation Nayrac. Nous franchissions un
gué, sur un des bras de la Grande
Rivière, et descendions vers le sud,
où les plantations sont plus
espacées, et coupées de larges
étendues de terres herbeuses. A une halte,
à l'ombre, je goûtai pour la
première fois au fruit du sapotillier, dont
l'écorce est rouge, la chair translucide, le
jus tiède et sucré. La savane s'en
allait à des kilomètres de là
vers les mornes bleus. Une haie de citronniers,
longue d'une centaine de mètres, marquait
l'entrée de la propriété.
J'aperçus d'abord, assez loin de
l'allée que nous remontions au pas, d'un
côté, des cahutes, aux toits couverts
de palmes ; de l'autre, un ensemble de
bâtiments à cheminées qui
crachaient leur fumée, des granges et un
moulin où tournaient des mulets. Un aqueduc
y amenait l'eau de la rivière. Puis la
perspective s'ouvrait, les citronniers laissaient
la place à une prairie, flanquée de
paliers et de buissons de fleurs rouges. A
mi-chemin des collines, isolée en bordure de
savane, construite sur une hauteur du terrain, la
Grand-Case - ainsi nommions-nous notre demeure -
ressemblait aux autres maisons de bois ; peinte
comme elles de couleur blanche, entourée
d'une galerie extérieure et couverte
d'ardoises, elle n'avait pas d'étage. De
plain-pied avec l'herbe, plus semblable à
une remise qu'à un manoir, elle me parut
fragile, prête à s'envoler au moindre
souffle d'air.
Je me vis entourée soudain d'une
nuée de bambins, curieux et rieurs, qui
dansaient et piaillaient autour de l'attelage et
venaient toucher ma robe et mes souliers à
nuds. Une vieille négresse,
habillée comme une servante
française, en bonnet et en tablier, mais
pieds nus, se tenait sur le seuil et les
houspillait dans le langage de l'île. Un
serviteur, en gilet et culotte, les pieds
également nus, s'approcha des chevaux.
Julien lui tendit les rênes. D'une voix
sévère, qui ramena le calme, il
intima l'ordre à la servante d'aller
préparer du café et aux jeunes
garçons qui nous accompagnaient de porter la
malle à l'intérieur. Puis, se
tournant vers moi, comme si j'étais un autre
bagage, il me souleva par la taille. " Bienvenue en
pays créole ! ", me dit-il en me posant
à terre. Alors seulement, je pus lui
répondre ma phrase tant de fois
ciselée :
" Monsieur, je suis votre servante, et j'en suis
heureuse. "
|