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Premiers chapitres
DOMINIQUE BONA
Le Manuscrit De Port-Ébene
PRIX RENAUDOT

Dominique Bona est née en 1953 à Perpignan. Elle est actuellement critique littéraire au Figaro.
Romancière et biographe, elle est l'auteur, entre autres, de Les Yeux noirs ou les vies extraordinaires des sœurs Heredia (1989), Malika (prix Interallié, 1992), Gala (1994) et Stefan Zweig, l'ami blessé (Plon, 1996).

 


aint-Domingue avait alors deux capitales : le Cap Français, au nord, la plus prestigieuse, où résidait le gouverneur du Roi et, au sud, le Port-au-Prince, humblement administrative, placée sous l'autorité de l'intendant, où je débarquais au mois de janvier 1785. J'avais voyagé à bord du Belle-Isle, depuis Nantes, et fêté Noël en mer, au cours de cinq longues semaines de navigation qui nous menèrent sans escale, en droiture, à quelques encablures du quai.

Dans la nuit noire, l'horizon n'avait plus de relief, plus de perspective, l'horizon n'avait plus d'horizon. Le ciel, la mer et le pont du navire semblaient pris dans la même épaisseur lugubre. Les silhouettes proches des matelots s'y noyaient, absorbés dans cette brume d'encre, d'où seules leurs voix nous parvenaient. Le capitaine nous annonça qu'il avait jeté l'ancre dans la rade, et qu'il attendrait l'aube pour nous conduire à terre ; entourée de récifs, la baie du Port-au-Prince passait pour une des plus dangereuses des Antilles. Je ne pouvais rien apercevoir : ni l'île que l'on m'avait décrite comme un paradis ; ni les fameux récifs qui protégeaient Saint-Domingue au sud de la Gonave. Impatiente de la découvrir, je redoutais la lumière du jour. J'étais loin d'imaginer que ce rêve deviendrait pour moi une descente aux enfers.

J'avais voyagé seule, dans une cabine qui ressemblait à une cellule et me faisait penser aux chambres austères du couvent où je fus élevée. Ma famille m'en avait sortie pour me marier, sans dot, à un riche planteur que leur avait recommandé un de leurs amis, parent de l'intendant du Roi. Dernière née de six enfants, je dois à cet intendant - un certain monsieur de Bongars, prédécesseur de François Barbé de Marbois, que l'avenir devait rendre célèbre - d'avoir échappé à un destin de religieuse, pour lequel je ne sentais aucune vocation. Ma mère me donna pour trousseau tout ce qu'elle put, et qui, selon notre coutume, formait à peine l'indispensable, des robes, des jupons, des corsages, des bas et des bonnets, mais aussi des draps en toile de lin, des nappes brodées aux initiales de notre nom, et quelques plats en argent, gravés d'un blason que le temps avait déjà presque effacé, un sautoir de gueules cantonné de quatre merlettes de sable. Elle avait joint à ces présents, un Ancien et un Nouveau Testament et attaché à mon cou, au moment du départ, la médaille d'or de mon baptême - mon seul bijou.

Le Belle-Isle n'avait guère l'allure de ces vaisseaux dont je rêvais enfant en écoutant au coin du feu, pendant les soirées d'hiver, les récits des aventures que contait mon père. Gentilhomme campagnard, qui n'avait jamais connu l'océan que depuis ses terres vendéennes, il était, par une de ces bizarreries de la nature que l'on n'explique pas, si féru de marine et de grandes expéditions, qu'il s'inventait des parentés fabuleuses, auxquelles nous finissions par croire, avec Abraham Duquesne, avec Jean Bart ou Cassard, avec Forbin, avec Tourville, dont il arrangeait à sa guise les batailles, et même avec Guillaume Picquet de La Motte, qui fut, il y a moins de temps, de la prise de la Martinique. En comparaison avec le Héros, le Vengeur, l'Invincible, ou le Formidable, sur lesquels il me faisait naviguer avec d'improbables oncles corsaires, ce modeste bateau de commerce où mon père, près de moi, la voix vibrante, m'invitait à distinguer beaupré, misaine et perroquet, m'apparaissait bien misérable. J'espérais que Saint-Domingue se montrerait plus digne de l'enthousiasme paternel. Les marins qui s'en revenaient surnommaient cette île la Perle des Antilles : la plus belle colonie du roi de France. Combien de fois, regardant vers l'océan, mon père ne répétait-il pas que Louis XV avait jadis sacrifié pour elle les fameux arpents de neige du Canada ?

Ma mère ne le désavouait pas. Quelle que pût être son inquiétude, elle avait accepté de me laisser partir, si jeune encore, vers ce pays de Cocagne que l'imagination du chef de famille nous avait peint aux couleurs de sa fantaisie. Elle me serra contre elle ; je ne devais jamais la revoir. La dernière image que j'emportais fut celle d'un homme et d'une femme, vêtus de noir, soudés l'un à l'autre. En agitant leurs mouchoirs, ils m'envoyaient à un mari dont ils avaient surtout considéré les rentes, mais qu'ils connaissaient en vérité aussi peu, malgré les recommandations, que l'île dont ils me vantaient la légende.

Le Belle-Isle transportait des vins et de la farine, du bœuf et du poisson séchés, des armes, des ardoises, des toiles et des fils, des articles de chaudronnerie, tout ce dont la colonie manquait et qu'elle réclamait, et même, à fond de cale, des pavés de Barsac, qui fournissaient le lest nécessaire à l'équilibrage du bateau et qui serviraient à combler des rues sableuses et poussiéreuses. Le pont était tellement encombré qu'on pouvait à peine y faire quelques pas. Saint-Domingue manquait-elle à ce point de tout, elle qui avait la réputation d'être si riche ? La seule marchandise que l'on ne trouvait pas à bord, c'était le sucre. Autant dire de l'or. Depuis que Christophe Colomb avait apporté aux Antilles le premier plant de canne, elle avait fait la fortune de la colonie. Du moins celle de la colonie française. C'est ce que m'expliquait mon père lorsque, suivant du doigt le dessin de l'île jadis nommée Hispaniola sur une mappemonde, il me montrait les frontières entre les deux royaumes. Le sucre c'était l'or de la France. Un or que les Espagnols, lui préférant les trésors péruviens ou incas, avaient négligé sur leur territoire et dont les Français, établis à l'ouest, sur l'autre versant de la Montagne Noire, faisaient leur manne.

Hors moi-même, se trouvaient à bord du Belle-Isle trois autres passagers. Un couple de Nantais, nouvellement marié, François et Marie Guibert, cousins éloignés de ma mère, que je n'avais jamais rencontrés auparavant, lui avait promis de veiller sur moi pendant la traversée. Après la mort d'un oncle, fondateur de leur plantation, François Guibert avait choisi de s'installer à Saint-Domingue plutôt que de confier à un étranger, qui aurait été le représentant légal de sa famille et le responsable de ses affaires, l'ensemble de ses biens. Agé de vingt-huit ans à peine, il serait son propre gérant, son propre procureur, ainsi qu'il définissait son rôle, et ne rendrait des comptes, à Nantes, qu'à sa mère et à sa tante, toutes les deux veuves et propriétaires des terres antillaises. Ses frères aînés s'occupant de la réception au port du sucre brut, de sa transformation en blanc et de son négoce, il avait cependant hésité, de son propre aveu, à se priver du confort et des facilités de la vie nantaise pour supporter ces nouvelles charges, dont il redoutait le poids. Pâle et étroit d'épaules, toujours poudré, tiré à quatre épingles, figure même du citadin qui craint de souiller ses bas à la boue des chemins, il avait une allure étriquée et falote et il manquait d'entrain. Mal à l'aise sur le Belle-Isle qui n'offrait en effet qu'un piètre confort, souffrant du mal de mer, il donnait l'impression de tanguer et rouler même par mer calme, entre sa cabine et celle du capitaine qui était à deux pas, où nous nous serrions pour prendre nos repas et dont il ressortait chaque jour plus jaune, plus triste, accablé par la perspective de son futur exil. Marie, à ses côtés, souriant à la mer, au vent, aux vagues, ne semblait ressentir aucune des méchantes humeurs qui affectaient François. Elle était gaie et bavardait sans cesse, toute à ses projets, à son exaltation du départ. Elle me faisait penser à mon père, par son âme d'enfant, son insouciance. Enceinte de quelques mois, dans un état supposé donner tant de malaises et de soucis aux femmes, elle irradiait l'optimisme et comme nous avions presque le même âge, c'était pour moi une compagne réconfortante, quand son mari voulait bien lui laisser quitter la cabine où elle le soignait, le plaignait, le consolait et tentait de lui faire partager les visions enchantées qu'elle avait de leur existence future. Nous nous asseyions sur des cordages, au grand air. Nous regardions la mer et nous tentions d'y déchiffrer l'avenir.

L'autre passager, âgé d'une quarantaine d'années, plutôt bougon et fumant du matin jusqu'au soir un tabac corsé, dont l'odeur brûlée me faisait agréablement oublier celle de la mauvaise cuisine du bord, pratiquait autrefois la médecine dans les armées du roi. Antoine Delaventure - François Guibert prétendait qu'il avait falsifié son nom - préférait à notre compagnie celle du capitaine avec lequel il jouait quelquefois aux échecs. Il aimait aussi veiller, tandis que nous dormions, et prendre le quart. On le disait - mais qui est ce " on " qui, sur un bateau si peu peuplé où l'existence en vase clos fait et défait les réputations de chacun -, on le disait médecin marron dans le langage des îles, comme un esclave qui fuit est dit " marron ", ou comme un cheval qui a rallié les troupeaux sauvages. Sans doute pour une histoire de femmes, un acte prohibé par la médecine du Roi, fuyait-il son pays sous un faux nom, avec de faux papiers, de fausses recommandations à Saint-Domingue ? Il affirmait venir à la demande d'un planteur qui avait besoin d'établir sur sa propriété un homme de science, pour soigner à la fois ses chevaux, lui-même, sa femme, ses enfants mulâtres et ses esclaves, dans l'ordre et selon la hiérarchie qu'il lui avait indiqués par lettre, d'une plume ferme. Durant ces cinq semaines où nous fûmes côte à côte, compagnons sur le même quatre-mâts, je ne le vis aimable qu'une seule fois, quand Marie, souffrant par exception d'une crampe et s'en inquiétant, il passa doucement sa main brunie, aux ongles blancs, coupés carré, sur son ventre, rassurant la mère et l'enfant d'un simple geste.

Nous ne connûmes pas de tempête. Mais nous eûmes à affronter, loin des terres, à des milles de Nantes, loin de l'air vif et cinglant de nos hivers tempérés, plusieurs jours sans vent. D'un calme plat, au silence étouffant. La chaleur pesait et tandis que François Guibert ne quittait plus sa cabine, et que l'équipage, somnolait sous le pont, nous nous efforcions, Marie et moi, de nous distraire en découpant des silhouettes dans les pages d'un almanach que nous avions trop lu et que nous avions sacrifié, à bord de ce vieux navire, pris au piège de l'immobilité. Le capitaine et le médecin, figés dans une partie d'échecs qui semblait ne devoir jamais finir, ressemblaient à des personnages de cire ; sans la fumée du tabac qui sortait de la cabine, dont la porte restait ouverte, nous aurions pu les croire morts. Les heures avaient une lenteur et presque une épaisseur qui nous serraient dans un étau. Nous n'avions plus le goût de parler, ni de bouger, à peine celui de nous nourrir. Nous avions peur de manquer d'eau, si l'attente se prolongeait, et peut-être de vivres. L'angoisse planait sur le Belle-Isle endormi. Fuyant le soleil qui cuisait, dormant le jour, cherchant un peu de fraîcheur la nuit, suspendus au bon vouloir du ciel, nous guettions une brise, une risée.

Sans tempêtes et suivant en droite ligne notre route vers l'Amérique, nous aurions pu gagner Saint-Domingue en trente jours, il en fallut dix de plus, ou nous fûmes encalminés. Cette enclave de temps immobile, si inattendue, si particulière à vivre, nous laissa tous languides, et impatients de débarquer. L'approche des Caraïbes fut saluée de cris enthousiastes, nous devinions autour de nous la douceur des tropiques. L'air avait une légèreté nouvelle, qui me transporta. J'attendais avec impatience que se découvrît, avec les charmes qu'on m'avait tant promis, l'île enchanteresse. J'en percevais la première caresse. Aussi notre arrivée par une nuit sans étoiles me prit-elle au dépourvu. J'avais imaginé Saint-Domingue comme une apparition, soudaine et lumineuse. La nuit était si complètement privée de lumière que je distinguais à peine la silhouette de mes compagnons de route à côté de moi et que la fumée du tabac du médecin du Roi flottait dans l'ombre, sortie de nulle part.

Sur le pont, je guettais le jour. Quelque chose me gênait dont je ne percevais pas l'origine. Je pris peu à peu conscience d'un parfum chaud, fort, comme une haleine. Je cherchais à identifier ce qui composait ce souffle langoureux : je n'en avais jamais senti de pareil. Il provoquait en moi un trouble. Mêlé à cet air presque impalpable, il inspirait à ma peau un frisson inconnu. Le jour vint lentement, transformant le noir en un bleu sombre, qui s'éclaircissait d'heure en heure, laissant apercevoir au loin, dans la direction de cette terre que seul un instrument de navigation aurait pu d'abord préciser, des montagnes violettes, si hautes qu'elles fermaient la rade en arc de cercle. Soudain les oiseaux se mirent à chanter, on entendit le froissement de leurs ailes. Le soleil, en émergeant, révéla le relief et fit paraître les couleurs. La mer prit une transparence de turquoise. La rade se dessina avec ses promontoires. Trois tours de pierre pointaient sur nous les canons destinés aux pirates. Avant que le crépuscule s'effaçât, et qu'éclatât enfin le carnaval des tropiques, le ciel qui perdait son encre, fut traversé de centaines d'oiseaux blancs, aux becs orange. Une nuée de papillons, tels que je n'en avais jamais vu dans les landes vendéennes, multicolores et en nombre incroyable, envahit le Belle-Isle.

Au loin, la rade s'animait. Dans une débauche de tons vifs où le rouge dominait, le spectacle du port se jeta sur moi. Aucune scène de théâtre ou d'opéra ne pourra en rendre la palette ni l'animation. Des bruits montaient : les cris et les jurons des matelots, le cliquetis des haubans, les trompes et les sifflets des navires ne parvenaient pas à couvrir une rumeur profonde, sourde et vibrante, le vacarme d'un riche port des tropiques qui s'éveille. Des barques s'entrechoquaient, on se hélait d'un bateau à l'autre ; on offrait des services. Une dizaine de goélettes sous pavillon de France étaient à l'ancre autour de nous. De frêles embarcations, véritables boutiques ambulantes, débordant de fruits, s'approchaient à la rame et manœuvraient pour décharger leurs vivres. De nouvelles odeurs surgissaient : plus fortes, plus opiacées, mais toujours indistinctes. Sur le quai, des silhouettes, encore lointaines, s'affairaient, couraient, soulevaient des ballots, roulaient des tonneaux, tiraient des paquets de cordages. Je distinguais quelques chevaux, des attelages qui, après de longues semaines de mer, me parurent aussi exotiques que les moutons, les poules, qu'on débarquait. A cette heure matinale, la vie battait son plein à terre. Le capitaine nous fit descendre avec une partie de nos bagages dans une barque, et conduire vers le rivage.

Je vis des Noirs. Cette vision me saisit. Les religieuses qui m'ont élevée décrivaient les hommes à peau noire comme des diables ; elles les peignaient d'après les récits souvent cruels et effrayants qu'elles avaient lus, ceux des conquérants et des explorateurs des continents barbares. Pour moi qui les découvrais, dans cette barque où ils tenaient, torse nu, la place des rameurs, j'étais fascinée. La couleur extraordinaire de leur peau et leur presque nudité me troublaient. Tandis que je les dévisageais avec avidité, ils gardaient les yeux baissés. Arrivés au port, un rameur qui, à mon étonnement, m'apparut d'une extrême beauté, les muscles longs et saillants, le buste large, tout brillant de sueur, lâcha l'aviron. Il bondit sur le quai avec une souplesse de chat pour arrimer l'embarcation, puis il tourna vers moi des yeux dont l'éclat sombre me traversa. L'odeur âcre et voluptueuse qui se dégageait de lui, cette odeur de tropiques avec laquelle je faisais connaissance me pénétra ; j'en oubliai un instant le spectacle du port, et qu'on m'y attendait. Il me tendit la main. Je l'aurais saisie dans un élan qui me surprit moi-même, si une autre main, blanche celle-là, ne l'en avait empêché, me prenant par le bras et me hissant à terre.


Mon mariage ayant été célébré par procuration, à la suite d'un échange de lettres qui avait permis de conclure entre les deux parties un accord aussi rapide que les transports du courrier le permettaient, Julien Nayrac était déjà mon mari. La main qui m'agrippait solidement m'inspira une confiance immédiate, instinctive ; bien que Julien ne ressemblât en rien au portrait à la gouache qu'il m'avait envoyé aux Essarts, il me fut aussitôt familier. D'une taille moyenne, bien campé sur ses jambes, vêtu d'une veste et d'une culotte en toile rustique, chaussé de bottes, il ne s'était à l'évidence pas apprêté pour me recevoir. Mais son allure, son naturel me plurent. Malgré la mode, il ne portait pas de perruque, ses cheveux, déjà gris, étaient simplement ramenés en arrière et attachés sur la nuque en catogan. Le visage hâlé, séché par le soleil, marqué de rides, indiquait la quarantaine mais il s'éclairait d'un regard où je pouvais lire de la bonté, dans une lueur d'amusement.

" C'est vous. Et c'est mieux que vous ", dit-il d'une voix chaleureuse qui me rassura.

Sans doute ne ressemblais-je pas moi-même au portrait que mes parents avaient fait peindre par un artiste de La Roche-sur-Yon, pour lequel j'avais posé de longs après-midi d'été, au jardin, tandis que ma mère brodait de dernières initiales sur mon trousseau. J'étais plus jeune encore que sur cette image académique, plus maigre, depuis mon voyage, et pas aussi pâle qu'il aurait convenu. Je portais une robe blanche, avec une ceinture et un châle de couleur framboise comme les rubans qui nouaient mes gants, et je me demandais si la traversée de la rade et l'excitation de débarquer n'avaient pas trop bouleversé ma toilette. Ma coiffure se défaisait. Jeune mariée insolite, sur ce quai d'un port de commerce, je me souviens aujourd'hui comme si c'était hier de la voix, égale et sereine, de celui qui m'accueillait sur cette île qui allait devenir mienne. Julien Nayrac me l'offrait en cadeau de noces. Au lieu de prononcer la phrase que j'avais préparée depuis le départ de Nantes et plusieurs fois répétée devant le miroir de ma chambre - " Monsieur, je suis votre servante et j'en suis heureuse " -, cette phrase subitement me manqua, et je lui dis : " N'avez-vous pas vu la valise jaune ? "

Je pensais à celle que François Guibert croyait avoir perdue. Je me mordis les lèvres aussitôt de cette sottise qui, je le vis sur son visage, le dépita. Mais, à ma grande confusion, je ne trouvai rien d'autre à lui dire. Un homme de loi, reconnaissable à son habit sombre et à la serviette de cuir qu'il tenait sous le bras, attendait François et Marie Guibert et formait avec eux, un pôle d'attraction. Les innombrables malles et paquets que François tâchait fiévreusement de regrouper attiraient l'attention autant que leur élégance ; le justaucorps brodé de François, ses souliers à boucles d'argent, la luxueuse robe à paniers de Marie faisaient sensation. Antoine Delaventure partit vers la ville, avec son unique bagage et sa trousse de médecin du Roi. Il se dirigea vers des maisons peintes aux couleurs de l'arc-en-ciel ; de minuscules ruelles, encombrées de gens, de mulets, de charrettes, conduisaient vers le cœur de cette capitale, qui ressemblait à un village. Aucun monument digne de ce nom, pas même un clocher d'église, ne se détachait de cet ensemble chaotique, qu'on venait tout juste de reconstruire, après le tremblement de terre qui l'avait détruit, comme Léogane et le Petit-Goâve, les précédents chefs-lieux de la province. Le capitaine nous ayant conté cette catastrophe, je me demandai si mon père en avait eu vent ou si, pour protéger son rêve, il avait choisi de l'ignorer ; les cataclysmes font partie de la vie aux Antilles. Je n'eus pas plus le loisir de réfléchir à cette vérité que de suivre des yeux la silhouette de Delaventure. A peine les présentations et les promesses de se revoir échangées sur le quai, et quelques larmes que je versais dans les bras de Marie, Julien m'entraîna vers un attelage que tirait un cheval alezan. J'admirais sa longue et vigoureuse encolure, son modèle harmonieux. Mon père, pourtant amateur de chevaux, n'en montait pas d'aussi beaux. Je sus plus tard qu'il était issu d'un croisement de races espagnoles avec des étalons d'Amérique du Nord et qu'il venait de l'autre côté de l'île, où les Espagnols, distraits de l'agriculture, consacrent leurs soins à élever ces magnifiques bâtards anglais. Leur courage, leur rapidité me sauveraient un jour la vie.

Tandis que deux jeunes esclaves, âgés au plus d'une dizaine d'années, vêtus d'un caleçon et d'une chemise, un chapeau de paille enfoncé jusqu'aux yeux, chargeaient la malle à l'arrière et se hissaient au-dessus, Julien m'installa à ses côtés et prit les rênes, menant son chargement encore à l'ouest. Les montagnes qui, à l'aube, m'avaient paru violettes, étaient maintenant d'un bleu insolite. A mesure que nous nous éloignions du port, et quand les dernières constructions disparurent derrière nous, la végétation de l'île déploya autour de nous son faste tapageur. Je ne connaissais aucune des espèces d'arbres et de fleurs qui bordaient la route, large comme une avenue, aussi la vision des palmiers, des arbres à pain, des jacks, des manguiers avait-elle pour moi quelque chose d'irréel. Je découvrais une autre planète. Mais ce plaisir n'était pas complet. Je restais sous l'effet de la gêne de m'être montrée avec si peu de manières et de cœur. Je cherchais en vain une occasion de me rattraper. Julien me fit les honneurs des premiers champs de cannes, qui allaient se succéder sans fin, bordés d'impeccables rangs de bananiers. Des haies taillées séparaient les lots qu'on appelle ici des pièces ou des jardins et permettaient de voir aussi loin que possible vers la campagne. Discipliné, tracé au cordeau, le paysage, si exotique fût-il, était beaucoup moins sauvage que mon pays vendéen. J'avais imaginé un délire tropical, et je me trouvais sur les Champs-Elysées. Un ordre classique présidait cette nature flamboyante.

" C'est ici l'ancien royaume indien de Xaragua ", me dit Julien.

Rien n'évoquait ces temps anciens. J'apercevais des maisons de bois, où menaient des allées, et de loin en loin des villages, aux rues aussi droites que les haies des jardins. D'épaisses fumées blanches s'élevaient au-dessus des cultures. Une odeur âcre, un peu écœurante l'emportait par endroits sur le parfum des fleurs, de la terre et de l'air. Elle provenait des chaudières où cuisait le sucre, et il y en avait des centaines sur cette partie de la colonie, la plus propice à l'élevage de la canne, et par là la plus exploitée. Nous traversâmes un bourg, désert à cette heure du jour, où jouaient tout nus, de très jeunes enfants. A quelque trois ou quatre lieues du Port-au-Prince, la route se rétrécit et, au carrefour de la Croix-des-Bouquets, nous suivîmes un chemin aux dimensions des roues de l'attelage. La robe de l'alezan luisait de sueur.

" Notre nom est celui de notre terre... "

Ainsi Julien me présentait-il son domaine, l'habitation Nayrac. Nous franchissions un gué, sur un des bras de la Grande Rivière, et descendions vers le sud, où les plantations sont plus espacées, et coupées de larges étendues de terres herbeuses. A une halte, à l'ombre, je goûtai pour la première fois au fruit du sapotillier, dont l'écorce est rouge, la chair translucide, le jus tiède et sucré. La savane s'en allait à des kilomètres de là vers les mornes bleus. Une haie de citronniers, longue d'une centaine de mètres, marquait l'entrée de la propriété. J'aperçus d'abord, assez loin de l'allée que nous remontions au pas, d'un côté, des cahutes, aux toits couverts de palmes ; de l'autre, un ensemble de bâtiments à cheminées qui crachaient leur fumée, des granges et un moulin où tournaient des mulets. Un aqueduc y amenait l'eau de la rivière. Puis la perspective s'ouvrait, les citronniers laissaient la place à une prairie, flanquée de paliers et de buissons de fleurs rouges. A mi-chemin des collines, isolée en bordure de savane, construite sur une hauteur du terrain, la Grand-Case - ainsi nommions-nous notre demeure - ressemblait aux autres maisons de bois ; peinte comme elles de couleur blanche, entourée d'une galerie extérieure et couverte d'ardoises, elle n'avait pas d'étage. De plain-pied avec l'herbe, plus semblable à une remise qu'à un manoir, elle me parut fragile, prête à s'envoler au moindre souffle d'air.

Je me vis entourée soudain d'une nuée de bambins, curieux et rieurs, qui dansaient et piaillaient autour de l'attelage et venaient toucher ma robe et mes souliers à nœuds. Une vieille négresse, habillée comme une servante française, en bonnet et en tablier, mais pieds nus, se tenait sur le seuil et les houspillait dans le langage de l'île. Un serviteur, en gilet et culotte, les pieds également nus, s'approcha des chevaux. Julien lui tendit les rênes. D'une voix sévère, qui ramena le calme, il intima l'ordre à la servante d'aller préparer du café et aux jeunes garçons qui nous accompagnaient de porter la malle à l'intérieur. Puis, se tournant vers moi, comme si j'étais un autre bagage, il me souleva par la taille. " Bienvenue en pays créole ! ", me dit-il en me posant à terre. Alors seulement, je pus lui répondre ma phrase tant de fois ciselée :

" Monsieur, je suis votre servante, et j'en suis heureuse. "

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