Premiers chapitres
Dennis Bock
Le jardin de cendres

Roman
Traduit de l’anglais par Marie-France Girod

Né en 1964 dans une petite ville au nord de l’Ontario, Dennis Bock fait des études de littérature anglaise et de philosophie. Il passe cinq ans à Madrid où il est publié dans des magazines littéraires et travaille aux nouvelles d’Olympia (recueil paru en 1998 et récompensé par de nombreux prix littéraires). Il vit à Toronto avec sa femme depuis 1994. The Ash Garden est son premier roman.

Emiko
1.

l’époque où la guerre était encore à distance, en ce lieu lointain où, petite fille, je pensais que vivaient toutes les guerres, nous avions bien peu de choses. Lorsqu’en août 1945 elle finit par atteindre notre ville, elle consuma le peu qui nous restait et quelques années plus tard, quand il ne resta absolument rien, je fus forcée de me rendre en Amérique pour subir une série d’interventions chirurgicales. Bien sûr, dans ma petite enfance, je croyais que ce que nous avions était suffisant. On nous avait privés de tout, sauf du strict nécessaire, mais nous n’imaginions pas autre chose. Je pensais souvent à la guerre comme à une gigantesque bête affamée qui dévorait le cœur des miens. Mais ma famille ressemblait à toutes les autres de notre quartier d’Asaminami et ni mon frère ni moi ne souffrions de manquer de ce que nous n’avions jamais possédé. J’ignore toutefois s’il en allait de même pour nos parents et nos grands-parents.
Au milieu du malheur qui nous frappa, ma mère et mon père eurent si l’on peut dire la chance de mourir simultanément, ce qui est pour moi un début de consolation. Aucun des deux n’eut à pleurer la disparition de l’autre, ni celle de mon petit frère, qui les suivit de peu. La petite fille de six ans couturée et défigurée que j’étais, avec la moitié du visage détruit, se retrouva seule avec son grand-père. Je n’avais plus que lui pour s’occuper de moi et réciproquement. Lorsque, dix ans plus tard, il alla rejoindre nos disparus, emporté par la tuberculose, j’étais au Mount Sinai Hospital de New York, où l’on essayait de me rendre un visage. Avant mon départ pour les Etats-Unis, il m’avait fait promettre de ne revenir auprès de lui sous aucun prétexte tant que les chirurgiens n’avaient pas terminé leur tâche et ne lui avaient pas rendu sa jolie petite-fille. Je tins ma promesse et il mourut seul. Mais je retrouvais peu à peu mon visage – ou du moins une version de mon visage – comme il l’avait prédit.
Je l’ai dit, mon frère et moi n’eûmes jamais conscience des sacrifices consentis, au contraire de nos parents ou de notre grand-père. Pour nous, la vie continuait, pareille à ce qu’elle avait toujours été, nous semblait-il. Le bourdonnement des avions qui volaient très haut dans le ciel, la mélodie suraiguë des sirènes annonçant un incendie ou un bombardement, l’absence des hommes en vêtements civils, le papier recouvrant chaque vitre pour le black-out, la nourriture réduite au riz, à la soupe à base de pâte de soja fermenté et au chou. Pour moi tout cela était banal. Nous ne connaissions que la guerre. Les avions traversaient le ciel au-dessus de nos têtes. Nous étions réveillés pratiquement chaque matin par les sirènes. Les tranchées qu’on avait creusées pour éviter l’extension des incendies quadrillaient les quartiers. L’obligation pour les hommes de porter l’uniforme faisait tellement partie du quotidien que tout jeune homme vêtu d’une veste, d’un pantalon de toile et d’un chapeau mou était follement excentrique à mes yeux. Mon père, lui aussi, sortait du rang. On ne l’avait pas autorisé à rejoindre l’armée et il était forcé de rester à la maison.
Rien d’inhabituel non plus dans la peur que trahissait la voix de ma mère et dans ses tentatives pour la masquer par des formules rassurantes et des instructions fermes, voire assurées. En dehors de la maison, elle obéissait à mon père, comme le voulait la tradition. Mais chez nous, là où cela avait le plus d’importance, en fait, c’était l’inverse. Quand il fallait agir, ou prendre des mesures de sécurité, c’est ma mère qui décidait. C’est elle qui nous protégeait, mon frère et moi, elle qui prenait soin de notre grand-père quand il avait du mal à respirer ou que son rhumatisme devenait insupportable, elle qui s’occupait de notre père quand il rentrait tard le soir, complètement déboussolé (j’ignorais à l’époque ce qu’était l’ivresse), ce qui lui arrivait de plus en plus souvent au fur et à mesure que la guerre durait.
Une nuit, j’entendis mon père avouer à ma mère qu’il avait apporté la honte sur sa famille et sur lui, puisqu’on n’avait pas voulu l’envoyer au front. Un grand bruit m’avait fait me lever du matelas que je partageais avec Mitsuo. Cachée dans l’ombre au sommet de l’escalier, j’avais vu mon père pleurer dans les bras de ma mère, disant qu’on l’avait condamné à vivre désormais avec l’étiquette infamante du lâche et du pacifiste, un terme que j’entendais pour la première fois. Les larmes ruisselaient sur ses joues. C’était pitoyable. Ma mère avait pris sa tête entre ses mains et lui caressait les joues tandis qu’il se pinçait le nez, comme pour tenter d’arrêter le flot de larmes. Je me demandais si, à la place de ma mère, j’aurais été capable d’une telle tendresse. Je n’avais jamais vu mon père dans cet état. Mais à la façon dont elle le tenait dans ses bras, je me rendais compte que tel n’était pas le cas de ma mère et c’était là une découverte que le monde des adultes m’infligeait brutalement.
Ma mère écouta patiemment son discours et ses pleurs jusqu’à la fin, puis elle l’installa sur une chaise et lui essuya le visage avec un torchon. Mon père marmonnait en contemplant ses mains. J’avais peur pour lui. Peur de lui, aussi. Il prononça à un moment à voix basse le mot « enfants » et le prénom de mon petit frère, mais il ne parla apparemment pas de moi.
Mon père ne retourna pas travailler le lendemain matin. Il resta au lit pendant que nous prenions en bas notre petit déjeuner de gruau et de boulettes au son de riz. Ensuite, ma mère envoya mon grand-père à la banque, malgré ses mauvaises jambes, pour prévenir que mon père était malade et j’y allai avec lui.
Même si la guerre avait touché chacun d’entre nous et si la ville était maintenant complètement quadrillée par le réseau de tranchées et de fossés remplis d’eau destiné à servir de pare-feu en cas d’attaque ennemie, aucun des bâtiments devant lesquels nous passions n’avait été détruit. Tout en marchant, mon grand-père m’expliquait que l’ennemi lui-même respectait la beauté de certaines de nos villes parmi les plus anciennes. Il aurait fallu être pire que des barbares pour détruire notre ravissante cité. Pour essayer de me rassurer, il ajouta que des Japonais d’origine vivaient dans le pays de l’ennemi, la lointaine Amérique, et qu’ils avaient tout fait pour convaincre le gouvernement de nous épargner. Effectivement, cela apaisa mon anxiété, mais j’avais une autre raison de m’agiter. Je n’arrivais pas à oublier la scène dont j’avais été témoin au cours de la nuit. Je me demandais si mon grand-père était au courant pour mon père et s’il savait la raison réelle de l’absence du chef de famille.
Les rues étaient déjà pleines de monde, ce matin-là. Le tramway de Miyajima remontait lentement du port, son point de départ habituel, avec son chargement d’hommes en route vers leur travail et de ménagères qui faisaient leurs courses. Des équipes d’ouvriers venues des quartiers périphériques attendaient des instructions au coin des rues. Il y avait toujours de nouvelles tâches à accomplir dans la ville pour parer à toute éventualité et il ne se passait pas un matin sans qu’on ne croisât ces équipes dans chaque quartier. Ce jour-là, les soldats étaient nombreux, dans la rue comme dans le tramway, et leur présence atténua encore ma nervosité. Nous savions qu’ils étaient là pour nous protéger et, au fond de moi, je comprenais que mon père fût honteux de ne pas être de leur nombre à cause de sa jambe, handicapée depuis l’enfance. Cela aurait été un grand honneur pour nous. La plupart des enfants du voisinage avaient un père parti à la guerre et ils jouissaient à l’école d’un statut spécial que je leur enviais. Les maîtres nous expliquaient que chacun pouvait apporter sa contribution de la même manière, que ce soit sur place ou au front, mais les filles de soldats étaient rendues plus hardies par l’absence de leur père.
Tandis que nous nous dirigions vers la banque pour transmettre notre message mensonger, je fus gagnée par une impression bizarre. Je me dis que mon père était certainement souffrant, mais que sa maladie n’avait pas grand-chose à voir avec celle dont nous parlerions. Bien sûr, je n’étais pas censée le savoir. Ma mère ignorait que j’avais été témoin de la scène de la nuit. Mais de là à mentir – et à la banque, qui plus est ! Cela me paraissait excitant et dangereux et m’ouvrait tout un monde de possibilités nouvelles.
Nous tournâmes à gauche, puis à droite dans la rue des affaires où se trouvait la banque qui employait mon père. La plupart des bâtiments existaient déjà avant la naissance de mon grand-père, ce qui me semblait incroyablement loin. Parfois, quand je marchais dans cette rue – ou ailleurs, dans d’autres quartiers –, j’aimais m’imaginer que mon grand-père s’y trouvait, tel qu’il était à six ans, le même âge que moi. Il avait passé toute sa jeunesse à Hiroshima. Je n’avais aucun mal à recréer physiquement le garçonnet qu’il devait être au siècle passé. Je me servais de la petite silhouette de mon frère, dont je superposais le visage et le corps juvéniles à ceux de mon grand-père, vieux et ridés. Je peignais en imagination son portrait et les rues d’Hiroshima telles qu’elles devaient être à l’époque, sans soldats armés de fusils à tous les coins de rue, ni papier pour dissimuler les vitres pendant le black-out. J’ajoutais des hommes qui portaient leurs tuniques sombres comme des seigneurs, de riches propriétaires terriens et des femmes revêtues de kimonos aux couleurs chaudes, systématiquement remplacés depuis le début de la guerre par les inusables pantalons appelés monpe.
En entrant dans la banque, mon grand-père demanda à parler au directeur, M. Hatano, et nous attendîmes dans une vaste salle qu’il voulût bien nous recevoir. Enfin, la porte de son bureau s’ouvrit. Il traversa la pièce au parquet de bois dur, des papiers serrés sous son bras droit, et vint s’incliner avec respect devant mon grand-père. Ses chaussures craquaient. Il dégageait une odeur de savonnette et de brillantine. « Je viens de la part de ma fille, Mme Yokuo Amai, commença mon grand-père après lui avoir rendu son salut, pour vous prévenir que mon gendre, M. Haruki Amai, employé zélé de cet établissement, est souffrant aujourd’hui et ne pourra assumer les responsabilités qui lui incombent. Croyez qu’il est profondément désolé de ne pouvoir prendre son poste ce matin, mais il sera rétabli demain. »
La façon de s’exprimer de mon grand-père était particulière, mais elle était appréciée des gens de sa génération, dont son interlocuteur semblait faire partie.
Nous rentrâmes à la maison la main dans la main, lentement, à cause des mauvaises jambes de Grand-Père. Je ne lui demandai pas s’il savait qu’on lui avait fait raconter un mensonge. Je me rendais compte que j’étais peut-être la seule, avec ma mère, à connaître la véritable cause de l’état de mon père. Je tournai quelque temps cette idée dans ma petite tête d’enfant, puis je me dis que ma mère devait avoir de bonnes raisons d’agir ainsi, même si pour ma part je ne voyais toujours pas lesquelles. Elle avait pris sa décision en adulte, à partir d’une interprétation du monde qui dépassait ma toute jeune expérience.
 



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18