Evelyne Bloch-Dano
Le dernier amour de George Sand
Evelyne Bloch-Dano, agrégée de lettres modernes, journaliste au Magazine littéraire et à Marie-Claire, est l’auteur, chez Grasset, des premières biographies de Madame Zola (1998, Grand Prix des lectrices de Elle), et de Madame Proust (2004, Prix Renaudot essai), d’une biographie de Flora Tristan (2001, Prix François Billetdoux de la SCAM), d’un récit, La Biographe (2007), et d’un essai, La fabuleuse histoire des légumes (2008, Prix Eugénie Brazier).
MON CŒUR EST UN CIMETIÈRE
nfin ! Bientôt Nohant ! Chaque retour est un soulagement. En ce mois de décembre, s’y mêle le fragile espoir d’échapper à son démon : le dégoût de la vie. Elle a quarante-cinq ans.
Tristesse sombre de ces deux dernières années. La faillite de la révolution de 48, les erreurs, la débâcle des socialistes, la condamnation de ses amis… Pour quel résultat ? Une Assemblée réactionnaire et le triomphe de Louis-Napoléon Bonaparte. A ce désenchantement politique se mêlent les chagrins personnels et, par-dessus tout, la brouille avec Solange, sa fille. Comment lui pardonner son comportement inacceptable avec Chopin, ses coquetteries, ses médisances, ses calomnies, la vie dissolue qu’elle mène avec son mari, le sculpteur Jean-Baptiste Clésinger, cet être violent et imprévisible qu’elle-même avait pourtant accepté pour gendre ? Solange, c’est l’épine plantée dans son cœur de mère, la mal-aimée, la mal-aimante. Sans son fils, son Maurice, son Bouli adoré, que serait George Sand ? Un corps sans âme. Il s’est trouvé au printemps à Paris, en pleine épidémie de choléra. S’il lui était arrivé quelque chose ? Elle n’aurait pas survécu.
Tous ces morts autour d’elle, depuis quelques mois ! Son demi-frère Hippolyte, le compagnon d’enfance, que son ivrognerie a fini par achever ; sa chère Marie Dorval, son adorable, fragile, excessive et merveilleuse Marie, son amante de jeunesse, l’égérie d’Alfred de Vigny, la Doña Sol d’Hernani, la Kitty Bell de Chatterton, la diva des scènes romantiques qui lui disait « je voudrais être toi » – oubliée, morte dans une quasi-misère, désespérée par la disparition de son petit-fils ; et Frédéric Chopin, décédé le 17 octobre, miné par la phtisie, sans que jamais ils se soient revus depuis leur brève rencontre dans un escalier, un jour de mars 48… Il lui avait appris ce jour-là la naissance de Jeanne, la fille de Solange, disparue elle aussi, quelques jours plus tard. George Sand ne l’aura jamais vue, cette petite, à peine a-t-elle eu le temps d’envoyer un mot de félicitations, qu’il a fallu adresser ses condoléances. Les deux lettres sont parvenues ensemble à sa fille.
Chopin avait, paraît-il, souhaité la revoir avant de mourir. Peut-être… mais à quoi bon ? Neuf ans de vie commune où elle avait été plus mère qu’amante, presque chaste depuis leur retour de Majorque, vie à la fois chaotique et harmonieuse entre Paris et Nohant, à la mesure du génie de ce musicien exigeant, possessif, hypersensible, si malade et si doué. Il avait pris fait et cause pour Solange. Elle ne regrettait pas sa lettre de rupture ni leur brusque séparation. La suite lui avait donné raison – mais tout de même, quel échec, quelle tristesse ! Sa mort l’avait plongée dans un profond abattement.
La petite Aurore Dupin qui courait dans les prés ; la pensionnaire endiablée et mystique des Augustines anglaises ; la jeune épouse insatisfaite du baron Dudevant ; la mère de famille menant à Paris une vie de bohème ; l’auteur d’Indiana et de Lélia adoptant costume, cigare et pseudonyme masculins ; l’égérie romantique dont toute l’Europe suit les amours avec Alfred de Musset ou Frédéric Chopin ; la romancière admirée par Dostoïevski, Balzac, Delacroix ou Liszt ; la femme libre qui choisit ses amants ; l’idéaliste confrontée à la réalité de la révolution… De tant de rôles, d’une vie si romanesque, si courageuse, si laborieuse, que reste-t-il, sinon chagrin et amertume ?
Une autre qu’elle aurait pu se résigner et rester au côté de son mari, Casimir Dudevant. Aurore était si jeune quand elle l’avait épousé pour échapper aux odieux prétendants imposés par sa mère ! Une fille de 18 ans, sans expérience de la vie, chevauchant dans la campagne berrichonne, passionnée de philosophie – ah ! ces heures à lire Aristote, Leibniz ou Rousseau dans la bibliothèque de sa grand-mère… Elle avait sincèrement cru être heureuse avec son mari. Et puis, l’ennui s’était installé, minant ses efforts, la laissant sans courage, les larmes aux yeux. Casimir et Aurore n’avaient rien en commun, hors leurs convictions républicaines : tout ce qui l’intéressait, elle, le faisait bâiller ou s’impatienter. Il n’aimait que la chasse, la vie à la campagne, la taverne et les filles. Point mauvais homme, mais pas taillé pour elle.
« Je vis que tu n’aimais point la musique », lui avait-elle écrit dans une lettre-confession de 22 pages, « et je cessai de m’en occuper parce que le son du piano te faisait fuir. Tu lisais par complaisance, et au bout de quelques lignes le livre te tombait des mains, d’ennui et de sommeil. Quand nous causions surtout, littérature, poésie ou morale, ou tu ne connaissais pas les auteurs dont je te parlais, ou tu traitais mes idées de folies, de sentiments exaltés et romanesques. Je cessai d’en parler . » Même la naissance de leur fils Maurice, un an plus tard, avait échoué à secouer sa dépression, sitôt passé le sevrage. Leur couple était un échec, et bientôt, elle avait cherché l’âme sœur chez un autre, le romantique Aurélien de Sèze. Un amour platonique. Puis un amant, un vrai, son camarade d’enfance Stéphane Ajasson de Grandsagne, dit le beau Steny. La naissance de sa fille n’avait rien changé. L’histoire banale d’une femme déçue, qui s’ennuie… Mais à la différence de cette Madame Bovary que son futur ami, Gustave Flaubert, écrirait un jour, elle avait pris ses rêves au mot, et les avait portés au zénith.
A vingt-six ans, elle avait négocié avec Casimir le droit de partager son temps entre Paris et Nohant et s’était installée dans la capitale avec son nouvel amant Jules Sandeau, un étudiant en droit de dix-neuf ans aux cheveux bouclés. Ils avaient écrit un roman à deux mains, Rose et Blanche, sous le pseudonyme de J. Sand, et travaillé comme journalistes à La Revue de Paris et au Figaro. Elle avait fait ses gammes sous la férule du terrible Henri Latouche.
Tout a basculé avec Indiana, son premier roman, en 1832. Romanesque, exotique mais trempé aussi dans l’eau amère de son expérience, Indiana fait vibrer ses lecteurs, leur parle un langage contemporain qui tranche avec les romans historiques en vogue. Une nouvelle génération romantique se lève, celle de 1830 : le Hugo de Hernani, le Balzac de La Peau de chagrin, le Stendhal du Rouge et le Noir, le Théophile Gautier des Jeunes-France ou le Musset de La Nuit vénitienne. Indiana marque le triomphe d’une jeune femme de vingt-huit ans qui porte le fer contre le mariage et défend l’amour libre. Aurore Dudevant, née Dupin, est célèbre du jour au lendemain sous le nom qu’elle s’est choisi : George Sand, un prénom masculin, orthographié à l’anglaise. Non sans humour, puisque « Georgeon » désigne aussi le diable en berrichon. Ce changement de nom, traité avec légèreté dans Histoire de ma vie, est loin d’être anodin. En se dépouillant de son patronyme – nom du père ou du mari – elle construit sa nouvelle identité : celle de l’auteur George Sand. Elle rompt aussi avec la lignée féminine des Aurore, illustrée par sa grand-mère, Marie-Aurore de Saxe et son arrière-grand-mère, Aurore de Koenigsmark. Son prénom masculin, elle le féminisera avec insolence. De ce pseudonyme, elle fera un nom. Et, même, le transmettra.
Combien de romans, de pièces de théâtre, d’essais vont suivre Indiana ? Après Valentine, Lélia prône le droit au plaisir pour les femmes. Ses lecteurs y verront un autoportrait, il la poursuivra toute sa vie. Viendront Jacques, Lettres d’un voyageur, Mauprat, Spiridion, Les Maîtres mosaïstes, Le Compagnon du Tour de France, Horace, Un hiver à Majorque, Consuelo, La Comtesse de Rudolstadt, Jeanne, Le Meunier d’Angibault, La Mare au diable, Lucrezia Floriani, François le Champi pour ne citer que quelques œuvres de cette période 1832-1848 qui compte une quarantaine de romans et de nouvelles. George Sand n’existe pleinement que dans et par la fiction. Seule l’imagination lui permet de respirer – ballon d’oxygène dans la pesanteur des jours. Mais l’inspiration romanesque ne l’empêche pas d’aborder les questions qui lui tiennent à cœur : l’amour et l’amitié, le mariage et les femmes, l’art et le travail, les artisans et les paysans, le peuple des villes et des campagnes, la nature, le mysticisme et les sociétés secrètes… Pas d’organisation ou de construction d’ensemble, mais un choix dicté par les circonstances, les rencontres, les lectures, l’inspiration, les convictions. Cette plume qui vole sur le papier, c’est George Sand. Un livre chasse l’autre, comme un rêve se fond dans le précédent. Mais l’écriture est aussi un métier, une chaîne qui la rive aux directeurs de revue dont elle dépend. On la compare aux plus grands. On fait d’elle un personnage de roman, comme Balzac qui prête ses traits à Camille Maupin dans Béatrix. « Qu’est-ce que la littérature française pour la généralité des hommes qui lisent en Europe, sans George Sand et Balzac ? » s’interroge Stendhal . En 1854, Nadar lui donnera la première place dans son célèbre Panthéon qui met en scène 250 écrivains. A la tête d’un long défilé d’artistes, Victor Hugo semble s’incliner devant le buste de George Sand, au sommet d’une colonne. De tous bords on la sollicite. On l’admire, on la critique, on la moque. Sa nature transgressive fait d’elle une femme qui affirme une liberté d’homme. Mais la liberté de George Sand n’a ni sexe ni genre, pas plus que son talent. Elle emploie le masculin pour parler d’elle-même, dès qu’il est question de littérature, de politique ou d’art. Elle se voit comme un artiste, elle est perçue par ses contemporains comme un être à part : « Il fallait, écrira un jour Flaubert à Tourgueniev, la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. » Pendant longtemps, on la représentera telle que les gravures de 1832 la montraient : une redingote serrée à la taille, un haut-de-forme posé sur ses boucles brunes, une badine ou un cigare de Manille à la main.
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