Evelyne Bloch-Dano
La biographe
Evelyne Bloch-Dano, agrégée de lettres modernes, journaliste
au Magasine littéraire et à Marie-Claire, est l'auteur,
chez Grasset, des premières biographies de Madame Zola (1998,
Grand Prix des lectrices de Elle, 30.000 exemplaires vendus), de
Madame Proust (2004, Prix Renaudot essai, 30.000 exemplaires vendus),
et d'une biographie de Flora Tristan (2001, Prix François
Billetdoux de la SCAM).
La biographie est l'art d'être l'autre que je suis.
Emilio RODRIGUÉ
omy, en équilibre sur le trottoir, se balançait d'avant en arrière. Soudain, elle s'élança. Elle se jeta entre les véhicules, frôlant les pare-chocs et les roues des voitures. Je me mis à crier : Romy, tu es folle, arrête, tu vas te faire tuer ! Dans le fracas de la circulation, elle ne m'entendait pas. Elle allait de l'avant. Il y eut un coup de frein. Puis, plus rien.
Je me suis réveillée en sursaut, puis rendormie. Le lendemain, j'ai entendu aux informations que Romy Schneider était morte dans la nuit. Arrêt cardiaque, suicide, on ne savait pas. Les récits, les témoignages se succédaient. Cette actrice merveilleuse, la souffrance, son fils, épuisée… Je n'écoutais plus. Seule demeurait l'impression de mon rêve. Aujourd'hui encore, plus de vingt ans après, je la revois, les pieds sur le bord du trottoir, hésitant puis s'élançant. Et mon cri.
Une autre nuit, bien plus tard, j'ai rêvé que j'étais avec mon père dans une gare de Berlin, sous une verrière pleine de lumière. Il était jeune, grand, brun comme sur les photos de mon enfance. J'étais une toute petite fille, et il me portait sur ses épaules. Sentiment glorieux de l'enfant sur les épaules de son père. Il a étendu le bras en me montrant la ville nouvelle à l'horizon puis m'a déposée délicatement à terre et s'est éloigné. Je crois qu'il a prononcé quelques mots, mais je les ai oubliés. Je me suis réveillée noyée d'amour. Quelques minutes plus tard, j'apprenais qu'il était mort dans la nuit. J'ai su que son dernier acte de tendresse avait été cette visite, et son geste qui me montrait l'avenir. Il ne me porterait plus sur ses épaules. Je n'étais plus une petite fille. Il s'en allait. Mais sa présence ne m'a pas quittée. Parfois, quand quelque chose de bon m'arrive, quand je sais qu'il serait fier de moi, me viennent ces mots de Yentl chantés par Barbra Streisand : " Papa, can you see me ? Papa, can you hear me ? "
La Romy qui m'habite est née de mon rêve, la nuit de sa mort. Elle n'a pas marqué mon enfance, je ne me rappelle pas m'être identifiée à Sissi, et encore moins aux héroïnes des films de Claude Sautet.
Tout a changé avec La Passante du Sans- Souci. Peut-être à cause de ces morts autour d'elle, le visage dévasté de Romy m'est entré dans le cœur. Jamais elle n'avait été si belle. Ai-je compris alors que ce film porté par elle dans la souffrance reflétait au plus près sa personnalité déchirée ? Elle y interprétait deux femmes, Elsa Wiener, une Allemande qui avait sauvé Max Baumstein, un enfant juif, et Lina, l'épouse de Max, devenu adulte. Je ne savais pas à quel point ce double rôle était lié à sa propre histoire. J'ai encore moins deviné que ce film, et Romy Schneider elle-même, me parlaient de l'histoire des miens.
Ce fut son dernier film. Elle tenait à ce projet et avait voulu le mener à terme malgré son état de faiblesse - elle avait été opérée d'une tumeur au rein - et la mort horrible de son fils David. Le titre semblait mettre un point final ironique à une vie dévorée par l'angoisse. Mais, je l'ai compris depuis, La Passante du Sans-Souci lui avait permis d'exprimer, à travers deux époques et deux personnages, le drame d'une vie écartelée entre soi et l'autre, le passé et le présent, la culpabilité et la dette. Au-delà du romanesque, l'actrice jetait ses dernières forces dans une fiction qui disait la vérité sur son existence : la tentative de rachat d'une faute qui n'était pas la sienne. Le film s'achevait tragiquement, comme sa vie, quelques semaines plus tard. Elsa sauvait son mari en cédant à un officier nazi qui la désirait, avant d'être abattue par la Gestapo ; Max Baumstein était assassiné, après avoir liquidé ce même officier devenu ambassadeur du Paraguay.
Longtemps, j'ai gardé l'image du " Sans-Souci ", ce café où se retrouvaient les réfugiés allemands, et de cette femme aux abois. Elle m'évoquait la Romy de la fin, l'errante qui fuyait la nuit dans Paris. J'ai commencé à écrire un roman : Anne, une traductrice, rencontrait une femme dans la rue, une nuit d'hiver. Rosa Staub était une actrice célèbre mais paumée, à bout de forces. Anne la recueillait et une amitié étroite se nouait entre elles. Peu à peu, Rosa absorbait l'énergie d'Anne et revenait à la vie. Anne, à son tour, devenait la créature fantomatique qu'elle avait croisée jadis, dans une rue de Pigalle… Je n'ai jamais réussi à finir ce roman, cette déchéance m'était insupportable. Des années plus tard, j'ai appris que Romy signait " Rosa " les lettres qu'elle adressait à son amie berlinoise, la journaliste Christiane Höllger.
J'ai eu envie de revoir La Passante du Sans-Souci. C'était un soir de décembre, il neigeait sur Paris. J'habitais alors rue Saint-Antoine et le film se donnait tout près. Je suis sortie du cinéma en larmes. Quelque chose s'était produit en moi, je ne savais pas quoi.
L'intrigue, les noms des personnages, les visages s'effacèrent, mais certaines images de ce film un peu convenu se gravèrent dans ma mémoire, à côté de chefs-d'œuvre comme La Strada de Fellini ou La Nuit des forains d'Ingmar Bergman, éveillant un sentiment confus et pénible.
Et puis un jour, j'ai compris : ces visions me hantaient parce qu'elles prenaient leur source en moi. Des pans entiers d'une histoire oubliée, que j'avais VOULU oublier avant même de la connaître. Celle de ma mère, juive allemande, et de toute sa famille. Le passé était un trou noir. La passante que l'actrice avait incarnée surgissait d'un monde enfoui, mais étrangement familier.
Peu à peu, avec les images, les émotions, les fragments de récits, les rencontres, a émergé le sens.
Elsa Wiener-Romy Schneider : le drame personnel de Romy ou celui de milliers d'Allemands, trop jeunes pour porter la moindre responsabilité dans le génocide, trop âgés pour avoir eu " la grâce d'une naissance tardive " (" die Gnade des späten Geburt "). Qu'elle ait été une star ne change rien. Ou plutôt, parce que Rosemarie Albach alias Romy Schneider, fille de Magda la Bavaroise, est célèbre, nous avons accès à un récit exemplaire, projeté sur l'écran géant de notre imaginaire. Je peux y lire l'histoire en miroir de ma propre famille : celle de juifs allemands, à la même époque.
Ma mère-Romy. Dos à dos, tendues dans le même effort pour surmonter le passé. Die Vergangenheitsbewältigung. Rien ne justifie ce rapprochement, tout le légitime. A la question que Romy Schneider s'est posée toute sa vie : " Comment peut-on être allemande ? " répond l'écho : " Comment peut-on être juive allemande ? "
Et si chacune d'elles possédait un fragment de la vérité de l'autre ? Il faut que je sache. Aller de l'une à l'autre, tresser ces vies à première vue si différentes, les éclairer mutuellement. Elles sont les deux faces d'une même mémoire, la mienne, celle de la biographe que je suis… Une identité fossilisée, rejetée. Déniée, peut-être. Pourquoi ne sais-je rien ? Pourquoi ce lien avec l'Allemagne est-il si conflictuel, nourri de passion et d'incompréhension ?
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