Premiers chapitres
Evelyne Bloch-Dano
Madame Proust


Evelyne Bloch-Dano, agrégée de lettres modernes, est l'auteur, chez Grasset, de la première biographie de Madame Zola (1998, Grand Prix des lectrices de Elle, 30 000 exemplaires vendus) et d'une biographie de Flora Tristan (2001, Prix François Billetdoux de la SCAM).
Première partie
1
UNE JEUNE FILLE À MARIER


hez les Weil, on dînait à 7 heures précises. Dès 7 heures moins dix, Nathé Weil écartait son journal pour sortir sa montre du gousset. A 7 heures moins deux, il se levait et l'on passait à table. Or, en ce soir de juillet 1870, son fils Georges n'était toujours pas rentré. Mme Weil s'éclipsa à la cuisine. Le dîner était prêt. Le bouillon de la poule au pot frémissait sur la cuisinière. Le raifort râpé était déjà sur la table. Elle alla jeter un coup d'œil par la fenêtre de la salle à manger qui, comme les autres pièces, donnait sur la cour. Aucune chance de voir Georges arriver par la rue mais, en se penchant un peu, elle pourrait peut-être l'apercevoir dans l'entrée de l'immeuble, s'engouffrant dans l'escalier et saisissant la rampe d'acajou pour grimper plus vite les deux étages.
Adèle revint s'asseoir et échangea un regard avec sa fille Jeanne qui, à son entrée, avait levé les yeux de son livre. Elles se comprenaient. Les principes de Nathé Weil n'admettaient aucune dérogation, ils étaient aussi inflexibles que les Dix Commandements et les quelque six cents règles bibliques qu'on avait depuis longtemps cessé d'observer dans la famille. Le tempérament fantaisiste d'Adèle s'en trouvait bien, au fond. Elle mettait ses passions ailleurs. Un sourire amusé flotta sur son visage. " Il ne va pas tarder ", prononça-t-elle calmement. Elle connaissait son fils. Le jeune avocat avait oublié l'heure en bavardant avec un ami. Il devait être en train de courir vers la rue du Faubourg-Poissonnière. " J'espère bien. De toutes les façons, on dîne dans trois minutes ", répliqua M. Weil en consultant une nouvelle fois sa montre.
Quant à Jeanne, elle s'était replongée dans sa lecture. Elle était assise à sa place favorite, près de la fenêtre. On ne voyait d'elle que la masse de sa chevelure brune ramenée en chignon sur la tête, et sa nuque d'où s'échappaient quelques mèches. Sa robe d'été blanche mettait en valeur son profil ivoire. Le nez un peu fort, le menton volontaire, la bouche pleine dont elle mordillait la lèvre en lisant, tout en elle révélait une forte personnalité. Sa beauté épanouie était déjà celle d'une femme. Ses yeux noirs aux paupières bombées, aux sourcils épais, étaient fixés sur son livre. Cette scène ne la concernait pas. Elle s'était reproduite cent fois. Georges arriverait à temps, à peine essoufflé. Il prononcerait quelques mots d'excuse et une plaisanterie pour détendre l'atmosphère. Son père grommellerait pour la forme, et tout serait oublié jusqu'à la prochaine fois. Son tour à elle viendrait plus tard, et sur un sujet bien plus grave. La porte de l'entrée s'ouvrit au troisième coup de l'horloge, juste au moment où Nathé se levait pour se diriger vers la salle à manger.
A 7 heures précises, la famille Weil s'installait autour de la table, et Philomèle apportait la soupière.

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