Evelyne
Bloch-Dano
Flora Tristan
La femme-messie
biographie
Evelyne Bloch-Dano est l'auteur de la
première biographie de Madame
Zola, Grand Prix des lectrices de
Elle en 1998.
1
SECRETS ET MENSONGES
Il était une fois un grand seigneur
péruvien, descendant de Montezuma, et une
jeune Française sans fortune. Ils
s'aimèrent et eurent une petite fille qui
s'appelait Flore. Son papa disait « Florita
». Ils habitaient une grande et belle maison,
pleine de fleurs. De temps à autre, venait
les voir un ami plus jeune. Il parlait très
fort de liberté et plus tard, devint un
héros. Il se nommait Simon Bolivar.
'histoire
de Flora Tristan pourrait se raconter ainsi,
à la manière des contes que
s'inventent les enfants. Comme la plupart d'entre
nous, elle superposa plusieurs récits de sa
naissance et de sa petite enfance : il y eut ce que
sa mère lui avait dit, ce qu'elle croyait
savoir, ce qu'elle désirait croire - et ce
qu'elle savait vraiment. Elle avait 15 ans quand
elle apprit la vérité : son
père n'avait jamais épousé sa
mère. Elle s'inventa un mythe. Ce
mythe est à la base de sa
personnalité. Il conjugue une ascendance
noble et exotique 1, une naissance
illégitime, un paradis perdu, de grands mots
qui peuvent changer le monde, et un secret qui
ressemble à un mensonge.
Dans le village de Vaugirard qui s'étend
entre Montrouge et Grenelle, la vie est douce. La
Grande Rue où habitent les Tristan depuis
1806 - l'actuelle rue de Vaugirard - suit le
tracé de la voie romaine qui menait de Paris
à Chartres. L'ancien hameau est devenu sous
l'Empire un gros village de plus de trois mille
habitants : les Parisiens y ont fait construire des
maisons de campagne et viennent y goûter,
à proximité de leurs affaires, les
primeurs, laitues, fraises et petits pois que
cultivent les maraîchers ; auberges de
barrière et cabarets de renom servent un vin
clairet, les cultures alternent avec les
établissements religieux dans un climat
paisible. Une belle propriété, «
Le Petit Château », une cour, une
basse-cour, un grand jardin entouré de murs
: c'est dans ce cadre idyllique que la petite
Florita vit ses jeunes années. Elle en
gardera un souvenir ébloui et nostalgique,
celui d'un paradis où la nature donnait ses
plus beaux fruits, et ses parents, la tendresse et
la sécurité. Est-ce de ce
temps-là, ses quatre premières
années, qu'elle tirera sa vitalité,
son goût pour la beauté et sa
confiance dans l'être humain ? La petite
fille turbulente aux boucles et aux grands yeux
noirs, aux colères explosives, à la
sensibilité à fleur de peau, croit de
toutes ses forces au pouvoir des adultes, à
l'équilibre du ciel et de la terre et
à la possibilité du bonheur.
Difficile de trouver ascendance plus
contrastée : son père, don Mariano
Tristan y Moscoso est colonel des dragons du Roi
d'Espagne. En poste à Bilbao, il a fait,
quelques années auparavant, la connaissance
d'une émigrée française, Anne
Laisnay, qui a fui la Révolution. Son
père, Jean Laisnay, était bourgeois
de Paris et secrétaire de l'Intendance
2. En juillet 1789, l'Intendant a
été lynché et mis à
mort par la foule. Les Laisnay, loyaux serviteurs
de la royauté, logeaient à deux pas.
Anne, et peut-être sa sur
Thérèse, n'ont dû leur salut
qu'à la fuite. Ainsi, Flora Tristan la
révoltée, est-elle l'enfant d'un
couple de monarchistes catholiques...
La jeune fille et don Mariano sont tombés
très vite amoureux. Jeune 3 ?
Point tant, puisqu'elle approchait de la trentaine
lorsqu'en 1802 un prêtre émigré
de sa connaissance, l'abbé de Roncelin, les
a unis au domicile de la mariée. Mariage
clandestin, donc, et romanesque. La fiancée
ne possédait pas le moindre quartier de
noblesse. Le Consulat de France à Bilbao
était encore fermé à cette
date, et don Mariano, officier, devait demander au
Roi l'autorisation de l'épouser : il n'en
fit rien. Aucune trace officielle ne subsista de ce
mariage religieux, sans aucune valeur en France.
Quant au mariage civil, il n'y en eut point.
Pourquoi don Mariano Tristan y Moscoso
n'épousa-t-il jamais Anne Laisnay ?
Réticence de grand seigneur espagnol, dont
la famille établie au Pérou
était l'une des plus anciennes et les plus
riches de l'Empire du Soleil, joyau de la Couronne
d'Espagne ? Circonstances politiques, en ces
années bousculées par les ambitions
de Bonaparte, après les chaos de la Terreur
et les hoquets du Directoire ? Pas plus que sa
fille, nous n'avons la réponse. Mais ce
geste pèsera lourd sur l'avenir de
Flora.
Anne rentra en France, don Mariano ne tarda pas
à la suivre. Et c'est à Paris que
vint au monde Flore Célestine
Thérèse Tristan Moscoso, le 7 avril
1803. Elle fut baptisée deux jours plus tard
dans la paroisse de Saint-Thomas d'Aquin
4.
Les Tristan peuvent vivre à leur aise.
L'oncle de don Mariano, archevêque de
Grenade, lui a laissé une rente de 6 000 F
à titre d'aîné de la famille.
Quant à son jeune frère Pio qu'il a
élevé, rentré au Pérou
avec le grade de colonel, il lui fait envoyer
d'importantes sommes d'argent. Les plus
considérables, cependant, ne lui
parviendront jamais, en ces époques
troublées où les bâtiments
corsaires des armées ennemies écument
les mers. A cela, il faut ajouter sa pension
d'ancien colonel et les revenus probables de sa
charge de représentant de l'Espagne à
Paris. Car don Mariano n'est pas un exilé
sur la terre française, mais un noble
péruvien, accomplissant la dernière
étape de son parcours d'officier en Europe,
comme c'est la coutume.
D'un côté, donc, le père de
Florita, grand seigneur et dépensier, dont
l'amour ne va pas jusqu'à la
mésalliance, de l'autre, sa mère,
femme tendre qui se contente d'un simulacre de
mariage. Don Mariano est passionné de
lecture et de jardinage, et rien ne le rend plus
fier que la succulence de ses poires ou la
beauté de ses serres. Le couple vit
retiré. Mariano fait-il vraiment passer Anne
pour son épouse légitime, comme
l'affirmera Flora Tristan, assurant même
détenir un certificat d'un
député aux Cortès ? Anne se
fera appeler Mme Tristan, mais les actes officiels
la désigneront comme la fille Laisnay,
célibataire 5.
Prédilection et nécessité, le
vert paradis de Vaugirard a toutes les apparences
d'une retraite choisie, que seuls
fréquentent, à l'écart de
toute vie mondaine, famille et amis proches.
Or, parmi ceux-là, il en est un qui doit
retenir toute notre attention : il s'agit de Simon
Bolivar, alors âgé de 23 ans. Florita
en a 3. Que sait-elle de ce grand garçon
brun, qui arrive à Vaugirard dans son
équipage de dandy ? Tout est plus vivant en
sa présence. Sa fougue bouscule tout sur son
passage. Il la soulève dans ses bras pour
l'embrasser, il emmène sa mère au
Théâtre-Français, il a de
longues conversations avec son père. Elle ne
comprend pas ce qu'ils disent, mais ils arpentent
le jardin à grandes enjambées, Simon
s'agite beaucoup, et ses éclats de voix
parviennent jusqu'à elle. Il a connu ses
parents à Bilbao. La petite fille ne sait
sans doute rien de plus. La destinée de
Bolivar est à venir. Mais il est le
personnage brillant de son enfance, jeune,
impulsif, coléreux parfois, comme elle. Il
appartient pour toujours à ses souvenirs
d'enfance, inséparable du château, du
grand jardin, des domestiques, et du couple de ses
parents. Le temps du bonheur.
Nous verrons plus tard comment Flora tirera de
cette histoire fragmentaire et lointaine un roman
familial et une légende personnelle. Le
Libertador, qui a donné sa vie à sa
cause, est entré très tôt dans
son existence. Les récits de sa mère,
son destin exceptionnel, ses origines en firent une
figure idéale, la clef de voûte
peut-être de la mythologie personnelle de
Flora Tristan. Par comparaison, don Mariano,
l'amateur de jardins qui n'eut pas le courage
d'épouser la femme qu'il aimait, fait
pâle figure. La petite fille brune avait
trouvé son héros : le Libertador. Son
autre personnage favori sera Don Quichotte, le
Chevalier errant, comme un double romanesque et
pathétique. Notons que tous deux
appartiennent au monde hispanique, celui des
hidalgos, héroïques et
idéalistes. C'est à eux qu'elle
s'identifiera. Quelques images - la silhouette de
son père, les visites de Bolivar, la
propriété de Vaugirard - et pour
l'essentiel, les récits ultérieurs de
sa mère, forment le tissu d'une
mémoire reconstruite. Les parents
parlaient-ils espagnol quand ils ne voulaient pas
que Florita les comprenne ? Il y eut à coup
sûr des lacunes et du mensonge. Les enfants
sentent cela même s'ils ne le savent
pas. Les colères enfantines sont souvent la
trace d'une tristesse impuissante à se dire.
Celles de la petite Florita frappaient son
entourage. Mais au fil du temps, elle fit de ses
premières années un âge d'or
éternellement à reconquérir,
et de son illégitimité, une injustice
à réparer.
Hélas, le paradis n'a qu'un temps. Le 14
juin 1807, don Mariano meurt d'une crise
d'apoplexie foudroyante. Florita a 4 ans, et sa
mère attend un autre enfant. Une semaine
plus tard, le gouvernement espagnol fait mettre les
scellés sur les biens du défunt. On
prévient sa famille au Pérou et ses
fondés de pouvoir en Espagne. Toutefois,
Anne Laisnay est autorisée à
gérer et administrer provisoirement la
maison de Vaugirard.
En octobre, naît le petit frère de
Flora, Mariano Pio Henrique Tristan.
L'hiver passé, et dans quelle tristesse !,
Anne met en location la grande maison, et
s'installe à Paris, place du Carrousel. Ce
quartier aujourd'hui démoli, situé
entre le Louvre et les Tuileries, a bien mauvaise
réputation 6. La petite Flora
découvre un autre monde : des ruelles
enchevêtrées où
s'entremêlent hôtels vétustes et
chantiers de démolition, terrains vagues et
commerces plus étranges les uns que les
autres, marchands d'oiseaux, tondeurs de chiens,
arracheurs de dents qui brandissent leurs pinces
menaçantes... Mais sa mère
déménage une nouvelle fois et se
réfugie à Vaugirard, dans des
conditions bien différentes de celles
qu'elles ont connues naguère, même si,
pendant les derniers mois de sa vie, l'ancien
colonel, ne recevant plus d'argent d'Espagne, en
avait été réduit à
emprunter à sa belle-mère
7. C'est don Pio, le frère cadet
de Mariano, qui reçoit la gestion de ses
biens, en vertu des pleins pouvoirs que celui-ci
lui avait signés. Il est son
exécuteur testamentaire et son
légataire universel. Don Mariano, faisant
preuve d'une légèreté
étonnante, n'avait prévu aucune
disposition en faveur de sa femme et de ses
enfants. Rien, pas le moindre papier officiel pour
attester d'un quelconque droit.
Entre-temps, la situation politique entre la France
et l'Espagne s'est détériorée.
Le 1er avril 1808, Napoléon part
pour Bayonne. Un mois plus tard, a lieu à
Madrid le soulèvement du « dos de mayo
» : l'insurrection contre l'occupant
français est sauvagement
réprimée. Ferdinand, le fils de
Charles IV abdique en faveur de Napoléon,
avant de se retirer dans un exil doré
à Valençay, nimbé de
l'auréole des martyrs. Joseph Bonaparte, le
frère de Napoléon, est nommé
Roi d'Espagne. Un Buonaparte sur le trône de
Charles Quint ! Le peuple d'Espagne se
soulève contre l'occupation
française, marquant la première vraie
résistance à la domination
napoléonienne en Europe.
C'est la guerre. Un décret impérial
ordonne la saisie de tous les biens des Espagnols
résidant en France. Un mois plus tard, un
arrêté de la préfecture de la
Seine demande l'apposition de séquestres sur
la maison de Vaugirard. Les loyers seront
payés désormais aux Domaines
8. Le malheur personnel et la politique
s'unissent pour précipiter la veuve et ses
enfants dans la ruine.
Mais sans doute Anne a-t-elle gardé quelques
économies, car elle commence par acheter un
terrain à Nogent, près de
L'Isle-Adam, au nord de Paris, et loue les deux
bâtiments qui s'y trouvent. Elle quitte
à nouveau Vaugirard pour l'Haye-les-Roses,
puis pour L'Isle-Adam. Pour Flora et son petit
frère, c'est le quatrième logement en
un an. Cette fois, ils habitent en pleine
campagne.
Loin, très loin, les batailles se
succèdent. Essling, Wagram, la Moskova, la
retraite de Russie, Lützen, Leipzig... Anne
tremble pour son frère Thomas, commandant
dans la Grande Armée. Des morts, de plus en
plus jeunes. Chaque village paye son tribut. On
apprend l'abdication de Napoléon. Mais un an
après, on annonce son retour. Florita ouvre
de grands yeux. Le 18 juin 1815 a lieu la bataille
de Waterloo. Le Roi Louis XVIII revient ;
l'Empereur part pour Sainte-Hélène.
Des troupes d'occupation arrivent de toute
l'Europe, semant la terreur, ordonnant des
réquisitions. Il faut les loger, les
nourrir. Les rumeurs les plus folles circulent :
les Cosaques détruisent tout sur leur
passage, violent les femmes et mutilent sauvagement
les hommes. On murmure même qu'ils mangent
les enfants. Florita n'a plus le droit de sortir
et, le nez collé à la vitre, elle
s'ennuie. L'hiver est terrible. Aux pluies
abondantes et glaciales du printemps
succèdent des gelées en mai, et des
averses de grêle en août. Les prix du
blé, du seigle, de l'avoine grimpent en
flèche, celui du pain est multiplié
par trois en un an. Quant à la pomme de
terre, devenue l'une des bases de l'alimentation,
son prix a septuplé. Il n'y a plus rien
à manger. Des bandes de mendiants attaquent
les convois de vivres. Un peu partout, des
boulangeries sont pillées, des
marchés attaqués. Des jacqueries,
véritables révoltes de la faim contre
lesquelles il faut envoyer la troupe, gagnent des
régions entières. C'est cette
époque que choisira Eugène Le Roy
pour mettre en scène son Jacquou le
Croquant... Dans les campagnes, certains se
nourrissent d'herbe, les plus misérables ou
les plus fragiles meurent tout simplement de
faim.
En mai 1817, c'est le tour du petit Mariano. De
quoi meurt-il exactement ? Il n'est pas douteux
qu'Anne et ses enfants ont eu à subir comme
tous les habitants de la campagne des conditions de
vie terribles. La mort de son fils a dû
profondément affecter cette femme qui vit
une sorte de cauchemar depuis celle de son
compagnon. Quant à Florita, elle a 14 ans,
un âge auquel on est sensible à la
moindre injustice. Quelles images gardera-t-elle de
ces épisodes douloureux : le
décès d'un père qui ressemble
à un abandon, la solitude, les
déracinements successifs, les paysages
austères de l'Oise, la faim, la mort de son
frère, le désespoir de sa mère
et sa lutte manquée contre
l'adversité ? Elle n'oubliera rien, mais
elle enfouira ces souvenirs douloureux tout au fond
d'elle. Jamais elle ne fera la moindre allusion
à ce petit frère mort à neuf
ans et demi, qui portait les prénoms de son
père et de son oncle.
Anne vend ses derniers biens et, en 1818, la
mère et la fille viennent s'installer
à Paris, rue du Fouarre.
Une nouvelle ère commence : celle de la
pauvreté.
|