Philippe Blasband
Johnny Bruxelles
Philippe Blasband est né le 26 juillet 64. Il est d'origine irano-judéo-polono-hongro-turquo-russo-zoroastro-afghane, c'est-à-dire qu'il est belge. Il mesure un mètre soixante-huit, pèse vingt-cinq kilos de trop, perd ses cheveux. Il a une formation de monteur cinéma et vidéo. Il a écrit quelques romans, parmi lesquels De cendres et de fumées (Gallimard), Le livre des Rabinovitch (Le Castor Astral) et Une liaison pornographique (Actes Sud), et une dizaine de scénarios. Quelques films ont été tournés d'après ses scénarios (entre autres " Une Liaison pornographique ", " La Femme de Gilles ", " Le Tango des Rashevski "). Il en a marre d'écrire. Mais il est incapable de faire quoi que ce soit d'autre.
on nom, c'était Joris Van Brussel, mais souvent, mais toujours, mais tout le monde et même sa mère, à force, vous comprenez, tout le monde l'appelait Johnny Bruxelles, pas seulement parce que, oui, c'était son pseudonyme quand il écrivait et publiait, entre autres dans la Gazette de la Senne mais entre autres seulement parce que ailleurs aussi, et souvent, ne fût-ce que dans le courrier des lecteurs du Soir, de la Lanterne, de la Dernière Heure et de Ciné-Revue, ou encore et surtout - car Johnny Bruxelles était surtout un journaliste de quartier - encore et surtout dans la Feuille de vigne, Pompier-Info, la Circulaire, l'Ixellois, le Petit Tram, et Bidule évidemment, les quatre pages qu'il mettait en pages et imprimait lui-même tous les, oh, approximativement trois mois, et qu'il distribuait lui-même, dans sa rue et les rues avoisinantes au bout d'Anderlecht, juste avant le ring " Johnny Bruxelles " qu'il signait alors, toujours et depuis toujours, même dans les feuilles de choux stencilées de l'Athénée Royal d'Ixelles où déjà c'était une sacrée plume, tout le monde le disait, même qu'un professeur de math avait clamé haut et fort dans la bibliothèque, à l'issue d'un repas - un verre dans le nez, peut-être, sans doute, mais tout de même - avait clamé qu'il serait un jour écrivain ! Ce qu'il ne fut jamais. Quoique...
Non, on l'appelait Johnny Bruxelles pas seulement parce que c'était son pseudonyme mais aussi parce qu'il était inséparable de Bruxelles, qu'il y était né, qu'il allait certainement y mourir, qu'en tout cas il comptait bien y mourir : il se voyait déjà, trottant, perdu dans les couloirs du Pacheco, sur la canne courbé, puis, soudain, par une anomalie subite, le cœur qui s'arrête, le cerveau qui se divise en tout petits morceaux déconnectés, les yeux grands ouverts mais sans vie, des yeux qui ne sont plus que deux grosses boules un peu gélatineuses, colorées par deux points ternes là où quelques moments auparavant brillaient les iris, deux boules qui s'affaissent et perdent leur élasticité comme un ballon qui se dégonfle - et, en vous décrivant cette scène, Johnny finissait par rigoler en rejetant la tête en arrière, comme il le faisait toujours et si franchement et si bien et avec tant d'allant, d'enthousiasme, de gaieté, que vous ne pouviez que rire avec lui.
Il aimait Bruxelles, il en connaissait chaque rue et, dans chaque rue, chaque maison, et derrière chaque maison, il devinait les jardins, les cours, les arrière-cours. Il pouvait vous dire où et pourquoi s'effectuaient des travaux, des destructions d'immeubles, des rénovations. Il savait toujours, et bien avant la rumeur, qui avait touché des pots-de-vin et combien. Il connaissait tout le monde, était connu de tout le monde, ne fût-ce que de réputation, pas toujours flatteuse, depuis les dames pipi des stations de métro jusqu'à certains ministres, et on a même affirmé qu'il avait été reçu au Palais, celui de Laeken, pas par Albert mais par Baudouin, ce qui n'était qu'une des multiples légendes qui couraient sur Johnny Bruxelles, souvent de lui-même prenant la source, légendes s'échappant de ses exagérations tonitruantes, de ses demi-mensonges, des bateaux qu'il montait : il racontait qu'il avait fait telle chose, telle autre, des choses énormes et incroyables dans la bouche de n'importe qui d'autre mais qui, dites par lui, semblaient crédibles parce qu'il racontait si bien, en dégustant chaque mot dans sa bouche pulpeuse et blême, rajoutant des détails sans importance, des digressions minuscules, qui ralentissaient son récit mais vous le tamponnaient d'un cachet d'authenticité, si clairement imprimé que ce bateau dans lequel il vous menait, jamais il n'aurait pu prendre l'eau, au contraire, il voguait tranquillement dans la plus rugissante des tempêtes, tant et si bien que ce mensonge éhonté vous semblait plus crédible que la réalité perçue par vos propres sens et s'il oubliait de vous avouer un jour que cette histoire merveilleuse dont il vous avait abreuvé, c'était, en fait, un bateau, s'il choisissait, par cette taquinerie narquoise qui lui tenait lieu de tendresse, de ne pas vous le dire, vous ne pouviez qu'y croire, à cette histoire, vous ne pouviez que la colporter et, de personne en personne, elle finissait par se graver dans la légende dorée de saint Johnny Bruxelles, l'infatigable discutailleur et gratteur de papier, le buveur de gueuze, le détective privé - même s'il préférait le terme " enquêteur " - et somme toute, malgré tout, mon ami.
Pourquoi somme toute ? me direz-vous. Pourquoi malgré tout ? me direz-vous. Mais parce que imaginez un homme d'un mètre quatre-vingt-huit qui entre chez vous sans jamais prévenir, se cogne contre les murs et les chambranles des portes, pas par ivresse, Johnny Bruxelles n'était jamais ivre, sa carcasse aurait eu besoin de tonneaux pour s'imbiber d'alcool, mais il contrôlait mal son corps, tombait en avant au lieu de marcher, s'affalait au lieu de s'asseoir, ne savait jamais très bien où se trouvaient ses jambes, ses bras, sa tête, évoluait de faux mouvement en faux mouvement - imaginez un homme qui vous vide votre frigo en moins de vingt minutes et qui tout en mangeant vous parle et postillonne des mélanges de salive et de nourriture, s'excitant, s'échauffant, jouant tel ou tel personnage avec mimiques, accents, gestes amples, utilisant toute la pièce, quelle qu'en soit la grandeur ou la petitesse, comme scène de sa prestation, heurtant les objets, martelant le sol, giflant les meubles, les faisant parfois tomber, ingurgitant encore et encore de la nourriture, finissant par avaler de travers et alors toussant, les yeux baignés de larmes, le visage cramoisi, le corps courbé en deux, tombant à genoux au sol et vous deviez alors vigoureusement frapper son grand dos, lui offrir un verre qu'il vous sifflait d'une traite pour ensuite, selon son humeur, ou bien vous décocher un sourire éclatant et repartir de plus belle, ou bien, passant d'un état à son contraire comme cela lui arrivait trop souvent, s'asseoir sur le premier fauteuil, siège ou coussin venu, les jambes écartées, la tête s'écroulant vers l'avant, les bras avachis sur les cuisses, de répéter à voix basse : " Je suis un nul, je suis un nul... " ou bien encore : " Je n'ai jamais rien fait de ma vie... " et il hochait la tête avec une tristesse telle que les premières fois que vous le voyiez dans cet état, vous n'osiez rien dire ou murmuriez une phrase vaguement réconfortante en vous abîmant dans la contemplation de vos souliers, esquissant peut-être le geste de lui mettre la main sur l'épaule mais au dernier moment retenant ce geste, n'osant pas troubler une telle douleur ! et restiez debout, devant lui, inutile et gauche. Mais à force de le voir régulièrement et brutalement et sans transition sombrer dans des états pareils, vous finissiez par avoir l'impression qu'il jouait cette tristesse, qu'il en avait établi au préalable un livret que maintenant il exécutait, croyiez même y déceler des traces de cabotinage, des effets de manche, de la jubilation, ce qui vous exaspérait, mais plus tard, quand vous le connaissiez mieux, quand il devenait pour vous, comme il le devint pour moi, un ami somme toute, un ami malgré tout, vous vous rendiez alors compte que si, certes, il surjouait cette tristesse, si, certes, il en faisait une geste, une légende, une saga, c'était par pudeur, pour cacher sa vraie dépression, celle qui le pousserait un jour, croyait-il, à se tirer une balle dans la tête ou à se pendre au grenier et quand il disait qu'il avait raté sa vie, s'il chargeait cette phrase de légers trémolos à la manière désuète d'une chanteuse parisienne réaliste des années trente, c'était pour qu'on n'y croie pas trop, pour ne pas trop troubler sa réputation, celle d'un joyeux luron, d'un va-t-en-guerre, d'un colosse rigolard et vacillant, alors qu'en vérité, lui, il avait l'impression, complètement et sans rémission aucune, l'impression d'avoir raté sa vie, ce qui était inévitable : il était de ces gens qui mettent la barre bien trop haut et qui un jour, par erreur, l'atteignant, cette barre, furieux alors d'avoir misé trop bas, la poussent plus haut encore pour que cette barre reste toujours hors d'atteinte et eux toujours de ces perdants continuels qui ont choisi, une fois pour toutes, que leur vie serait un échec.
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