Premiers chapitres
Jean-François Bizot
Un moment de faiblesse

récit

Jean-François Bizot est né en 1944. En mai 1970, il lance le magazine Actuel avec Michel-Antoine Burnier, Bernard Kouchner, Patrick Rambaud et bien d’autres. Tourne un film : La Route (1973). Ecrit une enquête : Au Parti des socialistes (1975) avec Léon Mercadet et Patrice Van Eersel ; un roman : Les Déclassés (Sagittaire, 1976) ; et un livre d’art : Underground, l’histoire (Denoël, 2001). Cofondateur de Radio Nova, Nova Magazine et TSF, la radio-jazz.

 

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respirez. bloquez

 

’ai barbouillé des dizaines de céramiques blanches du jet de mon pinceau rupestre. Carmin, vermillon, fuchsia, rose pivoine, rouge brun, chaque pigment affichait une consistance appartenant à une peinture différente.
Je n’ai pas aimé le rouge brun qui jaillit comme un long sanglot dans les toilettes vertes de l’hôtel Mayfair, à Puri, dans l’Etat d’Orissa. Il se jetait par vagues arrogantes rappelant le déferlement des Panzer divisions sur les cartes vierges du Sahara. Cette horde sombre me déclarait la guerre après que j’eus nourri ses démons dans mon ventre.
Seul devant un miroir, défiguré un peu plus par le néon, je me vis chancelant contre le chambranle de la sortie des chiottes, comme un ivrogne qui vient de vomir une piquette agrémentée de bile. Cette vision s’accompagnait de froides suées qui séchaient plus vite que la pensée. Il ne restait plus qu’à trouver un médecin, au soir du pèlerinage de la Rathayatra, au milieu d’un million d’individus livrés à Jagannath.
Dans d’aussi belles déroutes, l’humanité laisse découvrir sa transcendance. Les grandes marées chavirent leurs étoiles au milieu de bouteilles en plastique et de capotes délavées. La première belle âme inconnue qui vous croise en perdition au milieu du chaos, le médecin en jupe et pyjama qui reçoit la nuit, chez lui, mais on dirait saint Vincent de Paul. Je vous facture douze francs, deux euros, pour vous indiquer le chemin de la vie, là dès demain, à Bhubaneswar, au Kolkata Hospital chez le bon docteur Rauthray, urologue qui enlève tous préjugés d’occidental presbyte.
La vague brune et rugueuse peut avoir trois origines dont les deux principales sont un encouragement à trouver du papier et les mots bien sentis d’un testament. Les délais d’analyse élémentaires du diagnostic vous laissent trois jours pour y réfléchir en passant la moitié du temps à boire un litre d’eau par demi-heure. Il faut avoir la vessie pleine. Les examinateurs insistent alors pour que vous fassiez barrage la demi-heure suivante aux envies impérieuses qui vous saisissent d’aller sacrifier de façon barbare en leurs antiques urinoirs.
Une mise en bouche, oui, juste un petit prélude pour des cantiques inconnus.
Des personnages chimiques font irruption. Le PSA qui mesure les prostates à soucis. On ne l’analyse que le lundi, une leçon de patience. Tout dépendra de lui pour savoir si la prostate, cette pomme aperçue sur l’échographie, a dépassé la taille en devenant fœtus cancéreux. On se souvient alors de racontars sur les relations incestueuses entre liberté sexuelle et prostaglandine. Déjà soumis, on voit défiler souvenirs champêtres et plaisirs explosifs comme une chanson de gestes si beaux qu’ils suffisent à la résignation.
Le lundi, PSA. Pour bien se montrer qu’on maîtrise le reste de son sang-froid, on décachette le moins fébrilement du monde le résultat des analyses. PSA s’envole. Un de moins, un étrange soulagement à l’idée de ne pas faire durer son plaisir comme un vieux président de la République.
Deux candidats restent au deuxième tour.
La probable tumeur de la vessie ou l’improbable bilharziose, exotiques vermisseaux des eaux croupies d’Égypte qui vont se loger dans leur cocon fibrome au fond de la vessie. La probable tumeur étant filleule des cigarettes, la maladie exotique à la poésie mystérieuse n’a guère l’avantage, mais pour le savoir il faut rentrer dans la caverne par le canal d’où est sortie la vague brune.
On vous dessine alors une émouvante carte du Tendre personnalisée. Un chemin part de la colonne du gland et longe le canal de l’urètre, à l’intérieur, vers les profondeurs où n’accèdent pas les doigts amoureux de la flûte de Pan.
Après les gorges qui forment les cascades où se dégorge le lac souterrain de la vessie, c’est sur les mers de cette caverne qu’un bon docteur vous trace un stalactite en forme de haricot qui est apparu dans toute sa noirceur trouble, lors des longs moments passés à retenir sa respiration dans l’anneau magique du scanner.
Déjà la porte vers l’autre monde, la voix sépulcrale, qu’on dirait passée au vocodeur, qui vous intime sèchement de respirer ou de tout retenir.
Respirez. Bloquez. Respirez. Bloquez.
Pour bien savoir si ce haricot est égyptien ou nicotinéen, il va falloir qu’un chirurgien explorateur se rende sur place. On pourrait très bien vous le faire à Bhubaneswar mais le bon docteur Rauthray vous dit en frottant doucement l’une contre l’autre ses mains délicatement parcheminées de chirurgien brahmane que, vu les suites probables, dont l’issue, quelle qu’elle soit, prendra bien plusieurs mois, autant avoir regagné son environnement d’origine. Ou vous laisse un délai : « Trois jours, cinq jours à la rigueur. Il ne faut pas se faire surprendre n’importe où par une hémorragie. »
Il n’y a plus qu’à reprendre l’avion, en remerciant, les mains jointes, l’Inde de son hospitalité ancestrale.
Emballé pesé, en deux jours on refait à Paris toute la batterie de tests, pour lui rajouter quelques pixels de technologie récente et pof, rendez-vous pour jouer au billard.
Internet étant le jouet tentateur des grands enfants qui aiment chercher les plaisirs interdits sur la dernière étagère, autant se plonger avec la délectation abusive sur vessie + cancer + tumeur et s’arrêter sur la bilharziose en essayant de se rappeler s’il y avait de l’eau croupie quand on a couru pieds nus sur le golf du Caire en bas des pyramides, oui il y en avait mais aucun zébu n’avait bu, vomi ou pissé dedans.
Il est toujours plus plaisant de s’intéresser à cette maladie exotique-là, une de celles qui portent un nom à antibiogrammes plutôt que de plonger dans vessie + cancer, fruit d’innombrables métastases scientifiques. Sur vessie + cancer, de forts sympathiques haricots défilent dans toutes les postures, toujours aussi navigateurs de la vessie que sur une carte du Tendre. Il y en a qui flottent sur la paroi, d’autres qui s’y sont bien ancrés, d’autres encore qui ont ouvert un vasistas sur de tentantes aventures extérieures. T1, T2, T3, T4, comme une gamme de chars soviétiques, par ordre de force de pénétration.
Le récit de leurs prouesses ne peut rendre paranos que ceux qui n’ont pas écrit leur testament.
Les jeunes pères de famille quinquagénaires ne voudraient pas lâcher leur petit dernier avant sa majorité mais là, dès qu’on regarde de trop près, l’on n’est plus capable, ni personne, de savoir de quel côté on tombe de la statistique, ni de garantir le kilométrage du moteur.



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