Premiers chapitres
Bixente Lizarazu

Bixente

Né en 1969 à Saint-Jean de Luz, Champion du Monde en 1998, il a poursuivi sa carrière au Bayern de Munich jusqu'en avril 2006. Il est désormais consultant pour Canal +.
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No future !


u ne seras jamais footballeur professionnel ", avait prédit Bernard Larue. Larue. Ce nom a longtemps résonné dans ma tête. Il est l'auteur de ma première grosse claque. J'avais quinze ans à peine. Larue était le responsable de la section sport-études de Mérignac, où je m'entraînais la semaine. Le week-end, il se transformait en coach des cadets des Girondins de Bordeaux. Estimant mon niveau trop faible pour intégrer l'équipe A, il m'envoyait jouer le samedi avec la réserve des cadets.
Un après-midi, stade Stéhélin. La fin de la saison approchait. Mes parents avaient fait le déplacement d'Hendaye à Bordeaux pour m'encourager. Egalement pour s'entretenir avec Larue ; il leur avait indiqué qu'il les verrait à l'issue de la rencontre. Mon oncle Paquito, le frère de mon père, était lui aussi présent. Une fois de plus, j'ai débuté la partie sur le banc de touche. Une fois de plus, je n'ai participé au match qu'une poignée de minutes. Cinq exactement ce jour-là. Une vexation supplémentaire. J'aurais tant aimé montrer aux miens le bien-fondé de mon choix pour les Girondins.
Ai-je pris une douche après le match ? Je ne m'en souviens plus. Pour le temps passé sur la pelouse... Larue est allé trouver mes parents au bord de la touche, près des tribunes d'honneur. Paquito était un peu en retrait, avec moi. Je n'ai rien raté de la conversation :
- Quel avenir envisagez-vous pour notre fils dans le football ?
- Je ne lui en vois pas. Votre gamin est accrocheur. Mais il n'aura jamais le niveau pour jouer en première division. Ne vous faites surtout pas d'illusions. Peut-être pourra-t-il évoluer un jour en D2 mais je le vois plutôt en D3. Il est trop frêle et manque de gabarit.
Il a prononcé ces phrases brutalement, sans aucun tact. Savait-il que j'écoutais ? Y avait-il comme une intention de faire mal, de me provoquer ou bien de me déstabiliser définitivement ? Ce fut comme un coup de poing dans l'estomac, de ceux qui vous coupent le souffle.
Paquito était outré. Il pouvait juger du manque de psychologie et de pédagogie de Bernard Larue : il était enseignant et directeur à Bordeaux de l'ENSAM, l'Ecole nationale supérieure des arts et métiers.
Nous sommes tous repartis effondrés par cette sentence. Si j'avais été son fils, je sais que Paquito m'aurait demandé de quitter ce milieu en fin d'année scolaire.
Quelques jours plus tard, mes parents partaient dans les Alpes. Je me suis fait porter pâle deux semaines auprès des Girondins. Et je suis parti avec eux. J'ai skié comme un fou pour me vider la tête. Je dévalais les pentes du matin au soir, me contentant d'un sandwich grignoté à la va-vite sur le télésiège. Au moins, sur les pistes, je me sentais vivant et libre. J'avais quinze ans !
Mes parents m'ont ensuite ramené au centre de formation. Ils m'ont demandé de relever la tête et d'essayer de décrocher mon bac. Nous déciderions alors ensemble de mon futur.
J'aurais pu plonger. Mais je suis du genre tenace et déterminé. Comme on dit chez nous, je suis un kazko, un têtu. Malgré l'environnement hostile, je ne voulais pas abandonner. Les Girondins envisageaient de ne plus me garder. Ils me proposaient de m'aguerrir au Football Club de Pau et avaient déjà susurré mon nom à l'entraîneur palois. Ces mois-là ont été durs.
Je ne voulais pas lâcher. L'orgueil a aussi ses vertus. J'ai bien fait de m'accrocher : j'ai explosé d'un coup, à dix-sept ans, démarrant la saison en juniors pour la terminer avec le groupe professionnel. Ma chance a été d'éveiller la curiosité d'Ante Mladinic. Ancien sélectionneur de l'équipe de Yougoslavie, formateur à Split, il avait rejoint Bordeaux en même temps que les frères Vujovic, Zlatko et Zoran. Mladinic est arrivé au titre de préparateur physique et technique. Aussitôt après m'avoir vu jouer, il s'est renseigné et a décelé en moi des qualités que Larue n'avait pas pris la peine de découvrir. Paquito, lorsque je passais chez lui à Gradignan, se souvient que je parlais de ses entraînements avec des étoiles dans les yeux.
Je repense souvent à ce triste épisode. Le discours de Larue aurait pu me détourner du football. Comment avait-il pu avancer des arguments si tranchés et définitifs ? Je n'étais qu'un gamin de quinze ans, ma croissance n'était pas terminée. Il ne pouvait pas ignorer que le potentiel physique évolue de façon considérable entre quinze et vingt ans. Sans doute, et c'est encore plus grave, ne s'est-il pas rendu compte de la portée de ses propos. Probablement a-t-il dressé un bilan identique à des dizaines d'autres apprentis.
Larue n'est pas une exception dans le monde du sport. Loin s'en faut. C'est pour ça qu'il faut d'abord croire en soi, tout en restant lucide, et trouver les bons relais psychologiques. Mes parents ont été présents. Ils m'ont fait confiance et je n'ai eu de cesse de la leur rendre.
Pendant l'hiver 2004, j'ai passé la semaine sur les pistes avec Tximista et des amis dans les Alpes. Mon fils adore le sport et je l'avais inscrit à des leçons de snow-board. Mais il ne voulait plus en entendre parler après ses deux premières heures de cours. J'étais étonné. " Votre fils n'est pas motivé ", m'a annoncé le moniteur. J'ai changé de bonhomme et porté mon choix sur un autre prof, beaucoup plus enthousiaste. Le lendemain, Txim s'éclatait en snow-board. Parce que son professeur possédait la pédagogie et le désir de transmettre sa passion. Son prédécesseur avait presque fait renoncer Txim à cette discipline. Un éducateur doit être vigilant et souple car il peut briser la fraîcheur et les rêves d'un enfant.
Je pense qu'il faut vraiment s'affranchir de ces prétendus principes d'éducation à la dure dans le sport. Chaque âge a ses enjeux. La sélection vient vite, pas besoin d'en rajouter. C'est sur le socle du plaisir et du jeu que s'appuie la performance. Avec l'expérience de Larue, je ne peux plus accepter ces comportements qui proviennent souvent d'une rigidité de principe, voire d'une forme d'aigreur et de jalousie. Ils restent heureusement minoritaires dans le système. Mais cela me met encore parfois hors de moi, comme la suite l'a prouvé.



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