Laurent Binet
HHhH
Laurent Binet a 37 ans. Il est né à Paris.
Il a effectué son service militaire en Slovaquie et a partagé
son temps entre Paris et Prague pendant plusieurs années.
Agrégé de lettres, il est professeur de français
en Seine-Saint-Denis depuis dix ans et chargé de cours à
l'Université. HHhH est son premier roman.
Première partie
"A
nouveau la pensée du prosateur fait des taches sur l'arbre de l'His-toire,
mais ce n'est pas à nous de trouver la ruse qui permettrait de faire
rentrer l'animal dans sa cage portative."
Ossip Mandesltam, " La Fin du roman "
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Gabcík, c'est
son nom, est un personnage qui a vraiment existé. A-t-il
entendu, au-dehors, derrière les volets d'un appartement
plongé dans l'obscurité, seul, allongé sur
un petit lit de fer, a-t-il écouté le grincement tellement
reconnaissable des tramways de Prague ? Je veux le croire. Comme
je connais bien Prague, je peux imaginer le numéro du tramway
(mais peut-être a-t-il changé), son itinéraire,
et l'endroit d'où, derrière les volets clos, Gab?ík
attend, allongé, pense et écoute. Nous sommes à
Prague, à l'angle de Vyehradska et de Troji?ka. Le
tramway n° 18 (ou 22) s'est arrêté devant le Jardin
Botanique. Nous sommes surtout en 1942. Dans Le Livre du rire et
de l'oubli, Kundera laisse entendre qu'il a un peu honte d'avoir
à baptiser ses personnages, et bien que cette honte ne soit
guère perceptible dans ses romans, qui regorgent de Tomas,
Tamina et autres Tereza, il y a là l'intuition d'une évidence
: quoi de plus vulgaire que d'attribuer arbitrairement, dans un
puéril souci d'effet de réel ou, dans le meilleur
des cas, simplement de commodité, un nom inventé à
un personnage inventé ? Kundera aurait dû, à
mon avis, aller plus loin : quoi de plus vulgaire, en effet, qu'un
personnage inventé ?
Gab?ík, lui, a donc vraiment existé, et c'était
bel et bien à ce nom qu'il répondait (quoique pas
toujours). Son histoire est tout aussi vraie qu'elle est exceptionnelle.
Lui et ses camarades sont, à mes yeux, les auteurs d'un des
plus grands actes de résistance de l'histoire humaine, et
sans conteste du plus haut fait de résistance de la Seconde
Guerre mondiale. Depuis longtemps, je souhaitais lui rendre hommage.
Depuis longtemps, je le vois, allongé dans cette petite chambre,
les volets clos, fenêtre ouverte, écouter le grincement
du tramway qui s'arrête devant le Jardin Botanique (dans quel
sens ? Je ne sais pas). Mais si je couche cette image sur le papier,
comme je suis sournoisement en train de le faire, je ne suis pas
sûr de lui rendre hommage. Je réduis cet homme au rang
de vulgaire personnage, et ses actes à de la littérature
: alchimie infamante mais qu'y puis-je ? Je ne veux pas traîner
cette vision toute ma vie sans avoir, au moins, essayé de
la restituer. J'espère simplement que derrière l'épaisse
couche réfléchissante d'idéalisation que je
vais appliquer à cette histoire fabuleuse, le miroir sans
tain de la réalité historique se laissera encore traverser.
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