Clémence de Biéville
L'armée rouge est au fond du jardin
Clémence de Biéville est née en 1961 à Vevey, en Suisse et vit aujourd'hui à Paris. Elle est l'auteur chez Grasset de : L'amour en grippe (1999), La Bonne Aventure (2002). Le Meilleur des Mariages (Denoël) a obtenu le prix Prix Cazes-Brasserie Lipp en 1998.
CHAPITRE 1
près la mort de mes parents, j'ai rêvé d'eux pendant des années. C'était toujours le même rêve. Ils débarquaient. Quoi ? Vous êtes vivants ? Ma joie de les retrouver était brève. Aussitôt je m'affolais. Je m'étais accommodée de leur disparition : à aucun prix ils ne devaient le soupçonner. Il fallait leur cacher l'indignité de mon amour, l'aisance avec laquelle je les avais enterrés. Effacer les traces de ma félonie. Leur restituer ce qui leur appartenait. La tâche était au-dessus de mes forces. Comment récupérer ce fauteuil vendu à l'hôtel Drouot, ou la bague de mon grand-père que j'avais offerte à un amant de passage, parce que j'aimais ses mains ? Dans cet espace sans mesure du rêve, la vérité m'apparaissait, brutale. Mon deuil et mon chagrin n'étaient que comédie. En réalité, j'usurpais une place qui n'était pas la mienne. J'étais menteuse, voleuse et parricide.
Je m'éveillais en nage, le cœur battant. J'allumais la lumière. Mes parents étaient bien morts. Je me rappelais leurs paisibles cadavres, leurs obsèques, et j'étais soulagée.
J'ai fait ce rêve presque chaque semaine, jusqu'au jour où j'ai achevé le manuscrit de mon premier roman. La nuit même, papa et maman surgissaient dans mon sommeil. Comment ? Vous n'êtes pas morts ? J'étais très heureuse qu'ils ne le soient pas. Je n'éprouvais aucune inquiétude, aucune angoisse. Je leur expliquais que je pouvais les loger dans la chambre d'amis, et je m'excusais qu'elle ne fût pas très spacieuse. Papa me rassurait. Ils ne faisaient que passer. Ils voulaient juste voir comment je me débrouillais. Ils étaient contents. Et papa s'éloignait en me disant : maintenant c'est ta vie.
Maintenant c'est ta vie. Il le disait avec la voix dont il m'avait parlé un soir, lorsque j'avais seize ans. Je partais le lendemain matin pour Saint-Tropez. J'y rejoignais des amis. Nous devions visiter l'Italie et la Grèce. Je n'avais pas osé annoncer à papa que je m'en allais. Je me doutais bien que je ne le reverrais pas. J'avais le cœur serré d'être si lâche, de lui préférer un voyage, mais j'étais lâche et c'était insoutenable, cette chambre ogivale aux volets clos. J'espérais qu'il ne se rendrait pas compte que je l'abandonnais, il était faible, l'esprit déjà confus - l'aimais-je encore mourant ? Je lui souhaitai une bonne nuit. Je retirai ma main qu'il avait emprisonnée dans les siennes et je l'embrassai sur le front. Je ne me souviens pas des dernières paroles qu'il m'a dites. C'étaient des mots tendres, je crois, des mots d'amour. Ma honte les a brouillés, rendus inaudibles. Je ne me rappelle que la voix.
- Et vos parents ?
Quand j'étais plus jeune, on me posait souvent cette question.
- Je n'en ai plus, répondais-je.
J'avais un ton pour dire cela, je m'entends encore, un ton négligent, désinvolte, et l'interlocuteur, embarrassé de la gaffe qu'il croyait avoir commise, bafouillait :
- Je suis désolé...
- Ne vous excusez pas, c'est plutôt une chance.
Il y avait un blanc dans la conversation. On me regardait par en dessous. Provocation ? Cynisme ? Pudeur ?
Je pensais que le chagrin manque d'élégance et je voulais d'abord être élégante. Je n'avais pas envie qu'on me plaigne. J'enfonçais le clou.
- Tout le monde ne peut pas être orphelin.
Ce n'était pas seulement de la pose. J'avais, j'ai réellement de la chance, celle de survivre, dont on ne peut que se féliciter, bien que cette réjouissance fasse honte et qu'on préfère la tenir secrète. Mais aussi, à quoi bon dissimuler l'évidence ? Nous sommes nourris, engraissés de tous les morts, pas seulement les nôtres, ceux dont on va fleurir les tombes, mais les autres, les vieux morts des cavernes ou les inconnus du bout du monde. C'est parce qu'ils pourrissent que nous sommes florissants. Je ne trouve pas moyen, quant à moi, d'échapper à cette équation.
J'avais donc rêvé pour la dernière fois - je ne le savais pas encore - que mes parents me rendaient visite. Ils ne réclamaient plus leurs petites cuillers. Ils m'autorisaient à m'en servir. Je me sentais pardonnée, et bénie. J'avais relu mon manuscrit. Je l'avais fait photocopier, relier et déposer chez trois éditeurs qui allaient me le refuser - mais cela non plus, je ne le savais pas encore. J'étais confiante. Maintenant c'est ta vie.
A Noël, je partis avec Antoine pour l'île d'Elbe. Nous étions gais, contents d'être ensemble et de ce que nous voyions. Nous flânions. Gênes, Lucques, Pise. Les musées, les églises, les terrasses de café. Il faisait un temps exquis. La lumière d'hiver était blonde sur les crépis roses de l'Italie. Quand nous arrivâmes à Elbe, Antoine reçut un coup de fil de Jules et pâlit. Hervé venait de mourir. Il avait souhaité être enterré dans l'île. On attendait son corps.
Hervé. J'avais lu quelques-uns de ses livres et je l'avais rencontré une ou deux fois. Je ne le connaissais pas. Sa mort m'attristait - la mort injuste d'un être jeune et doué, et injuste qu'il eût fallu l'annonce de cette mort pour rendre son talent vraiment célèbre - mais elle ne m'affectait pas. Ma présence parmi ses amis me paraissait déplacée, inconvenante. Je voulus m'en aller. Antoine me demanda de rester.
Nous passâmes le soir du 31 décembre chez Gustave avec Berthe et Jules, si beaux, si dignes, et si durement frappés. Leur malheur que je ne partageais pas. J'étais tout juste capable d'éprouver pour eux une compassion imbécile. Le sentiment de ma duplicité m'accablait. Eux navrés et moi pleine de sourdes espérances - sûrement, en ce moment même, les éditeurs se délectaient de mon manuscrit -, je ne parvenais pas à oublier que j'avais envié cet écrivain, comme j'enviais tous les écrivains, et que j'avais voulu être à sa place. C'était infect d'avoir convoité la place d'un homme qu'on allait inhumer le surlendemain, et dont tout le monde autour de moi pleurait la perte.
Antoine et moi quittâmes Elbe tout de suite après l'enterrement. Sur le ferry qui nous ramenait à Piombino, nous reconnûmes le père d'Hervé. Il était seul. Pendant toute la durée du trajet, il se tint debout, immobile à l'arrière du bateau. Il regardait s'éloigner les rivages de l'île, où reposait son fils pour toujours et où lui sans doute ne reviendrait jamais.
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