Ambrose Bierce
Morts violentes
Né le 24 juin 1842 dans l'Ohio au sein d'une famille de paysans
pauvres, Ambrose Bierce s'enfuit de chez lui à quinze ans
et devient grouillot dans un journal. Lorsque éclate la guerre
de Sécession, il s'engage aux côtés de l'Union
dans le 9e régiment de l'Indiana. En 1867, ayant été
gravement blessé, il démissionne de l'armée
et opte pour le journalisme. Les contes qu'il publie régulièrement
ont un grand succès. Sa vie personnelle, elle, est dramatique
(un de ses fils se suicide). Il part pour le Mexique en pleine guerre
civile. On perd sa trace en 1913.
Un cavalier en plein ciel
ar
une après-midi ensoleillée d'automne, en l'an 1861,
un soldat se trouvait dans un massif de lauriers au bord d'une route,
en Virginie Occidentale. Il était couché de tout son
long, les pieds reposant sur les orteils, la tête sur l'avant-bras
gauche. Sa main droite étendue étreignait mollement
son fusil. Sans la disposi-tion assez méthodique de ses membres
et un léger mouvement rythmique de la cartouchière
accrochée sur son dos à son ceinturon, on aurait pu
le croire mort. Il dormait à son poste. Mais, si on le découvrait,
il mour-rait peu après, car telle était la juste et
légale sanction de son crime.
Le massif de lauriers où le criminel était couché
se dressait à l'angle d'une route qui, après avoir
grimpé vers le sud en pente raide jusqu'à ce lieu,
tournait brusquement vers l'ouest, puis suivait la crête sur
une centaine de yards environ. Là, elle repartait vers le
sud et descendait en zigzaguant à travers la forêt.
Au saillant de ce second angle, une grande roche plate se détachait
sur la crête, face au nord, et dominait la profonde vallée
d'où montait la route. Elle couronnait une haute falaise
; une pierre lâchée du bord de l'à-pic aurait
fait une chute perpendiculaire de mille pieds jusqu'à la
cime des pins. L'angle où le soldat reposait était
sur un autre éperon de la même falaise. Eveillé,
il eût dominé du regard non seulement le court tronçon
de la route et le roc en saillie, mais aussi tout le profil de la
haute muraille que ce dernier surplombait. Cette vue aurait bien
pu lui donner le vertige.
Le pays était uniformément boisé, sauf au fond
de la vallée, en direction du nord, où se trouvait
une petite prairie naturelle que parcourait un petit ruisseau. Ce
terrain découvert ne semblait guère plus grand qu'une
courette, mais s'étendait en réalité sur plusieurs
arpents. Il était d'un vert plus vif que celui de la forêt
environ-nante. Au-delà, dans le lointain, se dressait une
rangée de gigantesques falaises semblables à celles
où nous sommes censés nous trouver pour embrasser
du regard le sauvage décor, et que la route avait tant bien
que mal réussi à escalader jusqu'au sommet. En vérité,
telle était la configuration de la vallée que, du
haut de notre poste d'observation, elle paraissait entièrement
fermée ; on ne pouvait s'empêcher de se demander comment
la route qui en débouchait avait pu y pénétrer,
et d'où venaient et où allaient les eaux du ruisseau
qui divisait la prairie à deux mille pieds plus bas.
Il n'est pas de pays si désert et accidenté que les
hommes n'en fassent le théâtre de la guerre ; dissimulés
dans la forêt, au fond de ce piège à rats militaire
où cinquante hommes maîtres des issues auraient pu
soumettre par la faim toute une armée, se trouvaient cinq
régiments de l'infanterie fédérale. Ils se
reposaient après avoir marché toute la journée
et toute la nuit précédentes. Au crépuscule,
ils reprendraient la route qu'ils graviraient jusqu'à l'endroit
où dormait leur déloyale sentinelle, puis, descendant
l'autre pente de la crête, tomberaient vers minuit sur un
camp de leurs adversaires. Ils espéraient les surprendre,
car la route conduisait à l'arrière du camp. En cas
d'échec, leur position serait extrêmement périlleuse
; et ils ne manqueraient pas d'échouer si, par hasard ou
par vigilance, l'ennemi était informé de leur mouvement.
Le soldat endormi dans le massif de lauriers était un jeune
Virginien nommé Carter Druse. Fils unique de riches parents,
il avait connu tout le bien-être, toute la culture et tout
le luxe que pouvaient procurer la richesse et le bon goût
dans les montagnes de la Virginie Occi-dentale. Sa demeure se trouvait
à quelques milles seulement de l'endroit où il était
à présent couché. Un matin, il avait quitté
la table, après le petit déjeuner, et avait déclaré
d'une voix calme mais grave : " Père, un régiment
de l'Union vient d'arriver à Grafton. Je vais m'enrôler.
"
Le père leva sa tête léonine, regarda un moment
son fils en silence, et répondit : " Va, Carter, et,
quoi qu'il arrive, fais ce que tu croiras être ton devoir.
La Virgi-nie, que tu trahis aujourd'hui, doit se tirer d'affaire
sans toi. Si nous vivons tous deux jusqu'à la fin de la guerre,
nous discuterons la question plus longuement. Ta mère, le
docteur te l'a dit, est dans un état très grave ;
en mettant les choses au mieux, nous ne pouvons la garder plus de
quelques semaines, mais ce temps-là est pré-cieux.
Il serait préférable de ne pas la tourmenter. "
Carter Druse s'inclina respectueusement devant son père ;
celui-ci lui rendit son salut avec une courtoisie majestueuse qui
dissimulait le désespoir de son cur, et le jeune homme
quitta la maison de son enfance pour se faire soldat. A force de
conscience et de courage, par des actes de dévouement et
d'audace, il n'avait pas tardé à gagner la haute estime
de ses camarades et de ses officiers. Ces qualités, jointes
à une certaine connaissance du pays, lui avaient valu d'être
choisi ce jour-là pour une dangereuse mission à l'extrême
avant-poste. Malgré tout, la fatigue l'avait emporté
sur la résolution, et il s'était endormi. Quel ange,
bon ou mauvais, vint, dans un rêve, le tirer de ce sommeil
criminel ? Nul ne saurait le dire. Sans un mouvement, sans un bruit,
dans le profond silence et la langueur de cette fin d'après-midi,
un invisible messager du destin vint desceller de ses doigts les
yeux de sa conscience, murmura à l'oreille de son esprit
la mystérieuse parole d'éveil qu'aucune bouche humaine
n'a jamais prononcée, qu'aucune mémoire humaine n'a
jamais retenue. Paisiblement, il souleva son front appuyé
sur son bras et regarda entre les tiges des lauriers qui le dissimulaient,
tandis que sa main droite se resserrait instinctivement sur la crosse
de son fusil.
Son premier sentiment fut un vif plaisir artistique. Sur l'énorme
piédestal de la falaise, immobile à l'extrême
bord du rocher qui la couronnait, découpée sur le
ciel en lignes nettes, se dressait une statue équestre d'une
imposante dignité. La silhouette de l'homme était
assise sur la silhouette du cheval, droite et martiale, mais avec
l'harmonieuse aisance d'un dieu grec sculpté dans le marbre
qui limite toute suggestion d'activité. L'uniforme gris s'harmonisait
avec l'arrière-plan aérien ; l'ombre adoucissait et
atténuait l'éclat des parties métalliques de
l'équipement et du caparaçon ; la peau du cheval n'était
en aucun point intensément éclairée. Dans un
raccourci saisissant, en travers du pommeau de la selle, on voyait
une carabine maintenue en place par la main droite qui en étreignait
la poignée ; la main gauche, tenant la bride, restait invisible.
Le profil du cheval avait la netteté d'un camée ;
à travers les abîmes de l'espace, il faisait face aux
falaises lointaines devant lui. Le visage du cavalier, tourné
légèrement vers la gauche, ne présentait que
le contour de la tempe et de la barbe ; il regardait vers le fond
de la vallée. Ainsi dressé contre le ciel, magnifié
aux yeux du soldat par cette attitude et par le sentiment de ce
que l'ennemi proche avait de redoutable, le groupe semblait être
de proportions héroïques, presque colossales.
Pendant un moment, Druse eut la sensation étrange, mal définie,
d'avoir dormi jusqu'à la fin de la guerre, et de contempler
une noble uvre d'art élevée sur cette éminence
pour commémorer les exploits d'un passé glorieux où
il avait joué un rôle obscur. Un léger mouvement
du groupe chassa cette impression : le cheval, sans bouger les pieds,
avait imperceptiblement reculé son corps du bord de la falaise
; l'homme restait toujours immobile. Bien éveillé,
ayant pleinement conscience de la gravité de la situation,
le soldat amena la crosse de son fusil contre sa joue en poussant
pru-demment le canon en avant à travers les buissons ; il
l'arma, puis, à travers la mire, visa un point vital de la
poitrine du cavalier. S'il eût touché la détente,
tout aurait été bien pour Carter Druse. A cet instant
l'homme tourna la tête et regarda dans la direction de la
senti-nelle cachée ; ce regard sembla examiner son visage
même, ses yeux, et pénétrer jusqu'au fond de
son cur brave et compatissant.
Est-il donc si terrible de tuer un ennemi pendant la guerre, un
ennemi qui a surpris un secret d'une importance capitale pour votre
sécurité et celle de vos camarades, un ennemi rendu
plus redoutable par ce qu'il sait que ne l'est toute son armée
par le nombre de ses soldats ? Carter Druse devint mortellement
pâle ; il se mit à trembler de tous ses membres, se
sentit défaillir, et vit devant lui le groupe sculptural
prendre l'aspect de formes noires qui s'élevaient et retombaient
et vacillaient en arcs de cercle dans un ciel de feu. Sa main lâcha
son arme, sa tête s'abaissa lentement jusqu'à ce que
son visage reposât sur les feuilles où il était
étendu. Ce galant homme plein de courage, ce soldat audacieux,
faillit s'évanouir sous la violence de l'émotion.
La défaillance ne fut pas longue. Un instant plus tard, il
avait relevé la tête, ses mains reprenaient leur place
sur le fusil, son index cherchait la détente. Son esprit
redevint lucide, son cur, serein, sa vision, nette, sa conscience
et sa raison, saines. Il ne pouvait espérer capturer son
ennemi ; lui donner l'alarme l'aurait amené à se précipiter
vers son camp, porteur de la nouvelle fatale. Le devoir du soldat
était clair : de son embus-cade, il lui fallait tuer cet
homme ; sans l'avertir, sans lui laisser une minute pour se préparer
à la mort ou pour faire une prière mentale, il devait
l'envoyer devant le Juge Suprême... Mais non, il y a encore
un espoir ; peut-être n'a-t-il rien découvert, peut-être
se contente-t-il d'admirer le sublime paysage. Si on le lui permet,
il va sans doute faire demi-tour et chevaucher nonchalam-ment vers
le lieu d'où il est venu. A coup sûr, il sera possible,
au moment où il se retirera, de juger s'il sait. Il se peut
fort bien que cette fixité d'attention... Druse tourna la
tête et regarda au-dessous de lui, à travers les abîmes
de l'air, comme s'il eût regardé de la surface jusqu'au
fond d'une mer transparente. Dans la prairie verte, il vit sinuer
lentement une ligne de silhouettes d'hommes et de chevaux : quelque
chef stupide permet-tait aux soldats de son escorte de mener boire
leurs bêtes en un lieu découvert nettement visible
du haut de cent crêtes montagneuses !
Ayant détourné son regard de la vallée, Druse
le fixa de nouveau sur le groupe équestre en plein ciel,
et, de nouveau, ce fut à travers la mire de son fusil. Mais,
cette fois, il visait le cheval. Dans sa mémoire résonnaient,
comme un ordre d'en haut, les paroles de son père au moment
de leur séparation : " Quoi qu'il arrive, fais ce que
tu croiras être ton devoir. " A présent, il avait
retrouvé son calme. Il serrait les dents avec fermeté,
mais sans crisper les mâchoires ; ses nerfs étaient
aussi détendus que ceux d'un petit enfant endormi ; aucun
de ses muscles ne tremblait ; sa respiration, jusqu'à ce
qu'il la retînt au moment de viser, demeura lente et régulière.
Le devoir l'avait emporté : l'esprit avait dit au corps :
" Paix, ne bouge plus. " Il tira.
A ce même instant, un officier de l'armée fédérale,
qui, en humeur d'aventure ou en quête de renseigne-ments,
avait quitté le bivouac dissimulé dans la vallée,
était parvenu, en marchant au hasard, jusqu'au bas d'une
petite étendue de terrain découvert non loin du pied
de la falaise : il se demandait s'il aurait quelque chose à
gagner en poussant plus loin son exploration. Devant lui, à
un quart de mille de distance (à un jet de pierre, semblait-il),
émergeait d'une frange de pins la gigantesque façade
d'une roche verticale érigée au-dessus de lui à
une si grande hauteur qu'il se sentait pris de vertige à
regarder la ligne nette et inégale découpée
par sa crête sur le ciel. A quelque distance vers sa droite,
elle se profilait clairement sur un fond d'azur jusqu'à mi-hauteur,
et, de là jusqu'aux cimes des arbres à sa base, sur
un fond de collines lointaines à peine moins bleues. Ayant
levé les yeux vers l'altitude verti-gineuse du sommet, l'officier
vit un spectacle surpre-nant : un homme à cheval descendait
en direction de la vallée à travers les airs !
Le cavalier se tenait droit comme un piquet, à la militaire,
ferme en selle, fortement cramponné à la bride pour
empêcher son coursier de plonger trop impétueusement.
Sur sa tête nue, ses longs cheveux flottaient vers le ciel,
ondulant comme un panache. Sa main droite disparaissait dans la
masse de la crinière soulevée. Sa monture occupait
une position horizontale : chaque foulée des sabots semblait
rencontrer la terre ferme. Les mouvements étaient ceux d'un
galop effréné, mais, au moment où l'officier
regardait, ils cessèrent, et les quatre pattes furent vivement
ramenées en avant comme si l'animal se posait sur le sol
après un saut. Mais, en l'occurrence, il s'agissait d'un
vol !
Stupéfait, terrifié par cette apparition d'un cavalier
en plein ciel, près de se croire le scribe élu de
quelque nouvelle Apocalypse, le spectateur fut terrassé par
la violence de ses émotions ; ses jambes se dérobèrent
sous lui, et il tomba. Presque au même instant, il enten-dit
le fracas d'une chute dans les arbres ; le bruit mourut sans un
écho, puis ce fut le silence.
L'officier se releva, tremblant de tous ses membres. La sensation
familière d'une écorchure au devant de la jambe le
tira de son hébétude. Rassemblant ses esprits, il
s'éloigna rapidement de la falaise en une course oblique
qui l'amena à un quart de mille de sa base ; c'est à
peu près là qu'il espérait trouver son homme
; naturellement, il n'y parvint pas. Pendant sa vision éphémère,
son imagination avait été à ce point affectée
par la grâce et l'aisance apparentes de ce merveilleux exploit,
qu'il ne lui vint pas à l'esprit que la ligne de marche de
la cavalerie aérienne est dirigée de haut en bas,
et qu'il pourrait découvrir l'objet de ses recherches au
pied même de la falaise. Une demi-heure plus tard, il revint
au camp.
Cet officier était trop avisé pour rapporter une in-croyable
vérité. Il ne souffla mot à personne de son
extraordinaire aventure. Mais, quand son chef lui demanda si, au
cours de sa reconnaissance, il avait appris quelque chose d'utile
à l'expédition projetée, il répondit
:
- Oui, mon commandant ; il n'y a pas de route venant du sud qui
conduise au fond de cette vallée.
Le commandant, sachant à quoi s'en tenir, se contenta de
sourire.
Après avoir tiré, le soldat Carter Druse rechargea
son fusil et reprit sa faction. A peine dix minutes plus tard, un
sergent de l'armée fédérale rampait prudemment
jusqu'à lui sur les mains et les genoux. Druse ne tourna
pas la tête pour le regarder ; il resta étendu sans
faire un signe de reconnaissance.
- Est-ce vous qui avez tiré ? demanda le sergent.
- Oui.
- Sur quoi ?
- Sur un cheval. Il se tenait là-bas, sur ce rocher, assez
loin d'ici. Vous pouvez voir qu'il n'y est plus. Il est tombé
de la falaise.
Le soldat avait le visage blême, mais il ne laissait voir
aucun autre signe d'émotion. Après avoir répondu,
il détourna la tête et resta muet. Le sous-officier
ne comprit pas.
- Voyons, Druse, reprit-il après un moment de silence. Inutile
de faire le mystérieux. Je vous ordonne de rendre compte.
Y avait-il quelqu'un sur ce cheval ?
- Oui.
- Qui ?
- Mon père.
Le sergent se mit sur pied et s'éloigna.
- Bon Dieu ! fit-il.
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