Premiers chapitres
Bernard-Henri Lévy
Récidives
Questions de principe IX


Bernard-Henri Lévy est écrivain, journaliste, romancier et philosophe. On lui doit entre autres La barbarie à visage humain, Le testament de Dieu, L'idéologie française et le Siècle de Sartre.
I
LITTÉRATURE


1
La troisième vie de Romain Gary (1999)

Après tout, pourquoi mourir ? " C'est ce que pensa Romain Gary, en cette soirée du 2 décembre 1980. Il rangea le vieux browning que lui avait offert Dimitrov et dont il s'apprêtait à faire un si mauvais usage. Il fit disparaître la robe de chambre rouge qu'il venait d'acheter afin de s'offrir un élégant linceul. Et il regarda la situation avec sang-froid. " Oui, pourquoi mourir, alors que je possède encore deux vies ? Gary et Ajar... Ajar et Gary... Pourquoi franchir la limite quand on a, en poche, deux tickets encore valables ? "
Rêveur, il alla ranger son testament dans un coffre du Crédit lyonnais, à l'angle de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain. Il enfila une chemise de soie mauve et un poncho mexicain multicolore. Et il s'en alla chez Lipp où, avec un appétit tout neuf, il dévora une entrecôte pour deux.
Le lendemain, il adressa à l'AFP un communiqué flegmatique, mais qui sonnait comme un bulletin de victoire : " je, soussigné, Romain Gary, déclare être l'auteur de tous les ouvrages publiés, à ce jour, sous le nom d'Emile Ajar ; je tiens à la disposition de qui le souhaite les preuves irréfutables de ce que j'affirme. "
Dans l'édition du Monde datée du 4 décembre, Yvonne Baby, Jacqueline Piatier et la prometteuse " Jo S. " publièrent une série d'articles tonitruants et admiratifs que la rédaction du journal décida de nuancer par un " point de vue " de Bertrand Poirot-Delpech intitulé " Est-ce bien vrai ? ".
Claude Gallimard reçut, pour la première fois depuis longtemps, une équipe de l'ORTF dans son bureau de la rue Sébastien-Bottin. De ses explications embarrassées, l'on retint qu'il était au courant de la supercherie de Romain Gary, qu'il n'était pas fâché de se délivrer du poids de ce secret et que les futures éditions de Gros Câlin et de La Vie devant soi paraîtraient désormais sous le nom de leur véritable auteur. Il saisit également l'occasion pour adresser ses excuses à l'Académie Goncourt qui avait, au mépris de ses statuts, couronné deux fois la même personne...
Quelques mois plus tard, alors que l'affaire faisait grand bruit et que le héros courait le monde, de New York à Johannesburg et de Tokyo à Majorque pour recevoir les dividendes de sa nouvelle sincérité, François Mitterrand, qui s'ennuyait déjà dans la seule compagnie de Pierre Mauroy et de Jacques Attali, se passionna pour ce fait divers de la vie littéraire. Il invita Gary à dîner. Celui-ci ne consentit à se rendre à l'Elysée qu'à la condition de porter son blouson d'aviateur et ses décorations de Français Libre. Ce qui se passa alors, entre le vieil adversaire du général de Gaulle et son chantre le plus pittoresque ? Le détail de cette première conversation reste, à ce jour, mystérieux. Mais il semble que les deux hommes, après s'être considérés avec méfiance, devinrent assez vite des intimes. Mitterrand avait besoin d'un compagnon de la Libération à ses côtés. Gary, qui s'était trouvé maltraité, depuis vingt ans, par les " gaullistes immobiliers ", jugea qu'on lui rendait enfin justice. Et c'est ainsi que l'éternel consul obtint enfin une ambassade à Quito. A son retour, quatre ans plus tard, ayant largement atteint l'âge limite dans la Carrière, il entrera à l'Académie française, au grand dam de Maurice Couve de Murville qui avait eu l'imprudence de se présenter contre lui.
Romain Gary était heureux. Considéré. Promu au rang, si désirable pour lui, de grand écrivain respecté. On continuait de le croiser au " Palace " ou dans les boîtes d'Ibiza. Il avait toujours, dans son sillage, un essaim de jeunes filles qu'il présentait comme ses nièces. Parfois, Romain Kacew pensait à Nina, sa mère, qui aurait tant aimé voir et partager son bonheur. A ceci près, il ne lui manquait rien. Il répétait sans cesse, avec un rire canaille : " comme quoi on a toujours raison de ne pas se suicider ! "
Sur le front littéraire, le seul qui vaille à ses yeux, l'on assista à un renversement de tendance tout à fait spectaculaire. Depuis que Gary assumait le talent prêté à Ajar, les livres de ce dernier n'avaient, soudain, plus la cote. François Nourissier fut sévère à l'endroit de " cette prose trop sucrée dont les accents sentaient le savoir-faire du vieux professionnel ". Dans le même temps, il rendait hommage au " vrai Gary ", celui des Cerfs-Volants et du Grand Vestiaire, ces " chefs-d'œuvre que l'on n'avait pas su lire ". Son art du roman, Pour Sganarelle, fut réédité avec une préface de Milan Kundera. La gauche, du Nouvel Observateur à Libération et au Monde, salua " le romancier cosmopolite dont le parcours répète, en la magnifiant, l'aventure de Pessoa et de ses hétéronymes ". A l'Elysée, une coterie s'organisa, sous l'impulsion de Pierre Bergé, afin d'obtenir un prix Nobel de littérature pour " cet immense écrivain, humaniste, écologiste, progressiste ". La manœuvre fut malheureusement torpillée par l'entourage de Jack Lang, qui craignait que l'auteur de La Danse de Gengis Cohn ne finisse par lorgner du côté de la Rue de Valois afin de parfaire son profil de " Malraux mitterrandien ".
Pourtant, Gary ne publia plus de nouveau roman. Il se contenta d'écrire les trois volumes de ses Mémoires qu'il intitula La Promesse du soir et qui parurent, comme le Journal de Gide, directement en Pléiade. Il accepta, dans le même temps, de guider les premiers pas d'un attelage de jeunes écrivains : François Sureau, Marc Lambron, Jean-Paul Enthoven, Pascal Quignard. Il s'illustra, enfin, au travers d'une polémique restée fameuse avec Marguerite Duras qui avait, il est vrai, tiré la première en dénonçant son " lyrisme macho " dans les colonnes du Figaro. Gary, on le voit, devenait, plus que jamais, un homme de gauche. Et ses adversaires ne pouvaient s'exprimer que dans des journaux classés à droite...

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