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Eric Besson
La République numérique
Eric Besson - dont le Qui connaît Madame Royal
? fut un best-seller - est désormais ministre dans le
gouvernement de François Fillon. A ce titre, il a été
amené à suivre le dossier d'Internet et de ses implications
sociales, économiques, politiques. Passionné par son
sujet, il se fait aujourd'hui l'analyste et le défenseur
de la nouvelle " République numérique ".
CH1 Numérique : mise au point
'internet, Internet,
histoire de noms
Depuis sa naissance, le " réseau des réseaux
" entretient la polémique sur tout ce qui le touche
: jusqu'à son nom. Personne ne peut dire avec certitude d'où
celui-ci provient : il serait issu de l'apocope du mot internetting,
néologisme que l'on peut traduire par " connexion entre
réseaux ". Certains soutiennent qu'Internet est la contraction
de interconnected network. Toutes les explications données
font référence à la notion de connexion des
réseaux : une connexion cuménique, agnostique,
totale, ouverte comme une invitation à rejoindre un ensemble
plus vaste.
L'Académie recommande de nommer ce réseau des réseaux
" l'internet ", avec l'article et sans la majuscule. On
le désignerait ainsi comme on parle de l'eau courante, du
téléphone, de l'électricité ou de la
télévision, bref comme d'une commodité de la
vie moderne. Malgré cela, l'usage emploie la majuscule et
supprime l'article : Internet. " Je suis sur Internet ; j'ai
vu cela sur Internet. " La majuscule, dans notre langue, est
réservée aux espaces géographiques, aux personnes,
aux divinités et aux marques.
Internet est un peu de tout cela dans l'imaginaire collectif qui
le voit surgir : espace de navigation aux ressources infinies, organisme
dont la conscience se réveille chaque fois qu'on veut le
brider, objet de culte pour une légion d'internautes, parcouru
plutôt que consulté, personnifié plutôt
que réifié, Internet n'est pas, dans le regard de
tous ceux qui le pratiquent, un outil désincarné.
Je prendrai donc la liberté de le nommer ainsi, pour lui
conserver tout le pouvoir d'évocation que le lecteur voudra
bien lui prêter : Internet.
Internet est devenu le plasma, la mer nourricière dans laquelle
évoluent tous les autres éléments observables
de l'économie numérique. Aussi, par " Internet
" j'entendrai : le réseau Internet lui-même, augmenté
de tous les éléments qui lui sont connexes : un ordinateur
connecté, un baladeur numérique qui diffuse de la
musique acquise presque intégralement sur Internet, tous
les services en ligne qui s'y trouvent, tous les logiciels qui entrent
dans sa constitution, ne peuvent en être exclus lorsque l'on
souhaite considérer le phénomène dans son ensemble.
L'économie numérique, combien de divisions ?
On a l'habitude de regrouper sous le terme d'économie numérique,
une réalité très vaste et souvent floue. Les
objets concernés fonctionnent grâce à l'électronique
des microprocesseurs et communiquent via des langages binaires faits
de 0 et de 1 : des impulsions électroniques nommées
" bits ", qui sont les atomes de toute communication.
Le terme " numérique ", traduit du digital de l'anglais
américain, provient du fait que toute communication et toute
opération peuvent être réduites à un
calcul sur les nombres.
Le terme d'économie numérique a été
introduit par Nicholas Negroponte dans un ouvrage de 1995, Being
Digital. Nicholas Negroponte y avait prophétisé le
monde dans lequel nous vivons aujourd'hui : un monde où les
échanges d'information sont plus déterminants que
les échanges de biens et les déplacements physiques
; en connectant les ordinateurs par les réseaux de communication
au sein d'un même espace numérique, on pose les bases
d'une nouvelle économie.
La fin du XXe siècle n'a pas donné tort à Nicholas
Negroponte. En favorisant la communication des ordinateurs, un vaste
mouvement s'est opéré, encore très éloigné
de son apogée. Les ordinateurs connectés ont offert
de nouvelles fonctionnalités tels le mail ou l'accès
instantané à l'information. Ainsi, de nombreux échanges
sur le mode numérique se sont substitués à
des échanges physiques devenus onéreux et inutiles.
La nécessité de visualiser des images et de les stocker
a stimulé le besoin en mémoire et en capacité
de calcul des ordinateurs ; la concurrence entre fabricants s'est
renforcée au bénéfice du consommateur ; des
millions d'ordinateurs se sont vendus, des millions de personnes
ont pris de leur temps pour apprendre à s'en servir. Internet,
comme avant lui les jeux vidéo et les logiciels bureautiques,
est devenu la motivation principale pour s'équiper d'un ordinateur.
La base d'ordinateurs et de personnes sachant s'en servir a très
fortement crû en même temps que ces ordinateurs se connectaient,
servant de support à l'émergence d'une nouvelle économie,
l'économie numérique.
Si l'on suit cette définition, les bornes de l'économie
numérique sont très vastes. Elles englobent de nombreuses
activités, domaines de la connaissance, services et biens
manufacturés. Pour l'évoquer de façon plus
tangible, on peut distinguer quatre grands pans dans cette économie
: l'électronique grand public, les réseaux de communication,
les logiciels et les services en ligne.
Economie numérique : les objets
Commençons par décrire les objets qui sont propres
à cette économie numérique. Ils constituent
la partie émergée et visible de cet écosystème.
Ils forment une galerie en perpétuelle évolution,
déployant d'année en année des fonctionnalités
et des performances surprenantes dans leur variété
et leur capacité de renouvellement.
L'ordinateur et le téléphone portable y tiennent une
place toute particulière. Ils constituent le moyen privilégié
pour les foyers, pour les entreprises comme pour les individus d'accéder
aux réseaux de communication numériques. L'un et l'autre
sont conçus pour agréger les fonctionnalités
les plus riches et permettent de capter, stocker, traiter, restituer
les informations les plus variées.
Les ordinateurs se sont imposés comme les centres nerveux
de l'économie numérique. Ils sont conçus pour
pouvoir s'adapter à n'importe quelle tâche : bureautique,
lecture de musique ou de films, jeu vidéo, stockage et traitement
des photographies et des films personnels, accueil de tous types
de logiciels spécialisés. Les ordinateurs forment,
au bureau comme au sein du foyer, le point de convergence des usages
et des informations : tous les autres appareils numériques
sont aujourd'hui conçus pour s'y raccorder. Ils sont devenus
le creuset de toutes les innovations, dont la plupart sont logicielles.
L'inflexion récente des usages a fait de l'ordinateur le
réceptacle de référence de la musique, des
films et des contenus personnels, poussant les constructeurs à
proposer chaque saison des capacités de stockage plus importantes.
Les microprocesseurs ont continué d'augmenter leur puissance
de façon constante, suivant la célèbre loi
de Moore qui veut qu'à coût égal, les puces
doublent leur intelligence tous les deux ans.
Le taux élevé de renouvellement des téléphones
mobiles entretient une innovation perpétuelle. En même
temps que les fonctionnalités proposées se multiplient,
celles qui demeurent sont constamment simplifiées. Les fonctions
les plus complexes deviennent, année après année,
accessibles au plus grand nombre : nous avons acquis notre premier
téléphone mobile pour téléphoner et
être joignables partout où nous nous déplaçons
; demain, à l'instar des plus jeunes utilisateurs, nous utiliserons
le mobile pour écouter de la musique ou regarder des films
en voyageant, nous organiserons notre journée grâce
à l'assistant personnel, nous capturerons les instants de
notre vie grâce au micro et à la caméra qu'il
porte, nous trouverons notre chemin ou la librairie la plus proche
grâce aux services de géo-localisation ; très
certainement, nous effectuerons nos paiements et nous nous identifierons
quand nous le souhaiterons grâce à ce même téléphone,
dont la taille n'aura pas augmenté, parce que tous ces services
seront devenus accessibles à tous grâce à une
interface conçue pour le plus grand nombre.
La galerie d'objets numériques doit aussi être complétée
par les consoles de jeu, par quelques appareils de captation (comme
les appareils photographiques ou les caméras vidéo)
et une grande variété d'appareils de restitution :
baladeurs numériques audio ou vidéo, téléviseurs
de nouvelle génération, assistants personnels, et
bientôt livres numériques, ainsi que tout objet porteur
d'un écran.
Ajoutés les uns aux autres, ces objets se comptent déjà
par milliards sur la planète.
Economie numérique : les réseaux
La formidable explosion des appareils numériques et des
usages qui leur sont associés ne pourrait s'expliquer sans
un parallèle avec le réseau qui les baigne et les
connecte tous : Internet. Les principes qui régissent Internet
sont nés au début des années soixante-dix,
mais il faut attendre le début des années quatre-vingt-dix
pour que le réseau reliant initialement des ordinateurs de
la Défense et des grandes universités scientifiques
américaines s'ouvre aux ordinateurs des simples particuliers.
Tous ces ordinateurs, conçus pour communiquer, sortaient
de leur autisme pour déployer toutes leurs potentialités.
Le réseau Internet s'est tout d'abord déployé
sur le réseau téléphonique mondial ; mais très
vite, sa croissance phénoménale a débridé
les investissements : en quelques années, Internet a suscité
la constitution d'un réseau autonome sans précédent
; aujourd'hui, ce réseau attire et intègre inexorablement
tous les autres : réseaux téléphoniques, réseaux
bancaires, réseaux de communication sécurisés,
tous les réseaux sont en train de basculer vers les protocoles
qui régissent Internet.
Ce " réseau des réseaux " présente
une curieuse singularité. Alors que les réseaux téléphoniques
étaient régis par la puissance publique ou des entreprises,
Internet est l'objet d'une gouvernance d'une nature nouvelle. Les
règles de fonctionnement du réseau, les protocoles,
les évolutions des protocoles de transport et d'adressage
qui déterminent son avenir dépendent de débats
ouverts entre experts internationaux. L'Internet Corporation for
Assigned Names and Numbers (ICANN), autorité en charge du
bon fonctionnement et de l'évolution d'Internet, entretient
des relations privilégiées avec le gouvernement américain,
mais son conseil d'administration est largement ouvert aux experts
internationaux. Depuis son apparition, Internet propose des modes
de communication sur lesquels les Etats peuvent difficilement agir.
Ce constat pourrait être alarmant : la planète peut-elle
se contenter d'un seul réseau ? Ne court-on pas un risque
majeur en conditionnant tous les échanges économiques,
politiques, sociaux, à un réseau unique ? Peut-on
faire confiance à un réseau qui perd tout ancrage
politique ou territorial et sur lequel la puissance publique a peu
de prise ? Toutes ces questions se posent aujourd'hui aux experts
et aux techniciens qui participent à la gouvernance de ce
réseau et interpellent d'abord les élus et les citoyens.
Internet semble attirer à lui de façon inéluctable
tout objet doté d'un microprocesseur et utilisant des logiciels.
La connexion au réseau implique la mise à jour des
appareils avec des logiciels plus frais, et l'accès à
une inépuisable gamme de services en ligne. La connexion
irrigue tout élément, augmentant ses capacités
et le protégeant de l'obsolescence.
Economie numérique : les logiciels
Un troisième pan doit être cité, qui est composé
de la sphère logicielle et des capacités de calcul,
qui sont indispensables à l'économie numérique,
car elles soutiennent tous les traitements et les transports d'information.
L'avènement d'Internet a profondément modifié
les fondements de l'industrie logicielle. La connexion de millions
d'ordinateurs, la création de services évolutifs s'est
appuyée sur une innovation logicielle variée qui a
stimulé sa croissance. Mais la conséquence majeure
de la mise en réseau de tous les informaticiens de la planète
est d'avoir créé une force de travail sans commune
mesure dans l'histoire de l'informatique. Cette communauté
s'est emparée des outils de communication et de partage,
et les a utilisés pour résoudre les problèmes
informatiques auxquels elle était confrontée. Cette
collaboration planétaire ne pouvait se faire dans le cadre
strict fixé par le respect de la propriété
intellectuelle et du droit des affaires : ces pionniers ont donc
préféré abdiquer leurs droits et mettre en
commun leurs créations pour en favoriser le développement,
donnant naissance au logiciel libre. Longtemps présentées
comme rivales, les deux branches de l'industrie du logiciel (sous
droits ou libre) sont aujourd'hui en train de se rapprocher et leurs
modèles d'affaires se sont considérablement hybridés
et enrichis lors des dernières années.
Certains logiciels sont constitutifs d'Internet. Par exemple, les
navigateurs, fournis dans les suites bureautiques standards ou téléchargeables
dans leur version libre, sont indispensables à l'internaute
pour se mouvoir dans l'espace web : ils composent les pages en fonction
des éléments stockés à l'adresse web
indiquée. Les logiciels dits " pair à pair ",
fréquemment cités comme responsables de la chute des
ventes de disques parce qu'ils permettent de mettre en commun toute
forme de documents numériques, ont profondément reconfiguré
les échanges d'informations au sein d'Internet. Ils ont pris
possession de la mémoire et de l'intelligence des ordinateurs,
alors laissés en sommeil lorsqu'ils n'étaient pas
en fonction, pour étendre la capacité de stockage
et de calcul disponibles. Aujourd'hui, le calcul distribué,
qui s'appuie sur un nuage d'ordinateurs plutôt que sur un
serveur puissant, est une des branches les plus actives de l'informatique.
Economie numérique : les services en ligne
Les services en ligne forment la partie émergée et
tournée vers l'utilisateur d'innovations logicielles. Ils
constituent le quatrième pan de l'économie numérique.
La plupart de ces services concernent le Web, la Toile mondiale
qui relie entre elles les pages stockées sur des serveurs
ou des ordinateurs : moteurs de recherche, blogs, " sites sociaux
", sites de partage de vidéos . En recenser toutes les
catégories serait aussi fastidieux qu'inutile. On pourrait
comparer Internet à ces océans primitifs où
les espèces foisonnent, se développent, s'entre-dévorent
ou cohabitent, et basculent collectivement vers des états
plus sophistiqués et plus stables. Internet est un espace
darwinien où le temps s'accélère, où
les modèles se testent, pullulent puis disparaissent, pour
évoluer collectivement vers un degré supérieur
d'organisation.
Les entreprises qui ont développé ces services en
ligne ont été au centre de la bulle spéculative
du tournant du millénaire. Encore aujourd'hui, la plupart
des services à destination du grand public sont gratuits
et les mêmes questions se posent quant à la viabilité
des modèles qu'ils avancent. La publicité, même
si elle est en forte hausse sur le média Internet, suffit-elle
à financer les investissements nécessaires à
cette incroyable démonstration d'innovation ?
Internet 2.0 : Internet participatif ou " collaboratif "
Les services en ligne ont connu dans les trois dernières
années un tournant décisif, qui a vu l'internaute
prendre une part active dans la création, le classement et
l'entretien des informations présentes sur la Toile. Les
observateurs ont considéré qu'on assistait là
à la genèse d'une nouvelle génération
d'un Internet " collaboratif " (d'autres diront "
participatif "), généralement désigné
sous le vocable " Internet 2.0 ".
Ce phénomène repose en grande partie sur l'augmentation
de la capacité de traitement des ordinateurs et du débit
de connexion des foyers qui permettent de travailler en temps réel
sur des bases partagées.
Il s'explique aussi par la généralisation du langage
de programmation XML (eXtensible Markup Language) qui organise toute
information comme une base de données, ce qui permet de réutiliser
plus facilement les informations présentes sur le Web. Dans
son sillage, l'usage de métadonnées s'est généralisé
, ouvrant la voie à l'étiquetage raisonné des
informations disponibles sur Internet. En quelque sorte, "
l'envers de la Toile " est en train d'être doublé
par des données explicatives qui facilitent la navigation
sur " l'endroit de la Toile ".
Le Web est en train d'évoluer vers un " Web sémantique
", un Web plus intelligent où il sera plus facile de
naviguer et de trouver ce que l'on cherche.
L'une des applications tangibles de ce phénomène sont
les mash-ups, applications composites qui mêlent les bases
de données de façon ingénieuse, et les présentent
de façon à leur donner toute leur pertinence : elles
permettent, par exemple, d'afficher toutes les pizzerias du quartier
sur une carte, ou les séances des films programmés
ce soir dans une zone de chalandise.
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