Premiers chapitres
Pierre de Benouville
Avant que la nuit ne vienne

Entretiens avec Laure Adler

Historienne, essayiste, biographe, romancière, Laure Adler dirige aujourd’hui France Culture.
Pierre de Bénouville, qui vient de disparaître, avait accepté, entre septembre 1998 et Juin 2001, de raconter ses engagements et sa vie à Laure Adler.
Acteur essentiel du XXème siècle, il en épousa les tourments et les contradictions. Après avoir adhéré aux idées de l’Action française dès les débuts de son adolescence, il s’engagera dans la Résistance aux côtés d’Henry Frenay, dont il deviendra le second. Figure lumineuse de la Résistance intérieure, il rencontra le Général de Gaulle à Alger, dont il devint un des amis et un des collaborateurs les plus actifs après la Libération. Il joua un rôle important dans la constitution du RPF puis s’engagea dans la politique.
I – ENFANCE  

aure Adler : Vous me parlez sans cesse de votre mère. Elle demeure, aujourd’hui, la personne la plus importante de votre vie ?
Pierre de Bénouville : La présence de ma mère dans ma vie d’enfant, de jeune homme, d’homme, et même de vieil homme, m’accompagne à chaque instant. Elle fut la source de tous les bonheurs, de toutes les découvertes, de toutes les joies. Je ne voulais pas être séparé d’elle. J’avais toujours besoin de l’interroger et de l’entendre me répondre. D’ailleurs elle me répond toujours.
– Vous en parlez comme Marcel Proust parle de la sienne dans A la recherche du temps perdu... D’où venait-elle ?
– Elle était d’une famille alsacienne, d’un patriotisme vigilant et elle nous avait communiqué, à nous ses enfants, un grand amour de l’Alsace. Nous y avons appris, dès l’armistice de 1918, l’amour total de la patrie. Je revois encore, réunis devant le perron de la maison, les premiers conscrits partir faire leur service militaire, tenant un grand drapeau tricolore et qui criaient « Ein, zwei, drei, vive la France ». Le curé de notre petite ville était un héros de la Grande Guerre, récompensé, célébré, et le patron de la petite loge maçonnique de notre ville avait inventé une chanson dont le refrain disait : « Ce n’est plus de l’union sacrée, c’est de la sacrée union ! »
Je suis issu de la génération des combattants victorieux de 14-18. Mon père était chasseur à pied. Il a été blessé gravement à la jambe droite. Je me souviens qu’à son retour, il a fallu le réopérer. Je l’ai entendu gémir de nombreuses années. Cette souffrance l’a accompagné toute sa vie. C’est long, toute une vie ! Il m’a été très difficile, petit enfant, d’entendre, non seulement les hurlements de souffrance mais les petits gémissements quotidiens dès que mon père se déplaçait dans la maison, ces espèces de petits cris avec lesquels il fallait coexister.
J’avais une préceptrice dont j’ai gardé un souvenir éblouissant. C’était une veuve russe, son mari avait été tué pendant la guerre. J’ai reçu une éducation cosmopolite. Ma mère parlait allemand. Mais elle n’a jamais voulu que nous apprenions l’allemand, mon frère et moi. Notre cocon était l’amour maternel. Du père, j’étais fier qu’il ait contribué, comme les siens, à ce que la France fût elle-même.
– Quel enseignement vos parents vous ont-ils inculqué ?
– Très jeune, j’ai eu la certitude que la France n’aurait pas gagné la guerre s’il n’y avait pas eu ces régiments innombrables qui se sont battus pied à pied avec un courage immense. Dans les valeurs les plus naturelles de mon enfance, il y avait tout d’abord le sacrifice de soi pour la patrie. Mon père me parlait souvent de sa guerre. Comme tous les combattants, il possédait des photographies prises dans les tranchées, qu’il me montrait lors de ses permissions. C’était un spectacle inoubliable qui m’a beaucoup marqué dans mon enfance. La boue, la misère. Et malgré tout, sur les visages, la sérénité. Ce qui comptait aux yeux de mon père était d’avoir su, tout au long de cette interminable guerre, demeurer un combattant d’honneur. J’ai vu, un jour, sortir d’un magasin du quartier de la Madeleine un garçon boucher qui appelait Papa par son prénom. Je les ai vus tomber dans les bras l’un de l’autre en pleurant. Ils avaient vécu des sacrifices et la fraternité qui les unissait était inoubliable.
Je suis né en Hollande le 8 août 1914 au moment où les hostilités commençaient. Mon père a attendu ma naissance pour rejoindre son régiment. Dans mes souvenirs les plus lointains, je vois des uniformes. Mon père ne revenait en permission que lorsqu’il était blessé. Il souffrait un martyre mais il disait à ma mère qu’il était fier d’avoir servi. Ma mère m’a communiqué tout petit sa foi, et par-delà les apparences, les clefs pour comprendre la vérité de la vie. Elle le faisait par des gestes, par de nombreuses lectures. Elle m’a fait lire Don Quichotte à huit ans, ce qui n’est pas une mauvaise école. Nous passions l’été en Alsace avec mes oncles, mes cousins, mes cousins germains. Tous mes oncles avaient, comme mon père, fait la guerre durement et avaient payé très cher le fait d’avoir été fidèles à la patrie ! Passaient là des artistes, des intellectuels. Je me souviens par exemple d’Henri Bergson, de Georges Auric. J’étais avide de leur conversation, de leur ouverture d’esprit qui complétait mon éducation maternelle. Très tôt j’ai su la force de la ferveur. Celle de la foi se distingue de celle de la patrie mais au fond c’est la même.
– Enfant, déjà, vous aviez des idées politiques bien arrêtées ?
– Très jeune, j’ai su physiquement que nous avions conquis la rive gauche du Rhin avec le sang de nos pères. Lorsque, après les trois grandes marches du pacifisme mondial, la politique a conduit à rendre cette rive aux Allemands, ce jour-là, il fut évident pour moi qu’on signait déjà la victoire définitive de Hitler. Il est impossible de comprendre les cent mille morts de la campagne de 1940, la naissance de la Résistance, la terrible et mortelle aventure que fut la déportation si l’on ne martèle pas que nous avons crié de l’abîme pour que nous ne rendions pas la rive gauche du Rhin à Monsieur Hitler et que rien n’y a fait ! Or l’Allemagne s’est réarmée, ce qui a rendu le processus de la guerre inéluctable. Ceux qui l’ont provoqué, historiquement, portent une responsabilité très lourde vis-à-vis des martyrs, vis-à-vis de la Shoah. Seule la Cagoule 1 s’est alors insurgée contre la République qui avait désarmé la France ! C’est comme ça. Cela vous fait sursauter mais c’est la vérité. J’entendais parler Eugène Deloncle 2. Ce polytechnicien, qui fit des études brillantes, aimait assez la France pour ne pas se taire. Il s’est jeté dans la bataille. Il entre à l’Action française en 1934. Il ne voulait pas que l’on rende la rive gauche du Rhin aux Allemands. C’était évident ! En nous désarmant, on nous condamnait. Les jeux étaient faits.
– La Cagoule n’était pas la seule organisation qui se fût battue contre les Allemands ! Ce n’était pas la seule réponse.
– C’était une réponse décisive parce que plutôt que de subir le commencement des conséquences de ce désarmement, les membres de la Cagoule étaient prêts à tous les complots. A vingt ans, on est prêt à tous les complots quand il s’agit de faire triompher ses préférences. Et que préfère-t-on si ce n’est la patrie ? Très tôt, j’ai su la force de cette ferveur.
Ma foi n’était pas seulement naïve mais aussi, très vite, assez intellectuelle. Elle impliquait le dessein de connaissance, si bien qu’elle m’a poussé en avant. Elle avait emporté en moi une adhésion profonde et probablement définitive. Je veux dire qu’elle me donnait Dieu. Dieu était là pour moi. Bien sûr, je savais que certains le contestaient mais les discussions que l’on pouvait opposer à la présence de Dieu et à l’idée de cette présence étaient pour moi, très jeune, des faux-semblants. C’était se refuser à l’évidence profonde. Les enfants comprennent tout, très vite, et passent insensiblement, progressivement, à une notion de Dieu plus profonde et moins tangible. Les Grecs, en donnant le même nom à la beauté et à la bonté, ont tracé pour toujours un chemin, que nous avons tous un jour retrouvé dans notre vie. Oui, l’idée de Dieu m’a préoccupé toute ma vie.
– Et aujourd’hui ?
– Il est là...
– Qu’en savez-vous ?
– Dieu a accompagné ma vie dans trop de circonstances pour que je ne l’aie pas reconnu.
– Mais il y a pourtant des moments où vous avez douté et où l’adversité était si grande à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de vous-même que vous vous êtes interrogé ?
– En prison, je ne me suis pas interrogé sur Dieu mais sur moi. Quels qu’aient été les moments de désespoir que j’aie pu connaître ou pénétrer, parce que je pense souvent au désespoir des autres, j’ai toujours cru en Dieu et aujourd’hui encore je n’arrête pas de prier.
1. La Cagoule, organisation d’extrême droite, fondée après les événements de février 1934, est née de la déception de certains membres de l’Action française de n’avoir pas pu saisir l’occasion d’une prise du pouvoir. Le groupuscule luttera contre le Front populaire qu’il accuse d’être influencé de l’intérieur (par le Parti communiste) et de l’extérieur (par l’URSS). Jean Filliol, Jacques Corrèze, Eugène Deloncle en seront les cadres. Son comité directeur sera lié à l’Espagne franquiste. Elle sera notamment responsable de l’assassinat de Navachine et trouvera des relais dans l’armée (cf. Frédéric Freigneaux, Histoire d’un mouvement terroriste de l’entre-deux-guerres, DEA, université de Toulouse).
2. Fondateur de la Cagoule, il en sera le chef incontesté. En 1914, il s’engage comme lieutenant d’artillerie. Après la guerre, il devient ingénieur expert dans les problèmes d’armement. Il entre à l’Action française en 1934. Arrêté en 1937, libéré en 1939, il est assassiné par la Gestapo le 17 janvier 1944.



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