Premiers chapitres
Jean-Marc Benedetti
Demain, je m'enfuis de l'enfer


Jean-Marc Benedetti est professeur de lettres dans la région de Bordeaux. Après avoir travaillé longtemps comme enseignant et attaché culturel en Afrique, au Maroc, au Portugal, en Grèce, il vit désormais à la campagne, proche de ses racines italiennes.
Demain, je m'enfuis de l'enfer est son premier roman.


'enfer est peuplé d'anges. L'enfer c'est ici. Dans cette chambre. Dehors il fait froid. Dehors ça fait peur. Ils disent que je suis fou. Moi je sais que je ne suis pas fou. Plus vous êtes clairvoyant plus les autres envient votre lucidité. Ils vous enferment pour l'éternité. Ou alors, il faut faire semblant d'aller et venir sur la corde raide du quotidien. Être le funambule qui regarde les yeux de la foule désirant sa chute fatale.
Moi, je suis tombé. A la fin d'une nuit. Je me souviens de ça. Je m'appelle Angel. Je crois. Si je suis devenu fou c'est sans y prendre garde. Je m'appelle Angel Sacramento. J'ai trente-trois ans. Je pense à cette nuit. Inlassablement. Je dirai bientôt ce qui s'est réellement passé. Mais aujourd'hui, j'ai décidé d'entrer en résistance. C'est pour cela que j'écris. Pour moi. Pour revivre à nouveau ce que j'ai vécu avec Irène. Je vais tout raconter à nouveau. Laisser une trace de ce qu'a été ma vie. Les faits qui m'ont conduit ici, dans le septième cercle de l'enfer, sont véridiques. Le jugement des hommes m'importe peu. Votre pitié, je m'en balance !

Il y a quinze jours, on m'a sorti de l'hôpital pour m'amener devant un juge d'instruction. J'ai fait le voyage à l'envers. Comme la première fois où je suis venu ici. Dans le fourgon qui m'emportait vers le juge, ce n'était plus ma mère qui m'accompagnait mais un infirmier et un gendarme. A travers la petite fenêtre grillagée la ville défilait. Les gens circulaient comme des automates. Toujours les mêmes femmes harassées, les écolières ployant sous leur cartable. Rien n'avait changé. Rien n'avait de sens. Nous sommes passés par la rue des Enfants-Assistés. Nous avons traversé une place bordée de cafés où des étudiants refaisaient le monde devant une bière. Puis nous sommes arrivés au tribunal. Les grandes statues qui ornent la façade me regardaient. L'air sévère. Elles me montraient du doigt. J'ai eu peur. Peur de ce qu'on voulait me faire dire. Mais au fond de moi je savais bien que ce n'était pas vrai. C'était une invention des gens qui m'avaient trouvé à mon retour du ciel. Lorsque la montgolfière est tombée sur les vasières du Mont-Saint-Michel, ces gens se sont acharnés sur moi. Faites attention ! s'écriaient-ils. Appelez les gendarmes ! Et moi, j'implorais qu'on m'aide. Qu'on me sorte de là. Je ne voulais pas rejoindre les profondeurs des marais et perdre Irène. Elle m'attendait dans la nacelle. Elle dormait. Je criais. Irène ! Irène ! Aide-moi. Sors-moi de là ! Donne-moi la main ! Réveille-toi ! Pourquoi n'a-t-elle pas esquissé le moindre geste pour me secourir ? Après, j'ai perdu connaissance. Je me suis retrouvé quelques jours plus tard sanglé sur un lit d'hôpital. Des gens sont venus me voir. Ils m'ont posé des questions. Des tas de questions auxquelles je ne savais pas répondre. Je ne me souvenais même plus de mon nom. Puis des bribes de mémoire sont revenues. Un jour, j'ai murmuré angelsacramento. Je m'appelle Angel Sacramento. Alors tout est allé très vite. Ils ont retrouvé ma trace. Mon passé. Et ils m'ont renvoyé dans cet enfer.

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