Samuel Benchetrit
Le cur en dehors
Samuel Benchetrit est écrivain (Chroniques de l'Asphalte,
tomes 1 et 2 parus chez Julliard), cinéaste (" Janis
et John ", et son dernier film : " J'ai toujours rêvé
d'être un gangster ", prix du scénario du Sundance
Film Festival) et acteur. Il est, par ailleurs, auteur de théâtre
: Comédie sur un quai de gare. Elevé en banlieue,
en " cité ", il a choisi ce décor, mais
en en faisant, contrairement aux discours en vogue, un séjour
heureux et poétique, pour servir de toile de fond à
son écriture nerveuse et froissée.
1
La vie
u début, je croyais
que Rimbaud c'était une tour. Parce qu'on dit la tour Rimbaud.
Et puis mon copain Yéyé m'a raconté que Rimbaud
était un poète. Je voyais pas trop pourquoi on avait
donné le nom d'un poète à ma tour. Yéyé
a dit que c'était parce qu'il était connu et mort
depuis longtemps. Je lui ai demandé s'il était mort
après avoir vu la tour. Yéyé a dit que non,
il était mort vraiment avant. J'ai dit que valait mieux pour
lui, parce que la tour est sacrément moche et qu'il aurait
eu drôlement les boules d'avoir son nom sur un truc pareil.
Yéyé a dit que lui aimerait bien qu'on donne son nom
à des machins. Je lui ai dit que je trouvais débile
d'habiter tour Yéyé. Il m'a dit d'aller me faire foutre
et que mon nom c'était pas mieux.
Je m'appelle Charly.
- Tour Charly ça fait encore plus con que tour Yéyé.
J'étais d'accord mais je lui ai quand même dit d'aller
se faire foutre.
On a continué à parler comme ça, parce qu'il
y a un paquet de poètes qui ont des choses à leur
nom dans le quartier. Tour Verlaine. Cité Hugo. Centre d'activité
Guillaume-Apollinaire. Et tous ces machins sont plus moches les
uns que les autres. Mais les poètes sont morts avant de le
savoir, alors ça va. Monsieur Hidalgo, qui donne des cours
de je sais pas quoi au collège où allait mon frère
Henry, dit que c'est une honte de se servir de l'art pour habiller
des horreurs. Mais la plupart des gens s'en moquent, parce que les
cités et les tours sont baptisées autrement. Par exemple,
ceux qui habitent la tour René Char ne disent jamais qu'ils
habitent tour René Char. Ils disent la tour bleue. Je sais
pas pourquoi ils l'appellent comme ça parce que la tour est
pas franchement bleue. Et entre nous, je peux vous dire qu'elle
est grise. Mais allez savoir pourquoi, ils disent bleue. Pareil
avec la cité Picasso qui se trouve de l'autre côté
du centre commercial. Personne ne dit jamais cité Picasso.
Même s'il y a un arrêt de bus Picasso. Les gens disent
cité des Rapaces.
Et je vous jure qu'il n'y a pas plus de Picasso que de rapaces dans
cette cité.
Avec Yéyé on s'est demandé comment démarraient
les choses. Ça doit être super de dire un truc en premier
qui reste pour toujours. C'est sûr que le type qui a dit cité
des Rapaces pour la première fois doit être sacrément
content qu'on continue à dire comme lui. Moi j'aimerais bien
inventer une blague ou une histoire atroce d'horreur que tout le
monde raconterait.
Et ça me ferait marrer qu'on me la raconte à moi un
jour.
Je dirais au gars :
- Te casse pas mon pote, c'est moi qui l'ai inventée cette
histoire d'horreur.
Avec Yéyé, on a essayé d'en inventer. C'était
pas évident parce qu'on finissait toujours par trouver une
histoire qui existe déjà. Mon frère Henry m'en
avait raconté une qui m'avait foutu les jetons pendant trois
semaines au moins. Il m'avait raconté que les drogués
qui étaient morts d'overdose revenaient hanter les caves
des immeubles et qu'ils essayaient de vous piquer avec leurs seringues
dégueulasses. Je peux vous dire qu'après ça,
j'étais pas près de descendre plus bas que le rez-de-chaussée.
J'ai raconté cette histoire à Yéyé,
et il m'a dit que c'étaient des conneries, et que mon frère,
qu'est lui-même un drogué, doit voir des fantômes
quand il se défonce. J'ai dit à Yéyé
d'aller se faire foutre, et de s'occuper des oignons de son frère
qui se drogue aussi. Il m'a dit que c'était le même
sac d'oignons parce que nos deux frères se droguent ensemble.
Yéyé est ce qu'on appelle un emmerdeur de première.
Je vous jure, ce type fait que vous charrier quand vous parlez tranquillement
avec lui. Il a douze ans, et c'est déjà le roi des
charrieurs.
C'est pas que je traîne souvent avec lui ou quoi. C'est juste
qu'il est toujours à rester devant l'immeuble ou dans le
hall à charrier tout le monde. S'il voit une vieille qui
monte chez elle avec des sacs de courses, au lieu de l'aider, Yéyé
lui dit :
- Alors madame Machin, vot' mari est toujours pas revenu ?
Et sûrement que le mari de la vieille est mort et tout.
Heureusement pour moi, Yéyé n'est pas mon seul copain.
On est une sacrée bande ici. Et si vous continuez, vous verrez
que je connais ce qu'il y a de meilleur dans le quartier.
Je pourrais pas vous dire à quel moment j'ai rencontré
mes copains. Sûrement parce qu'on s'est toujours connus. Vous
ne vous demandez jamais quel jour vous avez connu votre Mère.
Avec les copains c'est pareil, on s'est connus le jour de notre
naissance. Dix ans plus tôt. Et Yéyé aussi.
Même s'il a deux ans de plus que nous. C'est son problème.
Il nous a attendus ces deux années, et on s'en est pas rendu
compte. Et Yéyé a bien fait les choses, parce qu'il
a redoublé deux fois, pour rattraper son retard et être
dans notre classe.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'on est une sacrée bande.
Dans le coin, tout le monde est d'accord avec ça. Et même
ceux qui nous blairent pas, ils pensent qu'on en fait une bonne.
Bien sûr, les choses ne veulent pas dire pareil selon qui
parle.
Si Madame Hank, notre prof d'anglais, dit :
- C'est une sacrée bande !
Ça veut pas dire qu'on est sympas et tout. Elle nous blaire
pas et elle pense qu'on est une sacrée bande d'abrutis.
Mais si Monsieur Lorofi, notre entraîneur de foot dit :
- Ça, c'est une sacrée bande !
Alors ça veut dire du bien, et qu'on a gagné le match
et qu'on est une sacrée bande d'avants-centres et de milieux.
Faut savoir qu'on passe notre temps à taper dans ce foutu
ballon. Et que si on étudiait à la place, on serait
déjà prix Nobel et tout. C'est ce que je pense, même
si mon frère Henry dit souvent que dans les écoles
du coin, on peut être le meilleur, on reste le dernier à
Paris ou ailleurs. Il a peut-être raison, mais j'aime pas
trop qu'on dise ce genre de choses.
Pour moi, tout est mieux ici qu'ailleurs.
C'est pas que je voudrais vous raconter ma vie, mais il faut quand
même que je vous dise : Je m'appelle Charly. Bon, OK. Je m'appelle
Charles, mais je déteste qu'on m'appelle comme ça.
Et celui qui essaie peut s'attendre à recevoir une sacrée
raclée. C'est pourtant simple : Char-ly. Y a qu'à
l'école où certains profs continuent de m'appeler
comme je m'appelle vraiment. Je peux pas leur mettre de raclée
mais je vous jure que ça me démange.
Qu'est-ce que vous voulez, les gens sont cons parfois.
De toute façon, je m'en fous, quand j'entends " Charles
", j'ai pas l'impression qu'on me parle.
Mon nom c'est Traoré, et là y a rien à dire
vu que c'est vraiment mon nom. Ça vient du Mali et c'est
normal parce que mes parents sont de là-bas. Même que
mon père y serait retourné. Mais on en sait trop rien.
Sur lui je pourrais pas vous écrire un feuilleton, il s'est
tiré un mois après ma naissance, en laissant ma Mère
et mon frère aussi seuls que deux avants-centres du PSG.
Personnellement ça m'a pas touché. J'avais un mois,
et je pensais sûrement plus à téter le sein
de ma mère qu'à me demander ce que mon père
glandait. Mais pour mon frère, ç'a été
une autre histoire. Et ma Mère répète souvent
que c'est à cause de ça qu'il est toujours à
se droguer et à faire des conneries. Moi je crois aussi que
mon frère est le pire des cons, et qu'il se drogue pour oublier
sa connerie. Chacun son avis si vous voyez ce que je veux dire.
Croyez pas qu'il me manque un cur pour parler de mon frère
comme ça. Mais je vous jure qu'à ma place vous seriez
déjà en hôpital psychiatrique. Je crois que
mon frère est né pour me faire chier. Pardon pour
la grossièreté, mais là y a pas d'autre mot.
Et si on devait me donner un euro chaque fois que ce type me tape
sur les nerfs, je serais déjà milliardaire. Mais on
me donne rien, et je deviens dingue gratuitement.
Ce que je voudrais vous raconter c'est ce qui s'est passé
ce matin. La vache, c'est une sacrée histoire. Même
qu'on la mettrait dans des bouquins. Sûrement que j'ai pas
encore tout compris. Mais c'est peut-être mieux de vous la
raconter au frais. Y a des trucs, faut les dire, faut que ça
sorte, sinon, on se fabrique des boules dans le ventre qui finissent
par exploser. Comme ce qui était arrivé au père
de mon copain Régis Montales qu'on avait retrouvé
mort un matin avec au moins cent litres de sang dans son lit. Ce
vieux avait toujours l'air de vivre dans un conte de fées,
mais on a dit qu'il était mort de tristesse, rapport à
sa femme qui l'avait quitté dix ans plus tôt. Moi je
crois surtout qu'il picolait un max. Après ça, Régis
a été placé chez sa grand-mère, et c'est
devenu le môme le plus violent de France. Et sûrement
que dans vingt ans Régis aurait une boule qui exploserait
dans son ventre. Et le fils de Régis vingt ans plus tard,
et ça continuerait comme ça jusqu'à ce que
les voitures volent et les pitbulls deviennent des animaux en voie
de disparition.
Vous devez me trouver dingue à vous raconter un tas de trucs,
mais c'est que je suis comme ça. C'est même mon problème
dans la vie. Si ma Mère va à une réunion à
l'école, les profs disent du bien de moi et tout, mais ils
finissent toujours par lui dire que je manque de concentration.
J'ai répondu à ma Mère qu'ils avaient qu'à
être plus intéressants mais elle m'a engueulé.
Ma Mère est le genre à dire que l'école est
une chance et que ces foutus profs ont toujours raison. Et si on
lui racontait que mon problème venait de mes deux jambes,
sûrement qu'elle me les couperait. Ma Mère n'est jamais
allée à l'école, et ça lui prend bien
trois semaines pour lire une lettre. La première fois que
je lui ai lu une poésie, elle s'est mise à pleurer
pendant une heure, elle m'a donné un billet, et elle m'a
dit qu'elle était fière de moi. J'ai encore tenté
de lui lire un tas de machins, mais elle s'est habituée,
et elle reste à me bassiner avec mon problème de concentration.
Mais la vie c'est quand même pas une partie d'échecs.
Le pire, c'est quand quelqu'un vous parle de votre problème
de concentration. Vous êtes là à l'écouter,
et au bout de deux secondes, vous vous rendez compte que vous pensez
à autre chose, et si vous avez pas honte à ce moment,
c'est que vous êtes un sacré barjot.
Vous voyez, j'ai encore perdu le fil de ce que je voulais vous raconter.
Faut que je me fasse soigner. C'est pas possible de tout le temps
penser à un millier de trucs en même temps. Le mieux,
c'est si je pense à Mélanie Renoir. Alors là,
le monde peut exploser devant moi, si je pense à cette fille,
je reste la bouche ouverte avec de la bave qui coule et tout. Ce
qui se passe c'est que je suis vraiment à fond sur cette
fille. Elle me tue. Je pourrais mourir pour elle, il suffit qu'elle
me le demande. On s'est connus au début de l'année
à mon entrée en sixième au collège Charles-Baudelaire.
Quand vous entrez au collège Charles-Baudelaire, ils vous
forcent à apprendre par cur un de ses poèmes.
Je dis par cur, parce que si vous refusez, vous êtes
viré. Nous, cette année, c'était L'homme et
la mer. Vraiment chouette. Il dit plein de trucs que j'ai trouvés
très forts.
Il dit La mer est ton miroir tu contemples ton âme/ Dans le
déroulement infini de sa lame.
Ça m'a retourné. Ensuite, un des élèves
est choisi et doit se taper de réciter la poésie devant
le collège tout entier réuni dans le réfectoire.
Pour choisir l'élève ils font un tirage au sort, et
on y va tous de notre prière pour pas que ça arrive.
Heureusement pour les autres certains types ont vraiment pas de
bol dans la vie. Quand je dis ça, je veux parler de Freddy
Tanquin. Ce type a tellement la poisse qu'il a toujours une écharpe
autour du cou. Même en été. Quand il fait quarante
degrés et qu'on voit un type se balader avec une écharpe
autour du cou, ça fait mec fragile, c'est sûr.
Ce jour-là, Freddy s'est ramené devant tout le collège
avec son écharpe.
La directrice a dit :
- Monsieur Tanquin va nous lire le poème de Charles Baudelaire.
Freddy s'est raclé la gorge au moins cinq mille fois avant
de commencer :
- L'homme et TA mère... de Charles Baudelaire.
Le collège s'est écroulé de rire et on aurait
cru un tremblement de terre. Ce pauvre con de Freddy avait pas lu
le poème et c'est un de nos copains, Kader Halfoui, qui lui
avait répété pour qu'il l'apprenne. Le truc,
c'est que Kader lui avait dit n'importe quoi, et Freddy a continué
tout le long comme ça, en pensant que Baudelaire parlait
de la mère.
- Ta mère est ton miroir tu contemples ton sexe/ Dans le
déroulement infini de ses fesses.
La directrice n'a pas osé l'interrompre, rapport aux élus
de la mairie qui étaient venus et qui faisaient mine de pas
être dérangés par ce qui se passait. Ces gars-là
sont très forts pour faire mine de pas être dérangés.
A la fin, on rigolait tellement que Freddy s'en est rendu compte.
- Merde... Je me disais bien qu'on pouvait pas se regarder dans
une paire de fesses.
Quel fou rire. Il est parti avec la directrice, et on l'a plus revu
de l'année ce pauvre con.
J'aime bien les poèmes. J'en ai lu quelques-uns de Charles
Baudelaire. Et même quand je comprends pas, je trouve ça
beau. J'ai l'impression que c'est pas très important de comprendre
vraiment. Ces hommes-là sont différents. C'est comme
de pas comprendre nos rêves. Personne nous en veut pour ça.
Vous voyez, mon esprit a encore foutu le camp dans dix mille directions.
Ce qui me revient c'est que je voulais vous parler de Mélanie
Renoir, mais surtout de ce qui m'est arrivé ce matin et qu'est
une sacrée histoire. Alors pour Mélanie Renoir et
pour faire court, disons que cette fille me tue et qu'on en reparlera
plus tard.
Ce coup-ci, je me concentre comme un malade et j'y vais. Parce que
pour une histoire intéressante, c'en est une.
Ça a commencé ce matin à huit heures.
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