Laurence Benaïm
Requiem pour Yves Saint Laurent
Laurence Benaïm a 38 ans. Journaliste, elle dirige
les pages consacrées à la mode au journal Le Monde.
Elle est l'auteur chez Grasset d'une biographie d'Yves Saint
Laurent (1993).
Chapitre un
Sa carapace ne le protège plus », m'avait assuré un
intime en février 2008. La mort se glisse sous les draps
des vivants bien avant de les frapper. Elle épuise, elle
ronge, elle se colle comme une amante insatisfaite. Elle sème.
Elle casse. Elle rend fou. S'en va. Sonne. Revient. Elle se fait
passer pour l'autre. Derrière les portes à battants
des hôpitaux, dans l'odeur de désinfectant, on la voit
grimacer, dans les cliniques aux couloirs feutrés, elle se
fait les ongles, boit du champagne noir. Prépare son entrée,
lentement, sûrement. Un jour, le regard de l'homme qui avait
fait du monde son miroir, n'accroche plus la lumière, il
flotte. Il a une bouche, des jambes, des bras. Plus rien ne s'invite
en lui. Ni les chevaux kirghiz ni le parfum du santal de Mysore.
On est là, en face d'un être réduit par ces
pilules déconseillées aux " utilisateurs de machines
". D'un vertige de roses, il ne reste que les épines.
Les " beautés immenses et délicates " s'éteignent
en lui.
" J'ai glissé mes mains sous des voiles interdits,
touché l'Intouchable
et vécu les nuits sublimes du cantique des cantiques ",
écrivait-il. Je l'avais rencontré à travers
ses robes, qu'on aurait dites ensorcelées par " les
parfums pourpres du soleil " dont parle Arthur Rimbaud dans
les Illuminations, l'un des livres de chevet d'Yves Saint Laurent.
Avec lui, la nuit semblait taillée dans la " soie des
mers ", le sacré et le profane se disputaient toujours
l'étrange appel de l'aube. A Paris, quand ses robes passaient,
un frisson de beauté se répandait sous le grand lustre
du Salon impérial. L'hôtel Intercontinental ne s'appelait
pas encore Le Westin. Il venait saluer et repartait, le visage plein
de Love couleur rouge 19, les baisers de ses mannequins. "
Yves ! " Les seuls à l'appeler par son prénom
étaient les photographes, auxquels il souriait, les cheveux
teints, immense et vacillant dans son costume de scène, celui
de Monsieur Saint Laurent. Autour de lui, le public avait vieilli.
Du second rang, il n'était pas rare d'apercevoir, sous la
veste d'une fidèle, le zip d'une jupe en cuir bloqué
par quelques kilos en trop. Mais sur scène, le corps se métamorphosait,
à la fois altier, voluptueux, il prenait son envol, entre
les blés et les vagues. Ses Boyard étaient devenus
des Vénus et des Flore. Le trait s'était condensé,
au point que des trente-deux mètres exigés pour un
manteau lamé or en 1976, ne restait qu'un souffle d'air teinté,
une promesse de bonheur, apparue sur les traits d'Ysé, l'héroïne
du Partage de Midi, de Claudel, l'un de ses autres livres fétiches
: " Tu es comme l'arbre cassie et comme une fleur sentante
! Et tu es comme un faisan, et comme l'aurore, et comme la mer verte
au matin pareille à un grand acacia en fleurs et comme un
paon dans le paradis
"
Avec leur carrure impressionnante, certains vêtements de jour
d'Yves Saint Laurent étaient comme trop marqués par
la gloire. Ceux-là correspondaient souvent au milieu des
années quatre-vingt, au faîte des honneurs. Ils évoquaient
l'insistance avec laquelle certaines femmes mûres se fardent
pour dissimuler leur solitude. Le masque de fonction accuse l'âge,
là où la nature pourrait l'esquiver. Ce n'est qu'après
la séparation qu'elles renaissent, au bord d'une autre vie,
d'une envie nouvelle d'amour, de vent, de liberté.
Un rêve se prolongeait dans le sillage d'une histoire qui
se terminait. Je pense en particulier aux dernières robes
de mousseline, glissées comme des songes, au milieu du défilé
" Rétrospective 1992-2002 " en janvier 2002, au
Centre Pompidou. Des nuées d'aurore constellées de
cristal de roche. Des iris et des bougainvillées que le vent
tissait à l'infini. Leurs reflets semblaient chargés
de toutes les lumières, de tous les jardins, de tous les
rêves qu'Yves Saint Laurent était allé chercher
au fond de lui-même. L'étoffe suivait le contour du
corps sans l'étreindre, rien ne l'enfermerait jamais dans
l'histoire de la mode, ce n'étaient ni les drapés
Parthénon de Grès, ni les robes mouchoirs de Vionnet,
c'était juste la vie qui remuait en nous. Un souffle d'amour
dans les mains de Madame Georgette et de Madame Colette, premières
d'atelier flou. Colette était arrivée en 1996, après
des années chez Chanel, Hanae Mori, Givenchy. Elle avait
attendu ce moment avec détermination. A chaque fois, une
voix lui répondait, comme à tant d'autres : "
Nous n'avons besoin de personne. " Elle avait travaillé
pendant onze ans rue Cambon avec Mademoiselle, dont elle redoutait
les coups de ciseaux, capables de trancher à vif un tailleur
de tweed la veille de la collection. " Monsieur, c'était
tout le contraire. Il restait derrière son bureau. Il nous
faisait choisir les croquis
" Madame Colette aimait sentir
la mousseline fuir sous ses doigts, et la retenir, sans la casser.
Contrairement aux ateliers tailleurs, qui souvent prenaient pour
base les mêmes patrons, d'une saison sur l'autre, elle partait
du mouvement, et de lui seul. " Dans le flou, on est obligé
d'évoluer, puisqu'on évolue avec le corps, c'est sur
la peau, ça bouge, ça s'envole
"
***
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