Laurence
Benaïm
Marie-Laure de Noailles
La vicomtesse du bizarre
Biographie
Laurence Benaïm a 38 ans.
Journaliste, elle dirige les pages
consacrées à la mode au journal
Le Monde. Elle est l'auteur chez Grasset
d'une biographie d'Yves Saint Laurent
(1993).
1
L'héritière au sang mêlé
(1902-1904)
arie
Laure est l'enfant au sang mêlé. Elle
associe des ascendances juives et
aristocratiques : une dynastie de banquiers
allemands qui va se dissoudre - faute
d'héritier mâle - et une
communauté jadis prÉminente devenue,
depuis 1830, le bras mort de la
société française. Le Faubourg
Saint-Germain avait boudé la Monarchie de
Juillet et le Second Empire, manqué l'une
après l'autre toutes les occasions de
retrouver son omnipotence... A l'heure où la
Belle Epoque lui concède un retour de faste,
elle monnaie, par mariage, ses titres de noblesse
contre des titres en Bourse. « Je suis
née à l'intersection des
étoiles qui doivent s'éteindre,
écrit Marie Laure. Le monde se dévore
lui-même à chaque croisement de mon
destin... » Fille de deux mondes
également glorieux et crépusculaires,
la voici condamnée à en inventer un
troisième, sous un ciel d'or et de
cendres : « Mes saccades ont de
l'élégance. Je sais interroger les
objets chargés des puissances
révolues, et aussi des puissances de
l'avenir 1. »
Un air d'étrangeté flotte au-dessus
du « moïse », ce berceau
à la croix d'ivoire de Marie Laure, cette
« nature singulière »
née de l'alliance de la
« banque » et du
« blason », dont elle va tirer
sa différence : « Tous les
sangs sont dans le sien 2 », dira
l'abbé Mugnier, ce mondain en soutane. En
elle se mélangent les duchesses et les
financiers, les libéraux et les
légitimistes irréductibles, les
donateurs allemands de l'Alliance israélite
et ceux qui diront, comme Laure de
Chevigné : « Moi, je n'ai pas
de préventions contre les Juifs... Je n'en
ai donné que trop de preuves. Simplement, du
temps de Félix Faure, les Rothschild,
ça ne se portait pas... Au Jockey, ma
petite, il n'y avait que Haas (le Swann de Marcel
Proust). Et encore ! Il y avait
été élu en 1871, pendant la
Commune. Une après-midi où il n'y
avait personne, au Club, pour mettre des boules
noires 3... »
« Quoi qu'on en dise, écrit Marie
Laure, mes revendications demeurent celles du
vingtième siècle 4. »
Ces revendications, elle les a posées depuis
son premier souffle, par sa seule existence. Car en
vérité, sa naissance même est
une lutte. Marie Laure est venue au monde le
31 octobre 1902 dans une moiteur de
fièvre mêlée de tisane et
d'éther, lourde odeur de mort qui baigne ce
siècle naissant où bourdonnent encore
mouches d'or et rêves décadents... Les
bruits de Paris, capitale du panache et des
artifices, n'atteignent pas ce berceau blanc neige
paré de la layette d'une altesse, chemises
aériennes en batiste, bavoirs de
Valenciennes, guimpes de mousseline et chaussons
cossus... Tant de richesses amoncelées...
pour une fille, encore une, semble en effet dire
son grand-père, le vieux Ferdinand
Bischoffsheim. Veuf depuis un an, l'homme endure
depuis longtemps la lente
désagrégation de sa famille.
Après la mort de son fils phtisique, il
avait tant espéré perpétuer
son nom par le mariage de son second fils, Maurice,
que la naissance de cette petite fille ne peut que
le décevoir.
Du côté maternel, on n'est
guère plus enthousiaste. Le clan
Chevigné s'interroge en silence devant ce
bébé bien trop maigre qui s'essaie
à sourire, coiffé d'une dormeuse,
dans son berceau au rideau de dentelle Renaissance.
N'aurait-il pas attrapé le bacille de
Koch ? C'est que le père semble parfois
pris d'étranges secousses, et il respire
avec difficulté. Au chevet de ce petit
être chétif et gesticulant, la jeune
accouchée oppose, malgré ses
vingt-trois ans, cette digne hauteur qu'aucun
malheur n'entame. De sa mère,
Marie-Thérèse, fille de Laure de
Chevigné, Marie Laure fera bien plus tard ce
portrait : « Sa chevelure rousse,
lourde et ondulée au fer, n'était
jamais en désordre. Elle n'engraissait ni ne
maigrissait, et son teint éclatant refusait
de s'altérer comme elle-même refusait
de s'émouvoir 5. »
Le siècle a deux ans. Paris aperçoit
ses premiers automobilistes, cache-poussière
et lunettes fermées par des peaux de
chamois. De jeunes poétesses s'y marient en
tenue de cyclistes, le métro parisien court
sur ses onze stations. On s'y souvient encore de
Loïe Fuller incarnant la Fée
Electricité : costumée en
orchidée multicolore, cette fleur ondoyante
avait agité au bout d'un bâton
d'immenses voiles de gaze, que venaient iriser les
ampoules changeantes. Une Seine violette, des
nénuphars en flammes, une débauche de
volts et d'ampères... « Religion
1900 6 », comme dira Paul Morand,
l'électricité avait illuminé
l'Exposition universelle. Elle patronne la
dernière représentation de Loïe
Fuller, la danseuse lumineuse du Casino de Paris.
La même année, une autre
créature de rêve, la belle Otero,
brûle les planches de l'Olympia. Le public
applaudit cette Espagnole fougueuse qui a
ruiné tant d'hommes, et s'est fait
connaître jusqu'en Amérique sous le
sobriquet de « Suicidal
Siren ». Grâce à elle, et
à d'autres, Paris juponne, crisse et
scintille, corseté dans ses frous-frous de
taffetas et de chinchilla, ses mousselines à
fleurs dont les rubans portent la patte de Jacques
Doucet.
Dans ce Paris début de siècle, le
promeneur croise des élégantes
nimbées d'un nuage de tulle, étranges
oiseaux-huppes dont les toques emplumées de
paradis ont des reflets de saphir plus sombres que
leurs yeux. Sur l'avenue de l'Alma - notre
avenue George-V -, le carillon léger
des chevaux à colliers de grelots signale
les victorias qui entraînent, au trot de deux
chevaux pimpants, les femmes de prix vers le Bois,
rendez-vous de toutes les élégances.
Au numéro 21, la maison bâtie entre
l'église américaine et un ensemble
d'hôtels particuliers est une pure
illustration du style
« Louis XVI-Impératrice
Eugénie ».
Ses résidents, le jeune couple
Bischoffsheim, en ont soigneusement fermé
les fenêtres, sur les conseils des
médecins. Devant ces volets clos, le
promeneur s'interroge : Maurice Bischoffsheim
se saurait-il condamné ? De fait, le
père de Marie Laure étouffe sa toux
dans des gilets de laine qui accentuent,
malgré ses vingt-sept ans, son apparence
timide d'adolescent. Ces pommettes mauves, ce
regard ombré de longs cils, ces mouchoirs
tachés de sang trahissent assez les couleurs
de la honte, du soupçon, de la peur...
Par la force des choses, Maurice Bischoffsheim est
un personnage discret.
« Secrétaire de la
Délégation du Royaume de
Belgique », il a été
marié dix mois plus tôt à
Marie-Thérèse de Chevigné,
« une statue de la raison en pâte
tendre », comme dit d'elle le baron
Eugène Fould. Elle, dont on admire le teint
rose et la distinction, est entrée par
devoir dans une famille juive où l'on
pratique, à l'égard des enfants, une
forme d'éducation qui pourrait la
déconcerter. N'ayant d'autres terres
à labourer que celles de la connaissance et
de l'étude, les enfants juifs semblent avoir
grandi dans des serres, où l'apprentissage
du monde est souvent protégé par un
voile d'or et de pudeur. Ils portent en eux la
mémoire d'ancêtres singuliers, dont
les secrets chuchotés, les regards tristes,
les dos courbés, sont à l'exact
opposé des aïeux de
Marie-Thérèse, dominant les murs des
grands salons, et dont les regards semblent dire
à leurs descendants :
« Tiens-toi droit. »
Juive, la famille Bischoffsheim est de
surcroît minée par les deuils et la
maladie. La grand-tante de Marie Laure, Clara,
baronne de Hirsch est morte en 1900, trois ans
après la disparition de Lucien, son fils
unique, emporté par la tuberculose. Avant de
décéder, elle avait donné deux
millions de francs pour la construction d'un
hôpital à Nice, dont elle avait choisi
le site avec la princesse de Monaco, son amie. A
cette époque, on ne badine pas avec
l'hygiénisme...
Pâmée dans les velours pourpres et les
linges blancs d'une héroïne
poitrinaire, Sarah Bernhardt reprend une fois de
plus La Dame aux camélias. En elle, le
public applaudit ces démons qu'il
chérit et redoute, ceux de la
mésalliance entre la séduction et la
tuberculose. Marie Laure, qui décrira plus
tard le nourrisson qu'elle était comme une
« victime sacrée, un entremets
précieux à préserver des
mouches du vice 7 », se voit
enveloppée jour et nuit dans du coton.
Autour de la petite chose, la peur se substitue
à l'absence d'amour.
La fatigue que Marie-Thérèse, en
effet, croit deviner chez sa fille, n'est autre que
celle qui l'accable elle-même. Quoi qu'il en
soit, on redoute les microbes qui peuvent affaiblir
l'enfant. Ajoutons que son petit crâne
affecte une forme dite « pain de
sucre » - et même l'aspect
inquiétant d'un « fruit
exotique », se souviendra Marie Laure en
regardant ses premières photographies.
Elle dramatisera volontairement ses années
d'enfance dans son autobiographie romancée.
« Ma mère se plaignit à
moi, plus tard, des douleurs que lui avait
causées ma naissance 8. »
Marie Laure est donc soumise à une
surveillance stricte, rythmée par les
promenades
« hygiéniques ».
Après tout, elle est peut-être
contagieuse...
« Je guettais le miracle qui me
permettrait de me soustraire à leurs soins.
Je n'avais que faire de leurs bains, de leurs
bouillies, de leurs bécots. »
Est-elle vraiment, pour l'heure, cet enfant
recréé par ses souvenirs, et qui
gît sur le dos au fond d'un petit lit
« odieusement puéril,
suggérant la cage à poules et
fleurant la laiterie » ? Lavements,
séjours dans des étables à
vaches - dont certains recommandent l'air
dense et lacté à
l'excès -, bonnets aux aromates, baume
pectoral, vapeurs de goudron, rien ne peut
exorciser un poison mystérieux dont nul
n'ose citer le nom, quand il change en spectre le
plus robuste des hommes. Air chaud, air froid, air
doux ? Lichen, antimoine, tanin ? Climat
montagnard ou air marin ? Ces questions
divisent âprement les médecins. En
revanche, ceux-ci ne sont jamais en panne
d'euphémismes lorsqu'il faut désigner
l'ennemi : nommer la maladie peut en
précipiter l'issue fatale. Pour endormir les
soupçons, on parle donc pneumonie,
bronchite, laryngite, catarrhe...
Jugée fragile, Marie Laure est
baptisée sur-le-champ. On joint les mains et
prie pour elle. Le baptême est
célébré le
19 décembre 1902, dans la vieille
église de Saint-Pierre-de-Chaillot. Un lieu
de culte qui joue les antiquités dans ce
quartier flambant neuf, où les actrices et
les grandes horizontales prospèrent
désormais à quelques numéros
de la fine croûte du gratin, logée
dans les hôtels particuliers des Gramont, des
Trévise, des Uzès... Marie (comme
Mary Paine, sa grand-mère américaine)
Laure (comme Laure de Sade, sa grand-mère
française) Henriette (comme Henriette
Goldschmidt, sa tante...) est issue d'un de ces
mariages, dont Boni de Castellane, premier
représentant du noble faubourg à
convoler avec une riche Américaine
- Anna Gould -, prévoyait la
multiplication prochaine. Incapable de
résister au plaisir d'un bon mot, ce dandy
n'en désignait pas moins la chambre à
coucher de son palais de marbre rose comme une
« chambre
expiatoire ! ».
Dès le dix-septième siècle,
l'aristocratie française avait pris sans
embarras l'habitude d'épouser des
héritières de petite maison à
la dot intéressante. L'inattendu
était l'arrivée sur le marché
des héritières américaines ou
juives. L'apparition de Polignac-Singer ou de
Gramont-Rothschild modifie la carte des
mondanités parisiennes. Face aux vieux
bastions du Faubourg Saint-Germain, de nouveaux
hôtels particuliers prolifèrent dans
les huitième et seizième
arrondissements, où se pressent les
« struggle-for-highlifeuses »
croquées par Paul Bourget ou Abel
Hermant.
C'est grâce à sa volonté
tenace, son caractère tranchant et
dominateur, que Laure de Sade, comtesse de
Chevigné - » la
première femme du monde qui ait dit
merde » selon Paul Morand, « un
mot de maître »,
précisait-elle -, a conquis sa place au
sein de la société parisienne.
« Malgré sa grande position
sociale, l'amitié des grands-ducs russes,
Mme de Chevigné avait un talon
d'Achille : le manque d'argent. Faiblesse
qu'elle palliait par un chic naturel, un esprit
à l'emporte-pièce et cette
célèbre voix, rauque et
autoritaire... Mais il fallait bien songer parfois
aux intérêts
immédiats 9 ».
La flamboyance de cet « oiseau de
paradis » cher à Proust contraste
avec l'humeur sombre d'une famille que la
tuberculose guette comme un oiseau de proie. Au
cur de cette capitale brillante, les
Bischoffsheim sont de ceux qui redoutent
l'humidité et le brouillard,
préférant circuler dans ces fiacres
aux roues caoutchoutées qui font la
risée des belles en phaéton.
Protégée par une atmosphère
calfeutrée, leur ascension parisienne
dissimule bien des années de lutte, une
existence en sursis grandie à force de
patience et d'écritures au fond des
officines, l'esprit de clan et les alliances
judicieuses : avec les Cahen d'Anvers et
surtout avec les Goldschmidt, une dynastie de
banquiers puissante, mais fragile, par manque
d'héritiers. Quand tant de beautés
juives, à la chevelure de jais,
reçoivent avec faste, toujours soucieuses
dans leur snobisme intense de rehausser leur salon
par quelques belles prises dans le Faubourg et de
nourrir ce monde qui les méprise d'ufs
de vanneau - le plat le plus cher -, les
Bischoffsheim affichent la réserve presque
puritaine des gens du Nord : en somme ils sont
plus « eau de Vichy » que
« champagne frappé ».
Dans leur famille, les jeunes filles juives
reçoivent une éducation qu'elles
transmettront à leur tour, nées pour
être des mères exemplaires et de
parfaites secrétaires-confidentes - de
leur père puis de leur mari - à
l'intérieur du clan. D'évidence, le
style de Laure de Chevigné tranche avec les
façons bourgeoises de ces grands notables en
habit noir impeccable. « Chaque ville a
son atmosphère. L'air de Francfort doit
porter à la finance, comme celui de Paris
à la dépense 10 »,
note avec esprit Elisabeth de Gramont...
A défaut - et pour cause ! -
d'avoir participé aux Croisades, la
lignée Bischoffsheim a elle aussi son grand
ancêtre. C'est un Juif de Bade nommé
Raphaël Bischoffsheim. A la fin du
dix-huitième siècle, cet homme
aventureux émigre à trente
kilomètres de Francfort, dans la florissante
et prospère ville de Mayence, coffre du
Saint Empire Romain, où notre Badois monte
une maison de commerce. Par ses
« Judenreform », l'Empereur
Joseph II a sensiblement
amélioré la condition des Juifs
- sans les exempter, toutefois, des taxes
spéciales, non plus que des complexes
règlements qui limitent leur liberté
de circulation et de propriété. En
tout cas, les affaires prospèrent : en
témoignent deux petites broches de diamants
fixées en guise d'épingle de jabot.
Raphaël Bischoffsheim se voit porté par
ses coreligionnaires à la présidence
de la Communauté juive de Mayence - une
charge que la tradition réserve aux familles
fortunées. Mais voici qu'après la
Révolution française, Mayence est
annexée. En 1797, Raphaël devient donc
citoyen de cette République qui a tout
récemment donné aux Juifs leurs
droits à part entière. Il se marie
trois ans plus tard. Chargé de famille,
l'homme travaille et veille. Son ardeur finit
même par devenir suspecte aux habitants de
Mayence, très ancien lieu de
pèlerinage à la Vierge qui tire une
égale fierté de son vignoble du
Bischenberg et de ses processions de la
Fête-Dieu. Ce jour-là, hommes et
femmes parcourent la ville dans des costumes
très élaborés, qui semblent
faits pour exorciser leurs démons :
« Dreckfafer » (sales
coléoptères),
« Muser » (voleurs),
« Bruser » (colériques),
« Knilze » (moucherons),
« Hexe » (sorcières),
« Soïjbonebich » (ventres
à grosses fèves)... Ce
jour-là, les Bischoffsheim ne sortent
pas.
Les années passant, Raphaël se
décide à envoyer son premier fils
- Louis, quinze ans - à Francfort,
chez l'un de ses amis, Salomon Hayum Goldschmidt,
dont la famille est implantée dans le ghetto
depuis trois siècles... Dans ce comptoir de
change ouvert près des murs calcinés,
on négocie toutes les lettres de change
émises à travers l'Europe, en
thalers, en florins, en livres sterling, en
piastres, en ducats, en roubles ou en réaux
et, pour arrondir le profit, on pratique
l'import-export : textiles, métaux,
café. Cette formation réussit tant et
si bien à Louis, qu'il part bientôt
pour Amsterdam fonder la première banque
Bischoffsheim. Son âge ? Vingt-deux ans.
Son ami Benedikt - le fils de Salomon - a
vingt ans lorsqu'il ouvre la sienne. Très
logiquement, Louis épouse en 1822 la
sur de Benedikt, Amalia Goldschmidt, et
devient l'associé de son beau-père,
avant de prendre les rênes de la firme
Bischoffsheim-Goldschmidt, à Paris. Son
premier fils Raphaël-Louis lui succède
en 1873, tandis qu'Henri, le second,
s'apprête à épouser Clarissa
Biedermann, la propre sur de James Stern, de
la firme Stern Brothers de Londres.
L'homme chez qui le talent financier des
Bischoffsheim se transforme en génie n'est
autre que Jonathan (1808-1883), second fils de
Raphaël, et futur
arrière-grand-père paternel de Marie
Laure. Ayant débuté dans la banque
à l'âge de treize ans, il rejoint son
frère à Amsterdam. En 1830, il se
fixe à Bruxelles, fonde là son propre
établissement financier et devient
actionnaire des nouvelles compagnies belges :
mines, fonderies, chemins de fer, canaux reliant la
Sambre et la Meuse... Il a vingt-quatre ans et voit
loin. Dix ans plus tard, en 1841, l'homme
rachète pour dix millions de francs les
actions de la Banque de Belgique - qu'il
réussit à remettre à
flot - et crée sa propre banque
privée. Les souverains l'écoutent.
C'est sur ses conseils que le roi Léopold
fonde en 1850 la Banque nationale de Belgique, dont
il lui confiera pendant vingt ans l'administration.
De Jonathan Bischoffsheim dépendent
désormais le monopole de l'émission
de la monnaie, la gestion des trésors du
royaume et l'attribution des crédits. Le
voici parvenu, à quarante-trois ans, au
sommet de l'aristocratie financière que
constitue la « haute banque ».
Son seul rival, désormais, se nomme James de
Rothschild. Jonathan, qui a épousé
une autre fille de Salomon Goldschmidt, Henriette,
s'est associé avec son beau-père pour
ouvrir une banque à Londres. En 1853, il en
crée une seconde à Paris qui
financera, entre autres, des opérations en
Turquie et en Egypte, que les Drumont et leurs
disciples en antisémitisme évoqueront
pour tenter d'accabler les Bischoffsheim.
Les politiques apprécient la
supériorité de jugement et le coup
d'il sûr de ces deux frères,
devenus conseillers hors pair des grandes
entreprises. Jonathan siège aux conseils
d'administration de nombreuses
sociétés d'industrie ou de
transport : Chemins de fer du Nord et de la
Belgique, Charbonnages et hauts-fourneaux
d'Ougrée, Société anonyme
exploitant les brevets John Cockerill, Compagnie
asturienne des mines, Compagnie immobilière
de Belgique... Il suggère au gouvernement
belge les bases sur lesquelles vont être
établis les chemins de fer vicinaux.
Bientôt, la sphère bancaire et
financière ne borne plus les
préoccupations des Bischoffsheim. Jonathan a
pour grande passion l'instruction publique. Depuis
1865, la ville de Bruxelles lui doit l'ouverture de
deux écoles professionnelles de filles, mais
aussi de deux Ecoles normales, d'une école
modèle et d'une Association pour
l'encouragement de l'enseignement des femmes.. Au
contact de ces bourgeois philanthropes, les
chroniqueurs médisants trempent leurs plumes
dans la flatterie : « Les anciens
financiers étaient peut-être froids et
méthodiques. Les nouveaux financiers se
vantent d'avoir de plus "nobles instincts", ils
s'intéressent au bonheur des peuples et,
comme les Romains mêlaient la religion avec
l'Empire, ceux-là mêlent les belles
actions avec les spéculations les plus
hardies. »
Conseiller libéral de Bruxelles en 1848,
sénateur quatorze ans plus tard, Jonathan
poursuit la mission qu'il s'est fixée. Tout
en se consacrant avec les libéraux au
développement de l'Université libre
de Belgique, il choisit de bons partis pour ses
quatre enfants qui devront poursuivre la tradition.
Ainsi Clara est devenue en 1855 Mme Maurice de
Hirsch, en épousant le petit-fils d'un
banquier de l'Allemagne méridionale, anobli
par la maison de Bavière. Celui-ci se
révèle un gendre idéal, dont
le dynamisme impressionne jusqu'à son
beau-père : à dix-sept ans, muni
de son seul argent de poche, il spéculait
déjà en Bourse sur les
matières premières... A Bruxelles,
Maurice de Hirsch sera le cofondateur de la Banque
Bischoffsheim de Hirsch, qui, absorbée en
1870 par la Banque des Pays-Bas, donnera naissance
en 1872, après fusion avec la Banque de
Paris, à un colosse : la Banque de
Paris et des Pays-Bas... En 1873, après le
krach de la Bourse de Vienne, le
téméraire Maurice de Hirsch investit
en Autriche, avec un succès que son
beau-père - l'âge aurait-il
atténué son sens du
risque ? - ne prévoit pas
d'emblée : « Dans ce genre
d'aventure, dit le patriarche, on devient
millionnaire ou mendiant. » Maurice de
Hirsch est également le père des
Chemins de fer d'Orient, deux cents
kilomètres de voies ferrées à
construire, dont il devient l'unique exploitant.
Les affaires se font en famille : Heinrich
Bischoffsheim, frère de Jonathan, a
épousé la sur de Maurice de
Hirsch... En ce milieu du dix-neuvième
siècle, l'ascension familiale doit
également beaucoup au frère de
Jonathan. Louis Bischoffsheim, en effet, est un
esprit cosmopolite, entreprenant, mobile, ouvert
sur ce monde nouveau que laboure la
révolution industrielle. C'est que nul n'est
étranger aux yeux des Bischoffsheim :
leur seul pays est le monde qui s'étend et
se modernise au rythme d'une extraordinaire
conquête sur la Nature. C'est à Paris
que Louis choisit de diriger la Banque de
crédit et de dépôts des
Pays-Bas qu'il a fondée à Amsterdam,
non sans y laisser sur place, en tant que
fondé de pouvoir, son propre neveu Ludwig
Bamberger (l'homme sera le cofondateur de la
Deutsche Bank, avec George Siemens).
Autant dire que les affaires familiales et
financières sont inextricablement
mêlées. Elles interviennent
d'ordinaire dans les placements des souscriptions
publiques pour les grandes lignes de chemins de fer
qui sont alors en plein essor. C'est à bon
escient que Louis et son fils Louis-Raphaël se
laissent porter au conseil de la Compagnie du Midi.
En effet, grands-ducs et cocottes emplumées
ne jurent plus que par le charme des villes d'hiver
du sud de la France : la Riviera est
née. En somme, les Bischoffsheim
prospèrent à contre-courant de
l'aristocratie traditionnelle, figée dans
cette « immobilité » que
Marie Laure verra comme « la fille du
silence ».
Nul n'a oublié que le premier
« ange gardien » des
Bischoffsheim à Mayence fut au contraire un
archevêque hétérodoxe, parce
qu'éclairé : le baron Charles
Théodore de Dalberg, protecteur de la
franc-maçonnerie, fondateur d'écoles,
de gazettes et d'une « Académie
des sciences utiles ». Avec cette foi
dans le progrès, caractéristique d'un
peuple dont l'histoire, depuis deux mille ans,
s'est dispensée de conquêtes et de
croisades, Louis-Raphaël Bischoffsheim
(1823-1906) se met en tête d'élever
à la Science française un
« monument durable et digne
d'elle ». Ce palais astronomique et
physique n'est autre que l'Observatoire de Nice,
destiné à faire date dans l'histoire
des sciences puisque, un siècle plus tard,
sa lunette de dix-huit mètres reste la
première d'Europe et la quatrième du
monde. Associant à son projet les savants du
Bureau des longitudes, l'ancien ingénieur de
l'Ecole centrale, inspecteur des Chemins de fer de
Haute Italie, Louis-Raphaël Bischoffsheim a
acheté tout le Mont Gros, dominant la ville
de Nice, ainsi que quarante-cinq hectares de
terrains voisins. Charles Garnier, le
célèbre architecte de l'Opéra
de Paris, y a bâti l'édifice, dont la
coupole dépasse en diamètre celle du
Panthéon. Sur cette « montagne
magique » avant l'heure, le financier
équipe son uvre des plus beaux et des
plus puissants instruments d'alors, choisis pour
découvrir des astres nouveaux, calculer
leurs orbites, étudier leurs perturbations.
Il y ajoute une bibliothèque, richissime par
son étendue (6 000 volumes
scientifiques, du dix-septième au
dix-neuvième siècle) et par sa
diversité. Tout cela lui vaut d'être
intronisé, en 1880, membre libre de
l'Académie des Sciences. Et de voir, treize
ans plus tard, son nom figurer au Dictionnaire
universel des contemporains, en tant que
personnalité ayant
« encouragé les progrès de
l'astronomie ». Il faut dire que Louis
Raphaël a, en outre, contribué à
la fondation de la grande Encyclopédie,
financé des équipements pour les
observatoires de Meudon, du parc Montsouris et du
pic du Midi.
Les prouesses qu'il a accomplies à Nice
- en dotant son observatoire du
télescope le plus moderne - lui valent
une saillie malveillante (et par ailleurs
scientifiquement fausse) d'Adrien Hébrard,
le directeur antisémite du Temps :
« Je bois à M. Bischoffsheim
et à son don généreux.
Qu'est-ce donc, Messieurs, que le télescope,
sinon la lorgnette
arrivée ? » Au vrai,
M. Bischoffsheim, lui, n'est pas en reste de
cynisme. Interrogé sur les rites
particuliers de l'enterrement des Juifs, le nabab
du littoral répond tout de go :
« C'est bien simple, on leur met le
dernier cours de la Bourse sur le ventre. Quand ils
se réveilleront au Jugement dernier, ils
crieront : "Cinq cents
autrichiens !" » (titres de
l'époque). « Protecteur
éclairé des Sciences »,
« nouveau
Mécène », « ami
des humbles et des
déshérités »,
loué par les astronomes du mont Gros pour
son « caractère droit »,
sa « sollicitude infatigable »,
ses « idées
élevées » et ses
« sentiments
généreux » 11, Louis
Raphaël est un personnage haut en couleur, tel
que les appréciera bientôt Marie
Laure. C'est que ce grand voyageur a toujours une
surprise dans son sac - telle cette poudre du
Honduras, qu'il offre à ses collaborateurs
pour éviter le mal de mer.
Comme les vrais solitaires, il mène une vie
« entourée », la plus
longue de tout le clan. C'est à lui seul que
la famille doit quelques fracas parisiens. Au culte
du travail qui, dans cette austère dynastie,
vient juste après celui du Talmud, il oppose
la loi sans limite de son bon plaisir.
Louis-Raphaël fait claquer et scintiller le
nom Bischoffsheim dans ce Paris d'Offenbach,
où les viveurs du Café Riche
échangent des idées libérales
en sortant du spectacle. Car ce nom s'est uni par
la fortune à quelques lionnes : au
premier chef Blanche d'Antigny, modèle de la
Nana de Zola, à qui ce parent
dépensier, surnommé le
« petit Bisch des salons »,
offre un somptueux appartement avenue de Friedland.
Rien n'aura été trop beau, trop cher,
pour ce baron dont la devise est :
« Bisch paiera ». Pour sa part,
ce lion habite, boulevard Haussmann, un hôtel
rempli de plantes rares et d'objets comme cette
ancienne cafetière de Mme du Barry.
Louis-Raphaël Bischoffsheim aime les
Parisiennes, leurs dentelles et leurs falbalas,
leurs bottines aguicheuses. Il fut aussi le
protecteur de Laure Hayman, modèle du
peintre James Tissot, dont Marcel Proust
s'inspirera pour le personnage d'Odette de
Crécy. Et dans sa jeunesse, une liaison
tumultueuse l'a enchaîné à
Rachel, la tragédienne, surnommée par
lui Lady Tartuffe - car elle l'avait
trompé avec un ami. Mais quelle femme, en
vérité, aurait pu lui rester
fidèle ? « Le même jour
où il est devenu l'amant de Rachel, il a
mené à mâle fin la petite
blonde qui sert de modèle à son mari
le dessinateur », racontait son confident
et ami, Janin. Ce personnage coloré ne
pouvait qu'exciter le venin des Goncourt :
« Hier dînait chez la princesse
(Mathilde), Bischoffsheim, dit Bisch dans le monde
galant. Cet homme, à sa laideur cosaque,
joint une gaieté imbécile,
éclatant dans une lourde et épaisse
voix francfortoise. C'est le Sémite
plaisantin ! Horrible à voir !
Horrible à entendre ! Les femmes qu'il
n'a pas payées très cher sont bien
dignes de commisération. » Ou
encore, en décembre 1889 :
« Et l'on sentait que cet
épouvantable Israélite avait eu des
marquises, des femmes du monde bien nées, en
leur offrant plusieurs mille
francs 12... »
« Vous connaissez mes convictions, avait
écrit le disparu. Fidélité
absolue aux nobles et sages principes de 1789 qui
sont le Code des Droits, et aux préceptes de
la Bible qui sont le code immuable de la Morale et
des Devoirs de toute
l'Humanité... » Derrière la
famille, c'est le Président de la Chambre
lui-même, Paul Doumer, qui ouvre le
cortège. Hors une part léguée
aux Goldschmidt, Louis Raphaël fait don de sa
fortune à la science et à
l'éducation.
Alliances et prospérité valent
à la famille bien des haines. En 1886,
l'année où paraît La France
juive, Drumont reproche au baron de Hirsch, gendre
de Jonathan Bischoffsheim, de
« domestiquer la noblesse »
comme Saint-Simon l'avait en son temps
reproché à Louis XIV.
« Il est aussi riche que chacun des
Rothschild », a même noté
dans son Journal le marquis de Breteuil. Le baron
de Hirsch, ami intime et conseiller du futur
Edouard VII, familier de la Cour de Vienne, a
fait fortune dans les chemins de fer d'Orient. Son
admission au Jockey Club lui a été
refusée malgré le parrainage du
prince de Sagan, du duc de la Trémoille, et
du président du Jockey Club lui-même,
le duc de la Rochefoucauld. Pour se venger, il
s'est offert l'hôtel Scribe dans lequel est
installé le Club depuis 1863 et a même
menacé de rompre le bail. La Rochefoucauld
et La Trémoille l'en ont
dissuadé.
Aux antipodes de la famille Bischoffsheim,
Mme de Chevigné, dont certains vantent
le charme « agreste et
forestier », partage avec les biches de
haut vol la solitude d'une indépendance. Car
- ainsi que dira bien plus tard Marie
Laure - « elle n'était que
comtesse. Et elle tirait le diable par la
queue 13... » Au vrai, cette
descendante de Sade confond parfois provocation et
incongruité. Ses goûts limités,
ses réflexions décapantes
révèlent un caractère endurci
de femme à laquelle un ouvrier ne craint pas
de lancer, du haut de son échelle :
« Ah la belle
gonzesse ! », et qui répond
de but en blanc comme une aristo de
théâtre : « Attends un
peu mon petit ! Tu n'as pas vu le
devant. »
Elle connaît les salles de plaisir, où
Mlle Polaire se livre sur scène aux
« simagrées de
l'amour ». Costumée en
« abeille
désengourdie », la
comédienne agite une plume de paon. Laure de
Chevigné, qui trouve les livres de Sade
« ennuyeux » et qualifie Proust
de « raseur », ne
décèle dans l'art qu'une forme
d'agrément. A l'inverse, les Bischoffsheim
vouent à l'Art et à la Connaissance
majuscules une adoration bien digne de
perpétuer les valeurs morales et
éducatives de la culture juive. Quoi qu'il
en soit, l'alliance Chevigné-Bischoffsheim
arrangée par les grands-parents de Marie
Laure, scelle la reconnaissance mutuelle des deux
clans, qui se trouvent être, chacun dans son
milieu respectif, tout à la fois marginaux
et dépositaires ultimes. Le
grand-père de Marie Laure, Ferdinand
Bischoffsheim, passe pour un esthète au sein
de sa famille, car il ne s'intéresse que
médiocrement aux affaires. Un service
à la « feuille de chou »
de Sèvres le captive infiniment plus que les
comptes de Florelle, fabricant de glaces et de
produits chimiques, dans la compagnie duquel sa
famille a pris tant d'actions. Ses fils ne lui ont
d'ailleurs guère donné motif à
briller dans l'aristocratie financière
juive. Louis, l'aîné, a
succombé aux séductions d'une lionne,
Mathilde Castéra, installée par ses
soins tout près de l'hôtel particulier
de son père.
Quant au timide Maurice, il ne peut, en
dépit de son mince titre de diplomate,
prétendre enrichir une famille dont la
gloire n'aura duré qu'un petit
demi-siècle. Mais Ferdinand lui-même
n'est-il pas le premier en qui l'esprit du clan
s'est trouvé trahi ? Au lieu
d'épouser sagement la fille d'un banquier,
l'homme s'est donné à une protestante
de New York, Mary Paine, fille de Virginia Paine,
née Whithers. Digne des personnages d'Henry
James qu'aimera tant Marie Laure, cette famille
d'Américains déracinés s'est
multipliée en petites colonies à
Londres, Florence et Paris, pour cultiver le chic
comme un oiseau rare. Ferdinand Bischoffsheim, lui,
a commencé par établir sa famille aux
Champs-Elysées, à proximité de
l'hôtel particulier de la duchesse
d'Uzès. Dans ces parages, le gratin se
livrait chaque jour à une véritable
parade équestre. La duchesse toisait
l'actrice Croizette devenue Mme Stern, et, non
loin de la baronne de Rothschild, on pouvait y
apercevoir Ferdinand de Lesseps avec ses deux
filles, chevauchant des poneys noirs.
Mme Bischoffsheim était l'une des
amazones les mieux
« placées », car elle
avait pour escorte Henry Ridgway, le plus Parisien
des Américains, membre du Jockey Club et
beau-frère du comte de Ganay, auquel on doit
la mode des bars où se réunissaient
les anglomanes. Ferdinand a fermé les yeux
sur les caprices de cette femme, qui aimait dormir
dans des draps de satin noir. Avec raison puisqu'en
sa compagnie, ce Bischoffsheim plus sensible que
d'autres au rêve d'une intégration
parisienne, au cur même de cette France
mère des arts et des lettres qui
régnait alors sur le goût
européen, a formé un couple
respecté. Et même l'ennuyeux et
partial Gustave Schlumberger est obligé d'en
convenir : « Une femme de la
société juive, et qui n'était
pas cependant d'Israël, la belle madame
Bischoffsheim, Américaine née Paine,
mariée à un très opulent
sénateur juif du royaume de Belgique. Cette
femme d'une merveilleuse beauté a eu
beaucoup d'amis très fidèles. Elle
plaisait par sa franchise, sa droiture, même
par le luxe extraordinaire dont elle s'entourait.
Elle m'a toujours témoigné beaucoup
d'amitié et je l'ai fort regrettée
lors de sa mort prématurée. Bien des
gens ont dit du mal d'elle, elle a peut-être
eu diverses choses à se reprocher, mais elle
a toujours été la plus loyale des
amies. Son mari, très brave homme, avait un
goût très
sûr 14. »
Grand amateur d'architectures française et
italienne des dix-septième et
dix-huitième siècles, Ferdinand
Bischoffsheim avait résolu de se bâtir
une résidence qui éclipserait les
palais. Comme son hôtel particulier des
Champs-Elysées lui semblait trop bruyant et
trop ensoleillé, le grand-père de
Marie Laure s'était fait ériger dans
les années 1880 une demeure nouvelle par
l'architecte Paul Ernest Sanson, auquel Boni de
Castellane confiera plus tard la conception de son
« Palais Rose ». Pour son
Trianon du 11, place des Etats-Unis, Ferdinand
Bischoffsheim, client particulièrement
exigeant, avait voulu voir toutes les esquisses et
vérifier jusqu'au moindre détail
révélateur de ses ambitieux
désirs. Comme ces poutrelles qui autorisent
les volumes spectaculaires. Ou le contraste d'une
façade aux lignes puissantes et
sévères, avec une décoration
intérieure éclatante. Franchi le
portail, le visiteur accède, sur la droite
du passage réservé aux
équipages, à un vestibule
agencé dans la plus pure tradition
classique, celle du goût
néo-dix-huitième qu'affectionnent
alors les riches financiers. L'escalier d'honneur,
agrémenté de hautes et vigoureuses
colonnes corinthiennes, de balustres et de
cartouches ailés, s'inspire quant à
lui des constructions du dix-septième,
celles de Maisons-Laffitte, ou encore de
l'Hôtel de la Vrillière. La salle
à manger s'orne de marbres polychromes dans
le goût versaillais, la salle de bal se
tapisse de miroirs qui démultiplient les ors
et les lambris rococo : c'est dire que
Ferdinand Bischoffsheim a crÉ là un
digne écrin pour ses tableaux de
maîtres et sa fameuse série de bronzes
(composée entre 1875 et 1900, cette
collection égale en valeur celles des
Jacquemart André, Camondo et Rothschild).
Mantegna, Rubens, Rembrandt, Claude Lorrain,
Antoine Watteau, Hubert Robert, Eugène
Delacroix, John Constable, Sir Edward Burne-Jones,
Gustave Moreau, John Sargent, Giovanni Boldini,
Géricault parent ce lieu conçu
d'entrée comme un musée privé
où le visiteur ne peut qu'égrener
avec effarement les paraphes illustres. Dès
l'entrée, pourtant, son il s'aimante
aux portraits du fils et de la belle-fille de Goya
- réalisés vers 1802, la plus
belle époque du peintre -, et à
la non moins fameuse Lady Rich de Van Dyck, acquise
en 1889 lors de la vente Secrétan. A la soie
de leurs habits d'époque répond le
sombre éclat des bronzes, auxquels il faut
ajouter la magnificence de quelques atours de style
qui incarnèrent, en leur temps, les blasons
d'une ascension sociale : portière aux
armes du duc d'Antin, fils de la marquise de
Montespan, ronde des mois de l'année
ornée de grotesques (sur des dessins
d'Audran) et tissée aux Gobelins, paires de
Riesener, guéridon pris sur le mobilier du
tsar Alexandre au Palais d'hiver, et collection
monumentale de porcelaines de Saxe. Autant
d'innombrables splendeurs acquises par des
antiquaires (Duveen, Seligman, Goupil) dans les
ventes Pourtalès, Demidoff-San Donato et
Secrétan, pour être chèrement
revendues à cet amateur
éclairé.
La disparition de Jonathan, en 1883, avait
décapité une dynastie en voie de
dissolution rapide, dont les membres sont
croqués par les caricaturistes sous la forme
d'insectes affligés de grosses têtes
en forme de mappemondes. Son fils unique mort en
1887, Clara a légué une part de sa
fortune à Ferdinand Bischoffsheim, son
frère. Elle a fait don de sommes importantes
à ses coreligionnaires - Maurice de
Hirsch, son mari, ayant été un membre
actif et prestigieux de l'Alliance universelle
israélite - et a financé
largement l'émigration des Juifs russes aux
Etats-Unis.
Comme par un fait exprès, la naissance de
Marie Laure coïncide avec cette
hécatombe terrible.
Le 24 avril 1904, Marie Laure n'a pas deux ans
quand la tuberculose emporte pour toujours le jeune
homme qui était son père. Plus tard,
l'orpheline écrira son
épitaphe : « Il avait
aimé ma mère, qui ne l'avait jamais
aimé 15. » L'homme
s'était battu, si l'on peut dire,
jusqu'à son dernier souffle. Si Tocqueville
ou Rachel étaient allés trouver un
nouveau souffle de vie à Cannes, comme
Chopin aux Baléares, c'est pour que ces
exils évitent à leurs proches
l'effroyable spectacle des suffocations et de la
chair qui fond dans le relent des sueurs
fétides et des crachats. Maurice, lui, avait
choisi Pau, cité méridionale
réputée pour son bon air depuis le
dix-huitième siècle.
En 1905, c'est Salomon de Gunzburg, l'oncle de
Marie Laure, qui se suicide pour cause d'infortune
en affaires. Un an plus tard, Louis-Raphaël
- l'aîné des enfants de
Louis - disparaît à son tour sans
progéniture... L'Institut de Paris et
l'Université de Paris reçoivent un
capital de deux millions de francs, qui s'ajoutent
au legs de l'Observatoire de Nice, offert à
la Nation française en 1899. Au jour fatal,
c'est devant un cercueil coloré par l'habit
des membres de l'Institut et l'écharpe de
député, que le grand rabbin Dreyfus
va prononcer la prière des morts. Le
« Bisch des salons », qui avait
financé l'année
précédente une expédition de
l'Observatoire de Nice pour admirer
l'éclipse totale en Espagne, est
désormais un soleil mort qu'aucune gloire ne
ranime.
Pour que la page soit définitivement
tournée, il ne restera plus au patriarche
Ferdinand qu'à disparaître lui aussi.
Ce qu'il fait le 4 novembre 1909, au 11, place
des Etats-Unis sans avoir jamais signé
l'acte de baptême de sa petite-fille. Marie
Laure est alors âgée de sept ans. La
voici seule désormais,
héritière d'une immense fortune,
livrée aux convoitises des femmes du clan
Chevigné.
NOTES
1. Marie Laure, Les Croquevivant, Stock,
1938.
2. L'abbé Mugnier, Journal (1879-1939),
« Le Temps retrouvé »,
Mercure de France, 1990.
3. Paul Morand, L'allure de Chanel, Herscher,
1977.
4. Marie Laure, La Chambre des Ecureuils,
Plon, 1955.
5. Ibid.
6. Paul Morand, Journal d'un attaché
d'ambassade (1916-1917), Gallimard, 1996.
7. Marie Laure, op. cit.
8. Marie Laure, Les Croquevivant, op. cit.
9. Jean Louis de Faucigny-Lucinge, Un
gentilhomme cosmopolite, Perrin, 1990.
10. Elisabeth de Gramont, Souvenirs du monde
(1900-1940), Grasset, 1966.
11. Annales de l'observatoire de Nice,
Fondation R. Bischoffsheim, Bureau des
longitudes, Gauthier, 1908.
12. Edmond et Jules Goncourt, Journal,
Bouquins, Laffont, 1956.
13. Matthieu Galey, Journal (1953-1973),
Grasset, 1987.
14. Gustave Schlumberger, Mes souvenirs
(1844-1928), Plon, 1934.
15. Marie Laure, La Chambre des Ecureuils, op.
cit.
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