Premiers chapitres
Laurence Benaïm
Marie-Laure de Noailles
La vicomtesse du bizarre
Biographie

 

Laurence Benaïm a 38 ans. Journaliste, elle dirige les pages consacrées à la mode au journal Le Monde. Elle est l'auteur chez Grasset d'une biographie d'Yves Saint Laurent (1993).

  

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L'héritière au sang mêlé (1902-1904)

arie Laure est l'enfant au sang mêlé. Elle associe des ascendances juives et aristocratiques : une dynastie de banquiers allemands qui va se dissoudre - faute d'héritier mâle - et une communauté jadis prÉminente devenue, depuis 1830, le bras mort de la société française. Le Faubourg Saint-Germain avait boudé la Monarchie de Juillet et le Second Empire, manqué l'une après l'autre toutes les occasions de retrouver son omnipotence... A l'heure où la Belle Epoque lui concède un retour de faste, elle monnaie, par mariage, ses titres de noblesse contre des titres en Bourse. « Je suis née à l'intersection des étoiles qui doivent s'éteindre, écrit Marie Laure. Le monde se dévore lui-même à chaque croisement de mon destin... » Fille de deux mondes également glorieux et crépusculaires, la voici condamnée à en inventer un troisième, sous un ciel d'or et de cendres : « Mes saccades ont de l'élégance. Je sais interroger les objets chargés des puissances révolues, et aussi des puissances de l'avenir 1. »
Un air d'étrangeté flotte au-dessus du « moïse », ce berceau à la croix d'ivoire de Marie Laure, cette « nature singulière » née de l'alliance de la « banque » et du « blason », dont elle va tirer sa différence : « Tous les sangs sont dans le sien 2 », dira l'abbé Mugnier, ce mondain en soutane. En elle se mélangent les duchesses et les financiers, les libéraux et les légitimistes irréductibles, les donateurs allemands de l'Alliance israélite et ceux qui diront, comme Laure de Chevigné : « Moi, je n'ai pas de préventions contre les Juifs... Je n'en ai donné que trop de preuves. Simplement, du temps de Félix Faure, les Rothschild, ça ne se portait pas... Au Jockey, ma petite, il n'y avait que Haas (le Swann de Marcel Proust). Et encore ! Il y avait été élu en 1871, pendant la Commune. Une après-midi où il n'y avait personne, au Club, pour mettre des boules noires 3... »
« Quoi qu'on en dise, écrit Marie Laure, mes revendications demeurent celles du vingtième siècle 4. » Ces revendications, elle les a posées depuis son premier souffle, par sa seule existence. Car en vérité, sa naissance même est une lutte. Marie Laure est venue au monde le 31 octobre 1902 dans une moiteur de fièvre mêlée de tisane et d'éther, lourde odeur de mort qui baigne ce siècle naissant où bourdonnent encore mouches d'or et rêves décadents... Les bruits de Paris, capitale du panache et des artifices, n'atteignent pas ce berceau blanc neige paré de la layette d'une altesse, chemises aériennes en batiste, bavoirs de Valenciennes, guimpes de mousseline et chaussons cossus... Tant de richesses amoncelées... pour une fille, encore une, semble en effet dire son grand-père, le vieux Ferdinand Bischoffsheim. Veuf depuis un an, l'homme endure depuis longtemps la lente désagrégation de sa famille. Après la mort de son fils phtisique, il avait tant espéré perpétuer son nom par le mariage de son second fils, Maurice, que la naissance de cette petite fille ne peut que le décevoir.
 
Du côté maternel, on n'est guère plus enthousiaste. Le clan Chevigné s'interroge en silence devant ce bébé bien trop maigre qui s'essaie à sourire, coiffé d'une dormeuse, dans son berceau au rideau de dentelle Renaissance. N'aurait-il pas attrapé le bacille de Koch ? C'est que le père semble parfois pris d'étranges secousses, et il respire avec difficulté. Au chevet de ce petit être chétif et gesticulant, la jeune accouchée oppose, malgré ses vingt-trois ans, cette digne hauteur qu'aucun malheur n'entame. De sa mère, Marie-Thérèse, fille de Laure de Chevigné, Marie Laure fera bien plus tard ce portrait : « Sa chevelure rousse, lourde et ondulée au fer, n'était jamais en désordre. Elle n'engraissait ni ne maigrissait, et son teint éclatant refusait de s'altérer comme elle-même refusait de s'émouvoir 5. »
Le siècle a deux ans. Paris aperçoit ses premiers automobilistes, cache-poussière et lunettes fermées par des peaux de chamois. De jeunes poétesses s'y marient en tenue de cyclistes, le métro parisien court sur ses onze stations. On s'y souvient encore de Loïe Fuller incarnant la Fée Electricité : costumée en orchidée multicolore, cette fleur ondoyante avait agité au bout d'un bâton d'immenses voiles de gaze, que venaient iriser les ampoules changeantes. Une Seine violette, des nénuphars en flammes, une débauche de volts et d'ampères... « Religion 1900 6 », comme dira Paul Morand, l'électricité avait illuminé l'Exposition universelle. Elle patronne la dernière représentation de Loïe Fuller, la danseuse lumineuse du Casino de Paris. La même année, une autre créature de rêve, la belle Otero, brûle les planches de l'Olympia. Le public applaudit cette Espagnole fougueuse qui a ruiné tant d'hommes, et s'est fait connaître jusqu'en Amérique sous le sobriquet de « Suicidal Siren ». Grâce à elle, et à d'autres, Paris juponne, crisse et scintille, corseté dans ses frous-frous de taffetas et de chinchilla, ses mousselines à fleurs dont les rubans portent la patte de Jacques Doucet.
Dans ce Paris début de siècle, le promeneur croise des élégantes nimbées d'un nuage de tulle, étranges oiseaux-huppes dont les toques emplumées de paradis ont des reflets de saphir plus sombres que leurs yeux. Sur l'avenue de l'Alma - notre avenue George-V -, le carillon léger des chevaux à colliers de grelots signale les victorias qui entraînent, au trot de deux chevaux pimpants, les femmes de prix vers le Bois, rendez-vous de toutes les élégances. Au numéro 21, la maison bâtie entre l'église américaine et un ensemble d'hôtels particuliers est une pure illustration du style « Louis XVI-Impératrice Eugénie ».
Ses résidents, le jeune couple Bischoffsheim, en ont soigneusement fermé les fenêtres, sur les conseils des médecins. Devant ces volets clos, le promeneur s'interroge : Maurice Bischoffsheim se saurait-il condamné ? De fait, le père de Marie Laure étouffe sa toux dans des gilets de laine qui accentuent, malgré ses vingt-sept ans, son apparence timide d'adolescent. Ces pommettes mauves, ce regard ombré de longs cils, ces mouchoirs tachés de sang trahissent assez les couleurs de la honte, du soupçon, de la peur...
Par la force des choses, Maurice Bischoffsheim est un personnage discret. « Secrétaire de la Délégation du Royaume de Belgique », il a été marié dix mois plus tôt à Marie-Thérèse de Chevigné, « une statue de la raison en pâte tendre », comme dit d'elle le baron Eugène Fould. Elle, dont on admire le teint rose et la distinction, est entrée par devoir dans une famille juive où l'on pratique, à l'égard des enfants, une forme d'éducation qui pourrait la déconcerter. N'ayant d'autres terres à labourer que celles de la connaissance et de l'étude, les enfants juifs semblent avoir grandi dans des serres, où l'apprentissage du monde est souvent protégé par un voile d'or et de pudeur. Ils portent en eux la mémoire d'ancêtres singuliers, dont les secrets chuchotés, les regards tristes, les dos courbés, sont à l'exact opposé des aïeux de Marie-Thérèse, dominant les murs des grands salons, et dont les regards semblent dire à leurs descendants : « Tiens-toi droit. »
Juive, la famille Bischoffsheim est de surcroît minée par les deuils et la maladie. La grand-tante de Marie Laure, Clara, baronne de Hirsch est morte en 1900, trois ans après la disparition de Lucien, son fils unique, emporté par la tuberculose. Avant de décéder, elle avait donné deux millions de francs pour la construction d'un hôpital à Nice, dont elle avait choisi le site avec la princesse de Monaco, son amie. A cette époque, on ne badine pas avec l'hygiénisme...
Pâmée dans les velours pourpres et les linges blancs d'une héroïne poitrinaire, Sarah Bernhardt reprend une fois de plus La Dame aux camélias. En elle, le public applaudit ces démons qu'il chérit et redoute, ceux de la mésalliance entre la séduction et la tuberculose. Marie Laure, qui décrira plus tard le nourrisson qu'elle était comme une « victime sacrée, un entremets précieux à préserver des mouches du vice 7 », se voit enveloppée jour et nuit dans du coton. Autour de la petite chose, la peur se substitue à l'absence d'amour.
La fatigue que Marie-Thérèse, en effet, croit deviner chez sa fille, n'est autre que celle qui l'accable elle-même. Quoi qu'il en soit, on redoute les microbes qui peuvent affaiblir l'enfant. Ajoutons que son petit crâne affecte une forme dite « pain de sucre » - et même l'aspect inquiétant d'un « fruit exotique », se souviendra Marie Laure en regardant ses premières photographies.
Elle dramatisera volontairement ses années d'enfance dans son autobiographie romancée. « Ma mère se plaignit à moi, plus tard, des douleurs que lui avait causées ma naissance 8. » Marie Laure est donc soumise à une surveillance stricte, rythmée par les promenades « hygiéniques ». Après tout, elle est peut-être contagieuse...
« Je guettais le miracle qui me permettrait de me soustraire à leurs soins. Je n'avais que faire de leurs bains, de leurs bouillies, de leurs bécots. » Est-elle vraiment, pour l'heure, cet enfant recréé par ses souvenirs, et qui gît sur le dos au fond d'un petit lit « odieusement puéril, suggérant la cage à poules et fleurant la laiterie » ? Lavements, séjours dans des étables à vaches - dont certains recommandent l'air dense et lacté à l'excès -, bonnets aux aromates, baume pectoral, vapeurs de goudron, rien ne peut exorciser un poison mystérieux dont nul n'ose citer le nom, quand il change en spectre le plus robuste des hommes. Air chaud, air froid, air doux ? Lichen, antimoine, tanin ? Climat montagnard ou air marin ? Ces questions divisent âprement les médecins. En revanche, ceux-ci ne sont jamais en panne d'euphémismes lorsqu'il faut désigner l'ennemi : nommer la maladie peut en précipiter l'issue fatale. Pour endormir les soupçons, on parle donc pneumonie, bronchite, laryngite, catarrhe...
Jugée fragile, Marie Laure est baptisée sur-le-champ. On joint les mains et prie pour elle. Le baptême est célébré le 19 décembre 1902, dans la vieille église de Saint-Pierre-de-Chaillot. Un lieu de culte qui joue les antiquités dans ce quartier flambant neuf, où les actrices et les grandes horizontales prospèrent désormais à quelques numéros de la fine croûte du gratin, logée dans les hôtels particuliers des Gramont, des Trévise, des Uzès... Marie (comme Mary Paine, sa grand-mère américaine) Laure (comme Laure de Sade, sa grand-mère française) Henriette (comme Henriette Goldschmidt, sa tante...) est issue d'un de ces mariages, dont Boni de Castellane, premier représentant du noble faubourg à convoler avec une riche Américaine - Anna Gould -, prévoyait la multiplication prochaine. Incapable de résister au plaisir d'un bon mot, ce dandy n'en désignait pas moins la chambre à coucher de son palais de marbre rose comme une « chambre expiatoire ! ».
Dès le dix-septième siècle, l'aristocratie française avait pris sans embarras l'habitude d'épouser des héritières de petite maison à la dot intéressante. L'inattendu était l'arrivée sur le marché des héritières américaines ou juives. L'apparition de Polignac-Singer ou de Gramont-Rothschild modifie la carte des mondanités parisiennes. Face aux vieux bastions du Faubourg Saint-Germain, de nouveaux hôtels particuliers prolifèrent dans les huitième et seizième arrondissements, où se pressent les « struggle-for-highlifeuses » croquées par Paul Bourget ou Abel Hermant.
C'est grâce à sa volonté tenace, son caractère tranchant et dominateur, que Laure de Sade, comtesse de Chevigné - » la première femme du monde qui ait dit merde » selon Paul Morand, « un mot de maître », précisait-elle -, a conquis sa place au sein de la société parisienne. « Malgré sa grande position sociale, l'amitié des grands-ducs russes, Mme de Chevigné avait un talon d'Achille : le manque d'argent. Faiblesse qu'elle palliait par un chic naturel, un esprit à l'emporte-pièce et cette célèbre voix, rauque et autoritaire... Mais il fallait bien songer parfois aux intérêts immédiats 9 ».
La flamboyance de cet « oiseau de paradis » cher à Proust contraste avec l'humeur sombre d'une famille que la tuberculose guette comme un oiseau de proie. Au cœur de cette capitale brillante, les Bischoffsheim sont de ceux qui redoutent l'humidité et le brouillard, préférant circuler dans ces fiacres aux roues caoutchoutées qui font la risée des belles en phaéton. Protégée par une atmosphère calfeutrée, leur ascension parisienne dissimule bien des années de lutte, une existence en sursis grandie à force de patience et d'écritures au fond des officines, l'esprit de clan et les alliances judicieuses : avec les Cahen d'Anvers et surtout avec les Goldschmidt, une dynastie de banquiers puissante, mais fragile, par manque d'héritiers. Quand tant de beautés juives, à la chevelure de jais, reçoivent avec faste, toujours soucieuses dans leur snobisme intense de rehausser leur salon par quelques belles prises dans le Faubourg et de nourrir ce monde qui les méprise d'œufs de vanneau - le plat le plus cher -, les Bischoffsheim affichent la réserve presque puritaine des gens du Nord : en somme ils sont plus « eau de Vichy » que « champagne frappé ». Dans leur famille, les jeunes filles juives reçoivent une éducation qu'elles transmettront à leur tour, nées pour être des mères exemplaires et de parfaites secrétaires-confidentes - de leur père puis de leur mari - à l'intérieur du clan. D'évidence, le style de Laure de Chevigné tranche avec les façons bourgeoises de ces grands notables en habit noir impeccable. « Chaque ville a son atmosphère. L'air de Francfort doit porter à la finance, comme celui de Paris à la dépense 10 », note avec esprit Elisabeth de Gramont...
A défaut - et pour cause ! - d'avoir participé aux Croisades, la lignée Bischoffsheim a elle aussi son grand ancêtre. C'est un Juif de Bade nommé Raphaël Bischoffsheim. A la fin du dix-huitième siècle, cet homme aventureux émigre à trente kilomètres de Francfort, dans la florissante et prospère ville de Mayence, coffre du Saint Empire Romain, où notre Badois monte une maison de commerce. Par ses « Judenreform », l'Empereur Joseph II a sensiblement amélioré la condition des Juifs - sans les exempter, toutefois, des taxes spéciales, non plus que des complexes règlements qui limitent leur liberté de circulation et de propriété. En tout cas, les affaires prospèrent : en témoignent deux petites broches de diamants fixées en guise d'épingle de jabot. Raphaël Bischoffsheim se voit porté par ses coreligionnaires à la présidence de la Communauté juive de Mayence - une charge que la tradition réserve aux familles fortunées. Mais voici qu'après la Révolution française, Mayence est annexée. En 1797, Raphaël devient donc citoyen de cette République qui a tout récemment donné aux Juifs leurs droits à part entière. Il se marie trois ans plus tard. Chargé de famille, l'homme travaille et veille. Son ardeur finit même par devenir suspecte aux habitants de Mayence, très ancien lieu de pèlerinage à la Vierge qui tire une égale fierté de son vignoble du Bischenberg et de ses processions de la Fête-Dieu. Ce jour-là, hommes et femmes parcourent la ville dans des costumes très élaborés, qui semblent faits pour exorciser leurs démons : « Dreckfafer » (sales coléoptères), « Muser » (voleurs), « Bruser » (colériques), « Knilze » (moucherons), « Hexe » (sorcières), « Soïjbonebich » (ventres à grosses fèves)... Ce jour-là, les Bischoffsheim ne sortent pas.
Les années passant, Raphaël se décide à envoyer son premier fils - Louis, quinze ans - à Francfort, chez l'un de ses amis, Salomon Hayum Goldschmidt, dont la famille est implantée dans le ghetto depuis trois siècles... Dans ce comptoir de change ouvert près des murs calcinés, on négocie toutes les lettres de change émises à travers l'Europe, en thalers, en florins, en livres sterling, en piastres, en ducats, en roubles ou en réaux et, pour arrondir le profit, on pratique l'import-export : textiles, métaux, café. Cette formation réussit tant et si bien à Louis, qu'il part bientôt pour Amsterdam fonder la première banque Bischoffsheim. Son âge ? Vingt-deux ans. Son ami Benedikt - le fils de Salomon - a vingt ans lorsqu'il ouvre la sienne. Très logiquement, Louis épouse en 1822 la sœur de Benedikt, Amalia Goldschmidt, et devient l'associé de son beau-père, avant de prendre les rênes de la firme Bischoffsheim-Goldschmidt, à Paris. Son premier fils Raphaël-Louis lui succède en 1873, tandis qu'Henri, le second, s'apprête à épouser Clarissa Biedermann, la propre sœur de James Stern, de la firme Stern Brothers de Londres.
L'homme chez qui le talent financier des Bischoffsheim se transforme en génie n'est autre que Jonathan (1808-1883), second fils de Raphaël, et futur arrière-grand-père paternel de Marie Laure. Ayant débuté dans la banque à l'âge de treize ans, il rejoint son frère à Amsterdam. En 1830, il se fixe à Bruxelles, fonde là son propre établissement financier et devient actionnaire des nouvelles compagnies belges : mines, fonderies, chemins de fer, canaux reliant la Sambre et la Meuse... Il a vingt-quatre ans et voit loin. Dix ans plus tard, en 1841, l'homme rachète pour dix millions de francs les actions de la Banque de Belgique - qu'il réussit à remettre à flot - et crée sa propre banque privée. Les souverains l'écoutent. C'est sur ses conseils que le roi Léopold fonde en 1850 la Banque nationale de Belgique, dont il lui confiera pendant vingt ans l'administration. De Jonathan Bischoffsheim dépendent désormais le monopole de l'émission de la monnaie, la gestion des trésors du royaume et l'attribution des crédits. Le voici parvenu, à quarante-trois ans, au sommet de l'aristocratie financière que constitue la « haute banque ». Son seul rival, désormais, se nomme James de Rothschild. Jonathan, qui a épousé une autre fille de Salomon Goldschmidt, Henriette, s'est associé avec son beau-père pour ouvrir une banque à Londres. En 1853, il en crée une seconde à Paris qui financera, entre autres, des opérations en Turquie et en Egypte, que les Drumont et leurs disciples en antisémitisme évoqueront pour tenter d'accabler les Bischoffsheim.
Les politiques apprécient la supériorité de jugement et le coup d'œil sûr de ces deux frères, devenus conseillers hors pair des grandes entreprises. Jonathan siège aux conseils d'administration de nombreuses sociétés d'industrie ou de transport : Chemins de fer du Nord et de la Belgique, Charbonnages et hauts-fourneaux d'Ougrée, Société anonyme exploitant les brevets John Cockerill, Compagnie asturienne des mines, Compagnie immobilière de Belgique... Il suggère au gouvernement belge les bases sur lesquelles vont être établis les chemins de fer vicinaux.
Bientôt, la sphère bancaire et financière ne borne plus les préoccupations des Bischoffsheim. Jonathan a pour grande passion l'instruction publique. Depuis 1865, la ville de Bruxelles lui doit l'ouverture de deux écoles professionnelles de filles, mais aussi de deux Ecoles normales, d'une école modèle et d'une Association pour l'encouragement de l'enseignement des femmes.. Au contact de ces bourgeois philanthropes, les chroniqueurs médisants trempent leurs plumes dans la flatterie : « Les anciens financiers étaient peut-être froids et méthodiques. Les nouveaux financiers se vantent d'avoir de plus "nobles instincts", ils s'intéressent au bonheur des peuples et, comme les Romains mêlaient la religion avec l'Empire, ceux-là mêlent les belles actions avec les spéculations les plus hardies. »
Conseiller libéral de Bruxelles en 1848, sénateur quatorze ans plus tard, Jonathan poursuit la mission qu'il s'est fixée. Tout en se consacrant avec les libéraux au développement de l'Université libre de Belgique, il choisit de bons partis pour ses quatre enfants qui devront poursuivre la tradition. Ainsi Clara est devenue en 1855 Mme Maurice de Hirsch, en épousant le petit-fils d'un banquier de l'Allemagne méridionale, anobli par la maison de Bavière. Celui-ci se révèle un gendre idéal, dont le dynamisme impressionne jusqu'à son beau-père : à dix-sept ans, muni de son seul argent de poche, il spéculait déjà en Bourse sur les matières premières... A Bruxelles, Maurice de Hirsch sera le cofondateur de la Banque Bischoffsheim de Hirsch, qui, absorbée en 1870 par la Banque des Pays-Bas, donnera naissance en 1872, après fusion avec la Banque de Paris, à un colosse : la Banque de Paris et des Pays-Bas... En 1873, après le krach de la Bourse de Vienne, le téméraire Maurice de Hirsch investit en Autriche, avec un succès que son beau-père - l'âge aurait-il atténué son sens du risque ? - ne prévoit pas d'emblée : « Dans ce genre d'aventure, dit le patriarche, on devient millionnaire ou mendiant. » Maurice de Hirsch est également le père des Chemins de fer d'Orient, deux cents kilomètres de voies ferrées à construire, dont il devient l'unique exploitant. Les affaires se font en famille : Heinrich Bischoffsheim, frère de Jonathan, a épousé la sœur de Maurice de Hirsch... En ce milieu du dix-neuvième siècle, l'ascension familiale doit également beaucoup au frère de Jonathan. Louis Bischoffsheim, en effet, est un esprit cosmopolite, entreprenant, mobile, ouvert sur ce monde nouveau que laboure la révolution industrielle. C'est que nul n'est étranger aux yeux des Bischoffsheim : leur seul pays est le monde qui s'étend et se modernise au rythme d'une extraordinaire conquête sur la Nature. C'est à Paris que Louis choisit de diriger la Banque de crédit et de dépôts des Pays-Bas qu'il a fondée à Amsterdam, non sans y laisser sur place, en tant que fondé de pouvoir, son propre neveu Ludwig Bamberger (l'homme sera le cofondateur de la Deutsche Bank, avec George Siemens).
Autant dire que les affaires familiales et financières sont inextricablement mêlées. Elles interviennent d'ordinaire dans les placements des souscriptions publiques pour les grandes lignes de chemins de fer qui sont alors en plein essor. C'est à bon escient que Louis et son fils Louis-Raphaël se laissent porter au conseil de la Compagnie du Midi. En effet, grands-ducs et cocottes emplumées ne jurent plus que par le charme des villes d'hiver du sud de la France : la Riviera est née. En somme, les Bischoffsheim prospèrent à contre-courant de l'aristocratie traditionnelle, figée dans cette « immobilité » que Marie Laure verra comme « la fille du silence ».
Nul n'a oublié que le premier « ange gardien » des Bischoffsheim à Mayence fut au contraire un archevêque hétérodoxe, parce qu'éclairé : le baron Charles Théodore de Dalberg, protecteur de la franc-maçonnerie, fondateur d'écoles, de gazettes et d'une « Académie des sciences utiles ». Avec cette foi dans le progrès, caractéristique d'un peuple dont l'histoire, depuis deux mille ans, s'est dispensée de conquêtes et de croisades, Louis-Raphaël Bischoffsheim (1823-1906) se met en tête d'élever à la Science française un « monument durable et digne d'elle ». Ce palais astronomique et physique n'est autre que l'Observatoire de Nice, destiné à faire date dans l'histoire des sciences puisque, un siècle plus tard, sa lunette de dix-huit mètres reste la première d'Europe et la quatrième du monde. Associant à son projet les savants du Bureau des longitudes, l'ancien ingénieur de l'Ecole centrale, inspecteur des Chemins de fer de Haute Italie, Louis-Raphaël Bischoffsheim a acheté tout le Mont Gros, dominant la ville de Nice, ainsi que quarante-cinq hectares de terrains voisins. Charles Garnier, le célèbre architecte de l'Opéra de Paris, y a bâti l'édifice, dont la coupole dépasse en diamètre celle du Panthéon. Sur cette « montagne magique » avant l'heure, le financier équipe son œuvre des plus beaux et des plus puissants instruments d'alors, choisis pour découvrir des astres nouveaux, calculer leurs orbites, étudier leurs perturbations. Il y ajoute une bibliothèque, richissime par son étendue (6 000 volumes scientifiques, du dix-septième au dix-neuvième siècle) et par sa diversité. Tout cela lui vaut d'être intronisé, en 1880, membre libre de l'Académie des Sciences. Et de voir, treize ans plus tard, son nom figurer au Dictionnaire universel des contemporains, en tant que personnalité ayant « encouragé les progrès de l'astronomie ». Il faut dire que Louis Raphaël a, en outre, contribué à la fondation de la grande Encyclopédie, financé des équipements pour les observatoires de Meudon, du parc Montsouris et du pic du Midi.
Les prouesses qu'il a accomplies à Nice - en dotant son observatoire du télescope le plus moderne - lui valent une saillie malveillante (et par ailleurs scientifiquement fausse) d'Adrien Hébrard, le directeur antisémite du Temps : « Je bois à M. Bischoffsheim et à son don généreux. Qu'est-ce donc, Messieurs, que le télescope, sinon la lorgnette arrivée ? » Au vrai, M. Bischoffsheim, lui, n'est pas en reste de cynisme. Interrogé sur les rites particuliers de l'enterrement des Juifs, le nabab du littoral répond tout de go : « C'est bien simple, on leur met le dernier cours de la Bourse sur le ventre. Quand ils se réveilleront au Jugement dernier, ils crieront : "Cinq cents autrichiens !" » (titres de l'époque). « Protecteur éclairé des Sciences », « nouveau Mécène », « ami des humbles et des déshérités », loué par les astronomes du mont Gros pour son « caractère droit », sa « sollicitude infatigable », ses « idées élevées » et ses « sentiments généreux » 11, Louis Raphaël est un personnage haut en couleur, tel que les appréciera bientôt Marie Laure. C'est que ce grand voyageur a toujours une surprise dans son sac - telle cette poudre du Honduras, qu'il offre à ses collaborateurs pour éviter le mal de mer.
Comme les vrais solitaires, il mène une vie « entourée », la plus longue de tout le clan. C'est à lui seul que la famille doit quelques fracas parisiens. Au culte du travail qui, dans cette austère dynastie, vient juste après celui du Talmud, il oppose la loi sans limite de son bon plaisir. Louis-Raphaël fait claquer et scintiller le nom Bischoffsheim dans ce Paris d'Offenbach, où les viveurs du Café Riche échangent des idées libérales en sortant du spectacle. Car ce nom s'est uni par la fortune à quelques lionnes : au premier chef Blanche d'Antigny, modèle de la Nana de Zola, à qui ce parent dépensier, surnommé le « petit Bisch des salons », offre un somptueux appartement avenue de Friedland. Rien n'aura été trop beau, trop cher, pour ce baron dont la devise est : « Bisch paiera ». Pour sa part, ce lion habite, boulevard Haussmann, un hôtel rempli de plantes rares et d'objets comme cette ancienne cafetière de Mme du Barry. Louis-Raphaël Bischoffsheim aime les Parisiennes, leurs dentelles et leurs falbalas, leurs bottines aguicheuses. Il fut aussi le protecteur de Laure Hayman, modèle du peintre James Tissot, dont Marcel Proust s'inspirera pour le personnage d'Odette de Crécy. Et dans sa jeunesse, une liaison tumultueuse l'a enchaîné à Rachel, la tragédienne, surnommée par lui Lady Tartuffe - car elle l'avait trompé avec un ami. Mais quelle femme, en vérité, aurait pu lui rester fidèle ? « Le même jour où il est devenu l'amant de Rachel, il a mené à mâle fin la petite blonde qui sert de modèle à son mari le dessinateur », racontait son confident et ami, Janin. Ce personnage coloré ne pouvait qu'exciter le venin des Goncourt : « Hier dînait chez la princesse (Mathilde), Bischoffsheim, dit Bisch dans le monde galant. Cet homme, à sa laideur cosaque, joint une gaieté imbécile, éclatant dans une lourde et épaisse voix francfortoise. C'est le Sémite plaisantin ! Horrible à voir ! Horrible à entendre ! Les femmes qu'il n'a pas payées très cher sont bien dignes de commisération. » Ou encore, en décembre 1889 : « Et l'on sentait que cet épouvantable Israélite avait eu des marquises, des femmes du monde bien nées, en leur offrant plusieurs mille francs 12... »
« Vous connaissez mes convictions, avait écrit le disparu. Fidélité absolue aux nobles et sages principes de 1789 qui sont le Code des Droits, et aux préceptes de la Bible qui sont le code immuable de la Morale et des Devoirs de toute l'Humanité... » Derrière la famille, c'est le Président de la Chambre lui-même, Paul Doumer, qui ouvre le cortège. Hors une part léguée aux Goldschmidt, Louis Raphaël fait don de sa fortune à la science et à l'éducation.
Alliances et prospérité valent à la famille bien des haines. En 1886, l'année où paraît La France juive, Drumont reproche au baron de Hirsch, gendre de Jonathan Bischoffsheim, de « domestiquer la noblesse » comme Saint-Simon l'avait en son temps reproché à Louis XIV. « Il est aussi riche que chacun des Rothschild », a même noté dans son Journal le marquis de Breteuil. Le baron de Hirsch, ami intime et conseiller du futur Edouard VII, familier de la Cour de Vienne, a fait fortune dans les chemins de fer d'Orient. Son admission au Jockey Club lui a été refusée malgré le parrainage du prince de Sagan, du duc de la Trémoille, et du président du Jockey Club lui-même, le duc de la Rochefoucauld. Pour se venger, il s'est offert l'hôtel Scribe dans lequel est installé le Club depuis 1863 et a même menacé de rompre le bail. La Rochefoucauld et La Trémoille l'en ont dissuadé.
Aux antipodes de la famille Bischoffsheim, Mme de Chevigné, dont certains vantent le charme « agreste et forestier », partage avec les biches de haut vol la solitude d'une indépendance. Car - ainsi que dira bien plus tard Marie Laure - « elle n'était que comtesse. Et elle tirait le diable par la queue 13... » Au vrai, cette descendante de Sade confond parfois provocation et incongruité. Ses goûts limités, ses réflexions décapantes révèlent un caractère endurci de femme à laquelle un ouvrier ne craint pas de lancer, du haut de son échelle : « Ah la belle gonzesse ! », et qui répond de but en blanc comme une aristo de théâtre : « Attends un peu mon petit ! Tu n'as pas vu le devant. »
Elle connaît les salles de plaisir, où Mlle Polaire se livre sur scène aux « simagrées de l'amour ». Costumée en « abeille désengourdie », la comédienne agite une plume de paon. Laure de Chevigné, qui trouve les livres de Sade « ennuyeux » et qualifie Proust de « raseur », ne décèle dans l'art qu'une forme d'agrément. A l'inverse, les Bischoffsheim vouent à l'Art et à la Connaissance majuscules une adoration bien digne de perpétuer les valeurs morales et éducatives de la culture juive. Quoi qu'il en soit, l'alliance Chevigné-Bischoffsheim arrangée par les grands-parents de Marie Laure, scelle la reconnaissance mutuelle des deux clans, qui se trouvent être, chacun dans son milieu respectif, tout à la fois marginaux et dépositaires ultimes. Le grand-père de Marie Laure, Ferdinand Bischoffsheim, passe pour un esthète au sein de sa famille, car il ne s'intéresse que médiocrement aux affaires. Un service à la « feuille de chou » de Sèvres le captive infiniment plus que les comptes de Florelle, fabricant de glaces et de produits chimiques, dans la compagnie duquel sa famille a pris tant d'actions. Ses fils ne lui ont d'ailleurs guère donné motif à briller dans l'aristocratie financière juive. Louis, l'aîné, a succombé aux séductions d'une lionne, Mathilde Castéra, installée par ses soins tout près de l'hôtel particulier de son père.
Quant au timide Maurice, il ne peut, en dépit de son mince titre de diplomate, prétendre enrichir une famille dont la gloire n'aura duré qu'un petit demi-siècle. Mais Ferdinand lui-même n'est-il pas le premier en qui l'esprit du clan s'est trouvé trahi ? Au lieu d'épouser sagement la fille d'un banquier, l'homme s'est donné à une protestante de New York, Mary Paine, fille de Virginia Paine, née Whithers. Digne des personnages d'Henry James qu'aimera tant Marie Laure, cette famille d'Américains déracinés s'est multipliée en petites colonies à Londres, Florence et Paris, pour cultiver le chic comme un oiseau rare. Ferdinand Bischoffsheim, lui, a commencé par établir sa famille aux Champs-Elysées, à proximité de l'hôtel particulier de la duchesse d'Uzès. Dans ces parages, le gratin se livrait chaque jour à une véritable parade équestre. La duchesse toisait l'actrice Croizette devenue Mme Stern, et, non loin de la baronne de Rothschild, on pouvait y apercevoir Ferdinand de Lesseps avec ses deux filles, chevauchant des poneys noirs.
Mme Bischoffsheim était l'une des amazones les mieux « placées », car elle avait pour escorte Henry Ridgway, le plus Parisien des Américains, membre du Jockey Club et beau-frère du comte de Ganay, auquel on doit la mode des bars où se réunissaient les anglomanes. Ferdinand a fermé les yeux sur les caprices de cette femme, qui aimait dormir dans des draps de satin noir. Avec raison puisqu'en sa compagnie, ce Bischoffsheim plus sensible que d'autres au rêve d'une intégration parisienne, au cœur même de cette France mère des arts et des lettres qui régnait alors sur le goût européen, a formé un couple respecté. Et même l'ennuyeux et partial Gustave Schlumberger est obligé d'en convenir : « Une femme de la société juive, et qui n'était pas cependant d'Israël, la belle madame Bischoffsheim, Américaine née Paine, mariée à un très opulent sénateur juif du royaume de Belgique. Cette femme d'une merveilleuse beauté a eu beaucoup d'amis très fidèles. Elle plaisait par sa franchise, sa droiture, même par le luxe extraordinaire dont elle s'entourait. Elle m'a toujours témoigné beaucoup d'amitié et je l'ai fort regrettée lors de sa mort prématurée. Bien des gens ont dit du mal d'elle, elle a peut-être eu diverses choses à se reprocher, mais elle a toujours été la plus loyale des amies. Son mari, très brave homme, avait un goût très sûr 14. »
Grand amateur d'architectures française et italienne des dix-septième et dix-huitième siècles, Ferdinand Bischoffsheim avait résolu de se bâtir une résidence qui éclipserait les palais. Comme son hôtel particulier des Champs-Elysées lui semblait trop bruyant et trop ensoleillé, le grand-père de Marie Laure s'était fait ériger dans les années 1880 une demeure nouvelle par l'architecte Paul Ernest Sanson, auquel Boni de Castellane confiera plus tard la conception de son « Palais Rose ». Pour son Trianon du 11, place des Etats-Unis, Ferdinand Bischoffsheim, client particulièrement exigeant, avait voulu voir toutes les esquisses et vérifier jusqu'au moindre détail révélateur de ses ambitieux désirs. Comme ces poutrelles qui autorisent les volumes spectaculaires. Ou le contraste d'une façade aux lignes puissantes et sévères, avec une décoration intérieure éclatante. Franchi le portail, le visiteur accède, sur la droite du passage réservé aux équipages, à un vestibule agencé dans la plus pure tradition classique, celle du goût néo-dix-huitième qu'affectionnent alors les riches financiers. L'escalier d'honneur, agrémenté de hautes et vigoureuses colonnes corinthiennes, de balustres et de cartouches ailés, s'inspire quant à lui des constructions du dix-septième, celles de Maisons-Laffitte, ou encore de l'Hôtel de la Vrillière. La salle à manger s'orne de marbres polychromes dans le goût versaillais, la salle de bal se tapisse de miroirs qui démultiplient les ors et les lambris rococo : c'est dire que Ferdinand Bischoffsheim a crÉ là un digne écrin pour ses tableaux de maîtres et sa fameuse série de bronzes (composée entre 1875 et 1900, cette collection égale en valeur celles des Jacquemart André, Camondo et Rothschild). Mantegna, Rubens, Rembrandt, Claude Lorrain, Antoine Watteau, Hubert Robert, Eugène Delacroix, John Constable, Sir Edward Burne-Jones, Gustave Moreau, John Sargent, Giovanni Boldini, Géricault parent ce lieu conçu d'entrée comme un musée privé où le visiteur ne peut qu'égrener avec effarement les paraphes illustres. Dès l'entrée, pourtant, son œil s'aimante aux portraits du fils et de la belle-fille de Goya - réalisés vers 1802, la plus belle époque du peintre -, et à la non moins fameuse Lady Rich de Van Dyck, acquise en 1889 lors de la vente Secrétan. A la soie de leurs habits d'époque répond le sombre éclat des bronzes, auxquels il faut ajouter la magnificence de quelques atours de style qui incarnèrent, en leur temps, les blasons d'une ascension sociale : portière aux armes du duc d'Antin, fils de la marquise de Montespan, ronde des mois de l'année ornée de grotesques (sur des dessins d'Audran) et tissée aux Gobelins, paires de Riesener, guéridon pris sur le mobilier du tsar Alexandre au Palais d'hiver, et collection monumentale de porcelaines de Saxe. Autant d'innombrables splendeurs acquises par des antiquaires (Duveen, Seligman, Goupil) dans les ventes Pourtalès, Demidoff-San Donato et Secrétan, pour être chèrement revendues à cet amateur éclairé.
La disparition de Jonathan, en 1883, avait décapité une dynastie en voie de dissolution rapide, dont les membres sont croqués par les caricaturistes sous la forme d'insectes affligés de grosses têtes en forme de mappemondes. Son fils unique mort en 1887, Clara a légué une part de sa fortune à Ferdinand Bischoffsheim, son frère. Elle a fait don de sommes importantes à ses coreligionnaires - Maurice de Hirsch, son mari, ayant été un membre actif et prestigieux de l'Alliance universelle israélite - et a financé largement l'émigration des Juifs russes aux Etats-Unis.
 
Comme par un fait exprès, la naissance de Marie Laure coïncide avec cette hécatombe terrible.
Le 24 avril 1904, Marie Laure n'a pas deux ans quand la tuberculose emporte pour toujours le jeune homme qui était son père. Plus tard, l'orpheline écrira son épitaphe : « Il avait aimé ma mère, qui ne l'avait jamais aimé 15. » L'homme s'était battu, si l'on peut dire, jusqu'à son dernier souffle. Si Tocqueville ou Rachel étaient allés trouver un nouveau souffle de vie à Cannes, comme Chopin aux Baléares, c'est pour que ces exils évitent à leurs proches l'effroyable spectacle des suffocations et de la chair qui fond dans le relent des sueurs fétides et des crachats. Maurice, lui, avait choisi Pau, cité méridionale réputée pour son bon air depuis le dix-huitième siècle.
En 1905, c'est Salomon de Gunzburg, l'oncle de Marie Laure, qui se suicide pour cause d'infortune en affaires. Un an plus tard, Louis-Raphaël - l'aîné des enfants de Louis - disparaît à son tour sans progéniture... L'Institut de Paris et l'Université de Paris reçoivent un capital de deux millions de francs, qui s'ajoutent au legs de l'Observatoire de Nice, offert à la Nation française en 1899. Au jour fatal, c'est devant un cercueil coloré par l'habit des membres de l'Institut et l'écharpe de député, que le grand rabbin Dreyfus va prononcer la prière des morts. Le « Bisch des salons », qui avait financé l'année précédente une expédition de l'Observatoire de Nice pour admirer l'éclipse totale en Espagne, est désormais un soleil mort qu'aucune gloire ne ranime.
Pour que la page soit définitivement tournée, il ne restera plus au patriarche Ferdinand qu'à disparaître lui aussi. Ce qu'il fait le 4 novembre 1909, au 11, place des Etats-Unis sans avoir jamais signé l'acte de baptême de sa petite-fille. Marie Laure est alors âgée de sept ans. La voici seule désormais, héritière d'une immense fortune, livrée aux convoitises des femmes du clan Chevigné.

NOTES
1. Marie Laure, Les Croquevivant, Stock, 1938.
2. L'abbé Mugnier, Journal (1879-1939), « Le Temps retrouvé », Mercure de France, 1990.
3. Paul Morand, L'allure de Chanel, Herscher, 1977.
4. Marie Laure, La Chambre des Ecureuils, Plon, 1955.
5. Ibid.
6. Paul Morand, Journal d'un attaché d'ambassade (1916-1917), Gallimard, 1996.
7. Marie Laure, op. cit.
8. Marie Laure, Les Croquevivant, op. cit.
9. Jean Louis de Faucigny-Lucinge, Un gentilhomme cosmopolite, Perrin, 1990.
10. Elisabeth de Gramont, Souvenirs du monde (1900-1940), Grasset, 1966.
11. Annales de l'observatoire de Nice, Fondation R. Bischoffsheim, Bureau des longitudes, Gauthier, 1908.
12. Edmond et Jules Goncourt, Journal, Bouquins, Laffont, 1956.
13. Matthieu Galey, Journal (1953-1973), Grasset, 1987.
14. Gustave Schlumberger, Mes souvenirs (1844-1928), Plon, 1934.
15. Marie Laure, La Chambre des Ecureuils, op. cit.



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