Frédéric Beigbeder
Au secours pardon
Frédéric Beigbeder est né à
Neuilly-sur-Seine en 1965. Il est l'auteur, notamment, de L'Amour
dure trois ans, 99 Francs et Windows on the World, traduits dans
le monde entier.
PREMIÈRE PARTIE HIVER
'est l'année
de mes quarante ans que je suis devenu complètement fou.
Auparavant, comme tout le monde, je faisais semblant d'être
normal. La vraie folie surgit quand cesse la comédie sociale.
C'était après mon deuxième divorce. Il me restait
un peu d'argent ; j'avais quitté mon pays. J'avais aimé,
j'aimerais encore, mais j'espérais pouvoir me passer de l'amour,
ce " sentiment ridicule accompagné de mouvements malpropres
", comme dit Théophile Gautier. D'ailleurs j'avais arrêté
toutes les drogues dures, je ne vois pas pourquoi l'amour aurait
bénéficié d'une exception. Pour la première
fois depuis ma naissance, je vivais seul, et j'entendais en profiter
un instant. Je ressemblais peut-être à mon époque
dénuée de structure. Je reconnais qu'il est fastidieux
de vivre sans colonne vertébrale. J'ignore comment se débrouillent
les autres invertébrés. J'avais grandi dans une famille
décomposée, avant de décomposer la mienne.
Je n'avais ni patrie, ni racines, ni attaches d'aucune sorte, à
part une enfance oubliée, dont les photos sonnaient faux,
et un ordinateur portable à connexion wifi qui me donnait
l'illusion d'être relié au reste de l'univers. Je prenais
l'amnésie pour le sommet de la liberté ; c'est une
maladie assez répandue de nos jours. Je voyageais sans bagages
et louais des appartements meublés. Vous trouvez sinistre
de vivre dans des meubles que l'on n'a pas choisis ? Je ne suis
pas d'accord. Ce qui est glauque, c'est de passer des heures dans
des magasins à hésiter entre différentes sortes
de chaises. Je ne m'intéressais pas aux voitures non plus.
Les hommes qui comparent leurs cylindrées me font pitié
; le temps qu'ils perdent à énumérer des marques
est effrayant. Je lisais des livres de poche en soulignant certaines
phrases au stylo à bille, avant de jeter les deux à
la poubelle (le livre avec le stylo). J'essayais de ne rien conserver
ailleurs que dans ma tête ; j'avais l'impression que les choses
m'encombraient, mais je crois que les pensées aussi, et qu'elles
prennent davantage de place. Dans un garde-meuble de la banlieue
parisienne, mes vieux postes de télévision étaient
empilés dans des cartons, au fond d'un hangar en tôle
ondulée. Sur mon agenda, je raturais les jours passés,
comme un prisonnier grave les murs de sa cellule. Ne lisant plus
les journaux français, j'apprenais les nouvelles avec des
semaines de retard : " Ah bon ? Eddie Barclay est mort ? "
Je passais des semaines sans sortir, seulement connecté au
monde par des sites de pharmacie ou de spanking sur internet. Je
n'ai rien mangé en 2005. Je croyais m'être débarrassé
du passé comme on largue une femme : lâchement, sans
lui faire face. Je m'imaginais citoyen mondial. Je prenais l'Europe
pour un vieux monument qu'on pouvait visiter sans guide, seulement
accompagné d'un GPS de poche, une boîte noire d'où
émanait la voix sévère d'une dame : "
A 500 mètres, préparez-vous à tourner à
droite. " J'écrivais des cartes postales que je n'envoyais
pas. Elles s'empilaient dans une boîte à chaussures,
avec celles qui m'étaient revenues ornées d'un tampon
: " Retour à l'expéditeur, n'habite plus à
l'adresse indiquée ". Je voulais éviter d'être
triste, mais on n'oublie rien sur commande. Je ne sais pas trop
pourquoi je vous dis tout cela. En fait, j'aimerais vous raconter
comment j'ai compris que la tristesse est nécessaire.
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