Premiers chapitres
Frédéric Beigbeder
L'égoïste romantique


Cette histoire débute en l'an 2000. Oscar Dufresne a 34 ans. C'est un écrivain fictif, comme il y a des malades imaginaires. Il tient son journal dans la presse pour que sa vie devienne passionnante. Il est égoïste, lâche, cynique et obsédé sexuel - bref, un homme comme les autres.

undi.

Tu crois que j'ai un truc à dire ? Tu crois que j'ai vécu quelque chose d'important ? Peut-être pas, peut-être pas. Je suis juste un homme. J'ai une histoire comme tout le monde. Quand je cours pendant une heure sur mon tapis roulant, j'ai l'impression d'être une métaphore.

Mardi.

J'en ai marre des billets d'humeur. Rien n'est plus épuisant que tous ces chroniqueurs payés pour ronchonner, ces stakhanovistes du grincement de dents. Les magazines regorgent de pigistes plus ou moins célèbres qui s'énervent sur commande. On voit leur photo en haut à gauche de la page. Ils froncent les sourcils pour bien souligner leur agacement. Ils donnent leur avis sur tout, avec un angle pseudo-original (en fait copié sur les confrères) ; ils n'ont pas la langue dans leur poche, ouille ouille ouille, on va voir ce qu'on va voir.
Or voici que vient mon tour. Il va falloir que je déteste hebdomadairement, que je me lamente tous les vendredis-samedis-dimanches. Chacune de mes semaines sera employée à glaner un prétexte pour bougonner. A 34 ans je vais devenir un vieux râleur rémunéré. Un jeune Jean Dutourd (sans la pipe). Non, c'est décidé : je refuse, je préfère publier mon journal intime, ce carnet nrv.

Mercredi.

Il y a une justice : les femmes jouissent plus fort que nous, mais plus rarement.

Jeudi.

Les riches ont de plus en plus mauvais goût, non ? L'Argent et ses milliers de robes surchargées de caillasses, son yacht immonde, ses baignoires aux robinets en or massif. Les pauvres sont désormais plus élégants que les riches. Les nouvelles marques de fringues comme Zara ou H&M ont rendu les bimbos fauchées mille fois plus sexy que les pétasses friquées. Le sommet de la vulgarité, c'est le fric, puisque tout le monde le veut. Ma concierge est plus chic qu'Ivana Trump. Ce qui me dégoûte le plus au monde ? L'odeur du cuir dans les voitures de luxe anglaises. Quoi de plus écœurant qu'une Rolls, une Bentley ou une Jaguar ? À la fin de ce livre, j'explique pourquoi.

Vendredi.

Ce qui serait bien, à présent, pour l'évolution de l'histoire du cinéma, ce serait de tourner un film porno où les acteurs feraient l'amour en se disant " Je t'aime " au lieu de " Tu la sens, hein, chiennasse ". Il paraît que cela arrive, dans la vie.

Samedi.

La crise du quinquagénaire, moi je l'ai vingt ans plus tôt.

Dimanche.

Je suis à Formentera, chez Edouard Baer, le seul véritable génie que je connaisse, qui a loué une villa sur la plage. Le matin bleu, les coups de soleil au menton. Il y a trop d'algues pour se baigner, en plus une méduse m'a piqué le pied. On enchaîne les cuites au gin Kas ou au Marquès de Càceres. On croise Ellen von Unwerth, Anicée Alvina, Maïwenn Le Besco et sa fille Shana Besson, Bernard Zekri et Christophe Tison de Canal +, des comédiennes qui changent de maison chaque nuit, des producteurs qui nous emmènent en bateau prendre des bains de boue, et puis, lors d'une soirée où Bob Farrell (le chanteur des Petits boudins) a mis dix fois son dernier CD : " Je voudrais t'enculer / Comme l'été dernier / Derrière les rochers ", une beauté méprisante prénommée Françoise dans une robe mauve, le dos nu comme Mireille Darc, doré comme la plage. Souffle cou coupé. Elle ne m'a pas adressé la parole ; pourtant, c'est grâce à elle si mes vacances sont réussies.



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